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à Turin, recevant les hypocrites assurances d*amitié dont le gouvernement de Cavour n'était pas avare; aucune déclaration préventive de guerre n'avait été faite au roi de Naples, suivant les usages reçus chez tous les peuples du monde; et personne n'aurait pu imaginer que ce gouvernement, qui avait protesté jusqu'alors ne pas vouloir reconnaître le fait accompli par Garibaldi, ni mettre la main sur les possessions de ce prince allié et ami, eût comploté cependant contre lui la plus horrible trahison, et déchaîné une armée sur son territoire. Telle a été la nouvelle politique du Piémont; c'est ainsi que, ruinant et envahissant les Etats d'Italie, elle a renouvelé l'œuvre des Goths et des Lombards, et peut-être pour arriver à des résultats semblables.
Le 6 octobre, le comte de Cavour, dans une lettre privée, écrite au baron Winspeare, ambassadeur de Naples à Turin, lui annonçait que les troupes piémontaises avaient reçu ordre d'occuper le royaume de Naples, vu l'anarchie épouvantable qui y prévalait et vu l'abdication que le roi avait faite de la couronne en abandonnant la capitale (i). Sans doute, à cette nouvelle inattendue, l'honnête et généreux baron Winspeare aura senti se soulever d'indignation dans son cœur tous les instincts d'honneur, de justice et de loyauté. Il répondit le lendemain par une noble protestation qui est une réfutation victorieuse des prétextes menteurs sous lesquels M. de Cavour cherchait à dissimuler l'usurpation et la perfidie. Nous reproduisons cette pièce à l'appendice du présent chapitre. Le baron Winspeare termina quelques affaires pendantes et quitta la capitale
(1) V. à l'appendice de ce chap., n» II.
piémontaise de la révolution italienne pour rejoindre son souverain à Gaëte (i).
Le roi de Naples, informé des derniers actes de Turin, faisait fortifier les chemins qui conduisent deGaële àRome; il envoyait un corj)S de troupes à Fondi, sur la frontière romaine, pour ne pas être frappé par derrière; il réoccupait, vers le milieu d'octobre, Isernia qui est la clef des Abruzzes, et y remportait deux importantes victoires sur les Garibaldiens, dont une colonne de 1,000 hommes, surprise dans une embuscade, fut massacrée par les habitants, à peu d'exceptions près. Mais l'armée piémontaise, commandée par le général Cialdini et par le roi en personne, s'était avancée à grandes journées, malgré la difficulté des lieux et des chemins qu'avait dû parcourir Victor-Emmanuel. Celui-ci s'était fait voir dans les villes principales des Abruzzes, pour recueillir de ses partisans des acclamations et des applaudissements qui se tourneraient bientôt en malédictions et en blasphèmes. L'avant-garde de l'armée sarde parvenait, le 20 octobre, à Isernia *où se trouvaient quelques compagnies de soldats napolitains et plusieurs bandes de gens du pays, armés pour la défense de leur roi ; Cialdini, avec les forces imposantes dont il disposait, n'eut pas de peine à les assaillir à Macerone et à les vaincre. Les royaux se retirèrent à Venafro, un petit nombre furent fait prisonniers par les Piémontais, et, entre autres, le général Scotti (2).
Cependant Cialdini, dans sa dépêche envoyée de Campobasso au gouverneur de Molise et communiquée par celui-ci à Garibaldi, donnait à cette rencontre les couleurs d'une grande victoire, et ainsi l'annonçaient les journaux révolu-
(1) Dép. de Turin de Sir Hudson h Lord Russell.
(2) Dépêche de Cialdini au gouverneur de Molise. — Campobasso, 20 oct. 1860.
tionnaires de Naples et de Turin, non moins que leurs partisans de France et d'Angleterre. Cette exagération vantarde n'aurait pas surpris dans la bouche d'un général piémontais; mais ce qui fit horreur à tout le monde et montra toujours plus le naturel barbare et sauvage de Cialdini, ce fut la conclusion de sa dépèche : « Je fais fusiller, disait-il, « avec le sans gêne d'un bourreau, je fais fusiller tous les « paysans armés que je prends; et je ne fais de quartier « qu'aux troupes. Aujourd'hui j'ai commencé. » C'était ainsi que par des fusillades Cialdini commençait à assurer la libre volonté du peuple, que devait bientôt manifester le suffrage universel, et bien avant le jour du plébiscite, ilfaisait exécuter les paysans qui exposaient leur vie pour la léfense de leur souverain légitime. Il ne s'en tenait pas là, lui, le représentant militaire d'une armée régulière et d'une nation civilisée: il ordonnait au juge de Venafro d'annoncer au lieutenant-général Ritucci « que si l'on touchait aux voce lontaires garibaldiens, il userait de représailles sur le « général Scotti et sur les soldats faits prisonniers (i). » Le roi de Naples, d'après les lois de l'Europe entière, aurait certainement eu le droit de traiter avec rigueur les Garibaldiens qui ne représentaient que la révolution commandée par un aventurier; ce droit pourtant il n'en usa pas, et nous avons vu avec quelle humanité il traita les rebelles faits prisonniers, suivant le témoignage solennel des Garibaldiens mêmes (2). Cependant, Garibaldi, contrairement au
(1) V. la circulaire de Casella dans la correspondance communiquée au Parlement anglais 1861, p. VIII, n» 166. Cette circulaire porte la date du 26 oct. 1860 et fut envoyée de Gafcle.
(2) Un Hongrois garibaldien attestait au correspondant du Times que dans la bataille du l*^"" oct. un Vénitien, garibaldien aussi, ayant été dépouillé de tout ce qu'il avait sur lui par quelque soldats royaux, François II lui fit rendre autant qu'on lui
droit de la guerre, avait forcé les prisonniers royaux de la bataille du 1" octobre, qu'il fit transporter à Gênes, de servir sous un drapeau ennemi du leur, et Cialdini, foulant aux pieds toutes les lois mililaires et toutes les convenances, transmettait à Rilucci la proclamation rapportée plus haut, proclamation digne seulement d'un général Goth, et il massacrait de sang-froid les défenseurs du trône des Bourbons! Le ministre Casella, dans sa circulaire du 26 octobre, communiquée secrètement à Elliot et transmise à Lord Russell, dénonça à la justice et à l'humanité des cours étrangères ces actes illégaux et barbares (i). Le même Elliot ne pus que les taxer de cruauté et d'injustice dans une de ses dépèches à Lord Russell (2). Et le très-humain Lord John que fit-il pour reprimer ces faits violents et inhumains, contre lesquels toute l'Europe a protesté? Rien, absolument rien ; bien plus, ces atrojîités et d'autres encore plus révoltantes, commises par les généraux piémontais, il osa, lui et les siens, en entreprendre la justification directe et solennelle. Et ce sont ces mêmes hommes qui ont crié et crient encore tous les jours contre les barbaries du roi Ferdinand de Naples!
L'armée napolitaine menacée à gauche par une forte armée régulière, qui, prenant la route de Venafro, envahissait la rive droite du Volturne, et menacée de front par les troupes de Garibaldi, qu'avaient grossies de nouvelles bandes étrangères, ne pouvait plus tenir sur le Volturne; elle
avait pris et ordonna que, par compensation du mauvais traitement qu'il avait subi, il serait traité en officier durant tout le temps de sa captivité Times, 15 déc. 1860.
(1) Celte circulaire fut communiquée par Sir Elliot avec la dép. du 13 nov. 1860.
(2) Dép. de Sir Elliot à Lord Russell, Naples 27 oct. 1860. Lord Russell, pour affuiblir l'impression de cette dépêche, l'a fait indiquer à la table des matières sous le titre des cruautés rtpparew/es de Cialdini (As to apparent barbarity of Gen. Cialdini's proceedings).
reçut donc Tordre d'abandonner cette première ligne de défense et de se porter sur la seconde, derrière le Garîgliano, en laissant seulement 6,000 hommes dans la place de Capoue. Cette fidèle et brave armée se partageait donc en deux divisions; l'une franchissait aussitôt le Garigliano, Tautre s'arrêtait à Sezza où ilyavait un camp retranché (i). Ce fut alors que les forces de Garibaldi, prenant du côté des montagnes pour se mettre à l'abri du canon de Capoue, passèrent le Volturne, occupèrent Cajazzo et marchèrent au devant des troupes auxiliaires de Cialdini. Ces dernières, après quelques petites escarmouches avec les avant-postes des royaux à Venafro, s'avancèrent vers Teano, d'où Cialdini croyait arriver à passer le Garigliano et à investir Mola et Gaëte. Mais l'arrière-garde napolitaine les attendait au pied du mont S^-Giuliano, près de Cascano, sur la route de Sezza. Le combat fut livré par les royaux avec une impétuosité que les Piémontais n'auraient jamais soupçonnée. Dans cette glorieuse journée se distingua l'artillerie de Naples, qui décima horriblement les colonnes piémontaises. Mais les Napolitains n'avaient pas pour instruction de se maintenir à Sezza; ils devaient seulement défendre la ligne du Garigliano; c'est pourquoi, ayant repoussé et rudement entamé l'armée sarde, ils continuèrent leurs mouvements stratégiques pour prendre position sur la rive droite du Garigliano. Cialdini, qui avait si fort exalté les victoires imaginaires d'isernia et de Venafro, honteux d'une défaite réelle, fit annoncer dans les dépêches de Naples et de Turin que les Napolitains s'étaient sauvés en désordre devant les baïonnettes des Piémontais, qui leur avaient fait un grand
(!) Circulaire de Casella. (Gaéte, 12 nov.), dans la corresp. Anglaise de 1860. N» 173.
nombrede prisonniers. La vérité est que l'armée sarde perdit beaucoup de monde dans cette rencontre, tandis qu'il n'y eut du côté des Napolitains que peu de morts et de blessés (i). Le général piémontais ayant dès-lors compris quel rude embarras lui susciterait l'armée royale, eut recours aux moyens de la trahison et de la corruption qui, pourGaribaldi comme pour lui, furent, jusqu'à la chute de Gaëte, plus puissants que les canons Cavalli eux-mêmes. Il invita donc le général Salzano, alors commandant en chef, comme successeur de Ritucci, à une insidieuse et perfide entrevue. Salzano s'y rendit le 28 octobre, du consentement du roi; et suivi d'un peloton de cavalerie qu'il laissa à Teano, il vint seul à Caianello, qui était l'endroit désigné pour le rendez-vous. L'audacieux Piémontais ne l'eut pas plutôt en sa présence qu'il se mit à lui dire ^ue « l'armée napolitaine, « resserrée sur une petite bande de terre, serait bientôt « forcée de mettre bas les armes, n'étant plus en état de a combattre; «il l'exhortait donc à céder ses troupes au roi Victor-Emmanuel, qui selrouvait déjà à Venafro. Mais Salzano répondit en loyal et courageux soldat, que la conduite du roi de Piémont était sans exemple dans l'histoire, parce qu'on ne lisait nulle part qu'un prince eût envahi le royaume d'un souverain, son proche parent, avec qui il avait conservé jusqu'aux derniers instants les meilleurs rapports d'amitié, et qu'il eût envahi ce royaume sans déclaration de guerre, au mépris de toutes les assurances précédemment faites. Il ajoutait que l'armée du roi François II était extrêmement indignée de ce fait, et résolue à mourir pour
(1) Ce fait est confirmé par le corresp. même des Débats et par toutes les correspondances de iNaples et de Gaëte. Le général Ulloa, ministre de la guerre, en fit mention honorable dans son ordre du jour du 50 oct. 1860.
son maître; que cette bande de terre qui lui restait, serait disputée pied à pied, qu'il ne reconnaissait sur le territoire de Naples d'autre roi que François II, qui régnait de Sezza à Gaëte. Cialdini ne s'attendait pas à ce franc parler et répondit avec une ironie grossière qu'ils se reverraient le lendemain (i). Le croirait-on? Salzano, de retour à Teano, ne trouva plus son escorte ; les chefs d'un détachement de Garibaldiens, d'accord avec ceux de l'armée sarde, l'avaient faite prisonnière (2). Nos descendants pourront-ils ajouter foi à des procédés si honteux pour l'armée piémontaise?
Cependant le 29 octobre, une grande bataille fut livrée sur la rive gauche du Garigliano entre les troupes du Piémont, sous les ordres de Cialdini et celles de Naples, sous les ordres de Salzano. Les Napolitains, tant décriés par leurs ennemis, remportèfent sur eux une des plus glorieuses victoires. Les Piémontais y perdirent 5 canons et 4,000 hommes parmi lesquels 2,000 morts (3). Le général piémontais en frémit d'une rage concentrée et il n'osa pas cette fois chanter la victoire des siens et la déroute des Napolitains. Seulement Garibaldi, dans une dépèche de Caserte et de Naples, signala en termes vagues et indéterminés une sanglante bataille sur le Garigliano. Mais à Gaëte la joie fut grande et le peuple y prit une part considérable.
Sur ces entrefaites était arrivé le roi Victor-Emmanuel à la tète d'une forte division du 5" corps d'armée et en com-
(1). V. Tordre du jour indiqué plus haut, la circulaire déjà citée de Casella. Gaëte 26oct. 1800 Nous avons mis au 28 la date de l'enlrevuede Salzano avec Cialdini, c'est la date consignée dans l'ordre du jour du 30 octobre. La circulai e de Casella devra être en conséciuence du 29 et non du 26.
(2) V. la circulaire de Casella citée plus haut et maintes corresp. de journaux.
(5) V. l'ordre du jour d'Ulloa, 30 oct. ; la corresp. de Gaëte du 1" nov. dans le Times. — Aucun journal révolutionnaire ne peut révoquer en doute les assertions de cette correspondance.
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pagnie de Fanti et de Farini; il s'était avancé de Venafro et venait camper à Teano. Garihaldi qui avait son quartier général entre Speranzano et Teano, alla aussitôt à la rencontre du roi avec son état-major, pour lui témoigner son dévouement et le proclamer roi d'Italie (i). Cependant Victor Emmanuel ne consentit pas à faire son entrée à Naples avant le passage duGarigliano et la chute de Gaële.Cialdini se disposa donc à assaillir de nouveau l'armée napolitaine avec tout le poids de ses forces réunies à celles des Garibaldiens qui, alors surtout, étaient vraiment un amalgame de gens de tout pays et de toute espèce, étrange manière d'intervention et la pire de toutes assurément (2). Cialdini se proposait d'investir de front et de flanc les Napolitains campés sur la rive droite du Garigliano, en combinant au besoin uAe attaque de l'armée et de la flotte à l'embouchure du fleuve; il espérait ainsi en forcer le passage sous la protection de la marine piémontaise et forcer de même le passage de Mola.
Maisdepuis le 47 octobre, l'amiral Barbier de Tinan s'était porté avec saflotte dans les eaux deGaëteet avait menacéde couler à fond les vaisseaux piémontais, s'ils osaient faire feu sur la ligne qui court du Garigliano à Gaëte (3). Lord Russell, après avoir, avec sa bienveillance ordinaire pour le roi de Naples, demandé des explications à l'Empereur au sujet de cette démonstration mililaire, manœuvra de toutes façons, par le moyen de l'ambassadeur de France à Londres, pour que le gouvernement impérial retirât sa flotte de
(1) Corresp. ide Naples du 29 oct. dans le Times.
(2) Paroles du nianifesle dirigé contre les troupes du Pape.
(3) Dépèche de Sir Elliot à Lord Russell. Naples, 30 cet 18G0. Lettre de Gaëte dans le Courrier du Midi, 8 nov. et lettre de Gaéte du 5 iiov. daus la corresp. parisienne du 10 au Times.
Gaëte (i). Déjà le gouvernement sarde, sous le patronage de Russell, avait réclamé et il obtint à la fin que la flotte de Barbier de ïinan laissât libre aux vaisseaux de lamiral Persano l'embouchure du Garigliano. En effet, le Descartes apportale 1^' novembre à l'amiral français de nouvelles instructions envoyées par le ministre de la guerre, instructions qui lui enjoignaient de circonscrire son action à la défense du |)orl et de la vil'e de Gaëte (2). De Tinan ayant transmis ces dispositions au gouvernement de François II,rarmée napolitaine reçut l'ordre de lever le camp, pour ne pas l'exposer au feu de l'escadre piémontaise. Mais cet ordre ne put être sitôt exécuté que l'amiral Persano, dans la nuit du 1^' novembre, n'ouvrît le feu contre le camp des royaux, quoique la nuit fût très-obscure et que la pluie et la grêle tombassent par torrents. Les correspondances de Gaëte nous dépeignent cette nuit, comme l'une des plus épouvantables qui fut jamais; car au fracas de l'orage se mêlait l'explosion des bombes et des boulets que lançait la flotte sarde, et il semblait que le camp tout entier allait être détruit. Mais à raison de la mer houleuse qui empêchait d'assurer le tir, Cialdini et Persano virent leurs espérances trompées et les Napolitains n'eurent dans cette nuit que deux morts et quelquesblessés. Jusqu'au lendemain et pendant une bonne partie du jour (2 novembre), les vaisseaux de guerre continuèrent leur feu contre l'armée napolitaine, tout le long du chemin qu'elle devait parcourir pour exécuter son mouvement de retraite , sans pouvoir elle-même occasionner le moindre dommage à l'ennemi. Les Napolitains s'étant
(1) Dép. de Lord Russell à Lord Cowley, 30 oct. et 5 nov.— Dép. de Lord Cowley à Lord Russell. Paris, 31 oct.
(2) V. le Courrier du Midi et le Times 1. c. et les dép. du 2 nov.
ainsi réunis, partie sur les frontières du royaume et partie à Mola di Gaëta, la flotte piémontaise prit ses positions devant cette malheureuse ville et, depuis la nuit du 3 novembre jus(|u'à 4 heures de l'après-midi du jour suivant, la soumit à un cruel bombardement, et lança une grêle d'énormes projectiles contre les maisons de ces infortunés et paisibles habitants et contre les hôpitaux où étaient rassemblés les soldats blessés. La dévastation, la destruction fut énorme (i). « Dans les temps passés, observait avec rai- « son Casella dans la note du 7 novembre communiquée « aux agents diplomatiques, toutes les fois que le légitime « souverain des Deux-Siciles se vit contraint, malgré les « répugnances de son cœur, à recourir à la triste nécessité « de la guerre pour dompter quelque ville rebelle, il ne a manqua jamais d'officieux défenseurs des sujets révoltés « qui, par toute sorte d'outrages, contestèrent au gou- « vernement royal le premier droit de tout gouvernement, <c qui est de maintenir son autorité et de protéger l'ordre « public. Or, aujourd'hui, les armées et les escadres d'un « gouvernement qui se dit régulier, se livrent, sans décla- « ration de guerre, à l'envahissement d'un royaume voisin « et ami, elles en combattent les troupes par des moyens « lâches et perfides, quand elles n'emploient pas d'indignes « artifices contre leur honneur et leur fidélité; s'étudient à « détruire tout élément de force et de prospérité chez un « peuple qu'elles osent traiter de frère, et vont jusqu'à « en bombarder les pacifiques et inoffensives populations, « et tout cela sans qu'une seule voix s'élève en Europe « contre une série d'énormités qui n'ont pas leurs pareilles
(1) V. la note de Casella, Gaële, 7 nov. 1860, dans les corresp. officielles présentées au Parlement d'Angleterre, (n" 174).
c( dans l'histoire. Il est temps que les hypocrisies et les « ruses de la politique piémontaise soient révélées à l'Eu- « rope sous leur vrai jour, et le gouvernement du roi est « résolu à accomplir jusqu'au bout le devoir de combattre, « même avec les armes de la publicité, les propagateurs du « désordre moral et de la révolution sociale, etc. »
Du 1'' au 4 novembre, il ne manqua malheureusement pas de traîtres, et c'était pour Cialdini l'arme la plus puissante; il se répandit d'ailleurs paimi les chefs de Tariiiée napolitaine de la confusion et de l'abattement, surpris qu'ils étaient par une attaque furieuse du côté où ils se croyaient en sécurité sous la protection de la France et déroutés par les machinations des lâches qui vendaient leur conscience contre l'or et les magnifiques promesses de Cialdini ou de ses émissaires (i). Il est certain (jue les commandants de l'armée assiégée, pour avoir mis trop de confiance dans l'attitude de la flotte de l'amiral De Tinan, avaient négligé de fortifier par des canons de gros calibre la ligne des bouches du Gariglicino à Mola di Gaëta, et de tenir ainsi en respect la flotte piémontaise. Mais, le bombardement commencé du côté de la mer, ils auraient pu encore détacher l'aile droite de leur armée, qui à elle seule était de 20,000 hommes, et la ramener au centre pour la mettre à couvert de l'artillerie de la flotte, sans abandonner quand même la rive droite du fleuve. L'ordre de se replier sur Mola fut donné; mais ce mouvement fut exécuté dans le trouble des esprits avantd'avoir pris les mesures stratégiques nécessaires en pareil cas, avant d'avoir coupé la route à l'ennemi (chose à la-
{i) Nous savons par des corresp. sûres que Cialdini promettait de fortes sommes aux généraux napolitains qui passeraient avec leurs troupes à l'armée piémontaise. Tel colouel reçut pour le service de ce genre, 33,000 ducats.
quelle se prétait admirablement la configuration des lieux), avant d'avoir posté sur l'étroit chemin de Mola des pièces de grosse artillerie qui tinssent les vaisseaux de guerre à une distance d'où ils n'auraient pu atteindre le chemin ; au contraire, on plaça 4 canons rayés sur la plage découverte et exposée au feu ennemi et même ces canons furent bientôt laissés à l'aventure. Telles sont les observations que faisaient plusieurs officiers napolitains, lesquels accusaient de trahison les chefs de leur armée, ou qualifiaient leur conduite d'imprévoyance et de démoralisation (i).
Malgré tout cependant, les troupes piémontaises, se souvenant de leurs pertes du 29 octobre, n'osèrent pas investir les Napolitains de près, et ne franchirent le Garigliano que 24 heures après la levée du camp; elles y trouvèrent quelques centaines de tentes que le général Colonna avait omis de faire emporter, négligence dont il fut grandement blâmé. Le corps des Napolitains n'ayant pu, à cause du bombardement de Persano, rester échelonné sur Mola, se retira sous Gaëte et le soir du 4 novembre, Cialdini prit possession du terrain évacué {2). L'autre corps d'armée q^ii avait dû se replier sur Itri et marcher vers la frontière du royaume, reçut l'ordre de s'avancer jusqu'auprès de Teiracine et de passer dans les Etats Romains. Il se composait d'environ 20,000 fantassins, de 5,000 cavaliers et de 25 canons. Les Piémontais menaçaient de les mitrailler s'ils ne se rendaient pas; mais sur leur réponse déterminée qu'ils s'ouvriraient un chemin avec leurs armes, on s'abstint de toute démonstration. Les Napolitains marchèrent jusqu'à Cisterna où iN remirent leurs armes entre les mains des
(1) V. la lettre du 10 nov. dans le Monde du lo uov. 1860.
(2) V. la corr. citée de Gaéte du 3 et du 10 nov. et celle de Paris du 10 au Times.
autorités françaises et pontificales, et furent répartis en divers quartiers autour de Rome (i).
Les Piémontais restèrent donc maîtres de la rive droite du Garigliano et furent libres de porter toute leur attention sur l'attaque de Gaëte, qui était la partie la plus importante de leur campagne dans les Etats Napolitains. Ce n'était pas assez pour les chefs de l'armée sarde d'avoir obtenu, sans peine ni danger, les positions qu'ils désiraient, ils voulurent annoncer le passage du Garigliano et ta prise de Mola comme une éclatante victoire dans laquelle le roi Victor- Emmanuel, à la tête de son armée et avec l'appui de la flotte sarde, aurait attaqué de front l'armée napolitaine et l'aurait complètement mise en déroule, se serait emparé des tentes, des chars, du bagage militaire^ de tout le matériel de guerre, etc., etc., etc. ; après quoi, il aurait envoyé le général de Sonnaz occuper Mola.
Pour démontrer maintenant que la trahison a eu sa part en tout ceci, nous observeronsquelesPiémontaisfaisaienttélégraphier de Turin ces fanfaronnades un jour avant qu'elles fussent accomplies. Ensuite Cialdini voulut donner à Mola une nouvelle preuve de son naturel déloyal et sauvage; car l'échange des prisonniers ayant été proposé et le roi de Naples ayant renvoyé à Mola le nombre convenu des Piémontais, Cialdini refusa de rendre un nombre équivalent de Napolitains (2).
Pendant que ces faits se passaient sur le Garigliano, la forteresse de Capoue, (jui avait refusé le 29 octobre de se rendre à la sommation du roi de Turin, fut investie par la division piémontaise du général Délia Rocca, qui avec
(1) Dép. de Rome du 8 et corresp. de VUnion^ du Monde, des Débats, etc.
(2) LeUre de Gaête du 10 nov. dans le Monde du lo nov.
rhumanité commune aux généraux de la Sardaigne, commença contre la ville un bombardement épouvantable. Mais les batteries piémontaises se trouvaient si éloignées de la place que bien peu de coups portèrent jusque dans l'intérieur des fortifications; les batteries de Capoue, au contraire, étant pourvues de plus forts canons et pointant plus sûrement, causèrent de grands dégâts aux batteries des Sardes et les réduisirent au silence, sur le soir du 2 novembre (i). La place pouvait tenir longtemps si la perfidie ou la lâcheté n'avait pas déterminé une prompte capitulation. Disons cependant que cette capitulation passa pour avoir été conseillée par le cardinal archevêque de Capoue qui jugea inutile de prolonger une défense d'où seraient résultés de grands malheurs pour la population: Victor-Emmanuel lui écrivit, dit-on, une lettre pour le remercier de sa conduite.
Dans de telles conjonctures, le roi de Naples n'avait pas cessé de plaider sa cause devant l'Europe. Outre les deux notes que nous avons rappelées du 26 (ou 29} octobre et du 7 novembre, notes dans lesquelles il signala à l'Europe les actes déloyaux et barbares des généraux piéuiontais, il avait, au milieu du mois d'octobre, adressé à toutes les cours un mémorandum où, après avoir exposé les progrès faits par la révolution avec l'aide et le concours du Piémont, il leur montra l'infraction des traités, la violation de tous les droits, l'inauguration d'un nouveau droit public pour l'Europe et le danger que couraient les autres trônes de se briser au même écueil (2). Les souverains reconnaissaient
(1) Times. Corresp. de Naples, du 3 novembre. Débats, corresp. à la même date.
(2) Ce Mémorandum se trouve parmi les documents d'Italie sou'^is au Paiiemeiit anglais, p. VIF, n" 122.
sans cloute la justice de sa cause ; ils lui envoyaient des encouragements et des condoléances; ils lui conseillaient de se défendre avec vigueur; mais ils ne faisaient rien pour sa défense. Lord Russell voulut se distinguer en répondant au mémorandum du roi de Naples par un autre mémorandum où, après avoir relevé en forme de dérision les considérations que faisait ce malheureux prince, il allait jusqu'à insulter à l'infortune de celui qu'il avait le premier trahi (i). A la même date il lui fit offrir le Renown pour quitter ses Etats (i), et il pressa de toute façon le gouvernement français de se joindre à lui et de décider le roi de Naples à s'éloigner de Gaëte (3). Mais François H repoussa avec dédain l'offre de John Russell (4) et il ne se rendit pas davantage aux conseils et aux insinuations que l'amiral de Tinan lui présentait au nom de la France, cédant aux instances de TAngleterre (5). Puis, par une circulaire du 10 novembre, il tâcha de prouver à toutes les cours d'Europe que deux grands devoirs de conscience l'obligeaient à prolonger jusqu'au bout la défense de Gaëte : « en premier lieu, l'occ bligation de conserver et de défendre la monarchie des « Deux-Siciles, l'héritage auguste que lui avaient confié ses « ancêtres; et en second lieu, le respect du lien fraternel « qui devrait exister entre tous les souverains, en consé- « quence du divin mandat qui leur est commun et de la « conformité de leurs intérêts. » il exposa les défaites de la révolution et fit connaître qu'elle avait été près d'être abat-
(1) Dép. de Lord Russell adressée avec le Mémorandum au comte Ludolf, 21 oct. d860
(2) Dép. de Lord Russell à Sir Elliot, -24 oct. (5) Dép. de Lord Russell à Lord Cowley, 3 uov.
(4) Dép. de Sir Elliot à Lord Russell, Naples, 30 oct.
(5) Dép. de Lord Cowley à Lord Russell, Paris, 5 nov.
tue sur les bords du Volturne ; il démontra Tassistancc déloyale et le concours armé que le Piémont avait donnés au parti révolutionnaire, et la nécessité qui en était résultée pour lui de restreindre sa défense à la forteresse de Gaëte. Il déplora l'irrésolution et l'état d'inaction où persévéraient les gouvernements, sous les yeux desquels avait été mise la situation des choses; il loua l'empereur des Français d'avoir envoyé son escadre à Gaëte, fit mention des espérances inutilement fondées sur le Congrès de Varsovie; signala l'étrange abus (Jui s'était fait du principe de la souveraineté populaire et les immenses dangers qui en dériveraient pour tous les trônes de l'Europe; il termina en suppliant les grandes puissances de vouloir porter un jugement définitif sur sa position actuelle et sur la chute imminente de la monarchie des Deux-Siciles (i).
Les gouvernements européens assurèrent de nouveau le roi deNaples de leur sympathie; mais ils ne croyaient pas que le principe de non-intervention, favorisé par l'Angleterre au détriment de l'ordre public, leur permît de lui porter un prompt secours, l'infraction de ce principe menaçant d'allumer la guerre dans l'Europe entière; ils l'exhortèrent pourtant à prolonger sa résistance jusqu'au moment où ils pourraient lui aider efficacement par la voie diplomatique et par les armes. LordRussell se plaça à un tout autre point de vue. Dans une dépêche à Fortunato, ambassadeur deNaples à Londres, il déclara que le gouvernement anglais avait fait son possible pour sauver le roi des Deux-Siciles; mais que ce prince, à son avis, n'aurait rien à espérer des
vl) V. celle circul. dans rappendice des documeiils de ce chap. n» III.