‹ Histoire de la Révolution de 1848Chapitre 29 sur 55 · Ü HISTOIRE · texte numérisé non relu

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la solidarité des classes, favorisés par trente ans de régime constitutionnel, présentaient, d’ailleurs, un obstacle latent, mais presque insurmontable, au système de la violence politique.

Et quelle résistance, non-seulement des gouvernements, mais des peuples, n’eût pas soulevée partout une provocation de la France. A l'instant même l’Angleterre, disposée à la neutralité, nous devenait hostile; l’esprit national se réveillait en Allemagne; la démocratie allemande ellemême entonnait sa chanson du Rhin. Le Piémont et la Belgique, en admettant qu’ils se fussent prononcés pour nous, n’auraient été que des alliés défiants et tiède.s. Bientôt, à l'intérieur, les mesures révolutionnaires, commandées par une aussi vaste entreprise, eussent ranimé les partis royalistes et conservateurs. Un déchirement profond nous livrait encore une fois peut-être à l’invasion étrangère. M. de Lamartine, qui avait, pendant toute sa carrière politique, e.onibattu l’esprit napoléonien d’un parti peu intelligent, selon lui, des intérêts nouveaux de la France, fût entré, d’ailleurs, en contradiction avec tout son passé, s’il n’avait pas tenté d’établir la République sur les bases de la paix. Le langage de sa circulaire aux agents diplomatiques fut l’expression de sa pensée constante aussi bien que des tendances générales de l’opinion et des intérêts du pays.

« La Révolution française, y disait-il, vient d’entrer dans sa période définitive. La France est République; la République française n’a pas besoin d’être reconnue pour exister : elle est de droit naturel, elle est de droit national. Elle est la volonté d’un grand peuple qui ne demande son titre qu’à lui-même. Cependant' la République française, désirant entrer dans la famille des gouvernements institués comme une puissance régulière et non comme un phénomène perturbateur de l’ordre européen, il est convenable que vous fassiez promptement connaître au gouvernement près duquel vous êtes accrédité les principes et les ten-

dances qui dirigeront désormais la politique extérieure du gouvernement français.

« La proclamation de la République française n’est un acte d’agression contre aucune forme de gouvernement dans le monde. Les formes de gouvernement ont des diversités aussi légitimes que les diversités de caractère, de situation géographique et de développement intellectuel, moral et matériel chez les peuples. Les nations ont, comme les individus, des âges différents. Les principes qui les représentent ont des phases successives. Les gouvernements monarchiques, aristocratiques, constitutionnels, républicains, sont l’expression de ces différents degrés de maturité du génie des peuples. Ils demandent plus de liberté à mesure qu'ils se sentent capables d’en supporter davantage; ils demandent plus d’égalité et de démocratie à mesure qu’ils sont inspirés par plus de justice et d’amour pour le peuple. Ouestion de temps. Un peuple se perd eu devançant l’heure de cette maturité, comme il se déshonore en la laissant échapper. La monarchie et la république ne sont pas, aux yeux des véritables hommes d’État, des primnpes absolus (|ui se combattent à mort; ce sont des faits qui se contrasteiit et qui peuvent vivre face à face, en se comprenant et en so respectant.

« La guerre n’est donc pas le principe de la République française, comme elle en devint la fatale et glorieuse nécessité en 179‘i. Entre 179‘2 et 1848, il y a un demi-siècle. Revenir, après un demi-siècle, au principe de 1792 ou au principe de l’Empire, ce ne serait pas avancer, ce serait reculer dans le temps. La révolution d’hier est un pas en avant, non en airière. Le monde et nous, nous voulons marcher à la fraternité et à la paix.

« Les traités de 1815, disait encore le manifeste, n’existent plus en droit aux yeux de la République française; toutefois les circonscriptions territoriales de ces traités sont un fait qu’elle admet comme base et comme point de départ dans ses rapports avec les autres nations.

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« Mais si les traités de 1815 n’existent plus que comme l'ait à modifier d’un accord commun et si la République déclare hautement qu’elle a pour droit, et pour mission d’arriver régulièrement et pacifiquement à ces modifications, le bon sens, la modération, la conscience, la prudence de la République existent et sont pour l’Europe une meilleure et plus honorable garantie que les letti’es de ces traités si souvent violés ou modifiés par elle.

« Attachez-vous, monsieur, à faire comprendre et admettre de bonne foi cette émancipation de la République des traités de 1815 et à montrer que cette franchise n’a rien d’inconciliable avec le repos de l’Europe.

(( Ainsi, nous le disons hautement, si l’heure de la reconstruction de quelques nationalités opprimées en Europe, ou ailleurs, nous paraissait avoir sonné dans les décrets de la Providence; si la Suisse, notre fidèle alliée depuis François I", était contrainte et menacée dans le mouvement de croissance qu’elle opère chez elle pour prêter une force de plus au faisceau des gouvernements démocratiques; si les États indépendants de l’Italie étaient envahis; si l’on imposait des limites ou des obstacles à leurs transformations intérieures; si on leur contestait à main armée le droit de s’allier entre eux pour consolider une patrie italienae, la République française se croirait en. droit d’aimer ellemême pour protéger ces monvements légitimes de croissance et de nationalité des peuples.

« La République, vous le voyez, a traversé du premier pas Père des proscriptions et des dictatures. Elle est décidée à ne jamais violer la liberté au dedans; elle est décidée également à ne jamais violer son principe démocratique au dehors. Elle ne laissera mettre la main de. personne entre le rayonnement pacifique de su liberté et le regard des peuples. Elle se proclame l’alliée intellectuelle et cordiale de tous les droits, de tous les progrès, de tous les développements légitimes d’institution des nations qui veulent vivre du même principe que le sien. Elle ne fera point de

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propagande sourde ou incendiaire chez ses voisins. Elle sait qu’il n’y a de libertés durables que celles qui naissent d’elles-inêmes sur leur propre sol. Mais elle exercera, par la lueur de ses idées, par le spectacle d’ordre et de paix qu’elle espère donner au inonde, le seul et honnête prosélytisme, le prosélytisme de l’estime et de la sympathie. Ce n’est point là la guerre, c’est la nature. Ce n’est point là l’agitation de l’Europe, c’est la vie. Ce n’est point là incendier le inonde, c’est briller de sa place sur l’horizon des peuples pour les devancer et les guider à la fois. »

Le 6 mars, M. de. Lamartine soumit son manifeste à la délibération du conseil. L’approbation qu’il reçut, quant au fond, fut unanime. Seulement, M. Louis Blanc, tout en applaudissant à la pensée de fraternité entre les peuples qui donnait à ce manifeste un caractère nouveau et de tous points conforme aux idées socialistes, insista pour que l’on déclarât formellement les traités de Vienne rompus. .M. de Lamartine céda en partie et l’on fit par transaction la phrase équivoque sur le droit et le fait que je viens de rapporter.

L’équivoque était, malheureusement, moins encore dans le langage du manifeste que dans la situation du gouvernement, car, s’il était parfaitement en droit de déclarer les traités de Vienne rompus, en rappelant l’occupation de Cracovie, il n’était pas en mesure de donner suite à cette déclaration. Le jour où il .se trouva prêt, où l’occasion s’offrit de prendre l’offensive, M. de Lamartine, qui n’eût pas hésité à se prononcer pour l’intervention en Italie, n’était plus ministre. Ses successeurs traduisirent à leur gré, selon leurs vues personnelles, le sens de son manifeste. On le rendit plus tard injustement responsable de fautes et de crimes politiques qu’il n’eût jamais commis, qu’il n’était pas en son pouvoir d’empêcher, contre lesquels il protesta à la face de l’Europe *.

' Voir, au Moniteur, le disomii-s de M. de Lamartine à I’As.semLléc nnlionale, séance du 23 mai 1848.

11 ne faut pas l’oublier, d’ailleurs, si le manifeste, par sou tou pacifique, donna trop de satisfaction au tzar Nicolas, à l’empereur d’Autriche et au roi Frédéric-Guillaume, il n’en fut pas moins applaudi par la démocratie européeime. L’Italie et la Pologne démocratiques, Mazzini et Mieroslawski, conjuraient la France de s’abstenir de toute hostilité*. Chez nous le prolétariat voulait la paix tout autant que la bourgeoisie. Je lis dans un manifeste des ouvriers de Lyon, remarquable à plus d’un égard, l’expression d’une admiration très-vive pour le langage franc, noble et digne que parlait à l’étranger le ministre des affaires étrangères. L’approbation fut universelle. La popularité de .M. de Lamartine en reçut un éclat nouveau, parce qu’il avait touché avec justesse, en écartant quelques opinions de parti, le sentiment intime de la France.

Avant que l’impression produite sur les cours par la publication du manifeste pût être connue à Paris, les représentants des puissances monarchiques s’étaient tenus, visà-vis du gouvernement provisoire, dans une réserve polie. Tous, en envoyant à M. de Lamartine un simple accusé de réception de sa première circulaire, qui choquait cependant tous les usages en parlant des peuples et de leur mutuelle dignité et non des cours et des souverains, déclarèrent qu’ils ne quitteraient point leur poste. Le nonce du pape joignit à cette déclaration des témoignages de vive satisfaction, promettant d’informer le saint-père du respect que le peuple avait témoigné pour la religion et pour ses ministres. Le comte d’Arnim, ministre de Prusse, le martjuis de Brignole, ministre de Sardaigne, le prince de Ligne, ministre de Belgique, le comte d’Appony, ambassa-

• Voir, au Moniteur du 51 mars, une lettre de Mieroslawski, clans laquelle il dit : « La Pologne n'a pas d’intérêt, plus grand en ce moment que de voir la France perst-vérer dans la politicpie du nuinil'esle. C’est là le seul moyen de sauver la Pologne ; elle conjure la France de rassurer rAllcina^’iie et de chercher dans la Confédération une alliée principe et d'intérêt. »

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deur d’Autriche et même M. de Kisseleff, chargé d’affaires de Russie, eurent des entretiens particuliers avec M. de Lamartine. Bientôt lord iNormanby fut autorisé par lord Palmerston à entamer des négociations propres à consolider l’alliance entre les deux États. D’accord en cela avec le principe de l’école whig, qui, depuis 1B88, reconnaît que tout gouvernement né du peuple est légitime, espérant obtenir, en échange de cette prompte reconnaissance, que le gouvernement français respecterait l’indépendance de la Belgique et ne favoriserait ni directement ni indirectement l’Irlande et le chartisme, lord John Russell déclarait à la Chambre des communes, dans la séance du 28 février, que le gouvernement britannique n’entendait pas intervenir, « de quelque manière que ce fût, dans l’établissement que les Français pourraient faire de leur propre gouvernement. » Lord Palmerston donnait au gouvernement provisoire des explications sur l’hospitalité offerte aux princes déchus. I Cette hospitalité, disait-il dans une dépêche communiquée, le 10 mars, par lord Normanby à M. de Lamartine, n’est pas une marque de sympathie politique de nature à inquiéter la France, il n'y a dans cet asile et dans ces égards accordés à de grandes infortunes d’autre signification que celle de l’hospitalité même. » Fiiifin, lord Wellington répondait à une avance indirecte de M. de Lamartine, dans une lettre pleine de courtoisie pour lui et qui devait lui être communiquée.

Les représentants de la Suisse, de la République argentine et de l’Uruguay avaient reconnu immédiatement la République. M. Richard Bush, envoyé des États-Unis, prit l’initiative d’une visite officielle au gouvernement provisoire et reçut bientôt l’approbation du president des États- Unis, M. Polk, qui s’exprima en ces termes sur 1a révolution, dans son Message :

« Le monde a rarement vu un spectacle plus intéressant et plus sublime que le dessein paisible du peuple français, décidé à se donner une liberté plus grande et à prouver,

dans la inajeslc de sa force, la grande vérité que, dans ce siècle éclairé, l’hoinme est en étal de se gouverner luiinêrne... »

Quand il fallut nommer des agents diplomatiques, l’embarras de M. de Lamartine ne fut pas moindre que ne l’avait été celui de M. Ledru-Rollin dans le choix des commissaires. Si la pratique du journalisme et du barreau n’était pas propre à former de bons administrateurs, elle préparait encore moins aux fonctions diplomatiques qui demandent, avec de grandes connaissances historiques et géographiques, le don de l’observation, la maturité et l’exactitude de l’esprit, la politesse des formes. Depuis longtemps, d’ailleurs, la diplomatie française était sensiblement déchue de sa supériorité passée. Les nobles traditions et les fières allures qu’elle avait conservées, à travers bien des vicissitudes, depuis le régne de Louis XIV avaient fait place, sous la triste inspiration du régne de Louis-Philippe, un étroit et méticuleux l'sprit d’intrigue sans suite et sans fierté. Non-seulement la prépondérance de la France dans les affaires européennes était perdue, mais encore la dignité de son attitude semblait irréparablement compromise. A l’exception d’un très-petit nombre d’agents distingués, le corps diplomatique français, recruté dans les rangs de la noblesse impériale et de la bourgeoisie industrielle, n’avait montré que des talents médiocres. De tous les fonctionnaires de la monarchie, les envoyés diplomatiques étaient peut-être ceux auxquels il convenait le moins de confier les desseins de la République.

M. de Lamartine commença par rappeler tous les ambassadeurs et presque tous les ministres plénipotentiaires qui résidaient auprès des puissances étrangères. Il supprima, sauf pour des occasions extraordinaires, le titi’e d’ambassadeur et se borna, dans ce premier moment, à envoyer dans les cours européennes, avec des instructions confidentielles, quelques agents sans caractère officiel, qu’il chargea d’obsei verles dispositions des souverains et l’esprit des peuples.

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Les preiiiieï's choix de M. de Lamartine tombèrent sur une personne de son intimité, dont les opinions étaient plus royalistes que républicaines, et sur des républicains de la rédaction du National qui lui furent en quelque sorte imposés par son nouvel entourage. Ceux-ci, abandonnant subitement la politique qu’ils soutenaient depuis quinze années dans la presse, flattèrent le penchant de M. de Lamartine pour l’alliance anglaise qui fut ouvertement recherchée; ils ne combattirent point celte antipathie personnelle pour l’émigration polonaise qui lui fit trés-impolitiquement négliger les intérêts de la Pologne; ils n’éclairèrent point l’illusion qui l’inclinait à faire des avances au roi Frédéric- Guillaume. Entin,la nouvelle diplomatie, au lieu de donner au manifeste l’accent et l’interprétation qui convenaient à la dignité de la France, montra bientôt le même désir de paix et le même empressement dans la recherche des alliances royales que l’opposition républicaine avait constamment reprochées au roi Louis-Philippe avec une sévérité implacable.

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