‹ Histoire de la révolution de 1860 en Sicile (volume 2)Chapitre 1 sur 36 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Des causes que nous ne pouvions ni prévoir ni empêcher, ont retardé de beaucoup la publication de cet ouvrage; plusieurs conséquences que nous avions signalées comme devant découler des faits dont nous faisions le récit, sont déjà devenues des réalités historiques. Les populations italiennes ont enfin compris les plans mystérieux de la révolution; elles ont compris que la liberté qui leur était promise avec tant de fracas, n'était au fond que l'esclavage le plus vil sous le jougtyrannique du Piémont et des portedrapeaux de la révolution; elles ont compris que le bonheur et la gloire qu'on faisait briller à leurs yeux, n'était que la restauration de l'a ncien paganisme. Elles ont donc senti frémir en leur cœur tous les sentiments de religion et de patriotisme, elles ont maudit leurs sauvages oppresseurs et elles ont élevé bien haut le cri de l'indépendance et de la liberté, compagnes inséparables de la justice et de la conscience.

La contre-révolution ou la réaction des espritsest accomplie dans toute la Péninsule depuis les Alpes jusqu'aux der-

niers rivages de la Sicile. Les peuples italiens, à l'heure présente, béniraient les armes qui viendraient, de n'importe quelle nation, les arracher au sceptre abhorré de la Sardaigne et à l'oppression des sectaires. Mais la contre-révolution n'est plus seulement dans la pensée des Italiens, elle est devenue un grand fait éclatant, irrécusable, merveilleux d'énergieet d'unanimité. Les provinces deNaples,bien qu'écrasées sous le poids de toutes les forces militaires du Piémont et soumises à une atroce tyrannie dont les temps même barbares n'ont pas offert d'exemple, se sont levées au cri de « Vive le Pape et François II ! » Armées des fusils et des canons arrachés à la garde dite nationale et aux soldats piémontais, elles ont renouvelé l'héroïsme mal apprécié de l'Espagne et de la Vendée, en combattant comme des lions pour la délivrance de leur pays. Des bataillons entiers du Piémont ont été détruits par l'insurrection des campagnes. Il a fallu multiplier les troupes étrangères pour tenir tête aux paysans et aux soldats qui, organisés en bandes terribles, ont couvert tout le royaume dans l'espace d'un mois et menacé leurs oppresseurs jusqu'aux portes de la capitale. Mais le Piémont rassuré, par l'injuste principe de nonintervention, qu'aucune puissance ne viendrait entraver les cruels desseins de la révolution, dégarnit toutes ses frontières et fit marcher toutes ses troupes sur les malheureuses provinces du royaume de Naples, pour étouffer dans le sang et dans les incendies les cris d'un peuple opprimé et pour le courber de gré ou de force sous la domination qu'il

repousse. Le Piémont a employé à cette barbare entreprise ses bourreaux les plus déterminés; il a transformé la lieutenance de Naples en dictature militaire et en a investi le plus féroce de ses soldats, Cialdini. Et, comme dOO,000 hommes ne suffisaient pas encore à cette œuvre de sanglante répression, et comme les légions de la garde nationales moMliséesn'y suffisaient pas davantage, il a fait appel à Cosenz, à Nicotera, à Fabrizzi et consorts, et ces recrues de la révolution, grossies de la légion hongroise, il les a envoyées massacrer les infortunés défenseurs du droit et delà patrie.

Par une étrange et impudente contradiction avec tous ses principes, le Piémont a proclamé le règne de la terreur, renouvelé les jours les plus néfastes de la révolution française, mis en campagne ses Robespierre, ses Marat et d'autres monstres ; le Piémont a refait en grand les massacres, les incendies et les dévastations de la Vendée, il a reproduit les scènes des septembriseurs, et contente, de cette façon, les vœux les plus chers du parti mazzinien. Dans cette guerre atroce faite par le Piémont et encore poursuivie par une barbarie sans égale, au moment où nous écrivons, on n'a tenu compte d'aucun principe, toute loi a été foulée aux pieds, les sentiments les plus naturels de l'humanité même ont été méconnus. On n'eut égard ni à l'âge, ni au sexe, ni au rang, ni à la sainteté du caractère; vieillards et enfants, moines et religieuses, prêtres vénérables, pasteurs zélés, le fer et le feu du Piémont n'ont rien respecté ; San Marco,

Rignano, Montefalcione, Auletla, Pontelandolfo et Casalduni recouvrent sous des ruines encore fumantes une population de 22,057 personnes. Les ruines d'autres villes et villages dans les Calabres, dans la Fouille et dans les Abruzzes attestent le passage de ces modernes émulés d'Attila, qui prétendent à la domination de l'Italie.

Les prisons regorgent de plusieurs milliers de suspects; l'émigration de la noblesse en masse a enlevé tout vestige de splendeur aux villes du royaume ; Texil d'un nombre infini de personnes transportées à Gènes, à Turin, à Alexandrie et ailleurs, a plongé leur famille dans la misère et le désespoir; le massacre des soldats les plus courageux de l'insurrection nationale, la mise à mort de leurs mères, de leurs sœurs, de leurs épouses, de leurs petits enfants arrache à toutes les lèvres un cri de malédiction contre le parti qui n'a pas eu honte d'asservir l'Italie aux barbares du Piémont. L'Europe a horreur de ces excès de cruauté ; elle ne comprend pas comment le gouvernement subalpin, qu'on ne saurait qualifier de trop dures épithètes, a osé s'arroger le droit d'enseigner la civilisation et la morale à l'Italie, qui fut toujours, par sa culture, au premier rang des nations.

Mais le parti sarde et révolutionnaire souffre avec peine que l'Europe sache en toute évidence que les populations italiennes revendiquent leur indépendance et ne reculeraient devant aucun sacrifice pour secouer ce joug odieux qui se revêt des grands noms d'unité et de fusion d'Italie,

Ce parti a donc essayé de tous les moyens, afin de couvrir des voiles du mensonge et de l'imposture les faits qui désormais brillent d'une si vive lumière aux yeux du monde entier. La presse révolutionnaire s'est efforcée de tromper à cet égard les nations civilisées. Mais la pièce où la calomnie et le mensonge ont atteint le plus haut degré d'effronterie, est la fameuse circulaire, écrite le 24 août dernier, par le baron Ricasoli, premier ministre du cabinet sarde.

Les correspondances des feuilles révolutionnaires nous avaient vanté, sur tous les tons, la grande intelligence et l'admirable loyauté du baron Ricasoli ; c'était, à les entendre, un type moderne des chevaliers d'autrefois.

Nous vénérons la famille Ricasoli, et nous conservons une estime et un respect tout particulier pour plusieurs membres considérables de cette maison. Mais si nous devions juger le ministre actuel par son gouvernement et par sa circulaire, ce n'est pas le sang d'une des plus nobles races de la Toscane que nous reconnaîtrions en lui, mais un rejeton des anciens preux d'Attila ou de Genséric. Et la postérité qui lira ses correspondances secrètes avec les généraux de Naples, ne pourra certainement le placer sur la même ligne que Nelson qui, par l'éclat de ses victoires d'Aboukir et de Trafalgar, tempéra l'infamie que sa cruauté imprimerait à son nom.

Est-il croyable que dans la seconde moitié du xix^ siècle, quand, malgré toutes les entraves mises parle ministre du roi galant-homme à la parole et à la plume des Italiens, le

mouvement des provinces napolitaines est parfaitement connu et apprécié, est-il croyable qu'un premier ministre d'une nation qui se glorifie de liberté et de justice, ait pu écrire une circulaire qui le dénonce à l'Europe entière pour un menteur public? La note de Ricasoli est un tissu de pauvres calomnies, elle est une insulte aux nations civilisées et un outrage flagrant à l'humanité même.

Dans ce long et fastidieux écrit, Ricasoli veut nous faire accroire que la réaction du royaume de Naples (que nous voyons s'étendre à l'Ombrie et aux Marches) n'a aucun caractère politique. Ce n'est, d'après lui, qu'une affaire de brigandage et de rapine qui ne date pas d'aujourd'hui, mais qui, grâce aux armes envoyées de Rome et à l'argent du denier de S. Pierre, emprunte les noms du Pape et de François II, et se donne l'apparence d'un parti! ! ! Du reste, le baron de Ricasoli ne craint pas d'affirmer que les populations des Deux-Siciles éclairées du soleil de la liberté et dévouées de cœur au gouvernement piémontais, concourent avec lui à l'extermination des bandes rebelles î î î

Que le royaume de Naples et la Sicile, depuis l'arrivée de Garibaldi et des Piémontais sur leur territoire, aient été infestés de voleurs qui, non-seulement dans les campagnes, mais au sein des villes mêmes et jusque dans la capitale, dévalisent et assassinent les habitants et les voyageurs, sans que la nouvelle police piémontaise y trouve un remède efficace ni s'en préoccupe outre mesure; que parmi ces assassins il ne soit pas rare de trouver des agents de la pohce

de Spaventa et de Ciaccio, c'est un fait notoire et déplorable (i). Mais que le mouvement réactionnaire excité dans les provinces napolitaines dès le mois de novembre 1860, continué ensuite , avec des chances plus ou moins heureuses, jusqu'au mois de juin 4861 et devenu peu à peu universel et gigantesque, n'ait rien de politique et ne soit qu'un brigandage armé, c'est là une assertion de telle nature, un si étrange paradoxe, une si prodigieuse énormité que tout esprit sensé, à commencer par celui du noble baron, y refusera son adhésion. Dans cette hypothèse, en effet, pourquoi est-ce au cri de « vive François II! » que la réaction naît, se propage et s'affermit? Pourquoi, là où elle triomphe, voit-on arborer le drapeau bourbonnien, et instituer un gouvernement provisoire au nom de François II? Pourquoi Cialdini, sans compter les bataillons de garde nationale mobilisés de force et sans compter les corps-francs garibaldiens et mazziniens dont il a couvert les provinces, a-t-il eu besoin d'une armée de 100,000 hommes pour combattre les guérillas de Naples? Pourquoi, dans l'intervalle de neuf mois (en ne comptant que jusqu'au mois d'août dernier, et en faisant abstraction des massacres de Pontelandolfo, de Casalduni, etc.), les malheureux que le doux et magnanime gouvernement piémontais a fait fusiller sans

(1) Le consul anglais M. Bonliam, cité par Ricasoli, ne pouvait, dans sa dépêche, faire allusion qu'a ces faits. Du reste, M. Bonham a pu être trompé comme l'avait été le comte de S. Martino, lieutenant de Naples, lorsqu'il avait affirmé que les brigands n'étaient qu'au nombre de 400 disséminés dans tout le royaume. V. le discours du marquis de Normamby à la Chambre des Lords du 22 juillet 1861.

vm

lorme de procès au sein du royaume conquis, ont-ils dépassé le chiffre de 9,000, indépendamment des 10,000 que l'on a égorgés comme vil troupeau dans les villes prises d'assaut et livrées à une soldatesque effrénée? Pourquoi a-t-on déchaîné l'aveugle fureur de Cialdini et de Pinelll, surtout contre le clergé, pourquoi a-t-on banni les évêques les plus vénérables, emprisonné les ecclésiastiques et les moines les plus pieux et fusillé une centaine de prêtres? Pourquoi, sans parler des dévastations du mois de janvier et du mois de février, a-t-on brûlé et détruit, de fond en comble, maisons et habitants, plus de dix villes du royaume de Naples? Pourquoi, dans la capitale même, a-t-on donné aux Camorristi la permission de faire tout ce qu'ils voudraient de toutes les personnes suspectes de bourbonnisme, à tel point qu'un jouronenvit jusqu'à 68 de massacrées sur la voie publique, et qu'un autre jour le nombre des victimes approcha^de la centaine, sans que le gouvernement, ami de la justice, eût l'air d'en avoir le moindre souci, et prît seulement la peine de sauver les apparences? Pourquoi les prisons du royaume regorgent-elles de nobles, d'ecclésiastiques et d'otficiers de l'ancienne armée bourbonnienne? Pourquoi Cialdini a-t-il exilé plusieurs milliers de personnes jugées coupables de connivence avec la réaction royaliste? Pourquoi cet homme sans cœur, ce général indigne du nom d'homme, pourquoi Cialdini, n'ayant pas réussi à étouffer dans le sang et le feu, l'insurrection universelle, s'empressa-t-il de dépouiller les malheureux Napolitains de

leurs richesses et de leurs chefs-d'œuvre artistiques, tandis qu'en même temps, il armait les forts de la capitale, garnissait de canons, le château St-Elme et menaçait que, s'il était forcé de partir, il ne laisserait pas Naples pierre sur pierre? Qui ne sait que dans les Deux-Siciles personne ne veut plus des Piémontais et de leur gouvernement, après que le marquis d'Azeglio en a fait l'aveu lui-même dans sa lettre à M. Matteucci? Ricasoli nous apprend dans son factum que le brigandage n'existe que dans cinq des quinze provinces de Naples et sur les frontières romaines. Mais pourrait-il bien nous dire quelle est la province exempte de mouvement royaliste? Le correspondant même du Times, si enflammé pour l'unité italienne, n'est jamais parvenu à nommer une province qui fût dans ce cas; il a même fait observer que les bandes armées réagissent avec plus de vigueur dans les provinces dont la Gazette officielle 2iS^\i proclamé la parfaite tranquillité. Le baron Ricasoli aurait-il voulu parler des trois Calabres, de la Basilicate, de la Capitanate, ou de la province même de Naples qui est toute sillonnée de bandes réactionnaires? Pour être d'accord avec le ministre piémontais en ce qu'il dit du brigandage et de la proximité des frontières romaines qu'il suppose lui être surtout favorables, il faudrait ne pas tenir compte de la géographie. — Il ajoute que ces bandes sont peu nombreuses et clair-semées. Gomment se fait-il donc que les dépêches des gouverneurs de ces provinces aient annoncé tant d'échecs et de défaites? Comment se fait-il que

des compagnies entières et de forts bataillons aient été désarmés et détruits dans des combats acharnés? Comment se fait-il que de Gênes et d'Ancône soient expédiées chaque jour de nouvelles troupes pour renforcer celles de Naples outre les Garibaldiens et les Mazziniens? Comment se fait-il que le lier Cialdini à la tète de 100,000 hommes ait fait appel à Nicotera et à Nicolas Fabrizi et aux officiers de Garibaldi pour avoir raison de bandes de brigands contre lesquelles le roi Ferdinand n'avait eu besoin d'employer que quelques bataillons de colonnes mobiles?

Mais Ricasoli s'étudie à faire dépendre toute la difficulté du succès de ce que la frontière romaine reste ouverte aux insurgés vaincus. On ne pouvait rien dire de plus ridicule. M. Ricasoli a-t-il jamais jeté un coup d'œil sur la carte géographique du royaume de Naples? Est-ce que les bandes d'Avellino, de Gargano, de la Basilicate, des Calabres ont pu passer dans les Etats Romains après la défaite? Et la bande de Cancelloy est-elle passée, elle qui, pendant deux mois, de l'aveu même du correspondant du Times, s opposé une si énergique résistance aux plus rudes attaques? Celles du Vésuve y sont-elles passées davantage? P-^t d'ailleurs, de deux choses l'une, ou ces bandes auront pris des ailes, ou elles auront trouvé le secret de se rendre invisibles dans leur marche aux nombreux corps de Piémontais épars dans les provinces, et aux bataillons français qui gardent la frontière des Etats du Pape»

Le baron Ricasoli n'est pas mieux avisé quand il dit que

les volontaires, enrôlés par Cialdini, représentent le vrai peuple napolitain. Qui sont ces volontaires? Des gardes nationaux, envoyés de Gènes ou contraints de marcher sous le coup des menaces, sauf à ne pas répondre à Tappel au moment de l'attaque. Ajoutons-y quelques centaines de garibaldiens et de mazziniens, étrangers en partie, uniquement armés pour avoir de quoi vivre, tout prêts à se tourner contre le Piémont même; car ils en sont les mortels ennemis, eux devant lesquels se prosterna Cialdini, le général d'un gouvernement qui avait déclaré n'avoir rien de commun avec les sectes. Comment voir en ce ramassis de gens les populations des Deux-Siciles?

Mais Naples, la capitale du royaume, pourquoi ne s'insurge-t-elle pas? M. Ricasoli ne sera point responsable du fait, s'il se produit à l'avenir. Pour le moment, veut-il savoir la raison de la tranquillité où les habitants de Naples persévèrent, qu'il la demande aux prisons et aux forteresses pleines de suspects ; qu'il la demande aux canons de St-Elme, braqués contre les principales rues de la ville; qu'il la demande à l'immense quantité de bombes et de fusées incendiaires amassées dans les forts avec l'intention d'exterminer cette capitale; qu'il la demande au gouvernement du terrorisme, proclamé par Cialdini, à qui les journaux indépendants ont dû de voir briser leurs presses et emprisonner leurs rédacteurs (i), qui fit un crime de toute

(1) Et cependant M. Ricasoli a l'effronterie de nous parler de la liberté de presse qui règne a Naples!!!

plainte, de toute larme et de tout soupir donnés au sort des malheureux, couchés dans les plus horribles prisons ou jetés entre les mains du bourreau... La population de Naples a été écrasée sous la plus féroce tyrannie; mais la tyrannie n'affermit jamais le pouvoir d'un despote; Naples garde ses forces intactes pour l'heure du soulèvement.

Nous ne relèveronspas les noires calomnies, lancées par Ricasoli contre le Souverain Pontife. Sa Sainteté en a appelé à la bonne foi des représentants des grandes puissances à Rome et des chefs de la garnison française, et tous, sans exception, ont déclaré calomnieuses les assertions de Ricasoli contre le gouvernement pontifical (i). Ainsi, le premier ministre de Sardaigne a été qualifié de menteur public et de calomniateur par les personnages les plus considérables de Rome. Si M. Ricasoli avait plus de sentiments d'honneur dans le cœur que sur les lèvres, il aurait dû renoncer à ses fonctions; mais le représentant de la révolution italienne n'entend l'honneur qu'à la pointe des baïonnettes.

Il nV a, du reste, pas trop à s'étonner de cette circulaire de Ricasoli, puisqu'elle est née de l'inspiration de Lord Palmerston et qu'elle n'a fait que délayer dans des flots de mensonges et de contradictions, tout ce que Lord Palmerston avait dit dans la réponse, donnée le 2 août d861 à M. Bowyer qui avait, à la Chambre des Communes, montré sous son vrai jour le triste état des provinces napolitaines et avait demandé au gouvernement s'il entendait modérer

(î) LaPfl/w, 9sept. 1861.

les cruautés exercées par le Piémont contre les réactionnaires. Le premier ministre d'Angleterre reniait dans cette réponse l'histoire de son pays, oubliant que, lorsqu'au siècle dernier et au commencement du siècle présent, les Français insultaient du litre de brigands les insurgés de leur pays, la presse et la tribune anglaises les appelaient grands hommes, indépendants, héroïques ; il oubliait que c'étaient des généraux et des amiraux anglais qui les armaient, les pourvoyaient du nécessaire, les encourageaient, les dirigeaient, les transportaient sur leurs vaisseaux, en admettaient les chefs à leur table; il oubliait que les troupes de la Grande-Bretagne ne dédaignèrent pas de combattre avec eux et de partager leur gloire. Le général (Jlloa avait donc raison de rappeler ces faits au ministre anglais, dans sa lettre du 14 août. Mais Lord Palmerston a renié, avec l'histoire nationale, la politique des Pitt et des Peel, la politique traditionnelle etglorieuse de TAngleterre. Lord Palmerston s'est vendu à la révolution, tant que la révolution lui paraîtra servir les intérêts matériels de son pays et pousser à la destruction du pouvoir pontifical. Le baron Ricasoli ne fait que suivre, comme son prédécesseur, les inspirations de Lord Palmerston; Técolier est à Turin, le grand-maître est à Londres.

Conçoit-on, après cela, que le Constitutionnel, quoiqu'il ait démenti plus tard les affirmations de Ricasoli, relativement à Rome, ait pu, dans son article du 31 août, parler en termes siélogieux decette circulaire et l'aitproposée comme

un document à consulter et marquant une phase dans Thistoire moderne de la Péninsule? Pour nous, en vérité, nous ne croyons pas que l'histoire, inspirée par des sentiments d'honnêteté et de droiture, étudiera la circulaire de Ricasoli comme une pièce qui importe à l'éclaircissement des faits actuels. L'histoire l'appréciera comme il convient; elle y verra une nouvelle preuve des artifices mensongers q^e le Piémont a mis au service de la révolution et elle se rira de l'ignorance ou de la mauvaise foi des journalistes qui ont tant applaudi à de pareils factums. Nous ne dirons rien des louanges prodiguées à la circulaire parle Siècle, \>9rV0pinion nationale et par d'autres feuilles du même bord, plus dignes de mépris que de réfutation. « Ne t'inquiète pas « d'eux, regarde et passe: » JSon ti curar di lor, ma guai'da e passa. (Dante, Enfer.)

Nous ne ferions pas plus grand cas du singulierjugement du Times, si nous ne voulions en tirer l'avantage d'éclairer l'opinion publique sur les incohérences et sur les contradictions d'un journal qui a su se faire une large place dans la presse européenne. Le Times, dont le fond n'est qu'un mélange de fausseté et d'impiété raffinées, quand il s'agit de défendre la cause de la révolution et de prêcher la ruine de l'Eglise, le Times, non content, dans l'examen de la circulaire, de vomir les plus grossières injures contre le pasteur suprême de l'Eglise, qu'il va jusqu'à appeler chef de brigands et d'assassins, et à le comparer, sous ce point de vue, au fondateur de Rome, accepte littéralement les asser-

lions de Ricasoli et soutient que le mouvement des provinces de Naples n'a pas de caractère politique et n'est qu'une question de brigandage et de rapine. Nous n'entreprendrons pas d'opposer le raisonnement à ce journal qui, pour tout principe, suit l'instinct des passions déchaînées contre la raison. Nous le réfuterons péremptoirement, en mettant ses assertions en regard de celles de ses correspondants, qu'il nous donne pour les mieux informés et pour les plus infaillibles dans leurs jugements comme dans leurs récits.

Or, son correspondant de Naples écrivait, dès le commencement de juillet, « qu'il était surpris de ta ténacité avec <( laquelle quelques-uns persistaient à nier l'existence d'un « vaste brigandage ;?owr parler la langue de convention (i),et « à contester son caractère politique... que, quoi qu'il en ait « été de ces troubles dans le principe, ils se sont étendus c( graduellement et sont devenus politiques, et la preuve « évidente de ce fait existe, soit dans l'extension du mouve- « ment, soit dans son caractère de contre-révolution (2). » Le même correspondant ajoutait le lendemain que « si on « procédait loyalement à un second plébiscite, il ne serait « point favorable à Victor-Emmanuel (3). » « Qu'on le nie « tant qu'on voudra, disait une autre fois le correspondant,

(1) Dans sa lettre datée de Naples, 20 août, (Times, 27 août) il dit que c'est une injustice de qualifier de brigands les réactionnaires bourbonniens.

(2) De Naples 16 juillet (Tmes 20 juillet 1861.)

{ù) I be'ieve that if tbe plébiscite wereagain to betaken,and taken fairly, it would not be favourable to tbe governement of Victor-Emmanuel. Naples, le 17 juillet. — Times, le 2o juillet.

« qu'on s'étudie à diminuer, tant qu'on pourra, le poids de « cette vérité, il est certain que, dans la plus grande partie « de la ville, quantité de personnes sympathisent avec les « réactionnaires et maintiennent avec eux d'intimes rela- « tions (i). » Et ailleurs il disait encore plus formellement: « Les nombreux mouvements, qui ont eu lieu à Naples, ne « sont pas affnire de brigandage, mais ils sont drcidé- « ment politiques et ils ont en vue un objet spécial qui est « de renverser le gouvernement de Victor-Emmanuel et de « rétablir celui de François II (2). w Bien plus, le correspondant du Times, répéta la même assertion au commencement d'août, en disant que « les Bourbonniens faisaient « des efforts désespérés, non pas simplement ni uniquement « pour se sauver eux-mêmes; mais pour replanter la rate cine de ce mauvais trône. qui avait empoisonné toute « chose (3). » Il sousentendait les Bourbons, et tout en parlant d'eux en révolutionnaire, il confessait cependant le vrai caractère de la réaction. 11 attestait ensuite que « pour la « plupart, les populations ou secrètement ou publiquement «sont opposées aux Piémontais, sans être à tous égards « favorables aux Bourbons (4). » Que veut-on de plus? Il déclarait solennellement que « Naples ne pourrait faire

(1) Naples, le 27 juillet. — Times, 3 août.

(2) aThenurabeiiess movementswhich haretaking place are not those of brigands merely, but are decidedly political, and bave a spécifie object in view, that of upsetting the governement of Victor-Emmanuel and ofrestoring Francis H. » Naples, le 30 juillet. — Times^ le 5 août.

(5) Naples, le 5 août. — Times^ 9 août. (4) Naples, le 1 1 août. — Times^ 17 août.

— XMl

« partie de l'Italie unifiée qu'au moyen de la conquête (i). » Et qu'on ne voie pas ici l'effet d'une impression passagère et momentanée; il tenait encore un langage tout pareil à la fin d'août et prétendait énoncer ainsi les jugements d'une conviction profonde (2).

N'est-il donc pas étrange que le Times, qui avait inséré ces correspondances particulières, ait osé, en plus d'un article, contester tout caractère politique aux mouvements réactionnaires des Deux-Siciles? N'est-il pas étrange que le Times n'y ait reconnu qu'un brigandage, et n'ait pas eu honte d'affirmer qu'on avait affaire ici à des gens de la dernière espèce soldés par le Pape pour assassiner de paisibles habitants? La rédaction de ce journal ne procède que d'un parti pris de mensonge et d'une altération systématique des faits contraires à ses vœux impies et anti-catholiques. Juger de ce qui se passe en Italie par la lecture des diatribes et des impostures dont il abonde serait une grave erreur. On n'apprendrait dans les colonnes du Times qu'à maudire le Pape, les princes légitimes et tout ce qui plaide en leur faveur. Heureusement, malgré la vogue de cette feuille, d'après laquelle beaucoup d'Anglais ont le tort de former leur opinion, la partie la plus éclairée et la plus respectable de l'Angleterre ne se laisse pas séduire à cette mau-

(1) « In short, if Naples is ever lo become a portion of unitcd Italy, it raust be by conquest. i> Naples, le 17 août. — Times, 23 août.

(2) « I stili hold my opinion that if this coiintry is to become a part of a united Italy, it miist be held as a conquest ; and ray reasons for thinking so become strongereveryday. Naples, le 27 août. — Times, 4 sept.

vaise influence. Nous citerons avec grand plaisir, par exemple, ce que le Standard, un des journaux les plus modérés de l'Angleterre, quoique protestant, écrivait au sujet de la circulaire de Ricasoli. Le Standard, la considérant sous son véritable jour, s'en exprimait ainsi : « Le gouvernement « sarde a une œuvre à accomplir qui est en flagrante con- « tradiction avec sa profession de libéralisme, et bien qu'il « n'ait pas de scrupule à la violer, il sent le besoin de faire « croire au monde qu'il y est fidèle... Les pénibles contra- « dictions et les laborieux sophismes du premier ministre « de Sardaigne ne servent qu'à discréditer la cause ita- « tienne. » Après avoir ensuite mis en relief les contradictions de cette note et avoir blâmé ce gouvernement du soin qu'il mettait à justifier des cruautés qui devraient être inconnues de nos jours et qu'il a lui-même ordonnées, le Standard ajoutait : « Le but de la circulaire est de rectifier « le jugement inexact des nations étrangères ; mais elle c( prouve seulement qu'il n'y a d'inexact» en fait de juge- « ments portés sur les aff'aires de Naples, que ce qui déri- « rive des documents piémontais. Ricasoli n'a donc rien « gagné à sa mesquine tentative de défigurer les événe- « ments des provinces méridionales de l'Italie. »

Au reste, quelle que soit l'appréciation des journaux révolutionnaires, au sujet delà réaction générale du royaume de Naples, l'Europe ne se trompera certes pas sur la nature et sur les tendances de ce mouvement ; l'Europe sera émue du spectacle des incendies, des dévastations, des massa-

cres que la barbarie du Piémont a commis dans la plus belle partie de la Péninsule ; l'Europe frémira de pitié en entendant les cris de douleur que lui adresse un malheureux peuple victime d'une atroce tyrannie; si elle ne se soulève pas de colère pour chasser les oppresseurs, enchaînée qu'elle est par une politique sans conscience, elle saura au moins détester un gouvernement hypocrite, qui se couvre d'un manteau de libéralisme, et maudire une révolution qui nous a ramenés aux époques des invasions d'autrefois.

Avis de rEdiieup.

Il y a huit mois que l'Auteur a terminé son ouvrage, et qu'il l'a envoyé à Bruxelles pour le traduire et l'imprimer. Des circonstances imprévues en ont beaucoup retardé la publication. Ce retard, joint à la distance géographique qui nous sépare de l'Auteur, explique assez pourquoi son histoire ne s'est pas enrichie des faits importants qui, pendant ces huit mois, se sont accomplis en Italie.

Page 1