‹ Histoire de la Révolution de 1848Chapitre 27 sur 55 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Droit an travail. — Ministère du progn'-s. — Adliésinn générale . au gonverneincnt de la Répuliliquc.

Colto acclamation unanime dont fut salué le décret qui, en abolissant la peine capitale en matière politique, réprouvait indirectement les excès de 93, révélait un état moral de la population qui devait rendre la révolution de 1818 beaucoup plus facile à arrêter, infiniment pins difficile à conduire que les révolutions précédentes.

En effet, depuis 1850, la classe ouvrière, dans Paris surtout, n’était plus la mêmè. L’enseignement des écoles socialistes pendant le régne de Louis-Philippe, tout en répandant dans le peuple des idées erronées, avait éveillé en lui des sentiments moraux et des curiosités intellectuelles de l’ordre le plus élevé. Ouvert aux idées organisatrices et à des notions supérieures de progrès, l’esprit des masses imposait au gouvernement une tâche moins rude, mais aussi beaucoup plus étendue. Les prolétaires étaient convaincus qu’il existait des moyens pacifiques d’améliorer leur sort. Ils ne doutaient pas que l'État, sans violence aucune, sans porter atteinte à l’ordre social, par cela seul qu’il le voudrait sincèrement, ne dût leur procurer l’instruction, le travail, le loisir. Des prédications qui prenaient de jour en jour un caractère plus prophétique, entretenaient au fond

de leur cœur l’espoir d’ime prochaine et complète satisfaction de tous les intérêts dans un bien-être commun.

En 1839, M. Louis Blanc avait résumé les différentes questions agitées dans Içs écoles socialistes sous une formule qui indiquait nettement la tendance organisatrice du mouvement populaire. Depuis la publication de son livre, le mot organisation du travail répondait à toutes les aspirations du prolétariat. En adoptant cette formule, l’ouvrier des villes protestait contre toute pensée subversive ou spoliatrice. Il savait très-bien, aussi bien que les plus profonds politiques, que ni l’écbafaud ni la persécution ne sont des moyens d’organisation sociale. Il comprenait, beaucoup mieux que les classes ricbes n’ont paru le comprendre plus lard, que la vraie justice exclut la vengeance et que les passions haineuses ne sauraient fonder rien de durable. Mais si, d’une part, cette formule économique: organisation du travail enlevait aux axiomes surannés du terrorisme leur prestige et leur puissance, d’autre part, elle posait en trois mots, dans sa généralité la plus vaste, le problème encore insoluble de la civilisation moderne. Elle annonçait la fin d’une lutte aussi ancienne que le monde dans l’ordre religieux, politique et moral, mais toute récente et acharnée dans l’ordre industriel : la lutte entre l’autorité et la liberté. Portée par son auteur jusque dans les conseils du gouvernement, cette formule hardie d’une science qui n’existait pas encore, allait tout à coup s’imposer à la société et la jeter dans le plus grand trouble.

L’erreur du peuple de Paris fut de croire qu’une réforme de cette nature pouvait s’improvi.ser par décret et s’opérer par la seule action du gouvernement. La faute du gouvernement fut, tout en s’exagérant la difficulté des améliorations immédiatement réalisables, de consentir à des mesures trompeuses qui perpétuèrent dans les masses une erreur funeste. Par une inconséquence singulière, ce gouvernement que nous venons de voir repousser avec tant d’opiniâtreté le drapeau rouge, c’est-à-dire la simple pro-

HISTOIUE

inessp dp iiiotlrp on pi atiqiic Taxiomo qu’il vonail de proclamer : Que la révolution faite par le peuple devait fitve faite pour le pettple, eut cette fois la faiblesse de céder à une exigence bien autrement précise et grave. 11 s’engagea à des réformes radicales, instantanées, qui n’étaient point de sa compétence. Il promit inconsidérément ce qu’il savait bien ne pouvoir tenir ; il garantit l'existence de l’ouvrier par le travail.

Les choses se pressent de telle sorte dans les temps révolutionnaires, que ce fut le jour même où le gouvernement se flattait d’avoir remporté sur le peuple une victoire signalée, qu’on vit le prolétariat paraître pour la première fois sur la scène politique et faire, par l’organe d’nn ouvrier en armes, sa première sommation directe et en quelque sorte officielle à la société constituée.

Il s’était écoulé une heure à peine depuis que les bandes qui portaient le drapeau rouge avaient disparu, fpiand la place de Grève, un moment presque vide, reprit tout à coup son aspect tumultuaire. Üe nouveaux Ilots de peuple, poussés par une nouvelle tempête, y firent invasion et la remplirent de rumeurs. Le gouvernement comprit qu’il était menacé d’un nouveau danger; mais à pciric avait-il eu le temps de se demander quel il pouvait être, que la porte du conseil s’ouvrit bi usquement. Un homme entra, le fusil en main; son visage était pAle et cris[)é, sa lèvre tremblait de colère. Il s’avança d’un pas hardi jusqu’à la table des délibérations et, frappant le parquet de la crosse de son fusil, il montra du geste la place de Grève. Une clameur prolongée s’élevait à ce moment du sein de la foule et donnait un séns effrayant à ce geste muet. Chacun se taisait. La physionomie expressive de l’ouvrier, son attitude, le défi hautain empreint dans toute sa personne avaient saisi d’étonnement et d’un certain respect les hommes mêmes à qui sa présence semblait une insulte. Quelques ouvriers, entrés à sa suite, s’étaient groupés derrière lui sans proférer une parole. Cette attente, cette émotion contenue

Digitir' 1. .1 Hjgle

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avait quelque chose de solennel. Enfin le prolétaire rompit le silence. D'une voix ferme, avec l’accent du commandement, il déclara qu’il venait, au nom du peuple, sommer le gouverneineiit de reconnaître et de proclamer sur l’heure le droit an travail.

« Citoyens, continua-t-il, depuis vingt-quatre heures la révolution est faite, le peuple attend encore les résultats.

' Il m’envoie vous dire qu’il ne souffrira plus de délais. Il veut le droit au travail; le droit au travail tout de suite. »

En parlant de la sorte, Marche, c’était le nom de l’oratenr populaire, fixait sur M. de Lamartine ses grands yeux brillants d’audace, pour lui faire entendre, sans doute, qu'il le soupçonnait plus encore que les autres de trahir la cause du peüple.

M. de Lamartine le devina. S’avançant vers l’ouvrier, il voulut essayer de le captiver par des caresses oratoires; mais, à peine commençait-il sa haraqgue, que Marche l’interrompit : « Assez de phrases comme cela, s’éxria-t-il ironiquement, assez de poésie ! Le peuple n’en veut plus. Il est le maître, et vous ordonne de décréter sans plus de retard le droit au travail. »

Alors, M. de Lamartine, iiTité à son tour et provoqué par une sommation si impérieuse, reprit, d’un ton altier : « Que mes collègues fassent sur ce point ce qu’ils jugeront utile; quant é moi, je le déclare, fussé-je menacé de mille morts, fiissé-je conduit par vous en face de ces canons chargés à mitraille qui sont là sons nos fenêtres, jamais je ne signerai lin décret que je ne saurais comprendre. » Puis, baissant un peu le ton et radoucissant les inflexions de sa voix, il mit la main sur le bras de l’ouvrier, pour mieux s’emparer de son attention, et, tout en lui accordant que le vœu du peuple était légitime et méritait d’être pris en considération, il tenta de nouveau de le persuader. 11 lui peignit, en traits éloquents, la situation critique du gouvernement en proie à mille soucis, obligé de pourvoir à la fois à tous les Itesoins; il lui montra la République en danger, ses enne-

mis aux portes; il insista sur ce qu’un aussi grand problème que celui du droit au travail ne pouvait être résolu sans le concours et l’avis de tous les hommes compétents, de tous les républicains éclairés en qui le peuple avait mis sa confiance.’

A mesure que M. de Lamartine, de plus en plus calme, développait sa pensée, Marche, troublé dans sa conviction, hésitant, insensiblement ému, gagné, se tournait vers les délégués venus avec lui comme pour leur demander conseil. Ceuv-ci, hommes de bonne foi et de sincérité, se rendaient à la voix de la raison et s’autorisaient l’un l’autre, du regard et du geste, à ne point insister. Marche les comprit. « Eh bien ! oui, s’écria-t-il enfin, nous attendrons. Nous aurons confiance dans notre gouvernement, puisqu’il a confiance en nous ; le peuple attendra; il met trois mois de misère au service de la Itépublique. »

Chose étrange! pendant que M. de Lamartine dissuadait les ouvriers d’une mesure prématurée, pendant que les prolétaires, par l’organe de Marche, remettaient à de meilleurs temps laréalisation deleurs vœux, M. Louis Blanc, retiré avec M. Ledru-Rollin et M. Flocon dans l’embrasure d’une fenêtre, improvisait au courant de la plume un décret qui leur accordait précisément la demandejà laquelle ils venaient de renoncer. L’audace du jeune socialiste l’emportait ainsi au delà de ce qu'exigeait véritablement la raison populaire. Ce n’était plus le peuple qui l'entraînait, c'était lui qui entraînait le peuple. Cependant, envoyant entrer Marche, en entendant ses menaces, la fierté de M. Louis Blanc s’était tout d’abord révoltée et il avait partagé le sentiment de ses collègues '; mais, revenu de ce premier mouvement, i| félicita l’ouvrier de sa démarche et, laissant M. de Lamartine aux prises avec lui, sans s’inquiéter du résultat de leur colloque, il rédigea le décret suivant :

« Le gouvernement provisoire de la République fran-

‘ Voir Pages d'histoire.

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çaiso s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail;

« 11 s’engage à garantir du travail à tous les citoyens ;

« Il reconnaît que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail;

« Le gouvernement provisoire rend aux ouvriei's, auxquels il appartient, le million qui va échoir de lu liste civile. »

Cette dernière phrase, qui méconnaissait le peuple on lui jetant comme à un esclave cupide une pâture qu'il ne demandait pas, fut ajoutée au décret parM. Ledru-Rollin Par quelle inconséquence ou par quel calcul les membres du gouvernement provisoire apposèrent-ils tous leur signature à ce décret? Se payèrent-ils de quelque, modification dans le texte? Parce que M. Louis Blanc avait omis, â dessein sans doute, le mot droit et le mot on'ganimtion, se pei*suadèrent-ils que le caractère de ce décret était changé? M. de Lamartine, satisfait de son succès oratoire, signa-t-il sans le lire, ou en le parcourant avec distraction, un décret si contraire à ses convictions intimes? M. Ledru-Bollin, qui se montra depuis si hostile au socialisme, eut-il peur de se voir dépasser dans la voie révolutionnaire par son rival? M. Marie, dont l’opposition avait été si vive, fut-il tout d’un coup ramené à d’antres pensées? M. Marrast, enfin, qui écrivit son nom avec une répugnance marquée, n’eul-il pas le courage de protester contre l’entrainement général? Ces questions demeurent sans réponse.

Toujours est-il que le décret irréfléchi qui bouleversait d’un trait, sans rien statuer sur leur constitution nouvelle, toutes les lois et tous les rappoils industriels et commerciaux de la société, fut signé par la totalité des membres

• M. Ledni-Knllin appartenait à celle catégorie de républicains (pii .«e font de la raison du peuple une idiV nnaliocre et gardent, jusipie dans leur recliei-che de la popniarilc, comme un reste de préjugé aristocratique, la notion de condetcendance envers une nature inférieure.

du gouvernement provisoire. Ce qui devait s’opérer graduellement, librement surtout, par consentement de l’opinion publique et par accord international, la transformation du monde industriel, fut décrété d’autorité par quelques hommes étrangers aux études économiques, à l’instigation d’un esprit versé, il est vrai, dans ces questions ardues, mais sans expérience des affaires et circonscrit dans l’étroitesse d’un système, ba présomption et la faiblesse se jetèrent étourdiment dans un chaos où l’œil même du génie n’eût osé pénétrer qu’avec prudence.

Inséré au Moniteur du 26 février, ce décret donna quelque satisfaction aux prolétaires. Leur esprit, plein de droiture, ne considérait en ceci que la justice de leur cause et la modération de leur requête. Rien de plus e.xplicable. Car, enfin, demander le droit au travail, ce n’était vouloir s’affranchir d’aucun devoir envei*s la société; ce n’était pas même exiger d’elle le délassement après la peine, la jouissance après le labeur. Du travail et du pain, quelle simple et noble exigence au lendemain de la plus complète des victoires ! La plèbe de Roine ancienne implorait de ses empereui-s du pain et les jeux du cirque. Le peuple souverain de Paris demande à ceux qu’il a lui-même chargés de le conduire du travail et dti pain. Toute la grandeur austère de la civilisation chrétienne se peut mesurer dans cette substitution d’un seul mot à un autre. Il n’est pas de civilisation dans l’avenir qui ne doive rendre hommage à celte humble et fière formule de l’émancipation républicaine.

11 ne rejaillit donc rien sur le prolétariat du blâme que l’histoire fera peser sur l’imprévoyance du gouvernement provisoire; le peuple n’en est point solidaire. N’ayant encore reçu aucune éducation ni historique, ni scientifique, comment aurait-il pu pénétrer tout d’un coup l’un des mystères les plus obscurs de la vie sociale? La culture que, par une constance admirable, il était parvenu à se donner luimême, en sacrifiant son temps, ses épargnes, ses aimisemenls et souvent ses joies de famille, avait bien pu élever

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SOI! esprit jusqu'à îles notions générales de droit et de devoir; mais cette philosophie des lois de la société qui ressort de renseinhle des connaissances humaines, comment aurait-il été capable, je ne dis pas de la comprendre, mais seulement d’en soupçonner l’existence?

M. Louis Blanc, qui avait jirovoqué le décret et l’avait en quelque sorte imposé à scs collègues, n’était pas, lui, sans en pressentir l’inanité. Homme d’étude, il n’ignorait pas ipje les lois de l’association, sur lesquelles seules peut s’aj)puyer le droit au travail, n’étaient encore que très-imparl’aitement connues. Décréter qu’on les découvrirait, c’était chose aussi dérisoire qu’eût pu l’être, en d’autres temps, un décret par lequel on aurait ordonné la découverte du nouveau monde. Mais le jeune législateur se persuadait que si, par suite de l’initiative qu’il venait de prendre, on l’investissait de la dictature des travaux publics, il pourrait du moins imprimer au mouvement du commerce et de l’industrie un essor tout nouveau favorable au prolétariat. 11 était animé de cette confiance en soi que donnent les convictions ardentes et les excitations de la popularité. Aussi apprit-il avec une satisfaction extrême que les ouvriei's projetaient de se présenter une seconde fois à l’Hôtel de Ville, afin d’exiger du gouvernement provisoire la création d’un ministère spécial chargé de l’exécution du décret sur le droit au travail.

Ce projet ne demeura pas longtemps en suspens. Le 28, vers midi, un grand nombre de corporations, formant environ douze mille hommes, débouchèrent sur la place de Grève, où elles se rangèrent en silence. Elles portaient des bannières, distinctives des différents métiers, sur lesquelles se lisaient, en gros caractères, ces mots ; Ministère du pro^ grès; Organisation du travail; Abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme. A cette vue, le conseil s’émut. Une discussion s’éleva, la plus vive qui l’eût encore agité, entre M. Louis Blanc qui réclamait impérieusement l'adoplion de la mesure demandée par le peuple, et M. de Lamailine,

(ii)iit lo refus n’êlait ni moins hautain ni moins péremptoire. Sans doute, il existait enti’e ces deux hommes des différences profondes d’opinion; mais cela seul ne les divisait pas. La passion de la popularité qui les commandait tous deux, la rivalité de leui’s ambitions et de leurs talents les faisaient ennemis plus que tout le reste. Tous deux ils aspiraient à subjuffuer le peuple et se croyaient appelés par lui à diriger la République. De là, une aversion réciproque qui devait aller croissant avec leur foitune et se perpétuer dans leur chute en récriminations amères.

Ce jour-là, M. de Lamartine resta maître de la discussion. MM. Ledru-Rollin, Crémieux, Flocon, qui le combattaient d’ordinaire, se rangèrent de son côté. Chacun d’eux connaissait trop bien l’ascendant de M. Louis Blanc sur les niasses, pour désirer d’y joindre un pouvoir au moyen duquel il lui deviendrait facile, en peu de temps, de s’élever sur leur ruine à la dictature. La création d’un ministère du progrès fut donc unanimement rejetée.

Irrité, offensé, M. Louis Blanc se leva et déidara que, puisqu’on ne faisait plus aucun état des volontés du peuple, ni lui ni son ami Albert, l'ouvrier, ne pouvaient plus faire partie du gouvernement. Cette démission, dans un moment pareil, c’était le signal du combat dans les mes. La population ouvrière, passionnément attachée à M. Louis Blanc, en le voyant quitter l’Hôtel deVille, allait considérer comme ennemi du peuple un gouvernement dont il répudiait les actes. Un mot, un geste, et la plus formidable insurrection éclatait dans Paris.

Tous comprirent l’imminence du danger; se pressant autour de leur collègue, ils le conjurèrent de rétracter une parole dont les suites étaient incalculables. Mais M. Louis Blanc demeurait sourd à leurs supplications; alors M. Garnici'-l’agés, s’interposant, mit en avant l’idée d’une commission de travailleurs qui, présidée par M. Louis Blanc, serait chargée de préparer, pour l’Assemblée nationale, le plan complet d’une organisation nouvelle de l’industrie.

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M. Marrast, saisissant cette idée, dans l’espoii' sans doute d’éblouir l'inia^dnation artiste de M. Louis Blanc et de flatter l’orgueil des prolétaires, ajouta qu’il Jugerait convenable d'alTecter pour résidence à cette connriission, afin de mieux marquer son importance, le palais du Luxembourg. t]c fut en vain; M. Louis Blanc persista dans ses refus. « Que ferai-je, répétait-il, sans pouvoir, sans budget, sans aucun moyen de réaliser mes idées? Que dirai-je à ce peuple qui m’aime s’il me reproche de l’avoir trompé? On voudrait l’endormir par des paroles captieuses. On me juge propre à mieux jouer qu’un autre ce rôle perfide. On me demande de faire devant des hommes affamés un cours sur la faim. Mon honneur s’y refuse autant que ma conscience. Si le peuple doit être trahi encore, que ce soit du moins par d’autres que par moi. » Ces paroles, si bien senties, ne laissaient guère d’espoir de conciliation. Cependant M. Arago voulut tenter un dernier effort. Au nom d’une intimité ancienne, au nom de l’intérêt paternel qu’il avait porté pendant de longues années au jeune écrivain encore inconnu, il pria, il supplia d’un accent iri-ésistible. 11 s’engagea formellement à partager avec M. Louis Blanc les dangers d’une situation si difficile et l’impopularité qui ne pouvait manquer d’en résulter. 11 offrit d’être 1e vice-président de la commission que devait présider son collègue.

Ces prières d’un homme de tant d’autorité émurent M. Louis Blanc. D’honorables scrupules s’élevèrent en lui. L’opiniâtreté naturelle à son esprit, son ambition trèsgrande, son orgueil plus grand encore et roidi sous l’offense, s'apaisèrent peu à peu. Les paroles du vieillard, abondantes et persuasives, enveloppaient, pour ainsi dire, et amollissaient sa colère. Pour se disculper à ses propres yeux d’une apparente faiblesse, .M. Louis Blanc faisait dans son for intérieur ces réflexions rapides : Que, si la commission des travailleurs devait rester sans effets immédiats et pratiques, elle lui donnerait, du moins, l’occasion d’une propagande immense ; qu’on lui offrait au palais du Luxem- I. 33

HISTOIIIE

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bourg ce qu’il avait souliaité ardeniiiioiit dopuit» tant d’années, une chaire libre, une tribune retentissante, une prédication sans contrôle. N’y aurait-il pas folie à rejeter de pareils avantages? M. Louis Blanc déclara qu’il se rendait à l’avis du conseil.

Les délégués du peuple furent alors introduits. Un ouvrier inécaninien parla au nom de tous. Après qu’il eut achevé sa harangue, il y eut dans le conseil un moment d’embarras. Les membres du gouvernement qui avaient le plus insisté sur l’inopportunité d’un ministère du progrès s’étaient retirés dans le fond de la pièce, comme pour indiquer que cette affaire ne les concernait pas. Seul, M. de Lamartine, toujours prêt à accepter la responsabilité de ses actes, restait sur la brèche et, voyant que peisonne ne se souciait de prendre la parole, il répéta au nom de ses collègues ce qu’il avait dit déjà en plusieurs rencontres. 11 demanda auv ouvriers de la patience, du dévouement à la République. Ceux-ci l’écoutaient à peine. Ils questionnaient du regard celui en qui ils mettaient toute leur confiance, épiant un mot, un signe qui leur apprit ce qu’ils avaient à faire.

Longtemps M. Louis Blanc détourna les yeux en silence. Enfin, il se décida à pai-ler; mais avec quel effort! Sou geste si prompt, auquel le commandement semblait si familier, devint hésitant, presque timide. Son œil sincère se voila. D’une voix mal affermie, il répéta, comme une leçon mal apprise, des considérations tirées d’une politique qui n’était point la sienne et prononça sur lui-même une sentence dont il comprenait toute l’ironie. Les ouvriei-s, déconcertés, n’en pouvant croire leurs oreilles, se turent. On leur donna lecture du décret qui éludait leur vœu, après quoi ils se retirèrent, l’esprit rempli d’incertitude, se demandant l’un à l’autre le mol de cette énigme.

C’est ici le lieu de faiie remarquer comment, dans des situations et à des heures différentes de la crise révolutionnaire, des hommes très- différents aussi voient égale-

ment s’évanouir leurs espérances de dictature devant une force des choses qu’ils ne peuvent combattre, car ils ne savent pas inéine où la prendre. Nous avons vu Blanqui, presque aussitôt après rinslallation du gouvernement provisoire, prêt à lancer sur l’Hôtel de Ville ses bandes armées, les arrêter, les disperser, détourner lui-même le coup qu’il venait de préparer. Quatre jours plus tard, M. Louis Blanc, appuyé sur une force po[)ulaire bien autrement considérable, fermement résolu de s’imposer avec elle et par elle à un gouvernement sans vigueur, hésite à son tour, se trouble et Unit par supplier les envoyés du peuple de ratifier un décret qui déjoue leurs espérances communes. Plus tard encore, nous verrons le général Cavaignac, à la tête d’une armée vicloneuse, triomphant des factions, cher à l’Assemblée nationale, laisser gli.sser le pouvoir entre ses mains, sans essayer de le retenir. A six mois de là, l’héritier d’un nom glorieux, porté au pouvoir par six millions (le voix populaires, poussé par une croyance fataliste en son étoile, demeure aussi comme paralysé par la même force occulte, insaisissable. Cette force que personne ne nomme ni ne (comprend, que tout le monde subit, c’est l’esprit même du dix-neuviéme siècle.

Cependant la majorité du conseil rcîstait consternée de ce qu’elle venait de faire. Elle s’alarmait de l’incroyable popularité de M. Louis Blanc et prenait son audace pour de la force. 11 lui semblait qu’elle venait d’abdiquer et de remettre entre ses mains le gouvernement du prolétariat. Aussi entendit-elle avec une joie extrême une proposition que la situation semblait commander et qui, en venant en aide à la détresse des ouvriers d’une manière pratique, allait, selon toute apparence, contre-ba lancer l’influence de M. Louis Blanc et de ses théories. Le ministre des travaux publics apportait un projet d’ateliers nationaux, d’après lequel l(?s ouvriers sans ouvrage seraient embrigadés et tenus, sous des chefs militaires, à la disposition du gouvernement.

Débarrasser la place publique, se donner, pour combatlre la révolution, comme on l’avait fait déjà par la création de la garde mobile, une force armée tirée du sein même du peuple, opposer ainsi le prolétariat au prolétariat, parut au gouvernement le chef-d’œuvre de l’habileté politique. La chose ne fut point discutée; le décret, rédigé par M. Marie, fut signé sans que personne élevât d’objection.

Par l’organisation des ateliers nationaux, la majorité du conseil pensa non-seulement avoir paré aux difficultés pressantes que lui créaient la cessation du travail et la détresse des ouvriers, mais elle crut encore organiser contre M. Louis Blanc et le socialisme une force supérieure; l’événement fit trop voir, à quelque temps de là, qu’elle n’avait fait autre chose que préparer et organiser contre elle-même la guerre sociale.

Mais toutes ces animosités, toutes ces discordes qui fermentaient au sein du gouvernement ne se trahissaient point au dehors, bien au contraire. Les traces du combat des trois jours disparaissaient rapidement. Les barricades étaient abandonnées, les pavés rentraient en place. On enlevait les arbres abattus, les bancs brisés qui obstruaient les promenades ; on réparait à la hâte tous les dommages. La police active de Caussidiére rétablissait partout les apparences de l’ordre. Insensiblement les boutiques se rouvraient; les voitures, dont on s’était hâté d’effacer les armoiries, pour se conformer au décret du gouvernement provisoire', se hasardaient une à une dans les rues fréquentées. La population qui était restée étrangère à la

* M. Louis Blanc avait jugé utile un décret sur l’abolition des litres (’e noldesse. Ce décret déjà rendu par l’.\ssemblée constituante, mais qui ne s])écifiait rien, pas plus en 1790 qu’en 1848, sur les peines attachées aux infractions, fut observé aussi longtemps (juc les amateurs de titres eurent peur. Mais la Iwurgeoisie, qui tenait fortement à ces distinctions de récente conquête, se bâta de les reprendre dès qu’elle eriit le pouvoir faire sans danger On vit aloi-s une fois de plus coinliien il est puéril de décréter des changements dans les usages quand on ne |(cul rien changer à l'esprit des nurui's.

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révolution, sortait, curieuse, de sa retraite et se laissait gagner à l’allégresse qui paraissait sur les physionomies populaires. Les affiches bizarres qui couvraient les murs, les caricatures qu'on vendait au coin des rues, les titres excentriques des feuilles nouvelles criées sur la voie publique, égayaient les promeneui’s. Les femmes remarquaient avec surprise le respect dont elles étaient l’objet, et se trouvaient mieux protégées par la décence publique 4li>puis que les rues et les promenades étaient, en queb|ue sorte, à la garde des prolétaires.

Le 27, la proclamation de la République au pied de la colonne de Juillet présenta l’aspect d'une fête patriotique. Il est intéressant de voir comment le Moniteur rend compte de (îette solennité. Son langage, tout empreint du sentiment des niasses, exprime mieux que ne le pourrait faire un récit composé plus tard, la naïveté des espérances et des enthousiasmes populaires.

« Paris, dit le Moniteur du 28 février, a eu une des plus grandes et des plus belles fêtes dont ses annales aient con- .servé le souvenir. Deux bataillons par chaque légion de la garde nationale avaient été convoqués hier soir; quelques iicures après, tout le monde était ù son poste, et jamais les rangs ne furent mieux garnis. Les combattants encore armés, et qui, depuis plusieurs jours, partagent avec les gardes nationaux tous les services d’ordre et de .sécurité publique, ajoutaient encore au nombre de cette milice populaire, et témoignaient ainsi de l'union fraternelle commencée sous les feux du combat et cimentée par la victoire. Ce peuple entier, sûr de sa force comme de sa grandeur, s’était donné rendez-vous sur cette immortelle place de la Bastille, qui remplit plus d’une noble page dans l’Iiistoire de. la Révolution et de la Liberté. Les membres du gouvernement provisoire sont partis de leur salle de délibération à deux heures précises; ils ont descendu le grand escalier de l’Hûtel de Ville au milieu d'un concours nombreux de citoyens, la gai*de présentant les armes et le tam-

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bour battant aux champs Los cris de Vivr la Hqmbliqne! poussés par la foule enthousiaste, ont bientdl retenti dans la place encombrée d’une multitude infinie.

« Le corté<;e aussitôt S’est ébranlé. En tête marchait un détachement de la garde nationale à cheval, puis les élèves de l’école d’état-major. Us étaient suivis par une légion de la garde nationale, où se mêlaient beaucoup d’autres citoyens dont les armes el le costume étaient comme le signe vivant de la révolution accomplie; entre les compagnies de cette légion, les jeunes gens de toutes nos écoles, dont la bravoure et le dévouement relèvent l’intelligence et le patriotisme. Les membres du gouvernement provisoire venaient ensuite, en habit noir, avec l’écharpe tricolore et la rosette rouge à la boutonnière. Les ministres de la guerre, des finances, du commerce et de l’instruction publique, les adjoints de Paris, le directeur général dos postes, s’étaient joints aux membres du gouvernement pn>visoire. Tous ces élus de l’insurrection ont été salués par les acclamations les plus vives. Les officiels» de Saint-Cyr les précédaient immédiatement, et un détachement des élèves de l’École polytechnique, l’épée nue, formait la haie. Derrière eux venait une masse immense qui a été grossissant jusqu’à la fin. La cour de cassation, la cour d’appel, le général Bedeau, commandant la division militaire, des officiers de l’armée et de la marine, des fonctionnaires des autres départements, s’étaient rendus sur la place de la Bastille, où la foule pressée se serrait autour de la colonne de Juillet, dont le sommet était pavoisé d’étendards aux trois couleuis. Le temps, qui avait été jusque-là pluvieux, s’est éclairci, et le soleil a voulu éclairer de ses rayons cette première fête de la Itépublique. Arrivés au pied de la colonne, les membres du gouvernement provisoire se sont rangés sur une file pendant que la musique jouait la Marseillaise. Les drapeaux se sont placés en face d’eux. Après un roulement de tambour, M. Arago a pris la parole; il a d’une voix forte annoncé au peuple que

DE I..\ l’.KVOLl'TTON DE 1848. -,9I

le goiivernoinent provisoire avait cm de son devoir de proclamer solennellement la Répnbliquc devant l’héroïque population de Paris, dont l’acclamation spontanée avait déjà consacré cette forme de gouvernement. La sanction de la France entière y manque sans doute encore ; mais nous espérons qu’elle ratifiera le vœu du peuple parisien, qui a donné un nouvel et magnifique exemple de son courage, de sa puissance, de sa modération. Il tient à prouver à la patrie et au monde qu’il n’a pas seulement l’instinct de ses droits, mais qu’il en possède aussi rintelligence et la sagesse. Calme et fort, énergique et généreux, le peuple de Paris peut être présenté à la France comme un de ses titres d’orgueil. Il semble avoir laissé tomber dans le plus dédaigneux oubli une royauté malfaisante pour ne s’occuper que des grands intérêts, qui sont ceux de tous les peuples, des principes immortels qui vont devenir pour eux la loi morale de la politique et de l’humanité.

f Citoyens! s’est écrié M. .Arago avec enthousiasme, ré- « pétez avec moi ce cri populaire : Vive la République ! » Tous les membres du gouvernement provisoire se sont découverts, les drapeaux se sont inclinés, et, au bruit des tambours battant aux champs, au bruit des trompettes et de la musique s’est joint cet autre bruit immense du peuple qui couvrait tous les autres : Vive la République !

« Le vénérable président du conseil, M. Dupont (de l’Eure), a remercié alors en ces termes la population de Paris de la conquête qu’elle venait d’accomplir :

« Citoyens,

« Le gouvernement provisoire de la République profite « avec bonheur et empressement de la première réunion « de la garde nationale de Paris pour venir la remercier « des immenses services qu’elle a rendus à la patrie dans « les grandes circonstances que nous venons de traverser. « Nous comptons toujours sur votre patriotique concoui's « pour la consolidation du gouvernement républicain, que

« le peuple français vient de conquérir au prix de son sang, « pour le maintien de l’ordre social et pour l’afferrnissc- « ment de toutes nos libertés. »»

« Des bravos répétés ont accompagné cette allocution du vénérable président. L’enthousiasme a augmenté encore quand M. Arago a dit avec émotion ; « Citoyens, ce sont « quatre-vingts ans d'une vie -pure et patriotique qui vous « parlent!... — Oui, oui, vive Dupont (de l'Eure)! » l.t celui-ci ayant répondu en s’écriant Vive la République! ce cri s’est prolongé pendant plusieui’s minutes.

(( M. Crémieux, dans de chaleureuses paroles, a invoqué la mémoire des braves citoyens morts à la révolution de juillet et dont les noms sont gravés sur le bronze de la colonne. Cette journée doit consoler leurs âmes affligées pendant di.x-huit ans. iNul ne pourra désormais enlever au peuple les fruits de sa conquête. L(> gouvernement républicain dérive du peuple, et il s’y appuie. Toutes les distinctions de classe sont effacées devant l’égalité, tous les antagonismes se calment et disparaissent par cette fraternité sainte qui fait des enfants d’une même patrie les enfants d’une famille, et de tous les peuples, des alliés. Ces paroles ont été interiompues par les applaudissements les plus vifs.

« Le colonel de Courtais, commandant la garde nationale, a fait alors commencer le défdé; mais la foule était tellement entassée qu’elle rompait les rangs. Elle défilait aussi devant le gouvernement provisoire, et, à chaque instant, les cris de Vive la République! retentissaient avec éclat. Il a fallu prés d’une heure pour le défilé de la première et de la deuxième légion. Les membres du gouvernement provisoire se sont alors mis en marche, afin de passer devant le front des autres légions échelonnées le long des boulevards. Depuis la place de la Bastille jusqu’à la hauteur du faubourg Poissonnière, ce n’a été qu'un seul cri dont l’écho se , prolongeait au milieu d’une foule innombrable. Le

peuple de Paris semblait vouloir prendre à témoin le ciel et la terre, et il consacrait la République française par les accents les plus vigoureux que le désir et la conviction aient jamais arrachés à des poitrines humaines. Toutes ces figures avaient le caractère de la confiance et de la joie, non pas d’une joie emportée et frivole, mais d’une joie sereine et réfléchie. Quand on se retournait du haut du boulevard Saint-Denis, on apercevait, marchant derrière le Gouvernement provisoire, une masse de citoyens, énorme, immense, qui remplissait la grande voie dans toute sa largeur, et qui s’étendait jusqu’à perte de vue. C’était 1e plus important; rien n’égale la pompe que donne la présence du peuple, rien n’est comparable à sa majesté.

t Cette journée est désormais inscrite au nombre de celles qui laissent dans l’hisloire les traces qu’on aime le mieux à retrouver. Ce peuple, si indigné, il y a trois jours, si animé de toute la chaleur de la bataille, était là aujourd’hui tout entier, mêlant, confondant ses impressions, n’éprouvant plus qu’un sentiment de concorde, et s’abandomiant à toutes les espérances d’un avenir de grandeur et de prospérité avec une confiance qui, cette fois, du moins, ne sera pas trompée. On peut le dire avec un juste orgueil, le gouvernement, appuyé sur celte force populaire, sera le plus puissant dés gouvernements. En servant la France, il servira foutes les nations de l’Europe; le peuple de Paris a ouvert une ère nouvelle. La République française fait reprendre à notre patrie le cours glorieux de ses destinées; elle lui rend l’initiative du progrès; elle vient enfin au secours du temps et des idées qui préparent peu à peu les États-Unis de l’ancien continent. »

Et cojnment le gouvernement provisoire aurait-il pu entrer un seul instant en doute sur les sentiments que lui portait la nation? Les adhésions lui arrivaient de toutes parts, non pas tardives, isolées ou contraintes, mais empressées, ferventes. Les colonnes du journal officiel en étaient remplies. L’Hôtel de Ville semblait trop peu spa-

deux pour recevoir tous les dévoueinents qui venaient s’offrir à la République. Adresses, félicitations, offrandes, y affluaient sans relâche. Autant que la soumission au gouvernement provisoire, l'admiration pour le peuple était à l’ordre du jour. Le ton dithyrambique s’élevait de minute en minute. Chacun voulait se signaler en excédant la mesure de la flatterie ; les plus effrayés étaient lès plus prodigues de louanges. Les suffocations de la peur se soulageaient par des élans d’enthousiasme.

Le clergé avait donné l’exemple d’une adhésion spontanée. Dès le 24 février au soir, monseigneur Affre, archevêque de Paris, déclarait se rallier sincèrement à la République et ordonnait aux curés de son diocèse de chanter aux offices le Domine salvum fac populum. Peu de jours après, le P. Lacordaire exaltait dans la chaire de Saint- Merry cepenple superbe en sa colère. L’ t/n/vers, journal du parti catholique, s’exprimait en ces termes :

. « Dieu parle par la voix des événements. La révolution de 1848 est une notification de la Providence. A la facilité avec laquelle ces grandes choses s’accomplissent, et lorsque l’on considère combien, au fond, la volonté des hommes y a peu contribué, il faut reconnaître que les temps étaient vernis. Ce ne sont pas les conspirations qui peuvent de la sorte bouleverser de fond en comble et en si peu de temps les sociétés humaines. Une conspiration qui réussit allume instantanément la guerre civile. Le principe politique attaqué et renversé par surprise cherche immédiatement à se défendre. Qui songe aujourd’hui en France à défendre la monarchie? Qui peut y songer ? La France croyait encore être monarchique et elle était déjà républicaine. Elle s’en étonnait hier, elle n’en est point surprise aujourd’hui. Revenue d’un premier mouvement de trouble, elle s’appliquera sagement, courageusement, invinciblement, à se donner des institutions en rapport avec les doctrines qu’elle a depuis longtemps détinitivement acceptées. La monarchie succombe sons le poids de ses fautes. Personne n’a

uiitaiil qu’elle travaillé à sa ruine. Imniurale avec Louis XIV, scandaleuse avec Louis XV, despotique avec Xapoléon , inintelligente jusqu’en 1830, astucieuse, pour ne rien dire de plus, jusqu’à 1848, elle a vu successivement décroître le nombre et l’énergie de ceux qui la croyaient encore nécessaire. Elle n’a plus aujourd’hui de partisans. Charles X avait encore des amis personnels et des serviteurs dévoués. De nobles cœurs ont porté son deuil ; son héritier a pu pendant un temps trouver des soldats. Louis-Philippe n’a été reconduit que jusqu’à la porte de sa demeure. On a protégé sa vie, mais pas sa couronne, et on l’a laissé se sauver sans lui faire l’honneur de le croire dangereux. Jamais trône n’a croulé d’une façon plus humiliante. C’est que ce trône n’était pins un trône. Il n'y aura pas de meilleurs et de plus sincères républicains que les catholiques français. Parmi les principes sociaux qui viennent de triompher et qui vont se formuler en institutions, quels sont ceux que l’Église repousse? Quels sont ceux que sa voix n’ait pas fait retentir depuis dix-huit siècles à l’oreille des peuples et des rois? Nous n’en voyons aucun. »

Pendant deux mois le clergé de Paris bénit les arbres de la liberté, les comparant à l’arbre de la croix, rappelant avec complaisance que la cause du prêtre est la cause du peuple et que Jésus-Christ a le premier donné au monde la formule républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité, le plus souvent, les peuplieis symboliques étaient pris dans les beaux jardins des congrégations, et les religieuses les décoraient elles-mêmes de guirlandes, de nœuds, de banderoles. Elles offraient des lits pour les invalides du travail, adoptaient les filles des combattants morts pour la patrie. Le concours du clergé régulier et séculier fut una* nime. Il ne s’éleva pas dans son sein une seule voix pour regretter la rovanté déchue.

La magi.strature n’opposa, non plus que le clergé, au* cime résistance à rentraînement général. La cour de cassation, la cour d’appel, la cour des comptes^ le tribunal de

HISTülllK

corninorce , la chambre des notaires , celle des avoués, l’ordre des avocats, les agents de change apportaient à l’cnvi à rildtel de Ville l’assurance de leur dévouement sans résen<e à la Héptibliqiie et leur adhésion complète à ïentrejn'ise généreuse, à V œuvre admirable du gouvenieinent'.

Par la bouche de M. de Cornienin, le conseil d’État exprimait « son dé-vouement à cette grande et sublime révolution qui palpitait déjà dans le cœur du peuple avant d'être arrosée de son- généreux sang et d'être portée dans ses bras héroïques jusqu’au pavois de la souveraineté. »

ün a vu que, dès le 28, rarinéc, par l’organe des chefs les plus attachés à la dynastie, les maréchaux Soult, Bugeaud’, Sébastiani, Gérard, les généraux Oudinot, Baraguay-d’Hilliers, de Fézensac, Lahitte, se mettaient au service de la République. Le général Changarnier demandait en termes pressants, dans sa lettre officielle au gouvernement provisoire, que l’on voulût bien utiliser son habitude de vaincre^.

L’Université, par la voix de M. Gérusez, exaltait « cette révolution accomplie an profit du genre humain et qui avait eu pour instrument le peuple armé de la force invincible de Dieri. » Elle saluait le nom désormais impérissable de Hépublique*.

Les journaux orléanistes ou légitimistes exprimaient à

' Voir, au Moniteur du 2 mars et des jours suivants, les discours de NM. Séguicr, Dupin, l’ortalis, Baroebe, etc.

* « Je n'ai pas t)osoin de vous dire que je ne désirais pas la République, écrivait le maréchal Bugeaud dans une lettre intime, datée du te mars, mais, enfin, nous l’avons. Elle s'annonce infiniment plus honnête que son aînée ; les hommes qui sont au pouvoir ont fait et font encore des efl'orts inou'is pour protéger la société contre les anarchistes. 11 faut donc les aider sincèrement et activement dans celte œuvre sainte. Si la République tient ce qu’elle promet en ce moment, je l'aimerai bientêt; en attendant, je la défendrai s’il le faut, à l’extérieur, tant qu’elle sera dans les voies de la lil)erté et de la fralcniilé vTaies. »

® Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n* 11.

‘ Moniteur du 4 mai-s 1848.

leur manière le .sentiment public. « Confiance! confiance! » s'écriait M. de Girardin dans la Presse en repoussant avec énergie l'hypothèse d’une régence et en démontrant que, désormais la République seule, pouvait rallier tous les partis. Le Journal des Débats parlait des tempêtes par lesquelles Dieu et le peuple manifestent leur colère et leur puissance. 11 semblait prendre aisément son parti de ce qu’il appelait le naufrage des rêves et des illusions. Le Siècle affirmait avec orgueil qu'il ny aurait pas dans l'histoire de gloire qui pût effacer celle des vainqueurs de Février. La lievm des Deux- Mondes, enfin, prodiguait les éloges au gouvernement provisoire, vantait son énoi’gique patriotisme, le félicitait d’avoir garanti du travail à tous les citoyens, donné aux ouvriers le million échu de la liste civile et disait : « Depuis ((ue la pensée française a connnencé, dans le dernier siècle,

' l’émancipation politique du inonde, personne n’a plus nié en principe le droit des individus et des masses au bienêtre comme récompense de leur travail. 11 y a eu même pour arriver à un résultat aussi légitime de sincères efforts honorablement tentés; mais, il faut en convenir, auenn gouvernement jusqu’ici ne s’est mis en mesure de marcher à un pareil but avec une énergie, avec une activité vraiment efficaces. Une pareille négligence n’est pas une des moindres causes do ces ebutes profondes qui, au premier abord, confondent les imaginations. Assurément i! n’est pas à craindre que le régime qui sortira de la révolution de 1848 tombe dans la même faute; mais il faut qu’à Tardent amour de l’humanité et du peuple qui fait battre aujourd’bui tant de cœurs, s’associe une science sociale compréhensive et impartiale, qui aille au fond do tous les problèmes, tienne compte de tous les droits et sache établir entre toutes les classes de travailleurs des relations légitimes et de sincères sympathies. »

Pour aider le gouvernement provisoire à faire face aux dépenses urgentes, les principaux banquiers de Paris prenaient l’initiative d’une souscription. M. Rothschild faisait I. ’>i

acte de confiance et même de zèle en refusant de fuir et en envoyant une somme de cinquante mille francs pour les blessés de Février. On voyait en tête des listes de sousciiption les noms les plus illustres. Les grandes dames légitimistes ou orléanistes, la duchesse de Maillé, la marquise de Lagrange, la comtesse de Chastenay, la comtesse de Riencourt, la comtesse de Lamoignon, etc., quêtaient en compagnie de mesdames Flocon, Ledru-Rollin, Marrast, pour les blessés de Février'.

M. Thiers et les principaux membres de la Chambre des députés, MM. Odilon Rarrot, de Malleville, Duvergier de Ilaurannc, qui croyaient la royauté bien finie^, envoyaient assurer le gouvernement provisoire qu’ils aideraient sans arriére-pensée à son établissement. M. de la Rochejacqueiein répétait partout que c’en était fait à jamais de la monarchie et faisait afficher sur les mui-s de Paris une adresse au gouvernement provisoire qu’il terminait par ces mots ; Comptez surmoi^. Les familioi’S du Château, les aides de camp de Louis-Philippe, M.'d’Haubersacrt, MM. Liadiére, d’Houdetot, de Berthois, etc., ne se faisaient attendre ni à l’Hütel de Ville ni dans les différents ministères. La famille Bonaparte, le roi Jérôme et son fils Napoléon, Pierre, fils de Lucien, adressaient au gouvernement provisoire des lettres toutes républicaines*. Le prince Louis-Napoléon accourait de l’exil. Enfin on recevait d’Algérie la soumission du duc d’Aumale cl du prince de Joinville.

Assurément un pareil concours de d 'vouements et d’hommages était de nature à rassurer pleinement le gouveruemcnl provisoire s’il avait conçu quelque doute sur sa légi-

’ Voir au Moniteur le numéro du 21 mars et les suivants.

* Expression de M. Thiers.

* Voir dans la publication intitulée Murailles réeotutionnaires, 9' livraison, l’adresse signée de M.de laRoehejacqueleiu.

■* \oir aux Documents historiques, à la tin du volume, n" 21.

timilé. Et co ne fut pns l’effervescence d’une prenli^‘re heure. Six semaines plus tard, les mômes sentiments se manifestaient encore sous une forme pins authentique, plus calme et plus réfléchie, dans les profi^ssions de foi des candidats à la représentation nationale; le 4 mai suivant, à l’heure où r.\ssemblée entrait pour la première fois en séance, ils éclatèrent de nouveau par une salve répétée à vingt reprises, par un cri unanime de Vive In République !

Aujourd’hui que nous connaissons avec certitude, par de cyniques répudiations, combien ces adhésions étaient mensongères, les esprits sévères ont le droit de regretter, jusqu’à un certain point, cette unanimité dans l’expression d’un dévouement qui ne pouvait honorablement existerque dans les âmes républicaines. On a pu sans injustice flétrir c,et empressement des amis personnels de la maison d’Orléans, de ces hommes qui tenaient de la royauté leur fortune, leur position, leur existence tout entière. Les consciences honnêtes ont gémi, pour l’honneur du pays, des indignités, des ingratitudes, des sentiments bas de cette société cultivée, faite pour donner l’exemple des bienséances et pour imprimer aux mœurs leur caractère. Mais peut-être a-t-on exagéré un peu la part de la lâcheté dans cette déroute morale. S’il y eut lâcheté, ce qui semble aujourd’hui trop cei tain, il y eut aussi entraînement, et cet entraînement, bien qu’il se soit renié lui-même, fut sincère. La grandeur du peuple était si manifeste qu’elle attira à lui jusqu’à ses adversaires. Sa magnanimité sa naïveté, touchèrent les cœuis les plus endurcis. Plus d’un qui, depuis vingt ans, raillait toute grande pensée, se laissa gagner à l’émotion générale. Ce fut là la véritable surprise de Février. Cette société froide, calculée, sceptique, parut un moment comme enlevée à elle-même. Elle sentit que ces hommes du peuple, si au-dessous d’elle par la culture, lui étaient supérieuis par la vertu. Elle leur rendit un hommage involontaire en s’engageant d’honneur à servir

le gouvernement qu'ils lui imposaient, en reconnaissant hautement qu’il n’y avait plus d'autre état possible en France que l'état républicain fondé sur l'égalité démocratique.

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