Chapitre XXIII
LE GOUVERNEMENT DE CAVOUR ET LES ÉTATS ROMAINS JUSQU*AU MOMENT DE l'INVASION PIÉMONTAISE.
Dans la grande trame révolutionnaire ourdie par les sociétés secrètes et prise en main par le gouvernement de Cavour, l'invasion des Etats de l'Eglise formait un point essentiel, et ce n'était pas assez pour la révolution d'avoir arraché les Romagnes aux mains du Souverain Pontife, il lui fallait engloutir toutes ses possessions et y imprimer partout le sceau de l'iniquité. Nous avons dit que Farini avait accordé cette invasion à Mazzini qui en avait fait la condition de son alliance momentanée avec le ministère sarde. Voilà pourquoi, comme l'écrit Pianciani, l'insurrection des Etats Romains était organisée, encouragée et développée par des agents et des représentants du gouvernement subalpin. Le comité de Rome dont avait fait partie Silvestrelli (qui, après son expulsion de Rome, reçut tant de témoignages d'affection de la part du baron Ricasoli et du
RÉVOLl'T. DE SICILE. T. 11. 1
prince de Carignan), marchait d'accord avec le ministère de Turin et avait été à Rome l'intime correspondant du comte délia Minerva, ambassadeur de Sardaigne (i). Les agents piémontais postés à Viterbe poussaient, à prix d'argent, les soldats du Pape à la désertion (2) ; ils avaient enrôlé dans les Etats de l'Eglise 2,000 hommes qui devaient successivement passer la frontière et se réunir en Toscane sous les ordres du colonel Pianciani chargé de l'expédition contre les Marches et l'Ombrie (s).
Bertani et Nicotera, agissant de bonne entente avec Garibaldi et avec le gouvernement piémontais, avaient formé de même deux autres corps de recrues. La colonne de Nicotera avait été accueillie par le baron Ricasoli, pourvue d'armes et de munitions et cantonnée à Castelpulci (4). Celle de Bertani avait été organisée et publiquement exercée à Gènes, puis soldée par Y Assemblée nationale et par le comité garibaldien de Londres et de Glascow; le gouvernement ne pouvait pas en ignorer l'existence et la mission.
Mais nous avons parlé suffisamment de cela et nous avons mentionné aussi le pacte conclu à Gènes entre Farini et Bertani. Une convention analogue était signée en même temps entre Nicotera et le baron Ricasoli; par cette convention, le gouvernement de Toscane s'engageait à embarquer 2,000 hommes, avec 3,000 fusils et 40 chevaux et à payer au sieur Dolfi 40,000 francs pour l'entretien de cette
(1) V, Pianciani, op. cit. p. 73.
(2) It, p. 70. Ou avait promis 10 francs aux déserteurs, 5 pour abandonner leur régiment et 5 pour venir s'enrôler sous le drapeau sarde. Ces manœuvres n'eurent aucun succès.
(5) It. p. 137 et p. 73.
(4) V. la Protestation de Nicotera écrite le 31 août a bord de la Provence et communiquée par lui à tous les journaux italiens.
brigade; celui-ci, de son côté, s'obligeait sur l'honneur à n'effectuer aucune descente dans les domaines du Souverain Pontife qu'après avoir touché les côtes de Naples ou de Sicile (i).
Cependant les progrès de Garibaldi dans les Calabres firent craindre au gouvernement de Sardaigne que, si le nouveau dictateur réussissait à conquérir la moitié de l'Italie, il ne devînt impossible de l'arrêter, non plus que le parti mazzinien qui s'avancerait sur ses pas. C'est pourquoi le ministère de Cavour se décidait à occuper les Marches et rOmbrie, aussitôt après l'entrée de Garibaldi à Naples; mais il voulut s'assurer d'abord du consentement de la France. Si nous en croyons la réponse du général Cialdini au comte Bourbon de Chalus, réponse publiée dans toutes les feuilles non françaises et rapportée en particulier dans une correspondance du Times, l'entrevue de Farini et de Cialdini avec l'empereur Napoléon, à Chambéry, n'eut pas d'autre objet que l'occupation des Etats Romains (2). Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on disait tout haut en Italie et ailleurs que l'entrevue de M. de Cavour avec l'Empereur, à Plombières, ayant été suivie de la guerre contre l'Autriche, comme l'entrevue de Pepoli avec le même souverain, à Paris, avait été suivie de l'annexion de l'Italie centrale, celle de Chambéry précéderait l'invasion des domaines du Saint-Siège. Les journaux de Turin l'annoncèrent sans détour, et à Rome c'était la conviction qui régnait dans tous
(1) V. la Protestation susdite où tous ces faits sont racontés.
(-2) V. la corresp. parisienne du Times (8 oct. 1860). D'après cette correspondance, Cialdini aurait parlé à peu près en ces termes: « Ce serait me croire un homme bien simple que de supposer que je me sois avancé sans l'autorisation de l'Empereiu'. J'ai arrêté cette campagne avec lui, à Chambéry, et sa dernière recommandation fut, si une descente dans les Marches et dans l'Ombrie était jugée nécessaire, de ne pas perdre de temps. »
les esprits (i). Plus tard, quand les journaux accusèrent formellement de complicité le gouvernement de Napoléon, M. Thouvenel adressa une circulaire à tous les agents diplomatiques, dans le but de donner des éclaircissements sur l'entrevue de Chambéry et de justifier la conduite de TEmpereur. D'après cette circulaire Farino et Cialdini, après avoir rempli leur mission de courtoisie auprès de l'Empereur, lui exposèrent l'embarras et la situation périlleuse où se trouvait le Piémont par suite des succès de la révolution dans la personne de Garibaldi : une fois, ajoutèrent-ils, que la révolution aurait soumis le royaume de Naples, Garibaldi se jetterait sur les Etats Romains, et ce dernier pas franchi, il ne serait plus possible d'empêcher la guerre sur le territoire de l'Autriche. Le seul moyen de parer à cette éventualité était, à leur avis, d'entrer dans rOmbrie et dans les Marches sans toucher à l'autorité du Pape; de combattre, ouvertement la révolution, s'il le fallait, et de laisser ensuite à un congrès le soin de décider du sort de l'Italie. L'Empereur ne s'opposa pas à cette résolution du cabinet de Turin, tout en déplorant la tolérance ou la faiblesse du gouvernement sarde, qui avait amené les choses en cet état. Cependant l'Empereur supposait la chute de la monarchie napolitaine consommée et Finsurrection dans les Etats de l'Eglise imminente; il réservait la souveraineté du Pape et prenait acte des déclarations du Piémont sur ce point et sur le droit qu'aurait l'Europe de régler l'organisation définitive de l'Italie («2).
Nous acceptons ces explications de M. Thouvenel, quoi-
(1) V. une correspondance romaine du 15 août 1860, dans Y Ami de la Religion,
(2) Cette circulaire porte la date du 18 oct. 1860. On peut en lire le texte dans l'appendice de ce chapitre. — Les vues politiques de M. de Cavour, telles que les
<ju*il nous semble difficile et peu glorieux pour l'empereur des Français de supposer qu'il se soit laissé tromper si aisément par les ruses hypocrites de M. de Cavour et que, la mèche éventée, il ait mis une longanimité si grande à souffrir cet outrage sans en demander une réparation, et sans même en témoigner un ressentiment dont l'expression mît à couvert son honneur et celui de la France. Nous ne concevons guère mieux que le gouvernement français n'ait pas informé le Souverain Pontife de l'envahissement qui se préparait, et qu'il lui ait au contraire transmis par le duc de Grammont les assurances que nous rapporterons dans ce chapitre. Pour ce qui est du gouvernement de Cavour, c'est ici une nouvelle preuve entre mille de sa politique double et déloyale.
Quoi qu'il en soit, après l'entrevue du 18 août, à Chambéry, le projet d'invasion des Etats du Pape qui avait été d'abord confié aux volontaires, fut complètement changé et mis à la charge de l'armée piémontaise (i). On licencia donc la colonne deNicotera, on renvoya de même ks autres corps de volontaires qui se trouvaient dans la Toscane (2). D'autre part, M. de Cavour faisait marcher vers la frontière romaine deux fortes divisions, l'une à Cattolira, sous les ordres de Cialdini, l'autre à Arezzo,sous les ordres de Fanti investi du commandement général de cette armée qui s'élevait à près de 60,000 hommes (3).
exprimait M. Thoiivenel dans sa circulaire, se retrouvent dans la dépêche du 7 sept. 1860, adressée par Sir Hudson à Lord Russell.
(1) V. Piaiiciani, p. 73. — Correspondance de Turin du 6sept.au Journal des Débats.
(2) Pianciani, I. c. — Protestation deNicotera déjà citée.
(3) C'est le chiffre qu'ont accusé les officiers piémontais eux-mêmes. — V. la lettre de M. l'abbé Oberson, adressée de Rome le 8 déc. 1860, au HJonde du 26 déc.
— iO —
D'après ce qu'il dit lui-même dans son rapport officiel, Fanti avait, depuis le 6 septembre, embarqué à Gênes 24 canons de siège destinés à Ancône : cependant, et Cialdini et lui faisaient courir le bruit que leur marche n'avait qu'un but, empêcher les Garibaldiens de porter atteinte aux possessions du Pape. Au commencement de septembre, le gouvernement pontifical avait bien demandé des explications à la cour de Turin, par la voie de l'ambassadeur de France, qui servait d'intermédiaire entre les deux cours; mais on lui avait répondu directement, au nom du Piémont : que non-seulement ce gouvernement n'entendait pas envahir le territoire pontifical, mais encore qu'il s'opposerait à tout envahissement de la part des bandes de volontaires qui étaient de l'autre côté de la frontière romaine... La dispersion de la colonne de Nicotera venait à l'appui de cette affirmation (i).
Sur la foi de ces déclarations, Lamoricière disposa ses troupes de façon à pouvoir d'une part réprimer les mouvements insurrectionnels de l'intérieur et de l'autre, repousser les attaques de Garibaldi vers le sud des Etats Romains. Il avait donc mis 4 bataillons et demi avec 3 escadrons de cavalerie et 6 canons sous les ordres du général Pimodan, à Terni; 4 autres bataillons sous les ordres du général Schmidt, à Foligno ; 4 bataillons et 12 pièces d'artillerie sous les ordres du général de Courten, à Macerata; 2 et demi,àAncône et enfin 2 bataillons de réserve avec le corps de cavalerie des volontaires, sous son commandement en chef, à Spolète.
De ces 17 bataillons qui constituaient toute l'armée de Lamoricière, dont le nombre a été si fort enflé par les Pié-
(1) Y. \e Rapport officiel de Lamoricière, publié par Ch. Douriol à Paris, 1860. — Ami de la Religion^ nov. 1860.
montais dans un but facile à deviner, il faut distraire les garnisons nécessaires pour Pesaro, où avaient été placés 600 hommes; pour Pérouse, 500; pour Orvieto, i compagnie; pour Spolète, 4 compagnies; indépendamment des deux qui étaient réparties entre les prisons de S. Léo, de Pagliano et deCività-Vecchia : à Rome il restait 300 hommes. Le bataillon de S. Patrice qui avait été le dernier formé, se trouvait partie à Spolète, partie à Pérouse et le reste à Ancône. En résumé donc Lamoricière ne disposait que d'un effectif ào 14 bataillons, en tout 8,000 hommes avec 500 artilleurs, 300 cavaliers et un matériel fort incomplet. De plus, cette petite armée manquait des armes de précision qui sont nécessaires à l'infanterie moderne, et que le gouvernement pontifical, malgré ses instances auprès de divers gouvernements, ne put se procurer en quantité suffisante (i).
Ceci soit dit en passant pour montrer tout ce qu'il y avait de ridicule pour ÏOpinione de Turin, organe de M. Cavour, à vouloir persuader que le Piémont craignait de voir ces hordes papales tomber sur lui (2).
C'était contre ces troupes que Cavour envoyait une armée de 60,000 hommes, et, cette armée, il la renforçait encore des avantages de la trahison et du concours de la révolution. En effet, outre qu'il avait organisé une troupe d'abominables traîtres dans toutes les villes duSaint-Siésfeet surtout dans les stations de télégraphie électrique, pour donner connaissance aux généraux piémontais des dépêches de Pimodan et de
(1) V. le rapport de Lamoricière.
(2) Opinioneûe Turio du 15 août 1860. — Une chose étonnante, c'est que plu- >ieurs officiers de l'aTmée sarde aient jugé de la même manière que nous cette honteuse entreprise et cet abus de la force. V. la lettre déjk citée de l'abbé Oberson.
Lamoricière (i), comme si 60,000 hommes n'avaient pas suffi à l'extermination des 8,000 soldats du Pape, Cavour associa aux troupes régulières les bandes révolutionnaires qu'il fit organiser en Toscane sous le commandement de Roselli et de Masi, et il ordonna de les payer régulièrement à partir du jour même où elles commenceraient leurs opérations (2). Se doutant de quelque machination, Lamoricière pria le ministre de la guerre de demander des éclaircissements à l'ambassadeur de France; ce dernier ne put que répéter ses précédentes déclarations; il adressa même cette fois la dépêche suivante au commandant en chef des troupes pontificales :
c Rome, 7 septembre 1860.
« Je dois vous informer, par ordre de l'Empereur, que « les Piémontais n'entreront pas dans l'Etat Romain et que « 20,000 Français se disposent à en occuper les diverses « places. Prenez en conséquence vos dispositions contre « Garibaldi (s). « de Grammont. »
Néanmoins, les bandes des volontaires, commandées par Masi, occupèrent, le 8 septembre, la ville délia Pieve, pendant que d'autres, débouchant desRomagnes sous le général Roselli, envahissaient Urbino et Fossombrone. Lamoricière en ayant eu avis, dépêchait le lendemain le général de Courten dans la direction de ces deux dernières villes et le général Schmidt du côté de délia Pieve. iMais de tels mouvements mirent le comble à ses perplexités et lui firent
(1) V. la lettre du colonel Becdelièvre. — Gazette de Lyon, 20 sept. 1866.
(2; Ce fait est prouvé par un document officiel, publié a Turin, le 26 oct. 1860 et mentionné dans le rapport de Lamoricière.
(3) V. cette dépêche dans VArmonia de Turin, du 16 oct. 1860, ainsi que leséclaircissements qui y sont joints.
soupçonner des trahisons, dont la pensée ne s'était pas offerte à son esprit généreux. Le 40, il recevait à Spolète une dépêche du ministre de la guerre lui annonçant que le duc de Grammont avait été informé par le cabinet de France que, si les troupes piémontaises attaquaient les possessions du Pape, le gouvernement français s'y opposerait (i). Mais ces dépêches ne pouvaient plus rassurer ni le général ni les représentants de l'autorité pontificale, parce qu'alors on commençait à découvrir la trame horrible du gouvernement de Piémont. Ce jour même, en effet, arrivait à Cività-Vecchia, sur le vapeur piémontais, le Tripoli, le comte délia Minerva, chargé d'apporter au cardinal Antonelli une note à laquelle M. de Cavour demandait une prompte réponse. Mais M. délia Minerva ayant été acteur principal dans le parti insurrectionnel de Rome, on ne lui permit pas de débarquer, mais seulement de communiquer par les mains de l'ambassadeur français la mission qu'il venait remplir (2). La note de M. de Cavour était conçue en ces termes :
<i Turin, le 7 septembre 1860.
« Eminence,
« Le gouvernement de S. M. le roi de Sardaigne n'a pu
« voir sans un profond regret la formation et l'existence des
« corps de troupes mercenaires étrangères pour le service
« du gouvernement pontifical. L'organisation de pareils
« corps non composés, à l'instar de tous les gouvernements
« civilisés, de citoyens du pays, mais d'individus de tout
« langage, de toute nation et de toute religion, blesse pro-
« fondement la conscience publique de l'Italie et de l'Eu-
(1) V. le rapport officiel de Lamoricière.
(2) Dépêche officielle de M. Russel à Lord Russell. — Rome, 11 sept. 1860.
« rope. L'indiscipline inhérente à ce genre de troupes, la c< conduite imprudente de leurs chefs, les menaces provo- « catrices qu'ils affichent dans leurs proclamations, ence gendrent et entretiennent un ferment extrêmement dan- « gereux. Les habitants des Marches et de l'Ombrie V conservent vivant le souvenir douloureux des massacres « et du sac de Pérouse. Cet état de choses, déjà funeste par « lui-même, le devient plus encore après les événements « arrivés en Sicile et dans le royaume de Naples. La pré- « sence de ces corps étrangers qui outrage le sentiment na- « tional et empêche la manifestation des vœux des populace tions,' amènera immanquablement l'extension de la ce révolution dans les provinces voisines,
ce Les rapports intimes qui unissent les habitants des ce Marches et de l'Ombrie à ceux des provinces annexées ce aux Etats du Roi, et les raisons de l'ordre et de la sûreté ce de ses propres Etats imposent au gouvernement de S. M. ce le devoir d'opposer, autant que cela dépend de lui, un ce remède immédiat à ces maux. La conscience du roi Viece tor Emmanuel ne lui permet pas de rester le spectateur ce impassible des sanguinaires répressions par lesquelles ce les armes de mercenaires étrangers étoufferaient dans ce le sang italien toute manifestation du sentiment natioce nal. Nul gouvernement n'a le droit d'abandonner au c( caprice d'une bande de soldats d'aventure les biens, ce l'honneur, la vie des habitants d'un pays civilisé.
ce Par ces motifs, après avoir pris les ordres de S. M. le ce Roi, mon auguste souverain, j'ai l'honneur de signifier à ce Y. Em. que les troupes du Roi sont chargées d'empêee cher, au nom des droits de l'humanité, que les mercece naires pontificaux répriment par la violence l'expression
« des sentiments des populations des Marches et de « rOmbrie.
« J'ai, en outre, riionneiir d'inviter V. Em., par les motifs <c mentionnés plus haut, à donner l'ordre immédiat de « désarmer ces corps dont l'existence est une menace con- « tinuelle pour la tranquillité de l'Italie.
« Dans la confiance que V. Em. voudra me communiquer « au plus tôt les dispositions prises par le gouvernement de « Sa Sainteté à ce sujet, j*ai l'honneur de lui renouveler les « sentiments de ma haute considération.
« Signé : Cavour. »
Nous n'avons pas pu lire cette note du comte de Cavour, sans un frémissement d'indignation et nous sommes persuadés que tous les Italiens et les étrangers, sans en excepter les libéraux honnêtes, en ont éprouvé le même sentiment. (Test un outrage flagrant à la conscience publique de l'Italie et de l'Europe, et nous ne savons ce qui ydomine le plus de l'insulte ou de l'imposture, de l'iniquité ou de l'hypocrisie. M. de Cavour enjoignait au Pape de licencier une petite armée dont l'organisation, conseillée par le Congrès de Paris, en 4856, lui avait coûté 7,000,000 d'écus. Mais de quel droit M. de Cavour dictait-il des lois à un Etat indépendant et les dictait-il d'une façon si insolente et si impérieuse? Etait-ce peut-être en application du principe de non-intervention qu'il avait voulu imposer à l'Autriche, à l'Espagne et au roi de Naples? On appelait étrangers les soldats du Pape ; mais quel peuple est étranger pour le Père commun des fidèles? Ne pouvait-il pas, à l'heure du danger, inviter ses enfants de toutes les parties du monde à venir le défendre? Ou n'était-il pas facultatif à ceux-ci de voler au
secours de leur pasteur suprênie?Eh quoi! ils étaientétrangers pour le Pape ces catholiques de divers pays qui tiraient répée pour protéger contre la plus injuste violence les droits de l'Eglise les plus légitimes et les plus antiques; et ce n'étaient pas des étrangers que ce ramassis d'individus cosmopolites qui marchaient avec Garibaldi, pour violer les lois internationales, pour usurper les droits d'autrui et pour faire la conquête de nations libres et indépendantes? En même temps que M. de Cavour adressait au Souverain Pontife cette ridicule et injurieuse demande, il louait, excitait et aidait, en armes et en argent, la barbare invasion de Garibaldi; il expédiait des troupes piémontaises au secours de ces bandes d'étrangers qui opprimaient des populations libres; il en recueillait les débris de Hongrois et de Polonais, en composait des bataillons et les destinait au massacre des vrais Italiens qui oseraient se déclarer en faveur du Pape ou du roi de Naples. Mais quel vil outrage n'étaitce pas de qualifier, comme le fit M. de Cavour, des plus flétrissantes épithètes et des noms les plus calomnieux ces généreux volontaires qui, issus, en partie, de nobles familles, avaient abandonné patrie, parents, femmes et enfants pour s'enrôler sous le drapeau du Pontife, plusieurs en simples soldats, plusieurs sans autre récompense que les fatigues et les dangers de la vie militaire, sans autre perspective que les mauvais traitements et la mort dont les menaçait le libéralissime Cavour? M. le Comte ignorait-il que, dès le mois d'avril, la France, d'accord avec les autres puissances catholiques, avait proposé au Saint-Père la formation d'une armée, composée des soldats que lui enverraient les nations catholiques pour garantir la sécurité de ses Etats? Ignorait-il que la cour de Rome préférait recru-
ter elle-même, sous leur protection et avec leur appui, une armée qu'elle organiserait et disciplinerait plus facilement sous la même bannière (i)? Est-ce que, par hasard, la France et les autres puissances catholiques, en proposant la formation de cette armée, auraient offensé la conscience publique de l'Italie et de l'Europe? Le comte de Cavour avait, sans doute, oublié que, le 27 mars d856, dans les conférences de Paris, il présenta lui-même à lord Clarendon un mémorandum, où il proposait que, sans être obligé à faire une levée dans ses Etats, le Pape pourrait former une armée dont la moitié se composerait d'étrangers et délivrer ainsi la France et l'Autriche du fardeau de tenir garnison dans ses provinces? Pourquoi cette armée pontificale, formée à moitié d'étrangers, n'avait-elle alors aux yeux de M. de Cavour, rien de contraire à/« conscience publique de ritalie et de VEuroye? L'existence des troupes du Saint-Siège était, à son avis, une menace continuelle pour la paix de l'Italie; mais non l'existence des bandes de Masi et de Roselli, delNicotera et deBertani, et du général en chef de la révolution, Garibaldi !... N'y aurait-il pas une menace autrement sérieuse pour la tranquillité des possessions de l'Autriche dans le maintien de ces bataillons hongrois ou polonais, formés en Piémont, avec le dessein manifeste de les jeter sur le sol autrichien et d'y allumer la révolte? — Or, que dirait le ministère piémontais, si l'Autriche lui envoyait l'ordre de les désarmer et de les disperser et qu'elle lui en fit un casus belli? Pauvre Italie, quel jugement nos descendants porteraient-ils sur elle, s'ils devaient la juger parles notes et par la politique de Cavour!
(I) V. la dépêche du duc de Graramont au ministre des affaires étrangères de France. Rome U avril 1860.
Le cardinal Antonelli n'eut pas plutôt reçu Toutrage de cet ultimatum qu'il y répondit avec la franchise, la noblesse et la force qui sont propres à l'illustre Secrétaire d'Etat, Voici le texte de sa réponse :
« Rome, 11 septembre 1860.
« Excellence,
c( Sans tenir compte du moyen dont V. Exe. a jugé à « propos de se servir pour me faire tenir sa lettre du 7 cou- « rant, j'ai voulu, avec tout le calme possible, porter mon « attention sur ce que vous m'exposez au nom de votre ce souverain, et je ne puis vous dissimuler que pour cela « j'ai dû me faire une grande violence.
« Les nouveaux principes de droit public que vous c( émettez dans votre lettre me dispenseraient en vérité « de vous faire une réponse, tant ils s'éloignent de ceux « qui sont reconnus par la généralité des gouvernements et c( des nations. Néanmoins, touché au vif des inculpations « adressées au gouvernement de Sa Sainteté, je ne puis « m'empècher de dire avant tout combien est odieuse, ce déraisonnable et injuste l'accusation portée contre les c( troupes récemment formées par le gouvernement ponce lificalj combien est inqualifiable l'affront qui lui est fait c( en lui déniant un droit commun à tous les autres; car c( nous avions ignoré jusqu'à ce jour qu'il fût interdit à et un gouvernement d'employer des troupes étrangères, c( alors qu'en effet plusieurs Etats de l'Europe en ont à c( leur solde. Et, à ce propos, il me semble opportun de ce noter ici que, grâce au caractère que revêt le Souverain ce Pontife de père commun de tous les fidèles, on pource rait bien moins encore lui défendre d'accueillir dans ses
« milices ceux qui viennent s'offrir à lui des diverses par- « lies du monde catholique pour soutenir le Saint-Siège « et les Etats de l'Eglise.
« D'ailleurs, rien ne peut être plus faux et plus injurieux V que d'attribuer aux troupes pontificales les désordres « malheureusement survenus dans les Etats du Saint-Siège, « et il est inutile de le démontrer. En effet, l'histoire a déjà « enregistré la source d'où sont venues les troupes qui ont « violemment imposé silence à la volonté des populations, « les moyens mis en œuvre pour jeter dans le désordre la « plus grande partie de l'Italie et pour fouler aux pieds ce (( qu'il y a de plus inviolable et de plus sacré aux yeux du « droit et de la justice. Quant aux conséquences qu'on voua drait attacher à l'action légitime des troupes du Saintce Siège en vue de réprimer la rébellion de Pérouse, il eût « été en vérité plus logique de les attribuer à ceux qui ont ce encouragé la révolte du dehors, de qui sont venus l'ar- « gent, les armes et les moyens de tout genre, fournis aux c( rebelles, ainsi que les ordres et les instructions néces- (( sa ires.
(( Tout donc donne lieu de conclure que les déclamations « d'un parti ennemi du gouvernement du Saint-Siège, au « sujet de ses troupes, ne sont que de pures calomnies, et « que les imputations adressées à leurs chefs ne sont pas « moins calomnieuses, en les représentant comme les au- « teurs de menaces provocatrices et de proclamations pro- (c près à faire naître un ferment dangereux.
(c V. Exe. terminait sa révoltante communication en <( m'invitant, au nom de son Souverain, à ordonner de suite c< le désarmement et le licenciement des milices en ques- <f tion, et celte invitation était accompagnée d'une sorte de
c( menace que, dans le cas contraire, le Piémont arrêterait « leur action par l'envoi de ses troupes. C'est là une sorte « d'intimation que je veux m'abstenir de qualifier, le ce Saint-Siège ne pourrait que la repousser avec indignait tien; car il se sait fort de son droit légitime et en « appelle au droit des gens, sous l'égide duquel l'Éu- « rope a vécu jusqu'aujourd'hui, quelles que soient du « reste les violences auxquelles il pourrait se trouver « exposé, sans les avoir provoquées et contre lesquelles il « est de mon devoir de protester hautement au nom de « Sa Sainteté.
« Je suis...
« G. Gard. Antonelli. »
Cependant la résolution d'envahir les domaines pontificaux avaient été définitivement prise à Turin avant la note infligée au cardinal Antonelli et la réponse de celui-ci. Le jour même où Gavour écrivait sa note, il donnait l'ordre aux colonnes de Masi et de Roselli d'entrer dans les Etats Romains, pour y propager la révolte; et le jour où le comte délia Minerva arrivait à Gività-Yecchia, il prescrivait aux généraux Fanti et Gialdini de se jeter sur les mêmes possessions. Effectivement, le 10 au soir, un message de guerre du général Fanti annonçait à Lamoricière, que l'armée sarde, à l'aube du jour suivant, passerait les frontières (i). Toutes les fictions, toutes les manœuvres d'hypocrisie avaient eu pour objet de tromper le gouvernement romain afin que l'armée pontificale n'eût pas le temps de se concentrer et d'opposer une terrible résistance; Gavour et Fanti savaient quelle trempe de soldats c'étaient que ces mer-
[i) Rapport de Lamoricière.
cenai7'es méprisés et quels généraux les commandaient. Lamoricière, élevé à des principes d'honneur, de fidélité et de conscience bien différents de ceux de Cavour, del anti et de Cialdini, répondit sans hésiter que «nonobstant la supério- « rite numérique des Piémontais, en ces moments solennels, « ni officiers, ni soldats ne compteraient leurs ennemis, ou « ne ménageraient leur vie, quand il s'agissait de défendre « l'honneur outragé du gouvernement qu'ils servaient (i).»
Le même jour, 10 septembre, Cavour avait fait recevoir à l'audience du roi Victor-Emmanuel une commission composée de je ne sais quels individus qui, se disant représentants de l'Ombrie et des Marches, venaient implorer l'assistance royale, pour secouer le joug d'une royale autorité, sans que personne les eût chargés d'une requête semblable, excepté les sociétés secrètes. Le roi de Piémont, « profondément touché de l'état de ces populations et de « leurs périls, comme s'exprimait la Gazette officielle de « ce royaume, leur accorda sa protection et donna l'ordre à « ses troupes d'entrer dans ces provinces pour y garantir « l'ordre et empêcher le renouvellement des désastres de « Pérou se. »
En même temps, S. M. sarde adressait à ses troupes la proclamation suivante (2) :
« Soldats!
« Vous entrez dans les Marches et dans l'Ombrie pour « rétablir l'ordre public dans les villes désolées (3) et pour
(2) Supplément à la Gazette ofJîcieUe de Turin du 11 sept. 1860.
(3) Le désordre dans les institutions civiles commence aveclarévolution;orc'élait le Piémont qui avait préparé, excité la révolution dans ces provinces et qui maintenant l'y rendait victorieuse par le concours des troupes sardes; celles-ci n'allaient donc
« donner aux peuples la liberté d'exposer leurs vœux (i). « Vous n'avez pas à combattre des armées puissantes; mais (.( à délivrer de malheureuses provinces italiennes de bani< des d'aventuriers étrangers (2).
« Vous n'allez pas venger des injures faites à moi ou à « l'Italie; mais empêcher que la haine populaire ne <c s'emporte à des vengeances contre un mauvais gouverne- « ment (5). Vous enseignerez par votre exemple le pardon « des injures et la tolérance chrétienne à ceux qui compact rent follement à l'islamisme l'amour de la patrie ita- « lienne (4).
« En paix avec toutes les grandes puissances et étranger « à toute provocation, je veux ôter du milieu de l'Italie « une cause permanente de troubles et de discorde (5). Je
pas rétablir l'ordre, mais le renverser. C'est ce que témoigne du reste hautement le triste état oii sont tombées ces malheureuses provinces.
(1) C'est-à-dire donner aux affiliés des sociétés secrètes la liberté d imposer par le poignard leurs propres volontés au reste de leurs concitoyens. Si les peuples de rOmbrie et des xMarcbes n'avaient pu exprimer leurs vœux , pourquoi le Piémont envoyait-il ses agents les gouverner comme une chose lui appartenante ?
(2) Pour les jeter en proie k un parti qui fera fleurir le sacrilège et l'assassinat.
(3) Disons plutôt : pour mettre aux mains du parti de la révolte les moyens de se soulever contre le Pontife et de tourmenter par la violence la grande majorité des habitants.
(4) L'armée sarde enseignera le pardon des injures en commettant des forfaits inouis dans l'Italie du Sud et en sévissant contre les prisonniers de guerre et contre les blessés mêmes. .Mais ensuite quelle atroce calomnie contre Lamoricière? Le noble cœur du général n'ignore certes pas les sincères émotions du patriotisme; seulement il se garde bien de les confondre avec le mauvais génie de la révolution italienne, qui n'est point l'amour, mais la haine de la patrie ; qui n'est pas un principe de civilisation, miiis d'islamisme. C'est pourquoi Pianciani, non suspect de fanatisme, a dit au comte de Cavour qu'il n'était pas un Farinata mais un Bandino (Op. cit. p. 93). Quant à la tolérance dont il est ici question, les protestations des évêques nous disent assez ce qu'il faut en penser.
(5) C'est-à-dire la rendre plus profonde, grâce au concours prêté à une révolution si impie et si désordonnée.
veux respecter le siège du chef de l'Eglise, auquel je suis toujours prêt à donner, d'accord avec les puissances amies et alliées, toutes. les garanties d'indépendance et de sécurité que ses aveugles conseillers ont compromises par le fanatisme d'une secte aveugle qui conspire contre mon autorité et contre la liberté de la nation (i).
« Soldats!
« On m'accuse d'ambition; oui j'ai une ambition, c'est « de restaurer le principe de l'ordre moral en Italie et de a préserver l'Europe des périls continuels de la révolution « et de la guerre (2).
« 11 septembre 1861.
« Victor-Emmanuel. »
Cavour — Farini.
Cette proclamation, qui respirait bien plus les sentiments du parti Révolutionnaire que ceux d'un descendant de la noble et religieuse maison de Savoie, a été flétrie, même par la presse protestante, des qualifications qu'elle méritait. Cependant, le jour même, les troupes de Fanti et de Cialdini franchissaient la frontière, pour accomplir une invasion sacrilège.
Ainsi commençait dans le centre de l'Italie et contre le père commun des fidèles une guerre sanglante qui n'avait aucun motif d'excuse, aucun prétexte raisonnable; une guerre sans celte déclaration préalable d'hostilités qui se
(1) Cette secte aveugle serait l'universalité des catholiques qui ont protesté dans toutes les langues contre l'abolition du pouvoir temporel des Papes.
(2) Singulière façon de rétablir Tordre moral que de violer, une ^ une, toutes les lois et tous les principes de justice, de droiture et de bonne foi qui en sont la base et le fondement! Quelle impudence et quel outrage au chef suprême de l'Eglise !
pratique entre tous les peuples, même non civilisés. Mais les principes du droit, de la justice, de l'honnêteté, de la religion et de l'humanité appartiennent à l'ancien code des nations; ce code n'est pas celui de la révolution dont Cavour était le représentant diplomatique.