CHAPITRE XXI
MiiiisliM-p ili‘ lii justice. — M. Crâiiicux. — Miiiislèi-c do rinslrueliuu |)ublii|ue. — M. Caniol. — MinLslère des travaux publics. — .M. Marie. — Ateliei's nationaux. — Préfecture de police. — M. Caussidicre. — Mairie de Paris. — M. Mairasl.
Le gouvernement provisoire, absorbé par ses discordes intestines, par ses embarras financiers, par la crainte des itisurrections populaires et par le souci des élections générales, ne donna qu’une attention médiocre à l’organisation de la justice.
Voyant les adhésions des magistrats arriver en foule, il ne se préoccupa point de l’esprit, bon ou mauvais, qui atiimait la magistrature. Cet esprit, cependant, lui était singulièrement hostile. La magistrature avait subi d’une manière toute particulière l’influence du règne de Louis-Philippe. Les destitutions qui suivirent la révolution de 1830, de nombreuses nominations, dictées par une politique de plus en plus étroite et, en dernier lieu, sous le ministère de M. Martin (du Nord), accordées au parti clérical, avaient porté de graves atteintes à son indépendance. L’esprit d’équité et de libéralisme qu’elle opposait aux tentatives de la Hestauration pour étouffer la presse libre s’était insensiblement émoussé en elle. Quand arriva la révolution deFévrier, elle se sentait solidaire des fautes de la dynastie à ce point ([u’elle estima ne pouvoir trop se racheter aux
ypux (lu pays par des démonstrations exagérées de zèle pour la Uépublicpie, dont rougissaient tous les hommes intègres et fiers qu’elle comptait encore dans ses rangs. Les inquiétudes delà magistrature étaient bien concevables; le principe même de son existence, rinamovibilité, était menacé. 11 paraissait à plusieurs des membres du gouvernement incompatible avec l’état démocratique, et les magistrats ne pouvaient invoquer, pour fléchir la rigueur de cette opinion, des antécédents dont les républicains n'avaient pas à leur tenir compte. Mais ces inquiétudes ne furent pas de longue durée.
Le ministère de la justice était échu ù un homme dont les magistrats reconnurent aisément, sous des allures qu’il cherchait à rendre révolutionnaires, le caractère inoffensif. M. Adolphe Créjnieux, né d’une famille Israélite dans le Midi de la France, envoyé en 1842 à la Chambre des députés parle département d’Indre-et-Loire, avocat au conseil d’Ktat et à la cour de cassation, apportait aux affaires une intelligence déliée, des connaissances étendues en matière de droit et de jurisprudence, de l’habileté, un esprit tolérant, une parole facile. Mais, quoiqu’il inspirât de la bienveillance, il lui appartenait moins qu’à beaucoup d’autres, peut-être, d’imposer à l’opinion et de porter la main sur les choses établies. Aussi ne, l’essaya-t-il pas. Non-seulement il ne prit aucune initiative importante, mais encore, soit (le propos délibéré, soit par négligence, il fit traîner en longueur les travaux d’une commission qui, sous la présidence d’un républicain éprouvé, M. Martin (de Strasbourg), préparait un projet de réorganisation générale. 11 ne fit qu’un petit nombre de changements et défendit en plusieurs circonstances des magistrats menacés de suspension par les commissaires de M. Ledru-Rollin. Au bout de trèspeu de temps la magistrature avait repris ses allures accoutumées; elle se vengeait même de ses alarmes passagères par un redoublement de rigueurs contre l’esprit de la révolution et bientôt (‘Ile profila du pouvoir qu’on lui laissait
pour poursuivre, partout où elle crût l’apercevoir, le progrès des idées démocratiques.
CependantM.Crémieux, qui méconnaissait comme la plupart de ses collègues, les véritables dispositions du peuple, imagina, pour donner satisfaction aux instincts populaires, de faire exactement ce qu’avait fait la révolution de 1 850. Il décida qu’un procès serait intenté aux ministres de Louis- Philippe et chargea M. Portalis, conseiller à la cour d’appel de Paris, cpi’il venait de nommer procureur général, de dresser un réquisitoire contre MM. Guizot, Duchâtel, de Salvandy, Hébert, de Montebello, Trézel, Cunin-Gridaine et Jayr, inculpés de violation de la constitution par refus des banquets et d’excitation à la guerre civile, attentats prévus par l’article 91 du code pénal *. La cour d’appel, sous la présidence de M. Séguier, évoqua l’affaire et nomma deux conseillers instructeurs : MM. Perrot de Chezelles et Delahaye. Mais l’embarras fut grand de trouver un crime palpable dans les conseils confus de cette royauté qui s’était laissé chasser sans presque se défendre, et surtout quand il s’agit de déterminer la part de responsabilité légale qui revenait à chacun des ministres.
Ni les visites faites dans les différents ministères, ni les dépositions des nombreux témoins entendus ne produisaient de charges judiciaires. Chez M. Delessert, on ne trouva de sa main que des ordres dictés par le désir d’éviter l’effusion du sang. Au ministère de l’intérieur, les papiers de M. Duchâtel, qui aurait pu être compromis parce qu’il
* Voici les termes du réquisitoire de M. Portalis :
« Considérant que MM. Guizot, Ducliâtel, de Salvandy, Hébert, de Montebello, Ti ézel, Cunin-Gridaine et Jayr, en prohibant un acte non défendu par la loi et en porlant sur plusieurs points de Paris des masses de troupes avec ordre de faire feu sur les citoyens, sont inciiljm5s d’un crime jirévu par l'article 91 du code pénal ;
« Que cet acte, s'il est établi, doit constituer le crime d’attentat ayant pour but d'exciter les citoyens et lesbubitnnts à s'armer les uns contre les autres et à porter la dévastation, le massacre et le pillage dans la commune de Paris, reqttérons, etc. »
avait été beaucoup plus déterminé que ses collègues dans l’avis d’une résistance énergique, avaient été enlevés à temps par son secrétaire. Ceux du chef de cabinet du ministre des affaires étrangères, M. Génie, ne furent point visités. Dans la volumineuse correspondance de M. Guizot et du roi, on ne découvrit pas trace d’un plan sérieux d’attaque ou de défense. Il était bien évident que la pensée d'une guerre civile ne s’était pas présentée à l’esprit de ces deux grands personnages politiques. Une lettre de Louis- Philippe, en date du 22 février, témoignait au contraire d’une sécurité parfaite ‘. D’ailleurs, on put très-vite constater que le peuple, auquel on prêtait gratuitement des désirs de vengeance, ne donnait aucune attention aux ministres dont plusieurs étaientrestés dans Paris sans se cacher beaucoup. Ni les clubs ni la presse ne songeaient à ce procès. On leralcntit déplus en plus sous un prétexte, puis sous un autre, et l’on gagna ainsi l’époque de la réunion de l’Assem-' blée constituante. Celle-ci nomma une commission chargée d’examiner trois portefeuilles trouvés dans les boiseries du château des Tuileries * et qui nécessitaient, assurait-on, un supplément d’instruction Le rapport de cette commission se fit attendre, le temps s’écoula; enfin, vers le mois de novembre, une ordonnance de non-lieu fut rendue par la chambre d’accusation sans que, à l'exception de quelques feuilles qui faisaient du bruit à propos de tout, personne en prît le moindre souci. La révolution, dans l’intervalle, avait de nouveau donnél’alerte; la société, à peine reconstituée, se sentait menacée de trop d’autres périls et vulnérable sur trop d’autres points pour qu’elle eût à s’inquiéter en-
’ Dans ses dernières lettres datées de février, le roi déclarait 1a situation excellente; il s’en félicitait avec son ministre et ne lui recommandait autre chose que de bien soigner un mal de gorge dont il souffrait afin de pouvoir soutenir avec sa supériorité accoutumée le débat parlementaire.
* Ces portefeuilles contenaient, entre autres papiers, les Mémoires de Louis-Philippe.
core de condamnations rétrospectives et de chic^inea constitutionnelles.
Cependant, le ministre de la justice, quoiqu’il ne voulût point faire usage de ses pouvoirs révolutionnaires pour toucher aux fondements de la législation, fut entraîné, comme tous les autres, par l’élan donné à l’opinion ; il rendit plusieurs décrets inspirés par ce sentiment supérieur de la dignité humaine (|ui soulevait les masses à leur insu et fondait dans la conscience publique la force et la grandeur du droit républicain En matière criminelle, l’abolition de l'exposition publique, l’abrogation des lois de septembre contre la presse ; en matière civile, l’abolition du serment politique, la suppression de la contrainte par corps, la diminution des frais de justice, les facilités données à la naturalisation des étrangers et quelques mesures analogues obtinrent l’assentiment général et furent vantées ostensiblement par les hommes et par les partis qui déjà pourtant épiaient en dessous tous les moyens de discréditer les actes et les intentions du gouvernement provisoire.
La tâche de M. Bethmont, ministre du commerce et de l’agriculture, fut beaucoup plus restreinte encore que celle de M. Crémieux. Les choses qu’en des temps réguliers on eût jugées de son ressort se trouvaient par des circonstances exceptionnelles remises en d’autres mains. Tout ce qui, dans le mouvement agricole ou commercial, touchait à la politique se discutait au Luxembourg. Le reste relevait du ministère des travaux publics, du ministère de l’intérieur, du ministère des finances, ou même, en ce qui concernait l’institution commerciale des consulats, du ministère des affaires étrangères. Aucune entreprise vaste, aucune amélioration systématique n’était possible avec une pareille di-
* I.ps considérants île ces décrets, insén^ au Moniteur des 2 mai's, tO niai’S et 13 avril 1818, témoiffiieront, dans l’hisloire, de celte grandeur. Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n“ l.v.
vision de l’administi'alion. M. Bethmont, dont l’esprit n’était pas,'d’ailleurs, doué d’initiative, se borna àprovoquer, par la i'ui'ination de counnissious spéciales, un ensemble d’observations et de documents sur la situation de l’agriculture, l’examen de différentes théories sur le crédit agricole et l’étude des questions particulières les plus importantes. Il envoya en mission des hommes spéciaux chargés de lui adresser des rapports sur la culture des terres vaines et vagues, sur l’élève du bétail, sur l’amélioration de la race chevaline, sur la culture du ver à soie, sur le régime des eaux ; il fit composer sous ses yeux un plan général d’instruction primaire et d’enseignement professionnel, fondé sur le principe de l’application des sciences à l’industrie. Du 24 février au 4 mai, il créa neuf fermes-écoles, indiquant ainsi à ses successeurs les voies qu’il convenait d'ouvrir pour tirer le pays de l'ignorance et de la routine où on l’avait laissé depuis tant d'années, au grand détriment de la richesse publique, et pour améliorer l’état moral et matériel des populations rurales qui allaient peser, par le suffrage universel, d'un poids considérable dans les destinées de la France.
Le ministre de l'instruction publique et des tailles, M. Hippolyte (iarnot, parut d'abord, avec M. Ledru-Rollin, l<! plus enclin de tous les ministres à s’abandomier au cou- 1.1 it révolutionnaire. Son nom et ses antécédents donnaient à croire que les innovations ne lui feraient pas peur. Fils d’un homme que sa carrière scientifique avait porté au rang des Lagrange et des Laplace et que sa carrière politique conduisit en 1795 au comité de salut public, en compagnie deSaint-Just et de Robespierre, M. Carnot, saint-simonicn ardent de la première période, pai’ son nom seul était pour le clergé et pour l Université une véritable menace. Le choix qu’il fit de M. Jean Reynaud pour remplir les fonctions (le sous-secrétaire d’État, la nomination de M. Édouard Charton comme secrétaire-général du ministère n’étaient point de naturel rassurer. L’un et l’autre, ils avaient appar-
tenu à l’école saint-simonienne. M. Reynaud avait été longtemps collaborateur de M. Pierre Leroux à Y Encyclopédie nouvelle, et les motifs de sa rupture récente avec le philosophe socialiste n’étaient pas suftisamment connus pour diminuer les préventions des catholiques et des universitaires. On s’attendait donc aux réformes les plus radicales, et les deux puissances ennemies qui s'étaient disputé depuis près d'un demi-siècle la domination des intelligences, l’Église et rUniversité, se trouvaient tout à coup rapprochées par une même appréhension dans le sentiment d’un danger commun.
Contre toute attente, M. Carnot se donna une tâche de conciliation. 11 fit surtout de sensibles elToils pour apaiser le clergé qu’il savait hostile à sa personne. Mais cette conciliation de l’autorité religieuse et de la liberté philosophique, dans un système d’éducation capable de satisfaire aux besoins d’une société aussi divisée contre elle-même que l’était la nôtre, était la plus chimérique des espérances. M. Carnot ne tarda pas à s’en apercevoir. L’animosité des deux partis, aussi longtemps qu’on le crut fort, le dédain, dès qu’on le connut faible, furent tout le fi-uit de ses tentatives. Quant au peuple, qui sollicitait l’enseignement d’une ardeur plus vive peut-être qu’il ne demandait du pain, il vit encore cette fois son attente trompée. 11 vit ceux qui prétendaient diriger sa vie spirituelle dans l'impossibilité de tomber d’accord, ni sur le but à poursuivre ni sur le moyen d’en approcher ; de cette lutte perpétuée entre l’institution civile et l’institution ecclésiastique, il ne recueillit qu’un trouble moral plus grand, une désaffection plus complète pour ces gouvernements trompeurs qui, en le proclamant souverain, laissaient sur lui la pire des servitudes : la servitude de l’ignorance.
Il est certain, il est incontestable que la condition essentielle d’un établissement politique dont le suffrage universel forme la base, c’est l’instruction du peuple. La légitimité de l’état démocratique repose tout entière sur ta supposi-
lion qu’aucun des membres de la société ne demeure dans l’ignorance de ses droits et de ses devoirs civils. Le principe du libre examen, dans l’ordre politique, ne se peut soutenir s’il ne se fonde, comme le libre examen religieux, dans les sociétés protestantes, sur l’instruction. Une démocratie ignorante est une force livrée au hasard, qui s’agite, se tounnente, se tourne contre elle-inéine, incapable de se comprendre, inhabile à se conduire, et qui devient, à la première occasion, un formidable instrument de despotisme. Celte vérité, encore trop peu comprise, n’avait pas échappé à l’instinct de la Révolution française. L’Assemblée constituante, en posant les assises du droit nouveau, déclarait en principe que l’instruction serait donnée à tous les membres de la société. Condorcet fit ù l’Assemblée législative un rapport dans lequel il élevait la question à la hauteur d’une doctrine philosophique et dont les idées servirent plus tard de base aux discussions de la Convention sur l’organisation des écoles primaires. Les girondins, faisant un pas de plus, montrèrent la nécessité de la séparation de l’Église et de l’État, si l’on voulait arriver à constituer une éducation publique véritablement libérale. Puis, vinrent Robespierre, Saint-Fargeau, Lakanal, qui présentèrent successivement des projets inspirés par l’admiration des républiques antiques. Enfin, Babœuf, sacrifiant beaucoup plus complètement que ne l’avaient fait les Montagnards la liberté à l’égalité, traça, pour sa Société des égaux, un plan d’éducation où l’individu intellectuel et moral était considéré uniquement dans sa relation avec la chose publique *.
Arrivé à ce terme extrême, il fallait de toute nécessité reculer. L’empereur Napoléon se sentit assez fort pour ramener la société en arrière. Toutefois, en rétablissant le
’ On aura la mesure tic cette manière tle concevoir l'éilucalion sans faire acception de l’individu, par l’article de ce décret où il est dit que le jeune homme apprendra è danser pour égayer les fêtes de la patrie.
pouvoir sacerdotal, ennemi par nature de la liberté d’exaineu et couséqueininent de Tiustruction publique, il voulut préserver de toute atteinte l’euseigneinent laïque et créa rUuiversité, à laquelle il remit l’éducation nationale. h. partir de ce moment, la société fut livrée à deux gi’ands courants d’opinion qui, en se choquant perpétuellement sans jamais pouvoir se confondre, ruinèrent une à une les bases de l’ordre moral. Entre l’éclectisme de l’Université, qu’un prêtre illustre appelait le vestibule de l’enfer, et l’orthodoxie de reiiseignemenl catholique armé des peines éternelles, il ne pouvait s’établir aucune paix solide. Le clergé l’emporta sous la Restauration. Sous Louis-Philippe, rUniversité ressaisit l’empire. Les inimitiés, refoulées et amassées de part et d’autre, n’en devinrent que plus vives.
La République, avertie par une aussi longue expérience, ne devait pas tenter une conciliation impossible. S’il était trop tôt encore pour imposer à la société l’unité de l’enseignement, si la sanction publique ne conférait pas aux nouveautés de la science et de la philosophie une autorité assez respectable pour qu’elles pussent se substituer pleinement au dogmatisme sacerdotal, il était temps du moins d’ouvrir un champ libre ù la raison et de briser les liens qui rattachaient encore l’enseignement laïque à l’enseignement ecclésiastique. La séparation de l’Église et de l’État, généralement admise en priucàpe*, devait .s’opérer immédiatement par le retrait de la dotation du clergé; alors la liberté de l’enseignement ne favorisait plus, comme elle le fait, dans les conditions actuelles, les empiétements et la domination du pouvoir clérical. L’enseignement laïque ne luttait plus avec désavantage contre l’enseignement ecclé-
* I/iiuliipcnciancc, considérée comiiic un niojen de régénération pour l'Église, était demandée par M. de Lamennais et par ses dLsciples, MM. Lacordairc, Gerbct, de Montalemberl, etc., depuis 1830, dans le journal l Avenir. M. de Lamartine affirme dans son Histoire de la lii’volulionde 1818, v. II, p. 401, qu’il i avoua avec francbisc au souverain pontife que tel était son VOMI. Rome et les boinmes éminents du clergé, dit-il, ne paraissaient nullement effrayés d(> cette iierspeclive.»
siastiquo ; le re.spect que tout gouvernement doit à la liberté de conscience, aux droits du père de famille, à la spontanéité de l’individu, s’accordait avec la sollicitude du législateur pour le progrès des générations à venir. Mais le gouvernement provisoire ne prit pas le temps d’examiner cette question capitale et le ministre de l’instruction publique, resté dans un cercle vicieux où les meilleures intentions devaient tourner à mal, n’apporta que des palliatifs là où il fallait un remède héroïque'. Il commença par former une commission (jui prit le litre de liante commission des études scientifiques et littéraires. On lui remit le soin de préparer un projet de loi sur rinslriiction primaire, conformément aux principes admis de la gratuité, de l’obligation et de la libre concurrence. Les écoles normale, polytechnique et de Saint-Cyr durent recevoir gratuiteinenl leurs élèves. Parmi décret du 8 mars, M. Carnot établit, sur des bases analogues à celles de l’école polytechnique, une école destinée à fournir des fonctionnaires capables aux diverses branches du service civiP. Les fonds manquaient pour donner à l’école d’administration un personnel de professeurs particuliers. Il l’annexa au Collège de France, dont les professeur ordinaires se chargèrent du nouvel
' On est frappé, qiiaïul on relit les décrets et les discours de celle épo<iue, de voii' incessamment revenir ces locutions ; examiner les questions, Hudier les probli*mes, chercher tes solutions. Rien ne montre mieux combien la révolution avait été peu concertée, et combien elle prenait au dépoui-vu ceux-là mêmes qui l'avaicnl le ]>lus ardeipmeni souhaitée. Ce qui fit l’influence des hommes attachés à la rédaction du National, |iendanl la durée du g-ouvernement provisoire, c'est qu'ils arrivaient au pouvoir avec un programme exclusivement politique, restreint et défini à l'avance.
* « .\ plusieui's reprisi's, ditM. Carnot, dans sa brochure [l,e ministère de l'instruction publique et des cultes depuis le ‘24 P^vrier jusqu’au 5 juillet 1848), sous la dernière législature de la monarchie, on a proposé de régler le reci-ulement et l’avancement dans les fonctions publiques. Les propositions, toujours accueillies comme nécessaires, ont néanmoins toujoni-s échoué parce qu’elles manquaii'iit de ha.se. La véritable base devait être une école où se fil l’apprentissage de la science adinhiistralivc. »
enseignement. 11 proposa l’établissement d’un Athénée libre, où un grand nombre de chaires devaient êU-e mises à la disposition de quiconque se sentirait la vocation et la capacité d’enseigner, sans autre contrôle que celui de l’opinion. C’était donner tout à la fois aux jeunes talents l’occasion de se produire et aux futurs ministres de l’instruction publique le moyen de choisir, pour les chaires de l’enseignement officiel, les hommes les plus dignes de les occuper. 11 institua une série de chaires nouvelles, ayant pour objet de répandre l’enseignement administratif et politique, s’occupa de fonder des bibliothèques communales, demandées de toutes parts dans le but de mettre des livres utiles à la portée des populations rurales et institua des lectures publiques du soir pour les ouvriers. Il indiqua des tendances favorables à l’éducation des femmes, en autorisant l’ouverture d’un cours au Collège de France qui leur serait plus spécialement destiné*. Il annonça l’intention de relever la condition matérielle et morale de l’instituteur primaire, proclama la nécessité de joindre aux écoles primaires l’enseignement agricole et celui des devoirs civiques. II insista, dans ses circulaires, sur la nécessité d’éclairer les populations des campagnes et invita les instituteurs communaux à composer des manuels élémentaires de droit politique. Nous verrons plus tard comment la rédaction malhabile de quelques-uns de ces manuels et celle d’une circulaire que le ministre signa sans l’avoir lue alarmèrent l’opinion publique et donnèrent, avec l’impôt des 45 centimes et le langage dictatorial du ministère de l’intérieur, des prises trop faciles dont les partis vaincus profitèrent pour reprendre l’avantage dans les élections générales.
* « Considerant, dillcdcci'ct du 2 mars, qu’il est convenable d’ëclairer l'opiiiioii publique ]iar des éludes et des discussions sérieuses sui’ une matière aussi iinpor! ante et aussi agitée, etc. »
« Il est impossible de ne pas prévoir, a écrit plus tard M. Cariiol [Mémorial de 1848), que le plus prochain mouvement social aura pour résultat de modilier la position des lèmmes et de les relever de l’état de minorité où elles sont maintenues. »
Mais entre tous les ministres, le plus chargé de responsabilité devant l’opinion, ce fut le ministre des travaux publics, à qui échut la tâche difficile d’organiser les ateliers nationaux
L’idée première des ateliers nationaux n’appartient point à la République de 1848. Les ateliers nationaux étaient implicitegient et explicitement dans les cahiers de 1789 où l’on demandait que « le pauvre appartint à la société comme le riche; » que « toute aumône particulière fût sévèrement défendue; » qu’on « assurât du travail à tous les pauvres valides;» que «l'on créât des ateliers de charité, publics, provinciaux, nationaux où les personnes valides ou invalides de tout âge et sexe, pussent trouver en tout temps une occupation convenable à leur état et à leur situation *. » Dans
* U n’esl plus iiéces-sairn aujourd'hui de réfuter la calomnie qui pendant si lonÿrtemps imputa à M. Louis Diane la création et l'organisation des ateliers nationaux. L'esprit de parti qui accusait alors les chefs des écoles socialistes de tous les désordres, réussit cependant à donner le change pendant très-longtemps à l’opinion publique. Mais il a été au- Ihentiqnement prouvé que M. Louis Blanc était resté étranger à toutes les délibérations qui ont en Irait aux ateliers nationaux, et que le système d’après lequel on les a organisés était de tous poiids contraire à scs théories. Voici comment M. <le Lamartine a caractérisé les ateliers nationaux : {Histoire de la révolution de Février, 1. 11, j). 120). « Commandés, dirigés, soutenus par des chefs qui avaient la pensée secrète delà partie anfi du gouvernement, les ateliers contre-balan-
cèi-ent jusqu’à l'amvée de rAsseinhléc nationale les ouvriers sectaires du Luxendiourg. Bien loin d'ètre à la solde de Louis Blanc, comme on l’a dit, ils étaient inspirés par l’esprit de ses adversaires d Dans sa déposition devant la commission d'enquête, M. Émile Thomas, directeur des ateliers nationaux, s’exprime en ces termes ; «J’ai toujours marché avec la mairie de l’aris contre l'inlluence de MM. Ledru-Rollin, Flocon et autres. J’étais en hostilité ouverte avec le Luxembourg. Je combattais ouvertement l’itdluencc de M. Louis Blanc. » (Rapport de la commission d’enquête, v. Il, p. 352). Enfin M. Garnier Pagès [Un épisode de la révolution de 1848, p. 48 dit ; « Je dois à la vérité de déclarer que les ateliers nationaux ont été ouverts avec l’approbation de tous les membres tlu gouvernement provisoire sans ex«*ption, et que du premier au dernier jour M. l/mis Blanc est resté complètement étranger à leur direction. »
* Voir les cahiers de la noblesse et du tiers état et en particulier ceux de Paris, de Metz, de Riom, de Dourdan, etc.
i82 HISTOIKE
le mois déniai de raniiée 1789, la comniunede Paris avait ouvert à la butte Montmartre de vastes ateliers de terrassements. Trois mois plus tard, Malouet faisait à l’Assemblée une motion pour organiser ces ateliers et les acheminer vers les départements, selon les besoins de l’industrie. Un an après, le 30 mai 1790, l’Assemblée nationale rendait un décret qui ouvrait, dans Paris et dans les départements, des ateliers pour les bonnnes, pour les femmes et pour les enfants, « attendu, disait-elle, que la société doit à tous ses membres et la subsistance et du travail. » En 1791, les comités de mendicité, de constitution, d’imposition et le comité ecclésiastique, dans un rapport à l’Assemblée, proposaient de constituer un fonds de secours général, afin, disaient-ils, que là nation qui reconnaît le droit du pauvre, n’emploie plus le mot de charité ou d'aumône, et donne du travail aux valides, du secours aux enfants, aux malades, aux vieillards... » La Convention, en 1793, avait décrété que « la société devait la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui se trouvaient hors' d'état de travailler. r> Enfin, sous le règne de Louis-Philippe, la plii- [lart des économistes, aussi bien les catlioliques et les philanthrophes que les socialistes, concluaient avec plus ou moins d’insistance à la nécessité de donner du travail à la classe laborieuse ‘.
11 était donc de toute logique et de toute urgence que la République, qui venait reprendre et réunir, pour en faire 1a constitution de l’État, les idées de 89, étouffées sous l’Empire, reparues isolément dans quelques livres et dans quelques écoles sous les deux monarchies bourbonniennes, s’imposât de réaliser autant qu’il était en elle le vœu des cahiers et les promesses de la Convention. L’erreur du
' II. de Lamnrliiie lui-iiiêiiie, tiui lut toujours l'adversaire déclaré de la théorie de l'üritaiiisalioii du travail, disait, en 1844, dans le journal la Prme ; «Nous voulons i(ue la soeiétc reconnais.se le droit au travail dam les cas extrêmes et dans des conditions définies. »
gouvernemonl provisoire n’est pas d’avoir proclamé ce devoir et sa résolution de l’accomplir, mais d’avoir abusé le prolétariat par un vain appareil dans les conféi-ences dn Luxembourg et par une organisation vicieuse et stérile dans les ateliers nationaux Ti ompé lui-même par ces deux concessions très-grandes, en apparence, auxbesoins du moment, il crut avoir dégagé sa conscience et négligea les ressour(;es réelles que lui eussent présentées, sans alarmer personne, la réduction systématique des dépenses et la répartition judicieuse des travaux utiles par toute la France. J’ai indiqué ailleui-s ce qui aurait pu se faire; ihne reste à monti-er ce qui a été fait.
On a vu que, le 25 février, le gouvernement provisoire rendait un décret par lequel il garantissait l'existence de l’ouvrier par le travail. Le décret qui instituait les ateliei's nationaux fut rendu le 27 ; le 28, le ministre des travaux publics annonçait à tous les travailleurs sans ouvrage (ils étaient à ce moment au nombre de 7 à 8,000) que des travaux importants allaient être entrepris sur divers points, et que les maires des douze arrondissements seraient chargés de recevoir les demandes d’ouvrage et de diriger les ouvriers vers les chantiers. Les travaux en cours d’exécution et qui pouvaient fournir immédiatement de l’emploi, n’étaient pas considéiables *; le nombre des travailleurs
* En 1846, les misères amenées par la mauvaise récolte et les dé.saslre.s causés par l'inondation donnèrent l’idée à un inj;énieur, M. Boulangé, d'élablir penilant l'hiver des ateliei’s de .secours sur plusicui’s routes du département l'e la Loire. « Une meilleure exécution des travaux, un bien-être passager, eussent été, dit M. .1. J. Baude (Revue de» Deux-Mondes, 18" anncHî, t. 23) les moindres résultats de cette mesure : la véritable utilité de cette expérience a consisté dans les idées nouvelles (pi’elle a semées parmi ceux (jui l’ont faite. »
Celaient; les travaux de déblaiement des terrains communaux et de nivellement de la place de l'Europe où l'on occupait 1,500 ouvriers; 2" les travaux de terrassement exécutés au ((liai de la Gare, qui employaient 5 à 600 hommes ; 3“ le remblai des carrières de Chaillot, la construction en rivière des chemins de halage, le redressement et le nivellement de quelques routes, rempierremenl des chemins de ronde où l'on pouvait occuper de 1,000 à 1,200 ouvriers ; 4“ l'atelier du
inoccupés augmentant dans une progression rapide, à mesure que l’ouvrage diminuait dans les ateliers particuliers et que les manufactures et les usines se fermaient, les mairies furent assiégées de demandes. 11 arriva ce que la plus simple réflexion aurait prévu. Les maires et les directeurs d’ateliers, n’ayant plus de travail à distribuer, se renvoyèrent l’un à l’autre les ouvriers. Ceux-ci éconduits d’arrondissement en arrondissement, traînant leurs outils d’une extrémité de Paris à l’autre, de Chaillot à Saint-Mandé, de la barrière du Maine à Romainville, rentraient le soir chez eux, exténués de fatigue, se croyant joués, en proie à une irritation que la vue de leur famille en détresse, ou les plaintes de leurs camarades trompés comme eux, faisaient éclater en menaces. Des rassemblements se tenaient pendant tout le jour aux portes des bureaux; l’émeute s’organisait dans la rue.
Le gouvernement, averti de l’embarras où se trouvaient les directeurs d’ateliers et de l’agitation qui commençait à fermenter dans le peuple, crut y porter remède en faisant faire des distributions d’argent, à titre de secours, aux ouvriers sans travail. Chaque maire fut autorisé à délivrer à l’ouvrier, sur le vu d’un timbre constatant qu’il n’y avait pas de place dans les ateliers ouverts, la somme d’un franc cinquante centimes par jour. Cette mesure exorbitante produisit un effet désastreux. Le nombre des ouvriers oisifs s’accrut hors de proportion. Tous ceux à qui des professions sédentaires rendaient le travail du terrassement trop pénible, les ouvriers-artistes, fondeurs, graveurs, ciseleure, mécaniciens , bijoutiers , etc. , dont les mains délicates répugnaient à remuer la terre, les employés dans la librairie et dans les magasins, inhabiles à manier le pic ou la pioche, préférèrent à un labeur très-rude et peu rétribué une grève que payait le gouvernement.
Champ de Mars, ouvert par le ministredcla guerre concurremment avec la ville de Paris, réglé et organisé par le génie, qui employa dans l’origine 2,000 hommes.
L'appAt d’un salaire assuré sans travail attira bientôt à Paris une masse énorme d’ouvriers des départements et d'ouvriers étrangers'. Le désordre arriva à un tel point que le 2 mars l’administration se déclara dans l’impuissance de contenir plus longtemps cette multitude oisive. Ce fut alors qu'un jeune ingénieur, M. Émile Thomas, témoin des scènes tumultueuses qui se renouvelaient chaque jour devant les mairies, conçut un projet de centralisation et d’organisation qu’il soumit au ministre. Celui-ci l’approuva et convoqua à l’Hôtel de Ville une réunion des douze maires , du conseil municipal et des ingénieurs en chef qui, sous la présidence de M. Garnier-Pagès, discutèrent et adoptèrent le plan de M. Émile Thomas*. Le lendemain, 6 mars, M. Émile Thomas fut nommé commissaire de la République et directeur des ateliers nationauv. On lui assigna pour résidence le pavillon de Monceaux, appartenant à la liste civile, et l’on mit sous ses ordres une administration nombreuse. Quoiqu’il relevât immédiatement du ministre des travaux publics, M. Émile Thomas devait se tenir à la disposition du maire de Paris et entrer en correspondance avec les maires des douze arrondissements. Le ministre lui promettait le concours actif des ponts et chaussées, qu’il allait mettre en demeure de fournir immé-
' On voit dans une instruction, en date du 20 mars, adressée par M. Ledru-Rollin aux commissaires de la frontière lielge, (pi il se préoccupe vivement de cet accroissement de la population ouvrière et qu’il recommande les mesures les plus sévères pour a repousser de France les indigents étrangers dont la présence serait une chai'ge pour les communes ou un sujet d’inquiétude pour les |x>pulations. » Le 4 avril il leur annonce que « des ordres formols vont être donnés pour qu’on n’admette désormais aux atelieis nationaux que les seuls ouvriei-s domiciliés à Paris avant le 24 février, et qu’on va aviser à amener les autres ouvrici's à retourner dans leurs départements respectifs. » (Voir le liapporl de la commission d'enquête, v. II, p. 170.)
* Cette réunion était composée de vingt-<piatro personnes, dont aucune n’éleva la voix lontre le projet de M. Émile Thomas. C'étaient le maire de Paris, M. Garnier-Pagès; le maire adjoint, M. Bûchez; M. Flottard, secrétaire général ; M. Barbier, chef du personnel; M. Trémisot, chef du sen ice des eaux et du pavé de Paris, etc.
diatcment les projets des travaux le plus rapidement exécutables. Il y avait donc lieu d’espérer que la situation critique où l’on s’était si témérairement engagé ne se prolongerait pas et qu’une sérieuse reprise des travaux mettrait fin à des désordres dont le caractère devenait de jour en jour plus alarmant pour la paix publique. L’état dressé, dans la réunion de l’Hôtel de Ville, du nombre approximatif des ouvriers sans travail, donnait 17,000 hommes. Personne alors ne pensait que ce chiffre dût beaucoup s’accroître; généralement on le tenait pour exagéré. Cependant, vers le 15 mars, le chiffre réel s’élevait déjà à plus de 49,000 hommes.
L’organisation adoptée par M. Émile Thomas était toute militaire. L’administration, divisée en quatorze arrondissements correspondant aux quatorze municipalités de Paris et de la banlieue, se composait de quatre sous-directeurs. Huit commissaires spéciaux étaient chargés de maintenir l’ordre; quarante-huit agents de recensement révisaient les listes; douze inspecteurs, sous les ordres d’un inspecteur général, surveillaient chacun un arrondissement. On inventa pour les artistes nécessiteux, peintres, sculptem’s, comédiens, dessinateurs, qui étaient venus demander le bénéfice du décret par lequel le gouvernement provisoire garantissait le travail à tous les citoyens, l’emploi d’agents payeurs rétribués à raison de 4 francs par jour*. M. Emile Thomas eut aussi la pensée de former à Monceaux une garde spéciale composée des anciens gardes municipaux, au nombre de mille environ, qui n’avaient point cessé de toucher leur solde. Mais le projet ayant transpiré, les ouvriers murmurèrent; pour prévenir des rixes fâcheuses, on décida d’envoyer les gardes municipaux à Beaumont-sur-Oise où ils formèrent, sous le commandement de leurs anciens officiers et sous-officiers, quatre compagnies que l’on occupa à l’extraction du minerai et qui, après les
' Il y eut jusqu’à 800 de ces agrents.
journées de juin, où on les employa, furent organisées par les ordres du général Cavaiguac en corps de gendarmerie mobile.
Quant aux ouvrière, voici quelle fut leur organisation : Onze hommes appartenant au même arrondissement i’or- {naient une escouade, dont le chef était élu parles ouvriers et touchait une solde de 2 fr. 50 cent, par jour; cinq escouades composaient une brigade de 56 hommes, dont le chef était également élu par le suffrage direct et touchait une solde de 5 francs.
Quatre brigades formaient une lieutenance. Quatre lieutenances composaient une compagnie qui, avec le chef de compagnie, comprenait neuf cents hommes. Les chefs de compagnie et les lieutenants étaient nommés par l’administration.
En signe de ralliement, chaque service avait son étendard, chaque compagnie son drapeau, chaque brigade son guidon.
Un chef de service avait trois chefs de compagnie sous > ses ordres et commandait ainsi à 2,708 hommes. Pour être embrigadé, le travailleur devait faire constater à la mairie de son arrondissement qu’il était âgé de plus de seize ans et se présenter avec un bulletin indiquant son nom, sa profession, sa demeure. La dépense, comme on le voit, même sur une base que l’on s’assura bientôt avoir été trés-inal établie, s’élevait à un chiffre considérable, car, indépendamment des ouvriers employés aux travaux de terrassement qui touchaient 2 francs, il y avait des ouvriers en non-activité auxquels on continuait de compter 1 fr. 50 c., et ceux qui travaillaient à la tâche, chacun dans sa profession, recevaient un salaire plus élevé. Les bureaux de secours continuaient, d’ailleurs, â distribuer des bons de pain, de viande et de bouillon aux familles des ouvriers inscrits'; pour surcroît d’embarras, les
' En (lehois! de l'administration de Monceaux, il veut aussi des ate-
travaux en cours d’exécution étaient insuffisants. Les ingénieurs n’envoyaient aucun projet. A défaut de travaux sérieux, dans le seul but de ne pas laisser les brigades inoccupées, M. Émile Thomas décida de les employer aux travaux de plantation et de dessouchement des boulevards; mais ces travaux n’occupaient pas plus de 400 hommes à la fois. Plutôt |que de laisser les autres dans l’oisiveté, M. Émile Thomas les envoya chercher des arbres dans les pépinières et des outils dans les forts. Ce système de transport n’était pas économique. Les ouvriers, comprenant tout ce que ce travail avait de dérisoire, n’y apportaient ni zèle ni conscience. On les voyait passer par longues bandes, aux Champs-Élysées, sur les boulevards, chantant des chansons à boire, se moquant de leurs chefs et d’eux-mêmes, amusant les passants de leurs lazzi. Les plus honnêtes avaient la rage dans le cœur; les autres se riaient d’un gouvernement qui les payait pour se promener tout le jour; le plus mauvais esprit se répandait dans ces masses que l’on aurait pu si aisément conduire à d’utiles travaux et passionner pour de grandes entreprises.
Cependant, les demandes d’embrigadement continuaient toujours ‘. Les ateliers nationaux, considérés par les membres du gouvernement comme une espèce d’exutoire, leur servaient à se débarrasser des solliciteurs incommodes. Chacun d’eux, dans la prévision des élections prochaines, était bien aise d’y pratiquer des intelligetices. Ces ateliers devinrent au bout de peu de temps, un assemblage hétérogène d’artistes et d’artisans honnêtes, mais démoralisés*,
tiers de femmes, compris dans les oi-donnancements du Trésor pour 1,120,000 fr.
* D'api'ès le recensement opéré le 7 juin 1818, la progression des embrigadements fut : du 9 au 15 mars, 5,100 Hbmmes ; du 16 au 51 mars, 25,250 hommes; du l"' au 15 avril, 50,520 hommes ; du 16 au 50 avril, 54,550 hommes. La dépense, du 5 mars au 25 mai, sous la gestion de M. Émile Thomas, s'est élevée à 7,240,000 francs. [Rapport de la commimon d'enquête, v. II, p. 156.)
* < J’ai découvert, dans l’allligeante statistique que j'ai maintenant
d’hommes que leur position mettait au-dessus du besoin*, d’aventuriers, de vagabonds qui, sous des professions et avec des domiciles d’emprunt, venaient demander le subside de l’oisivetè et se faisaient les agents des divers partis politiques, dont ils tiraient un supplément de salaire. Et le travail, qui aurait discipliné et moralisé cette masse incohérente, n’arrivait pas. Chaque jour M. Émile Thomas se rendait au ministère pour demander qu’on fit hâte ; chaque jour il recevait cette invariable réponse que les ingénieurs n’avaient rien apporté encore. Enfin, le 15 mars, M. Marie, indigné de cette lenteur, convoque une réunion des ingénieurs. Après leur avoir exposé le péril pressant, il les somme de fournir sur-le-champ des travaux sérieux; les ingénieurs ne répondent que par un profond silence. Alors, M. Trémisot, chef du service des eaux et du pavé de Paris, leur reproche avec force leur inertie volontaire ou involontaire dans un moment où il y va du salut de tous ; il propose une série de travaux immédiatement réalisables. M. Émile Tliomas appuie les plans de M. Trémisot; il les complète par d’autres propositions*. En congédiant les ingénieurs, M. Marie leur recommande de faire à l’avenir preuve de plus de zèle, car le nombre des ouvriers croissant à chaque heure, leur mécontentement, leur irrita-
sous le.s yeux, ditM. Marie, dans son rapport à r.Asscnddée nationale, sur les ateliers nationaux (Moniteur, 8 mai 18.58], le secret de bien des misères, dont je ne soupçonnais pas, dont vous ne soupçonnez pas l'existence. »
* On y veit, dit un rapport de police, en date du 7 avril 1848, dos marchands de vin, des logeui's et même des propriétaires. (Rapport de la oommismn d'enquête, v. II. p. 178.)
( Il arrive, dit M. de Falloux, dans son rapport à r.Assembléc nationale (28 mai 1848), que des individus exerçant un état lucratif dans le sein de Paris, vont néanmoins au jour et à l’heure de la solde toticher un salaire aux ateliers nationaux. »
* M. Émile Thomas, dans une note adressée le 4 aoiU 1848 au ministre des travaux publics, avoue que ces travaux, parfaitement inutiles, dont le résultat est un capital /nori, n'ont occupé que 14,000 ouvriers par jour. (Rapport de la commission d’enquête, v. II, p. 157.)
(ion croissant avec leur nombre, il faut les occuper sur-lechamp, ou bien s’attendre aux plus grands désastres.
Après que les ingénieurs se furent retirés, le ministre resta en conférence avecM. Emile Thomas, M. Bûchez et M. Roulage, secrétaire général du ministère. M. Bûchez exposa au ministre que les frais des ateliers nationaux dex'enaient trop (considérables pour (fue les revenus de la ville y pussent suffire '. Il serait urgent, disait-il, de faire supporter par le Trésor une partie de cette dépense e.xtraordinaire. En tous cas, il fallait commencer à réduire la paye de nonactivité, afin d’arriver insensiblement à une suppression totale. Le ministre redoutait l’effet de cette mesure et n’osait en prendre la responsabilité. On commençait à s’alanner sérieusement de cette armée fainéante, dont on avait cru tirer un si bon parti. On sentait qu’elle échappait à ses chefs et qu’il serait bientôt aussi difficile de la maintenir que de la dissoudre.
M. Émile Thomas rassura le ministre et se fit fort d’opérer la réduction du salaire et, dès le lendemain, 16 mars, il annonça dans une proclamation * que la paye ne serait plus dorénavant que d’un franc par jour pour les ouvriers sans ouxTage. .Sa confiance ne fut point trompée. Le sentiment de la justice et la honte de retenir un salaire immérité parlèrent plus haut que le besoin dans ces masses troublées, mais non corrompues. Les prolétaires montrèrent une fois encore combien, même dans les circonstances les plus cri-
* D-ms CC!S premirrs temps la complahilité des ateliers nationaux fut à peu près nulle. On mentionnail la recette et la dépense sur un sinijile carton. Los fonds destines à la paye se distribuaient sans garantie, sans contrôle, sans re.sponsabilité sérieuse, sur un reçu des agents chargés de la répartition; un grand nombre de doubles payements et même <le fausses signatures résultèrent de cette ab.sence de contrôle et d’administration régulière. La dépense du premier mois fut de 1,400,000 francs environ. Le ‘25 inare, un inspecteur des finances. M, Roy, fut envoyé pour organiser la comptabilité. Malgré un complet désordre, il ne constata cependant (lu’un déficit de 000 franc.s
* Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n“ 46.
DE LA UÉVULUTIOM BË 1848. 491
ti(|ucs, ils liaient ac(;essiblos à la voix de la raison. Âiiciin inunnurc ue s’éleva contre une mesure rigoureuse <iui diininuuil un salaire déjà insuffisant*. Les ouvriers se soumirent. C’était le Jour même où l’élite de la garde nationale donnait l’exemple de la rébellion, par une démonstration d’hostilité envers le gouvernement et de répugnance pour l’égalité démocratique ; démonstration à laquelle le bon sens railleur du peuple a infligé le sobriquet caractéristique de manifestation des bonnets à poil.
En dehors des ministères, trop peu subordonnes au conseil du gouvernement provisoire pour lui créer une foi1c unité d’action, deux pouvoirs indépendants s’étaient élevés : la mairie de Paris et la préfecture de police. Dans les temps ordinaires, ces deux administrations considérables relevaient du ministère de l’intérieur qui tenait ainsi dans ses mains le gouvernement de Paris; mais l’établissement révolutionnaire du 25 février scinda en trois et divisa profondément cette action commune.
Obsédé par les souvenii’s de la première révolution, le conseil, dans sa première séance de l’Hôtel de Ville, avait ratifié l’élection d’un maire de Paris, faite, comme je l’ai raconté plus haut, dans l’assemblée, tumultueuse du conseil municipal et il avait conféré à M. Garnier-Pagés des pouvoirs extraordinaires. On a vu de quelle manière, pendant ce temps, l’iin des agents de la Réforme, M. Marc Ganssidière, ancien président de la Société des Droits de l'homme à Saint-Étienne, condamné à la prison perpétuelle après la dernière insurrection de Lyon, s’était installé à la préfecture de police. Les deux grandes rivalités du parti démocratique se trouvèrent ainsi en présence, retranchées chacune dans un poste important, en mesure de se com. battre à armes égales. La lutte ne tarda pas à s’engager. Dés le 26 février dans la soirée, M. Garnier-Pagès, alTectant de traiter M. Caussidiére comme un subordonné, lui
' Le» ouvriei’s ne travailliiienl déjà plus qu’«« jour quatre.
envoyait, par M. Bethmont, l’ordre de faire enlever les barricades qui gênaient l’arrivée des subsistances. Celui-ci reçut à la préfecture de police un accueil qui lui fit comprendre à quels esprits insubordonnés le gouvernement allait avoir affaire, et combien il serait malaisé de les plier à une autorité quelconque. Entouré déjà d’un bataillon intrépide d’hommes rassemblés au hasard par un instinct commun d’aventures, M. Marc Caussidière jouait avec un sérieux imperturbable un personnage à demi bouffon, à demi tragique. Tout était évidemment calculé à la préfecture de police pour grandir son importance. Frapper l’imagination des bourgeois par un contraste fortement tranché entre mi appareil toujours menaçant pour les classes riches et des actes de protection individuelle, entre des discours insensés et une administration prudente, c’ëtaitlà le but de M. Gaussidière, ou plutôt c’était le moyen par lequel il espérait se rendre indispensable, prolonger indéfiniment son autorité et la soustraire au contrôle du gouvernement provisoire. Comme il était favorisé dans ses desseins pai' la peiiurbation des esprits et par les cabales des partis rivaux, Caussidiére réussit, pendantla crise révolutionnaire, à se maintenir en équilibre en s’appuyant, non sans habileté, tout à la fois sur les bas-fonds du prolétariat, dont il savait flatter les instincts, et sur la bourgeoisie qui se divertit bientôt de sa verve excentrique et lui sut un gré infini de l’ordre si vite rétabli dans la ville. A une première insinuation de M. Garnier-Pagès pour lui faire accepter le commandement du château de Compiégne, M. Caussidière avait répondu en homme résolu à ne pas se laisser éconduire. Quand M. Bethmont s’aventura, le lendemain, à la préfecture de police, elle était déjà occupée militairement; il n’y avait plus moyen de songer à en expulser personne. A travers les fumées de la poudre, du tabac et du vin qui faisaient des salons récemment quittés par madame Delcsscrt une tabagie armée, M. Bethmont, apostrophé, injurié, traité demo. nai'chiste etde traître à la llépublique, parvint à grand’ peine
jusqu'à M. Caussidière ; et, malgré la politesse du préfet de police *, qui s’empressa d’accorder à l’intercession du ministre la grâce d’un malheureux chef de patrouille qu’on se disposait à fusiller pour avoir oublié le mot d’ordre, il ne se dissimula pas la difficulté de ranger à l’obéissance une administration pareille. L’impression qu’il rapporta de sa visite et qu’il communiqua à plusieurs de scs collègues, leur donna l’éveil. Déjà l’on était convenu de la nécessité de reconstituer le gouvernement provisoire sur de meilleures bases.
En entendant le récit de M. Bethmont, on résolut de se presser. Mieux valait, pensait-on, commencer immédiatement une lutte inévitable que de la remettre à une époque indéterminée. Laisser aux forces ennemies le loisir de se mieux reconnaître, serait une faute capitale; il fallait réduire les factieux de l’Hôtel de Ville et ceux de la préfecture . de police, avant qu’ils se fussent mis conipléteinent d’accord. Selon le plan de ces conjurés de la RépubUque conservatrice, on devait faire une proclamation nouvelle de la République et former un nouveau gouvernement provisoire dont M. de Lamartine, qu’on ne prit pas la peine de consulter, serait président.
La hâte était grande ; le rendez-vous fut pris pour le 27, dans la nuit, chez M. Marie, afin de combiner les moyens d’exécution. M. Bethmont, chargé de rédiger la proclamation, fut exact au rendez-vous; mais il se trouva que M. Marie, Tâme du complot, l’avait oublié. Harassé des fatigues du jour, il s’était jeté sur son lit et dormait profondément. Néanmoins, comme la chose en valait la peine, ou se décida à le tirei’ du sommeil et à lui faire connaître
' Une ix»litesse rediorcliee fut dans ces prcinici"s jours l’osteiilalioii de M. Caussidière. Des Iclircs de M. Deles.sert atteslent sa courtoisie. M. Caussidière se conduisit à son égard emmne N. de Lamartine l’avait lait à l'égard de M. Guizot. 11 refusa d'entrer dans les apparteinciits jiarliculici-s que inadaine Delesscrt avait quittés précipitammeid et ordonna que tous les objets qu’ils contenaient lui fussent remis. (Voir aux Documents historiques, à la lin du volume, n° 17.
«|ueMM. Marrasl, Carnot, Pagnerre et Betliiiioiit l’attendaient dans la pièce voisine pour affaires majeures. La délibération, ainsi entamée, ne prit ni une tournure bien sérieuse ni un accent bien vif. On se voyait, d’ailleurs, en trop petit nombre pour procéder avec une apparence de légalité. M. Garnier-Pagès envoyait, ses excuses; MM. Ârago et de Lamartine ne paraissaient pas. Sur l’observation de M. Marrast, on décida aussi qu’il était indispensable de s’assurer le concours du général Courtais. Au bout d’une heure, lest différents émissaires dépêchés de côté et d’autre n’ayan trouvé personne, on remit au lendemain la conférence. Le lendemain, d’autres soucis la firent encore oublier ou ajourner. Sur ces entrefaites, M. Caussidière, qui ne conférait ni Ile délibérait, s’était fortifié de telle manière avec ses montagnards que c’eût été folie de l’attaquer de vive force. On essaya bien encore, à diverses reprises, de subordonner la préfecture de police à la mairie de Paris ; on évita de reconnaître officiellement Caussidière ; on tenta de lasser sa patience parmille tracasseries; mais la résistance, appuyée parM. Ledru-Rollin, se montra plus opiniâtre que l’attaque et, le 15 mars, celui-ci fit décider quenon-seulementCaussidiére resterait à son poste, mais encore qu’il ne relèverait que du ministère de l’intérieur. Pendant ce temps, M. Caussidière mettait la préfecture de police sur le pied de la commune de Paris en 95. 11 réunit autour de lui un véritable corps d’armée qui, sous le nom de gardes du peuple et de montagnards, lui formait une garde personnelle redoutable. Il la divisa en quatre compagnies composant ensemble enviaon 2,700 hommes à pied et à cheval, qui touchèrent une solde exceptionnelle de 2 francs 25 centimes par jour et portèrent, en guise d’uniforme, la blouse bleue, la (;einture et la cravate en laine rouge. Pour se faire admettre dans cette garde du peuple, il fallait avoir combattu aux barricades, être affilié aux sociétés secrétes, ou tout au moins avoir été déleiiu politique. Un fanatisme extraordinaire pour leur chef, qu’ils appelaient le Soleil de la
République, régna longtemps parmi ces hommes de coups de main; mais peu à peu, malgré une surveillance soupçonneuse, des agents secrets d’un autre chef de bande, des espions aux gages des partis se glissèrent dans leurs rangs, si bien que Caussidière n’en fut plus absolument maître et rencontra plus d’un délateur dans ce bataillon de renommée incorruptible.
M. Caussidière était activement secondé dans ses menées par un jeune homme nommé Sobi ier, qui exerçait un ascendant très-étrange sur les plus violents d’entre les terroristes. A le voir, cela n’eût pas paru possible. Son visage pâle et délicat, la douceur de sa physionomie, la politesse de scs manières, ne semblaient pas le désigner pour ce rôle de chef de .sectionnaires. Les plus singuliei's contrastes se inoniraient en lui. Originaire de Lyon, fils d’un épicier chargé de famille, M. Sobrier avait été adopté par un de ses oncles, percepteur d’un village du département de l’Isère. Mais, au bout de peu de temps, il s’ennuya de la vie de bureau et partit un matin pour Paris, sans savoir le moins du monde ce qu’il allait y faire. Il était alors âgé de vingt ans, frêle de corps, timide d’esprit, royaliste et bon catholique, d’une bravoure naturelle extraordinaire.
Pendant le trajet de Lyon à Paris, la diligence où il avait pris place s’arrêta de nuit au bas d’une c.ôte, dans le voisinage d’un puits profond et découvert; M. Sobrier, en descendant de voiture, y tomba. On fut longtemps avant de l’en retirer. Il était évonoui, saignant, la tête meurtrie. On le tint pour mort. Quant il revint de la longue maladie qui fut la suite de cette chute, son cerveau, déjà faible, s’était affaibli encore; il s’exalta. Bientôt, .sous l’influence de ses compatriotes lyonnais, tous affiliés aux sociétés secrétes, Sobrier tourna à une sorte d’illuminisme républicain dont ses nouveaux amis surent tirer avantage, quand, par suite de deux héritages opulents, il fut devenu l’uii des champions les plus riches de la cause démocratique. Entré, en 1834, dans la Société des saisons, Sobrier se trouva i-oin-
promis dans le complot d’avril. Le 21 février, il combattait bravement aux barric.ades, et il fut désigné, dans les bureaux de la Réforme, pour aller, de concert avec M. Caussidière, prendre possession de la préfecture de police. Deux jours après, M. Caussidière, soit pour éloigner un concurrent incommode, soit plutôt pour créer un autre centre révolutionnaire qui resterait, à l’insu de tout le monde, sous sa direction, envoyait M. Sobrier s’établir rue de Kivoli, n“ 16, dans un appartement dépendant de l’ancienne liste civile et lui remettait le soin d’y organiser, au plus vite, un club et un journal. Protégé par M. de Lamartine qui espérait se servir de lui et qui, sans l’avis de ses collègues, lui fit délivrer des armes par la préfecture, Sobrier forma, sur le pied des montagnards de Caussidière, un corps de trois à quatre c.ents hommes qui, ainsi campé au milieu du quartier le plus paisible et le plus riche de Paris, y causa un étonnement et une frayeur immodérés. Le ton donné rue de Rivoli était celui de la préfecture de police. On y parlait à tous propos de brûler Paris, d’en finir avec les bourgeois. La vue ne s’y reposait que sur des pistolets, des sabres ou des carabines. On se tutoyait en se qualifiant de brigands ou de traîtres. On n’arrivait jusqu’au chef qu’à travers une haie d'estafiers armés jusqu’aux dents et demandant, d’un air sinistre, le mot de passe. Pour compléter le tableau, une table de trente couverts recevait à toute heure quiconque se targuait de patriotisme, tandis qu’un carrosse de la liste civile, attelé de deux beaux chevaux des écuries royales, stationnait en permanence dans la cour, pour porter sur tous les points de Paris les ordres de Sobrier et de ses acolytes. Ce fut un véritable carnaval révolutionnaire, mené par le fou de la République. On en sourit aujourd’hui; alors il faisait peur. On le croyait redoutable, il n’t‘tait qu’extravagant. Le Sobrier républicain restait ce qu’avait été le Sobrier royaliste : le meilleur cœur du monde et le plus faible esprit qui, au fond, n’en voulait à rien ni à personne.
La majorité du conseil, voyant l’impossibililé d’évinrer M. Caussidiére et craigneint que M. Ledru-ltollin, servi par la préfecture de police, n’usurpât, comme il paraissait v viser, la dictature, voulut du moins s’assurer, au cœur de Paris, un point d’appui solide.
La mairie de Paris, vacante par la nomination de M. Garnier-Pagès au ministère des finances, fut donnée à M. Marrast, c’est-à-dire au National, personnifié dans l’homme le plus capable, par son esprit et par sa tactique, de lutter avec avantage contre la ruse et la popularité de M. Caussidiére, l’homme de la Héforme. Cette lutte n’était pas nouvelle. Depuis sa rentrée de l’exil, en 1840, M. Marrast avait pris, dans le National, la direction de l’opposition républicaine; et, du jour où la héforme était venue lui disputer ce gouvernement de l’opinion en quittant la polémique politique, qui ne passionnait guère les masses, pour celle des questions sociales, il avait tourné contre .elle sa verve railleuse et le trait acéré de ses épigrammes. Né à Saint-Gaudens, dans le département de la Haute-Garonne, d’abord élève puis maître de classe au collège de Pont-le-Voy, M. Marrast s’ennuya de cette profession obscure, vint à Paris et chercha dans la politique du journalisme une activité plus confoiine à la nature de scs talents. Après 1830, il devint rédacteur en chef de la Tribune, fut impliqué, en 1834, dans le procès d’avril, s’évada de la prison de Sainte- Pélagie avec Godefroy Cavaignac et se réfugia à Londres, d’où il adressa au National une correspondance sur la politique de l’Angleterre. A son retour à Paris, il prit la direction de ce journal, dont il fit la fortune et qui le porta au pouvoir.
M. Marrast n’était point un ambitieux. Ses vues ne portaient ni haut ni loin. C’était un homme désireux de parvenir. Il souhaitait le pouvoir et la richesse, non pour élever son nom ou agrandir sa vie, mais pour se procurer des jouissances plus nombreuses. Esprit vif, habile à serrer les liens d’une coterie, à deviner, à capter, à tourner à ses
fins des caractères supérieurs, il manquait cependant des qualités essentielles pour cimenter un parti. Inconséquent, railleur, léger, désordonné en affaires, il perdait en un jour, par un mot, par une inadvertance, l’avantage conquis par de longues menées. Toute son action, pendant la durée du gouvernement provisoire, ne fut qu’une action de police ou de diplomatie. Ses préoccupations personnelles et le scepticisme de son esprit réduisirent à une influence négative la part d’autorité que lui faisaient ses antécédents, la pereécution soufferte pour la cause républicaine et sa rare capacité.
Nous avons vu qu’à son entrée dans le conseil, M. Marrast s’était contenté du titre modeste de secrétaire. 11 n’appuya point les réclamations de M. Louis Blanc et demeura étranger à la substitution qui se fit, dès le 26, au Moniteur ‘ ; il n’ attachait pas d’importance aux marques extérieures du pouvoir et croyait d’autant mieux s’en assurer la réalité qu’il entrerait moins directement en lutte avec ses collègues. Mais une fois installé à l’Hôtel de Ville, le 10 mars, il sut prendre ses mesures. Son premier soin fut de congédier le conseil mimicipal, après quoi il fortifia la garde de rilôtel de Ville portée, sous le commandement du colonel Rey, à 2,700 hommes; puis il mit sur pied une police active et nombreuse *, chargée principalement de surveiller la police de M. Caussidière, celle de M. Ledru-Rollin et celle de M. de Lamartine. 11 eut bientôt des agents au ministère de l’intérieur, dans tous les clubs, dans tous les ateliers, et fut de tous les membres du gouvernement le plus exactement renseigné sur les intrigues des chefs de
* Celte substitution se fit dans l'Office de publicité établi le 24 au soir, dans nn bureau de rHùtol de Ville, sous la direction de M. Charles Ulaiic, frère de M. Louis Blanc.
* D’après l'évaluation de M. Adam, adjoint à la mairie de; Paris, cette police, pendant radininistration de Marrast, n’a pas dû coûter •moins de 50,000 francs. Les frais énormes de celte police et la négli- Rence de M. Marr.ist en matière de comptes ont créé au budget de la mairie un déficit dont il a éf- impossible de rendre compte.
parti. En môme temps, il prenait pour adjoint un homme d'une grande <‘nergie dans l’opinion modérée, M. Edmond Adam, plaçait auprès de lui, à titre de secrétaires, un révolutionnaire ardent, nommé Daviaud, et l’un de ses anciens compagnons de captivité, ami intime de M. Barbés, le cordonnier Schilmann. lie la sorte, il se ménageait des intelligences de différents côtés, se tenait prêt à tout événement et, pendant qu’il rassemblait avec activité des éléments de résistance, il ne négligeait pas de prévoir le succès possible de ses adversaires. Exempt de passions, il croyait pouvoir conduire les passions d’autrui parce qu’il les savait pénétrer et se flattait de dominer ainsi la révolution. L’erreur était profonde. Si la finesse de l’esprit suffit à déjouer les individus, pour maîtriser les événements il faut la puissance du génie ou la grandeur du caractère.
Nous venons de passer en revue les forces diverses qui, au sein du gouvernement, s’efforçaient de saisir la direction des affaires. Il nous reste à prendre connaissance des différentes actions exercées en dehors de lui sur le peuple par la presse, par les clubs et par l’influence personnelle des agitateurs.
FIN DU TOMK PBEN1FR.
rROGKAiniE nu journai. In heforme, RÉninÉ par m. iouir ni.Axr.
Tous les liomraes sont frères.
Lù où l’égalité n'existe pas, la liberté est un mensonge.
La société ne saurait vivre que par l’inégalité des aptitudes et la diversité des fonctions; mais des aptitudes supérieures ne doivent pas conférer de plus grands droits : elles imposent de plus grands devoirs.
C'est là le principe de l’égalité : l’association en est la forme nécessaire.
Le but final de l’association est d’arriver à la satisfaction des besoins intellectuels, moraux et matériels de tous, par l'emploi de leurs aptitudes diverses et le concours de leurs efforts.
Les travailleurs ont été esclaves, ils ont été serfs, ils sont aujourd’hui salariés; il faut tendre à les faire passer à l’état ({'associés.
Ce résultat ne saurait Cire atteint que par l’action d’un pouvoir démocratique.
Un pouvoir démocratique est celui qui a la souveraineté du peuple pour principe, le suffrage universelle pour origine, et pour but la réalisation de cette formule : Liberté, Èoamté, Fhatf.rkité.
Les gouvernants, dans une démocratie bien constituée, ne sont que les mandataires du peuple : ils doivent donc être responsables et révocables.
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Los fonctions publiques ne sont pasdesdislinctions; elles ne doivent pas ôtrc des privilèges ; elles sont des devoirs.
Tous les citoyens ayant un droit égal de concourir à la nominal ion des mandataires du peuples et à la formation de la loi, il faut, pour que celle égalité de droit ne soit pas illusoire, que toute fonction publique soit réiribuée.
La loi est la volonté du peuple formulée par ses mandataires. Tous doivent à la loi obéissance, mais tous ont le droit de l’apprécier liantement, pour qu’on la change si elle est mauvaise.
La liberté de la presse doit être maintenue et consacrée comme garantie contre les erreui-s possibles de la majorité et comme instrument des progrès de l'esprit bumain.
L’éducation des citoyens doit être commune et gratuite. C’est à l’État qu’il appartient d'y pourvoir.
Tout citoyen doit passer iiar l’éducation de soldat. Nul ne peut se décharger, moyennant finances, du devoir de concourir à la défense de son pays.
C’est à l’État de prendre l’initiative des réformes industrielles propres à amener une organisation du travail qui élève les travailleurs de la condition de salariés à celle d’associés.
Il importe de substituer à la commandite du crédit individuel celle du crédit de l’État. L'État, jusqu’à ce que les prolétaires soient émancipés, doit se faire le banquier des pauvres.
Le travailleur a le même titre que le soldat à la reconnaissance de l’État. Au citoyen vigoureux et bien portant, l’État doit le travail; au vieillard et à l’inlirme, il doit aide et protection.
LFTTnE ne m. i.r. prince re joinville a m. le poc de seuoobs, 1847.
Notre situation n’est pas bonne. A l’intérieur, l’état de nos finances, après dix-sept ans de paix,ii’est pas brillant. A l’extérieur, où nous aurions pu chercher quelques-unes de ces satisfactions d’amour-propre si chères à notre pays, et avec lesquelles on détourne sou attention de maux plus sérieux, nous ne brillons pas non plus.
L’avénement de Palmersion, en éveillant les défiances passionnées du roi, nous a fait faire la campagne espagnole et nous a revêtus d’une déplorable réputation de mauvaise foi. Séparés de l’Angleterre au moment où les affaires d’Italie arrivaient, nous n’avons pas pu y prendre une part active, qui aurait séduit notre pays et été d'accord avec des principes que nous ne pouvons abandonner; car c’est par eux que
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nous soinmcs. Nous n’avons pas osé nous lourner conlre l’Aulriclic, ric peur rie voir rAiiglelerre rcconslituer inimédialemcnt conlre nous une nouvelle Sainlc-Alliance. Nous arrivons dovaiil les Chambres avec une dclcstable situation intérieure et, à l’extérieur, une situation qui n’est pas meilleure. Tout cela est l’œuvre du roi seul, le résultat de la vieillesse d’une roi qui veut gouverner, mais à qui les forces manquent pour prendre une résolution virile.
Iæ pis est que je ne vois pas de remède. Chez nous, que foire et que dire, lorsqu’on montrera notre mauvaise situation pécuniaire? Au dehors, que faire pour relever notre situation et suivre une ligne de conduite qui soit du goût de notre pays? Ce n'est certes pas en faisant en Suisse une intervention austro-française, qui serait pour nous ce que la campagne de 1825 a été pour la Itcsiauration. J’avais espéré que l’Italie pourrait nous fournir ce dérivatif, ce révulsil dont nous avons tant besoin; mais il est trop tard, la bataille est perdue ici.
Nous n’y pouvons rien sans le concours des Anglais; et chaque jour, en leur faisant gagner du terrain, nous rejette forcément dans le camp opposé. Nous ne pouvons plus maintenant faire autre chose ici que de nous en aller, jiarce qu’en restant, nous sérions forcément conduits à faire cause commune avec le parti rétrograde; ce qui serait, en France, d'nn eflet désastreux. Ces malheureux mariages espagnols! nous n’avons jias encore épuisé le réservoir d'amerlunie. qu’ils contiennent.
Je me résume : en France, les finances délabrées; au dehors, placés entre une amende honorable à Palmerston, au sujet de l’Espagne, on cause commune avec l’Autriche pour faire le gendarme en Suisse et lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels. Tout cela rapporté au roi, au roi seul, qui a faussé nos institutions constitutionnelles. Je trouve cela très-sérieux, parce que je crains que les questions de ministres et de portefeuilles ne soient laissées de côté, et c’est un grave danger, quand, en face d’une mauvaise situation, une assemblée jiopulairc se met à discuter des questions de principes. Si encore on pouvait trouver (|uelque événement, (|nel<|uc atîaire à conduire vivement et qui pût, par son succès, rallier un peu notre monde, il y aurait encore des chances de gagner la bataille; ma's je ne vois rien.
BÉCI..vnAT10X rUBI.lÉF. l'An LES lOmiXALX UE l’oPPOSITIOX le 22 FÉVIIIER 1848,
A TOtS LES CITUTENS.
Une grande et solennelle manifestation devait avoir lieu aujourd’hui en laveur du droit de réunion, contesté par le gouvernement. Toutes
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les mesures avaienl été prises pour assurer l’ordre et prévenir toute espèce de trouble. Le gouvernement était instruit depuis quelques jours de ces mesures, et savait quelle serait la forme de cette protestation. 11 n'ignorait pas que les députés se rendraient en corps au lieu du banquet accompagnés d'un grand nombre de citoyens et de gardes nationaux sans armes. Il avait annoncé l’intention de n’apporter aucun obstacle à cette démonstration tant que l’ordre ne serait pas troublé, et de se borner à constater par un procès-verbal ce qu’il regarde comme une contravention et ce que l’opposition regarde comme l’exercice d’un droit. Tout à coup, en prenant pour ju’étexte une publication dont le seul but était de prévenir les désordres qui auraient pu naître d’une grande affluence de citoyens, le gouvernement faisait connaître sa résolution d’empêcher par la force tout rassemblement sur la voie publique, et d’interdire, soit à la population, soit aux gardes nationaux, toute participation à la manifestation projetée. Cette tardive résolution du gouvernement ne permettait plus à l’opposition de changer le caractère de la démonstration. Elle sc trouvait donc placée dans l’alternative de provoquer une collision entre les citoyens et la force publique, ou de renoncer à la protestation légale et pacifique qu’elle avait résolue.
Dans cette situation, les membres de l’opposition, personnellement .protégés par leur qualité de députés, ne pouvaient pas exposer volontairement les citoyens aux conséquences d’une lutte aussi funeste à l’ordre qu’à la liberté. L’opposition a donc pensé qu’elle devait s’abstenir et laisser au gouvernement toute la res{iosabilité de ses mesures. Elle engage tous les bons citoyens à suivre son exemple.
En ajournant ainsi l’exercice d’un droit, l’opposition prend envers le pays l’engagement de faire prévaloir ce droit par toutes les voies constitutionnelles. Elle ne manquera pas à ce devoir; elle poursuivra avec persévérance et avec plus d'énergie que jamais la lutte qu’elle a entreprise contre une politique corruptrice, violente et antinationale.
En ne se rendant pas au banquet, l’opposition accomplit un grand acte de modération et d’humanité. Elle sait qu’il lui reste à accomplir un grand acte de fermeté et de justice.
En conséquence de la résolution prise par l’opposition, un acte d’accusation contre le ministère sera iiumédiatemcnt proposé par un grand nombre de députés, parmi lesquels MM. Üdilon Barrot, Duvergier de llauranne, de Maleville, d’Aragon, Abatticci, Beaumont (Somme), Georges de Lafayette, Boissel, Garnier-I’agès, Carnot, Cliainbolle, Drouyn de l’IIuys, Ferdinand de Lasteyrie, llavin, de Courtais, Vavin, Garnon, Manpiis, Jouvenccl, Taillandier, Bureaux de Puzy, Luneau, Saint-Albin, Cambacérès, Moreau (Seine), Berger, Marie, Betliinunt, de Tliiard, Dupont (de l’Eure), etc.
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