‹ Histoire de la Révolution de 1848Chapitre 28 sur 55 · CHAPITRE XYHI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYHI

Ministère de rinléneiir. — M. Ledru-Rollin. — Ministère des afTaircs étrangères. — Manifeste de M. de Lainarlitie.

I.es nouvelles que le gouvernement provisoire recevait des départements venaient chaque jour le confirmer dans le sentiment de son droit et de sa force.

Au premier bruit de la lutte engagée dans Paris, des comités révolutionnaires, composés des hommes les plus actifs et les plus décidés entre les républicains s’étaient, dans tous les chefs-lieux de département, formés spontanément et déclarés en permanence. Aussitôt la proclamation de la République connue, ces comités, s’emparant du mouvement, avaient tenté d’occuper les préfectures et les mairies; presque partout ils avaient réussi; de concert avec les conseils municipaux, ou bien à leur place, ils avaient pris la direction des affaires en attendant les ordres du nouveau pouvoir. La plupart des fonctionnaires s’étaient retirés sans contestation, en toute hâte; quand les commissaires envoyés par le ministre de l’intérieur arrivèrent au lieu de leur destination, ils trouvèrent sur tous les points l'administration départementale ou dans les mains des chefs populaires, ou soumise et s’offrant à servir le gouvernement républicain.

Le choix de ces commissaires était une des difficultés et devint bientôt un des embarras les plus considérables du

gouvernement pi'ovisoire. Laisser les fonctionnaires politiques de la royauté présider à rétablissement des institutions républicaines, c’eût été, non-seulement une faute, mais encore un scandale. Ceux d’entre les fonctionnaires qui ne rougissaient pas de prétendre à ce triste avantage marquaient assez par cette impudeur qu’ils étaient indignes de l’estime publique, car la révolution qui venait de s’accomplir n’impliquait pas seulement un changement de pereonnes ou de tendance dans le gouvernement, elle devait être l’application sincère d’un principe éludé jusquelà et d'une conception différente de l’ordre social. Pour aider la société à reconnailre le droit commun fondé sur une véritable souveraineté du peuple, pour lui inspirer confiance dans la bonté des institutions républicaines, il fallait sans doute une certaine expérience des hommes et des choses, mais il fallait surtout un amour raisonné de ces institutions, une conviction profonde de leur parfaite harmonie avec l’esprit du siècle. Les fonctionnaires choisis par MM. Duchûtel et Guizot, eussent-ils voulu se donner pour tâche de faire comprendi e à des populations peu éclairées le sens nouveau que le progrès des mœurs allait donner au mot de république, ils ne l’auraient pas pu. La pratique vénale des élections sous le règne de Louis- Philippe avait abaissé leur caractère. Leur servilité, à la fois constante et variable, selon les vicissitudes parlementaires, et qui avait contribué à introduire dans la langue politique le terme abject de ministêrialisme, avait énervé en eux cette vigueur de volonté, cette confiance dans la sympathie des masses sans laquelle aucune action morale n’est imaginable.

M. Ledru-Rollin no faisait donc qu’un acte de pure nécessité en envoyant dans les départements des commissaires chargés d’administrer provisoirement la chose publique et de remplacer les hommes trop notoirement solidaires de la politique du gouvernement déchu. La mauvaise foi et le cynisme de l’apostasie passés dans les mœurs

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DF. LA RÉVOLUTION DF 1818. tOr.

de la société oflicielle ont pu seuls aci^useï' d’intolérance révolutionnaire une mesure de prudence et de convenance commune à tous les jfouvemenients. (ie (lu'on peut plus justement reprocher au ministre de l’intérieur, c’est de n’avoir pas porté dans son choix tout le discernement souhaitable. La faiblesse naturelle de son caractère et son tact politique trop peu exercé l’entraînèrent en des erreui’s dont l’établissement de la République eut à souffrir. 11 se laissa circonvenir par des influences subalternes. 11 y eut dans l’ensemble de ses choix peu d’homogénéité, dans les instructions qu’il donna peu de préci.sion. Toutefois les fautes des commissaires ne furent ni aussi graves ni aussi nombreuses qu’on l’aurait pu craindre dans une situation où la plus grande hAte et la plus parfaite prudence étaient à la fois coniiuandées. Et l’on devra plutôt s’étonner des erreui’s évitées que des' erreui's commises, si l’on vient à considérer la multiplicité des charges et la rai'cté des hommes auxquels il convenait de les confiei' à «?es premières heures décisives de la Répul)lique.

Le pai'ti ivpublicain, après la mort d’Armand Carrel et de Godefroy Gavaignac, était assez riche en talents oratoires et littéraires, mais pauvre en capacités politiques. Au premier rang dans l’eslime générale paraissaient quelques hommes de cœur dont le sentiment faisait toute la force. C’étaient de ces natures plus généreuses que réfléchies qui croient mener les .sociétés par l’enthousiasme et comptent sur l’esprit de sacrifice, comme sur un état permanent de l’Ame humaine, pour établir dans le monde le règne de la vertu. Ces patriotes sincères, dont Barbés étail le type, ne connaissaient pas le pays auquel ils se dévouaient ni n’en étaient connus. Exaltés par la solitude des prisons et par l’acharnement d’un sort toujours contraire, ils vivaient dans le monde des rêves, familiers avec l'idéal immuable de la justice abstraite, ignorant les intérêts mobiles et les droits relatifs qui gouvernent les choses humaines.

lllSTOIUE

Dans les rangs plus serrés qui formaient comme le centre de l’armée républicaine, on comptait en grand nombre des avocats, des journalistes, hommes d’improvisation et de critique, que leur profession mettait chaque jour dans la nécessité de parler ou d’écrire sur les affaires publiques (Ml leur ôtant le loisir de les étudier et même l’occasion de les bien connaître. Pris ensemble, ces écrivains, qui s’étaient pour la plupart groupés autour du National ou de la Réforme et suivaient la fortune de M. Marrast ou celle de M. Ledru-Rollin, avaient apporté dans la guerre offensive un concours efficace ; mais, isolément, leurs talents inexpérimentés et leurs personnalités rivales allaient être d’une médiocre assistance pour l’organisation du pouvoir. Enfin, dans les derniers rangs du parti, se pressaient une foule de gens de mœurs basses, de caractère équivoque, tour à tour ouvriers de complots ou limiers de police, qui s’efforçaient de tirer de leur abjection même la popularité d’une heure et de détourner, par le fracas de leurs emportements démagogiques, les soupçons et les répugnances que faisait naître leur existence suspecte. La plupart s’étaient glissés dans les sociétés secrètes et y avaient contracté des intimités dont il était difficile de ne tenir aucun compte. C’est le malheur des partis qui conspirent, quand ils arrivent au pouvoir, d’avoir à récompenser des hommes et des actes qu’il faut désavouer au grand jour de l’opinion publique. Ce fut l’entrave, ce fut la fatalité de M. Ledru-Rollin de ne pas trouver immédiatement sous sa main des hommes de caractère, d’esprit, de mœurs véritablement démocratiques. Mais ceux-là ne se rencontraient pas dans la portion remuante du parti républicain. Ils se tenaient à l’écart, ils agissaient sans bruit; il aurait fallu une volonté active pour les chercher, du temps pour les attendre. Or les minutes (Haient comptées et le zèle du ministre se laissait facilement distraire. .Assailli par des républicains pleins d’exigences qui, ne voyant dans la République qu’un coup de fortune favorable à leurs intérêts privés, évaluaient les per-

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séditions subios, fixaient le taux des services rendus, sollicitaient au nom de leur pauvreté ou menaçaient au nom de leur influence sur les masses, le ministre de la République se voyait à leur égard dans une situation assez analogue à celle où s’étaient trouvés les ministres de la Restauration en présence des vieux émigrés. Une aristocratie d’un nouveau genre, mais aussi exclusive, aussi arrogante qu’aucune autre, s’imposait à lui. Les ultra-républicains de 1848, infatués à l’égal des ultra-royalistes de 1814, prétendaient, sous prétexte de puritanisme, éloigner des emplois et dos places tout ce qui n’avait pas été éprouvé depuis 18Ô0 dans les complots ou du moins dans les affiliations secrètes. M. l.edru-Rollin n’avait pas une volonté assez bien assise pour résister à de semblables violences. Nous l’avons vu déjà, le ministre de l’intérieur possédait un ensemble d’avantages très-propres à le signaler dans les rangs de la démocratie militante, mais, du moment qu’il fut porté au gouvernement, ces avantages devaient perdre beaucoup de leur valeur par l’absence d’une qualité qui relie et couronne en quelque sorte toutes les autres ; M. Ledru-Rollin manquait d’autorité. Ni sa vie privée qu’il n’avait pas su plier à une règle assez sévère, ni son patriotisme sincère mais emphatique, ni son caractère ouvert et généreux mais sans fixité, ni ses connaissances plus apparentes rpie solides, ni même sa droiture naturelle trop souvent altérée par le désir excessif de la popularité, ne le rendaient propre au commandement. Il avait conscience de cette incapacité et, pour échapper au malaise qu’elle lui causait, il mettait en œuvre un artifice familier aux caractères dont l’ardeur n’est ni soutenue ni tempérée par le jugement. Il outrait son langage, il enflait sa voix ; il affectait des allures despotiques. Craignant de ne pouvoir imposer le respect, il voulait imprimer la terreur. Ne se sentant pas assez fort pour conduire la révolution, il la voulait brusquer. Là gît tout le secret de ses contradictions et de ses inconséquences. Dès qu’il eut entrevu le succès de sa tactique, dès qu’il

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vit l’effroi s’emparer des imaginations et son nom prononcé avec tremblement, dès qu’il entendit ses flatteui’s l’égaler

Danton, il se tint pour assuré d’un pouvoir sans bornes. Plus son langage excédait sa pensée et mentait à la bénignité de son caractère, plusses paroles étaient en désaccord avec ses intentions, plus il se croyait pi ofond politique. Il pensa naïvement 'que le meilleur moyen de prévenir les fureuis; de 9ô, c’était d’en laisser gronder la menace. Il ne comprit pas que cet effet momentané, obtenu par des fanfaronnades, ne pouvait tromper que le vulgaire. 11 s’entoura avec complaisance d’un appareil théâtral, .\utour de lui on s’affubla de costumes excentriques; on porta des cbapeaux montagnards, des gilets à la Hobespieire ; on se tutoya sans se connaître; on affecta de choquer les bienséances par des rudesses triviales; on mesura au cynisme des formes l’énergie des vertus républicaines'. M. Ledru- Rollin encouragea d’abord ce tapage révolutionnaire sans y participer; mais bientôt il arriva qu’en pensant étourdir le pays, il s’étourdit lui-môme. Poussé par les plus extravagants démagogues, il s’imagina qu’il entraînait le peuple à sa suite. Parce qu’il avait autant de flatteurs qu’un roi, il eut les illusions de la royauté. 11 se crut le chef de la démocratie, tandis qu’il n’était en réalité que le porte-voix du jacobinisme.

Lorsqu’il se rendit, le 25 dans la matinée, au ministère de rintérieiir, M. Ledru-Rollin le trouva occupé par M. .\ndrvane, jadis prisonnier de r.\utriche dans les cachots du Spielberg. Délégué provisoirement dans les buieaux par M. Garnier-Pagés, M. .\ndi'yane s’était hâté d’user de son

* Dne des puérilités do celte vieille école révolutionnaire, ce fut do reprendre avec une affectation outrée l'appellation de citoyen et la foi-mule : salut et fraternité. J. J. Rousseau, dont Icntliousiasnie n'aveufrlait pas le bon sons, avait expliijué et condamné cette manie ; « seuls Français, dit-il dans le Contrat social, prennent tous familièremenl ce nom de citoyen, parce qu'ils n'en ont aucune véritable idée. »

DE hk RÉVOLDTION DE 1848.

pouvoir en faveur d’un homme devenu tristement fameux sous le dernier règne. Il avait mis en liberté un ancien ministre des travaux publics condamné pour cause de concussion : M. Teste. Ce ne fut pas sans peine que M. Ledru-Rollin parvint à éconduire M. Aiidryane ainsi qu’une foule de serviteurs de la dynastie qui témoignaient déjà d’un zélé immodéré pour la République, en s’emparant des titres et des emplois vacants. Par malheur, en éliminant les parasites royalistes, M. L<‘dru-Rolliii ne sut pas tenir à distance les parasites démocrates, et bientôt les bureaux du ministère, encombrés à toute heure du Jour et de la nuit par les solliciteurs, présentèrent le spectacle du plus affligeant désordï('. Cependant le ministre avait hâte de rétablir le service public; il s’adjoignit, pour l’aider dans cette tâche diflicile, M. Klias Régnault, ancien rédacteur du Coamer de laSarthe, auteur de quelques travaux historiques estimés, dont il lit son chef do cabinet; M. Jules Favre, avocat connu dans le parti démocratique depuis le procès d’avril, auquel il remit les fonctions de secrétaire général; M. Carterct, journaliste zélé, qu’il mit à la tête de la direction de la sûreté générale; puis il s’occupa de l’envoi des co?ninissaires dans les départements.

Les premières nominations avaient été faites dans le conseil du gouvernement provisoire. M. Ledru-Rollin n’eut qu’à signer des pouvoirs dont le caractère n’avait pas été et ne pouvait pas être bien défini. 11 se borna, eu remettant ces pouvoirs aux nouveaux fonctionnaires, à les accompagner de quebiues explications verbales, promettant d’envoyer sous peu de jours ses instructions écrites, officielles ou secrètes.

Suivre l’exemple du gouvernement provisoire, éviter comme à Raris l’effusion du sang, veiller sur les partis royalistes sans toutefois porter atteinte ni aux propriétés ni aux libertés des personnes, en un mot faire connaitre, comprendre, aimer la République, tel était le résumé des instructions données verbalement aux commissaires. Nous

verrons bientôt comment elles furent comprises et intefprétées par tes partis.

Pendant que M. Ledru-Rollin essayait de saisir les rônes de la révolution à l’intérieur, M. de Lamartine, en s’installant au ministère des affaires étrangères, préparait les instructions qu’il allait donner aux agents diplomatiques et fixait dans son esprit l’attitude qu’il convenait à ta République de prendre vis-à-vis des puissances européennes.

Comme tous les autres édifices, le ministère des affaires étrangères avait été envahi par les combattants; mais, malgré la haine personnelle que le peuple de Paris portait à M. Guizot, inalgré l’irritation produite par la catastrophe de la veille, tout y avait été respecté. Ces simples mots tracés à la craie, le 24 février, sur la porte d’entrée : Ambulance, respect aux blessés, et les efforts individuels de quelques ouvriers avaient suffi pour retenir une bande furieuse qui menaçait de mettre le feu. Quand la garde nationale arriva, le 25, sur un ordre du maire du premier arrondissement, au nom du salut public, elle trouva partout l’ordre et la discipline. A tous les étages, les ouvriers avaient d’euxmêmes établi des postes de sûreté. Aux portes des archives, à l’entrée même du cabinet particulier de M. Guizot, des factionnaires en blouse gardaient religieusement les secrets d’un gouvernement et d’un homme détestés. La garde nationale se mêla aux bandes populaires. On bivouaquait ensemble dans les cours, dans les antichambres, sur les escaliers, en s’entretenant des événements accomplis, avec une simplicité cordiale. Sur ces entrefaites, M. Bastide, envoyé par le gouvernement provisoire, vint se faire reconnaître en qualité de sous-secrétaire d’Élat au ministère. 11 était suivi de M. Hetzel, nommé chef du cabinet de M. de Lamartine, et de M. Payer qui devait remplir auprès du ministre les fonctions de secrétaire. La principale occupation de cos jiouveaux fonctionnaires, pendant vingt-quatre heures, fut de signer des passe-ports pour les peureux, parisiens ou étrangers, qui, selon l’opinion qu’on s’était faite du peuple

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dans les classes riches, croyaient devoir fuir une ville aux mains des barbares. M. de Lamartine ne vint que le 26 dans la soirée. Il était épuisé de fatigue ; mais son visage exprimait la confiance. Une certaine solennité tranquille, qui paraissait dans toute sa personne, contrastait avec le trouble et l’agitation de ceux qui l’abordaient. En tendant la main à M. Bastide : « Soyez content, lui dit-il, soyez heureux. Vous pouvez considérer la Uépublique comme fondée en France. » Mais M. de Lamartine ne put se défendre d’une impression de triste.sse lorsqu’on lui ouvrit la chambre et le cabinet de M. (iuizot; il semblait que quelqu’un venait d’en sortir à peine et pour y i entrer aussitôt. Les meubles en désordre n’avaient point été remis en place depuis le 22. On voyait çà et là les vêtements que le ministre de Louis-Philippe avait quittés précipitamment pour se rendre aux Tuileries. Dans les tiroirs ouverts, sur les tables et les bureaux, étaient épars de l’or, des médailles, des objets précieux, des décorations, des lettres intimes.

Par un singulier hasard, l’œil deM. de Lamartine tomba sur une note tracée en marge de son dernier discours à la Chambre des députés et ainsi conçue : « Répondre à M. de Lamartine. Décidément M. de Lamartine et moi nous ne nous entendrons jamais. )> La Providence n’avait pas attendu longtemps pour mettre en action, de la nwmière la plus saisissante, cette réflexion si simple écrite dans un dégagement d’esprit si parfait. Une amie du ministre déchu était présente à l'inspection décente et attristée de scs papicre publics ou privés. M. de Lamartine lui remit, ou plutôt lui laissa prendre tout ce qui pouvait être, pour la famille de M. Guizot, d’une valeur ou d’un intérêt (|uelconque. Par un sentiment délicat des convenances, M. de Lamartine ne voulut point habiter l appartement particulier de M. Guizot et fit placer à la hâte quelques matelas dans les appartements de réception pour y passer la nuit, donnant ainsi i

l’exemple trop rare du respect qu’en des ômes élevées le ;

succès doit à la défaite, le sort propice à la mauvaise fortune.

HISTOIKE

Après ces premiers soins intimes, le nonvean ministre rédigea et fit partir sur-le-champ une circulaire fort courte, par laquelle il enjoignait aux agents diplomatiques de notifier aux différentes cours auprès desquelles ils étaient accrédités l’avéncment de la République ; « La forme républicaine du gouvernement, disait M. de Lamartine dans cette circulaire, n’a changé ni la place de la France en Fulupe, ni ses dispositions loyales et sincères à maintenir ses rapports de bonne harmonie avec les puissances qui voudront, comme elle, l’indépendance des nations et la paix du monde. Ce sera un bonheur pour moi, monsieur, de concourir par tous les moyens en mon pouvoir à cet accord des peuples dans leur dignité réciproque et à rappelei' à l’Europe que le principe de paix et le principe de liberté sont nés le même jour en France. » Puis, rassemblant ses idées sur le rôle que la France allait avoir à jouer en Europe, M. de Lamartine composa plus à loisir, pour la soumettre au gouvernement provisoire, une seconde circulaire ou programme diplomatique auquel on donna le nom de Manifeste et qui porta bientôt à tous les souverains les assurances de bon vouloir et le salut pacifique de la République nouvelle. .

Avant d’examiner ce document tant admiré d’abord, puis si violemment attaqué, avant de juger si la pensée de M. de Lamartine était, au moment où il l’exprimait, politique ou impolitique, il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur l’état général de l’Europe, dans ses rapports avecla Révolution française et de préciser quelle était la situation de la France telle que l’avait faite le régne de Louis-Philippe.

Bien que celte situationfùt, depuis 18Ô0, un isolement observé avec défiance par les royautés légitimes, bien que la seule alliance formée par Louis-Philippe fût une alliance de famille, rompue de fait par la révolution de Février, bien que la proclamation de la République dût irriter et inquiéter au dernier point les maisons royales, cependant il n’y avait à redouter de leur part aucune coalition, aucune ten-

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tative pour rétablir sur lo trône de France l’une ou l’autre branche de la maison de Bourbon. Des esprits peu judicieux pouvaient seuls concevoir cette crainte en rapprochant des dates aussi différentes que 1792 et 1848.

En 1792, l’esprit monarchique et théocratique régnait encore dans toute sa vigueur sur les États du continent. Les souverains croyaient d’une foi sincère à leur droit. Unis par des alliances intimes et par une diplomatie dont les tils secrets échappaient à l’œil le plus pénétrant, ils formaient tous ensemble comme une famille sacrée que les rivalités d’ambitions territoriales venaient bien troubler temporairement, mais sans altérer dans son principe ce sentiment de race qui en rendait les membres solidaires. Les peuples, au contraire, s’ignorant l’im l’autre, sans communication, sans échange de pensées, demeuraient livrés isolément au bon plaisir des rois. La démocratie n’avait pas conscience d’elle-môme; elle ne s’était pas encore nommée par son nom. Elle ne se connaissait ni droit ni Dieu. La Providence était encore avec les princes. Ils gouvernaient en son nom, par son ordre, avec son appui rendu sensible dans les prières du sacerdoce et dans les serments chevaleresques de la noblesse.

Mais depuis un demi-siècle combien l’état de l’Europe avait changé! Les armées royales battues jiar nos volontaires républicains; une archiduchesse d'Autriche menée dans un triomphe insolent de Vienne à Paris, jusqu’au lit du grand parvenu de la Révolution française et, môme après la défaite, nos soldats, vaincus sur le sol étranger, y laissant après eux je ne sais quel ferment de liberté qui troublait la victoire; les esprits gagnés à mesure que les batailles étaient perdues; Paris occupé, humiliant ses vainqueurs par le spectacle de sa grandeur morale ; les routes, les canaux, les voies de fer enrichissant les peuples à mesure que les finances royales s’épuisaient par la permanence des armées, et portant bientôt jusqu’au cœur des nations les plus lointaines, avec les produits de l’industrie.

les agitations de la pensée du siècle; un doute salutaire, précurseur de la foi nouvelle, inquiétant les consciences; la science interrogeant la révélation; la philosophie refaisant l’histoire; la Germanie des INiebelungen devenue l’Allemagne de Faust; enfin l’émigration polonaise, plus funeste au despotisme que l’émigration française ne s’était montrée jadis hostile à la liberté, propageant partout sur son passage la fièvre de l’indépendance : tel était l’ensemble des faits, des idées, des progrès accomplis au sein de la société européenne. Et cette révolution morale mettait les monarques, abandonnés de l’opinion, dans l’incapacité d’entreprendre quoi que ce fût contre la France et sa révolution politique.

Que si de ces généralités de l’état social nous passons à l’état particulier, national ou territorial des puissances européennes; si nous nous plaçons au point de vue diplomatique de ce qu’on a nommé l’équilibre européen, l’impossibilité d’attaquer la République devient encore plus manifeste.

Les traités de 1815 ont réduit la France à des limites trop resserrées pour que les rivalités les plus ombrageuses puissent sans folie réver de les resserrer encore, tandis qu’aux premières hostilités l’occasion des conquêtes s’offrirait de tous côtés à notre ambition. Les deux grandes puissances allemandes poursuivent, d’ailleurs, chez elles, depuis la fin de la guerre continentale, un but qui les absorbe tout entières en les faisant ennemies. La prépondérance piaissienne ou la domination autrichienne en Allemagne, c’est là entre elles l’objet d’une lutte opiniâtre et les embarras intérieurs les plus graves compliquent encore les difficultés de leur situation lespective.

L’empire d’Autriche, sur le point d’ètre démembré après la mort de Gharles VI, n’est parvenu depuis lors à retarder l’explosion des haines qu’il inspire à ses sujets de races étrangères, qu’en fomentant les rivalités nationales d’État à État, les animosités de classe à classe dans chaque Etat

séparé. Tour à tour centralisateur et décentralisateur, éteig[iiant ou attisant le sentiment patriotique, excitant les passions subversives ou étouffant l’esprit de liberté, captant la noblesse ou provoquant les jacqueries, flattant tous les vices aussi bien du peuple que des grands, se jouant de la foi jurée et violant sans pudeur les droits les plus manifestes, le gouvernement autrichien s’est usé lui-même dans ce travail désorganisateur. En ces années dernières la décadence avait été rapide. Sous la conduite d’un vieux ministre sans passions et sans principes, le gouvernement impérial voyait ses finances délabrées, son crédit ruiné, son autorité affaiblie. Pressentant l’appui dont il aurait besoin pour écraser des peuples qu’il n’avait pas su gouverner, inquiet de voir le goût des libertés constitutionnelles pénétrer jusque dans l’armée, il se tournait vers son éternelle ennemie historique, vers une rivale astucieuse qui épiait avec joie les progrès de son mal ; il recherchait l’alliance de la Russie et livrait ainsi le secret de son impuissance.

Bien que la Prusse semble, à ne considérer que ses finances et son administration, dans un état assez prospère pour expliquer jusqu’à un certain point l’esprit d’ambition qui l’agite, cependant, en 1848, elle n’était pas plus que l’Autriche en état de rien entreprendre contre la République française. Sans parler des obstacles que présente à l’action militaire de sou gouvernement un territoire trés-étendu, sans limites naturelles, un royaume de formation récente et factice, où se touchent sans se confondre des populations d’origine slave, saxonne, française et que la fermentation dissolvante d’un protestantisme industriel et d’un panthéisme communiste travaille jusque dans leurs profondeurs, il s’en rencontrait d’insurmontables dans le caractère du roi Frédéric-Guillaume IV et dans la position personnelle qu’il s’était faite. Ce prince versatile et sans franchise avait essayé à sou avènement, par inquiétude d’esprit et par frivolité de cœur, ce que Pie IX avait sincèrement voulu par humanité évangélique.

(1 avait fait passer devant les yeux de son peuple jusqu’à l’en éblouir mille images de liberté, mille chimères d’ambitions nationales. Tout en sè croyant profondément religieux, sous les dehors d’une sollicitude paternelle, il avait abusé de la manière la plus détestable de cette piété pour le souverain si naturelle aux peuples germaniques. Toutes ses promesses, il les avait successivement éludées ou violées; tout son libéralisme littéraire, il l’avait fait tourner an prolit d’un absolutisme politique d’autant plus odieux qu’il n’avait pas le courage de se nommer par son nom. En six années, ce prince ingrat, gâté paj son peuple et par la fortune, était parvenu à user jusqu’aux derniei's restes d’une étonnante popularité. Toutes les classes, toutes les opinions, tour à tour flattées et jouées, s’étaient également retirées de lui. Le mécontentement général éclatait et déjà, comme son rival l’empereur d’Autriche, le roi Frédéric-Guillaume, se voyant menacé au cœur même de ses États, prêtait l’oreille aux suggestions de la Russie. Le tzar Nicolas s’insinuait dans les conseils du cabinet de Berlin avec plus de facilité encore qu’il n’en. avait trouvé à pénétrer les secrets du cabinet de Vienne. Le peuple prussien s’en indignait ; par haine de la Russie, il exagérait l’expression de ses sympathies pour la France. De là l’impossibilité radicale pour le roi Frédéric-Guillaume de faire la guerre. Une guerre d’ambition contre l’Autriche, dans laquelle il eût été. soutenu par l’esprit national, lui était interdite par sa menaçante alliée la Russie ; une guerre de coalition avec la Russie et l’Autriche contre la France eût été le signal d’une révolution intérieure plus terrible peutêtre que ne l’avait été la première révolution française.

La pensée d’une guerre continentale ne pouvait être sérieusement conçue que par l’empereur Nicolas. Seul entre les monarques européens, ce prince représentait encore dans son empire l’orthodoxie religieuse et politique d’une souveraineté absolue. Le passé et l’avenir de la nation russe se personnifiaient en lui. Malgré son origine allemande

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DE L A n ÉVOLUTION DE 1848.

qu’il avait su faire oublier, il personnifiait aux yeux des multitudes l’idéal de la lUissie. Dans la noblesse de son visage, dans la fierlé de son port, la nation se plai-sait à reconnaître et à saluer son propre génie. Depuis son avènement au trône, l’empereur Nicolas s’était proposé de reprendre la politique tracée à la tlussie par le testament de Pierre le Grand, (’ette politique d’inspiration orientale, militaire et religieuse, que le libéralisme cosmopolite d’Alexandre avait un moment troublée, visait à la destruction de l’empire Ottoman, à ranéantissemenl de la Pologne, au refoulement de la Sué<le, à la conquête de la Galicie et, par suite, à la subalternité des Étals de l’Aileinagne '. Nos hommes d’État du dix-buitième siècle avaient pressenti le danger pour la - France de laisser s’avancer vers l'Occident cet ennemi lointain encore, mais rapide, envahisseur à la façon des peuples barbares. Une constante sollicitude pour la Turquie, eu même temps que pour la Hongrie et la Pologne, considérées comme les deux boulevards du monde occidental, n’avait cessé d’animer le cabinet de Versailles depuis Louis XIV jusqu’à Choiseul. L’empereur Napoléon, en invitant la Hongrie à reprendre son indépendance *, et plus tard en s’alliant à

' « Dans les vingt-trois ans qui .«e sont écoulés de 1792 à 1815, disait, an mois de mars 1848, la Gazette d’AugnOaurg, la Russie nous a l'ait pins de mal lorsqu’elle était notre principale alliée contre la France, que lors<pi’elle était l’alliée de la France contre nous. Dans les trente-trois ans tpii .se sont écoulés de 1815 à 1848, ce que la Russie a fait contre la liberté et la puissance de l’Allemaftne, il n’est pas un enfant en Allemagne qui ne le sache dire. Les dangers dont la Russie nous menace ne dépendent pas du caractère de tel ou tel empereur, ils tiennent au caractère de la Russie, à sa politique séculaire, à sa destinée. B

^<1 Hongrois, di.sait rein|)creur, dans un manife.stc adressé aux Hongrois après qu'il fut entré:) Vienne et daté de Scliiinbrunn, 15 mai 1809, le moment est venu de l'ccouvrer votre indépendance. Je vous ofl're la paix, l'intégrité de votre teiritoii-e, de votre liberté et de vos constitutions, soit telles qu’elles ont existé, .soit modiliées par vous-mêmes, si vous jugez que l'e.sprit du temps et l’intérêt de vos concitoyens l’exigent. Je ne veux rien de vous, je ne désire que vous voir nation libre et indépendante. Votre union avec l’Âutricbe a fait votre malheur.

l’A’iitriche, suivait une pensée analojjaie. Mais les dispositions favorables de la Restauration et les embarras du règne de Louis-Philippe avaient laissé le champ libre aux ambitions du tzar. Il avait pu suivre, sans presque les dissimuler, ses plans d’agrandissement. Il avait achevé, sous les yeux d’ime papauté complaisante, par violence et par ruse, par l’exil en Sibérie, par la confiscation, par la substitution frauduleuse du rite grec au rite catholique, par l’éducation despotique de la jeunesse, la mine de la Pologne. 11 se jouait à son gré, sous prétexte de protectorat, des provinces danubiennes. Il éveillait dans les populations slaves de la Bohème, de la Moravie, de la Hongrie, un esprit d’orgueil traditionnel, hostile à la Pologne catholique et à la Hongrie magA’are, et qui pouvait, au premier jour, favoriser, en les détachant de l’Autriche germanique, la (îréation d’un vaste empire néo-byzantin auquel il aurait dicté des lois. Vénéré d’un peuple dont les instincts sont nobles, le caractère fidèle, patient, courageux, prompt au sacrifice ; maître à la fois des deux plus grandes forces organisées de toute civilisation , le sacerdoce et l’armée, l’empereur Nicolas regardait de loin ce qu’il considérait comme la dissolution de la vieille société occidentale, catholique et protestante, absolutiste et constitutionnelle; mais il avait trop de sagacité pour ne pas comprendre que tout lui commandait envers la France/épublicaine une politique d’abs-

Votre sang a coulé pour elle dans des régions éloignées et vos intérêls les plus chers ont été constamment sacrifiés à ceux de ses États héréditaires. Vous formiez la plus belle partie de son empire et vous n’étiez qu’une province toujours as-scrvie à des passions qui vous étaient étrangères. Vous avez des mœure nationales, une langue nationale; vous vous vantez d’une illustre et ancienne origine : reprenez donc votre existence comme nation! Ayez un roi de votre choix, qui ne règne que pour vous, qui réside au milieu de vous, qui ne soit environné que de vos citoyens et de vos soldats ! Hongrois, voilà ce que vous demande l’Europe entière, qui vous regarde; voilà ce que je vous demande avec elle. Une paix éternelle, des relations de commerce, une indépendance assurée, tel est le prix qui vous attend, si vous voulez être dignes de vos ancêtres et de vous-mêmes. »

leiition et d’expectative. 11 n’ignorait pas que l’empire russe, auquel il rêvait un si grand avenir, portait aussi dans scs flancs des germes révolutionnaires. L’état régulier de ses finances et la force numérique de son armée le (rompaient moins que personne. 11 savait que, si le numéraire abondait dans les caisses de l’État, le crédit manquait à son gouvernement. Il connaissait la mauvaise administration de ses armées et leur inféiâorité dans les armes savantes. L’organisation de la propriété et de la commune dans ses Éitals pouvait donner lieu, il n’en était que trop averti, à des secousses intérieures, à des jacqueries épouvantables'. Les dispositions d’une partie de la noblesse à son égard n’étaient pas de nature non plus à lui enlever tout souci ; il ne pouvait pas oublier la révolte prétorienne de 1 825. D’ailleurs, en examinant les choses de sang-froid, n’avaitil pas tout lieu de se féliciter de la proclamation de la llépublique en France? Elle donnait raison à son mépris pour ce qu’il avait toujours appelé la mystification des monarchies représentatives*; et elle réalisait ses prophéties, en montrant à la Prusse, à la Belgique, à la Hollande, au

* La coirmiune agricole libre comprend plus des deux tiers de la population rurale dans les provinces russes. L’autre tiers appartient aux nobles. Toutes les fois que les seigneurs ont voulu tenter d’introduire chez eux le système occidental du morcellement de la terre et de la propriété privée, les paysans se sont soulevés. On évaluait avant l’année 1848, à soixante-dix, en moyenne, le nombre des seigneurs annuellement massacrés parleurs paysans.

* Il sera intéressant, pour bien comprendre la politique de la Russie et les idées de l'empereiir, de consulter un Mémoire présenté en 1848 à l’empereur Nicolas par un employé supérieur di^ la cbancellerie russe. Ce document, tout à fait autbentique, mais encore inédit, était destiné à la publicité. 11 fut envoyé, au mois d'octobre 1848, à Munich, avec l’assentiment tacite du gouvernement impérial pour y être imprimé. Des circonstances indépendantes de la volonté de son auteur en retardèrent l’impi-ession, mais de nombreuses copies circulèrent dans les cercles diplomatiques. De longs et curieux extraits en ont été donnés dans une brochure intitulée : Pulilique et moyens d'action de la Russie, par P. de B. (Paul de Courgoing), avril 1849, et tiré à un petit nombre d’exemplaires. Imprimerie de Gerdès, rue Saint-Gennain-des- Prés, 10.

IIISTÜIUE

Danemark, à la Suède, aux États secondaires de l’Allemagne, le peu de vertu des chartes constitutionnelles; elle frappait d’une terreur salutaire les rois abusés quelque temps par la fiction parlementaire et les jetait tout trerablauLsdans les bras do la llussie. Si la démagogie enfin débordait et menaçait l’Allemagne, l’occasion épiée depuis tant d’années s’offrait ; la Providence ferait le reste.

La llépublique de 1848 pouvait donc se considérer comme parfaitement assurée contre les coalitions de Pilnitz et les manifestes de Brunswick. Non-.seulement les États du continent n’avaient pas d’intérêt à commencer les hostilités, mais encore l’Angleterre, sans le secours de laquelle ils n’auraient pu entretenir leurs armées, avait un intérêt (lirecteineiit contraiie. Depuis longtemps son animosité contre la France n’avait plus de motifs graves. L’empire des mers ne lui était plus disputé par cette vieille rivale. Ce n’étaient plus les Labourdonnays, les Dupleix, qui se jetaient à la traverse de ses ambitions ; elle voyait s’avancer par Constantinople, par le Caucase et la Perse, une autre ennemie. Une Home orientale se dressait contre la Carthage du Nord, s’avançait en silence et se préparait à lui disputer la domination des Indes. La savante politique de l’Angleterre n’avait garde, en de pareilles occurrences, d’écouter les instincts de la haine nationale contre la France. Sous la conduite de lord Palmerston, aussi bien que sous celle de Pilt, elle voulait maintenir l’équilibre européen afin de réaliser ses plans de monopole commercial. Intéressée à nous voir engagés dans des révolutions intérieures nuisibles au rétablissement de notre mai ine et au dévoloppement de notre industrie, elle était lasse de soudoyer contre nous des coalitions inutiles. Ses hommes d’État poursuivaient d’autres desseins. Ils s’appliquaient depuis bien des années à favoriser l’émancipation des peuples pour créer à l’indu.strie et au commerce anglais de nouvelles relations d’échange et s’efforçaient de prévenir par tous les moyens possibles l’agrandissement de la Russie.

De tout ce qui précède, il i e.ssort que la Uèpiiblique française ne pouvait raisouiiablemcnt redouter aucune hostilité ' de la part des pnissanc(îs étrangères et que personne ne songerait à l’inquiéter dans ses affaires intérieures. S’ensuivai;-il qu’elle dût protiterde ces circonstances pour prendre l’oliensivc et, déclarant les traités de 1815 rompus par le seul fait de son avènement, ranimer dans la population l’esprit de conquête, franchir la frontière, tenter de s’emparer à main armée de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et de la Savoie? Je ne crois pas que personne en France eût, au mois de février 1848, une aussi téinél aire ambition. Celte politique napoléonienne aurait été en opposition complète avec les tendances prononcées du pays. Si une minorité imperceptible d’ultra-républicains eu parlait bien baul, c’était par habitude révolutionnaire encore plus que par conviction sérieuse. L’influence du régne de Louis-Philippe avait considérablement modifié sur ce point, plus que sur tout autre, le caractère national. L’activité française s’était tournée vers l’industrie. Les inclinations de la bourgeoi.sie n’étaient que trop naturellement portées à la paix. Pour intéresser le prolétariat, devenu indifférent aux questions de politique pure, à la guerre de conquête, il eût fallu donner à cette guerre un caractère de propagande sociale, c’e.st-à-dire déclarer qu’on marchait à la délivrance du prolétariat dans toute l’Europe. La pensée d’une telle entreprise ne pouvait venir ni au gouvernement ni à aucun parti. Pour conduire une guerre d’agression purement politique, tout manquait à la fois, soldats, argent, crédit. On veira tout à l’heure combien était faible l’efi'cctif de notre armée et quelles finances nous léguait le gouvernement de Louis-Philippe. On eût été contraint de recourir aux ressources extrêmes sans aucun des grands moyens d’action de la première révolution. Dans la nécessité d’abolir iminédiatemenl des impôts très-productifs mais très-impopulaires, la République n’availplus, comme en 1792, trois milliards de biens à saisir ; l’adoucissement des mœurs et

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