PRÉFACE
pire, qu’elle a vu s'accomplir avant l’âge où elle eût été engagée d’honneur sous l’une ou l’autre bannière, la jeunesse, sans opinions préconçues, sans passions, mais aussi sans préjugés, cherche un enseignement pratique. N’étant point compromise encore par son passé, elle écoute les leçons de l’histoire. Elle interroge les hommes et les événements.
C’est de cette génération studieuse et impartiale que j’attends une appréciation définitive de l’Histoire de la Révolution de 1848.
Si, comme on semble le croire, nos espérances d’alors devaient la faire sourire; si la générosité trompée d’un peuple qui croyait donner sa vie à la liberté, lui fournissait matière à raillerie ; si elle ne voulait tirer de nos crises révolutionnaires qu’une leçon de prudence égoïste; si les grands pressentiments, ambigus ou manifestes, de ces temps agités ne lui causaient nulle émotion, j’aurais manqué mon but: mais je ne crains guère, je l’avoue, un semblable mécompte.
Malgré des différences très-sensibles dans l’inspiration et dans la discipline des esprits, on n’est pas, au déclin du dix-neuvième siècle, moins révolutionnaire qu’on ne le fut en ses commencements : on l’est seulement d’une autre manière.
La Révolution a quitté le monde souterrain des conjurations, des sociétés .secrétes ; elle a cessé, dans
DE LA SECONDE ÉDITION. xiii
le même temps, d’agiter la place publique. Elle n'exalle plus les imaginations; elle no parle plus par la voix des sybilles et des prophètes; le trépied est renversé; l’oracle se tait; les ténèbres et les mystères sont évanouis. C’est au grand jour de la raison publique que la Révolution s’avance à pas comptés, à visage découvert. C’est dans les réalités palpables, dans la science, dans l’industrie, dans la rigueur mathématique des vérités positives qu’elle a trouvé sa force et fondé sa puissance.
La science, au dix-neuvième siècle, est profondément révolutionnaire, car elle a établi dans l’infinité des mondes le régne de la loi ; et, vengeant Galilée, elle a chassé des conseils de l’éternelle sagesse les oppresseurs insolents de la raison humaine.
L’industrie, comme la science, est acquise à la Révolution, car ses intérêts lui commandent la liberté : avec la liberté, l’émulation du travail, d’où naissent la sollicitude pour la vie du travailleur et le respect du génie populaire.
La politique aussi, l’antique droit des gens, se transforme au souffle magique de la Révolution ; elle invoquele vœu des nations; elle reconnaît, en des pactes solennels, les faits accomplis, contre la volonté des rois, par la volonté des peuples.
La Révolution, enfin, occupe les hauteurs, elle est maîtresse des positions stratégiques de la civi-