Histoire de la Révolution de 1870-71
Retraite de l'armée sous Metz. —Hésitations de l'empereur. — Il compromet l'armée. — Ce qu'il fallait faire, dicté par la Gazette de Cologne. — État moral des ofHciers et de l'armée. — Changarnier à Metz. — Nomination de Bazaine. — Son passé. — Départ ae rsapoleon. — Bataille de Borny. — Bataille de Rezonville. — Bataille de Gravelotte. — Situation des armées françaises à la tin d'août 1870.
Pendant que Mac-Mahon marchait vers Metz en se rapprochant, comme nous le verrons, de la frontière de Belgique, que faisait et qu'avait lait Bazaine? Nous avons vu que, tandis que Mac-Mahon et de Failly battaient en retraite sur Châlons, les autres corps d'armée se retiraient assez rapidement sous les canons de Metz. A l'exception du corps de Frossard, ils étaient tous intacts, mais déjà troublés par cette sorte de démoralisation singulière qui, partant de l'empereur et des généraux,
S étendaient sur l'armée \ La concentration des troupes sous Metz s'accomplit cependant avec assez de rapidité. Dès le 10 ou le 11 août, toute l'armée étai* rassemblée autour de la citadelle et prête, dès lors, à se rabattre sur Châlons et à aller rejoindre Mac-Mahon par la route de Verdun qui était libre. On ne conçoit pas qu'à ce moment cette manœuvre très-simple, indiquée par la logique, n'ait pas été rapidement exécutée. La France eût eu alors, pour défendre les lignes de la Seine et de la Marne, une armée puissante, et qui sait ce qui serait advenu de la fortune de la patrie? En laissant à Metz une assez faible garnison, on pouvait facilement défendre la place et on avait, en rase campagne, des forces considérables, au moins égales à celles dont l'ennemi pouvait alors disposer.
La vérité depuis un an s'est faite sur les ressources des belligérants, et, pour emprunter aux Allemands euxmêmes la preuve de la possibilité de leur défaite et de la nullité de nos chefs, voici ce que ne craint pas d'avouer l'écrivain de la Gazette de Cologne, M. J. de Wickede, qui fait autorité dans les matières militaires:
1. Nous trouvons la preuve de ce désordre moral dans une lettre intime d'un général qui écrivait ce qui suit, le 6 août :
« Je ne sais ce que nous faisons. Nous sommes actuellement en état de marcher en avant, et nous ne faisons que des déplacements de flanc, allant tantôt à droite, tantôt à gauche. Je ne sais, en vérité, si nous sommes commandés. Je pourrais même affirmer que nous ne le sommes pas, depuis l'expérience que j'en ai faite cette nuit. J'étais de garde, et j'ai dû recevoir plus de huit dépèches de l'empereur et de son état-major général adressées à notre commandant de corps, dépêches se contrecarrant successivement et témoignant de bien tristes hésitations. En attendant, le léger avantage que nous avons remporté à Sarrebrûck a été suivi d'engagements moins heureux à Wissembourg, et hier même, à quelques lieues de nous. Un de nos corps voisins avait même dû battre eu retraite, si bien qu'il est beaucoup plus question pour notre corps, actuellement, d'un mouvement en arrière que d'une marche en avant. Nos troupiers, si braves à certains moments, montrent à tout instant un abattement et une absence d'aplomb qui nous inquiètent. Nous avons besoin d'une action décisive el heureuse qui remonte notre moral.
« Samedi. — Boulay, 4<= corps. »
« Si le maréchal Bazaine, dit M. de Wickede, après avoir laissé seulement 50.000 hommes dans Metz, eût fait sa jonction avec Mac-Mahon, et opéré en toute hâte la concentration des troupes qui se trouvaient encore à Ghâlons, à Paris et dans le nord de la France, — et les Français avaient pour cela à leur service un très-bon réseau de chemins de fer, — l'empereur Napoléon aurait pu réunir de nouveau, dans les jours qui se sont écoulés, du 12 au 18 août, une armée de 320.000 à 330.000 hommes de bonnes troupes, dans une excellente position, entre Metz et Verdun, et offrir à V armée allemande la bataille décisive de la guerre.
a II aurait été difficile, à cette date, au général de Moltke de conduire au combat une armée de force numériquement égale. Les 50.000 hommes de Metz auraient exigé la dislocation de 80.000 hommes pour bloquer la place, et des détachements considérables étaient, d'autre part, immobilisés par la nécessité de cerner les forteresses de Strasbourg, Schelestadt, Brisach, Phalsbourg et de Toul, afin d'empêcher des sorties de leurs garnisons ; on n'aurait donc jamais pu, dans la seconde moitié du mois d'août^ concentrer 350.000 à 400.000 Allemands entre Metz et Verdun, n'y eût-il eu d'autre impossibilité que celle des approvisionnements nécessaires. Si, en même temps, les troupes qui se trouvaient encore à Besançon et à Lyon, ainsi qu'à Marseille, Toulon et Grenoble, avaient reçu l'ordre d'une rapide concentration et avaient été dirigées immédiatement versBelfort, un corps de 30.000 à 40.000 hommes aurait été ainsi formé sur ce point stratégique important.
c( Ce corps aurait pu tenter de faire lever le siège de Strasbourg , détruire toutes les étapes de l'armée allemande en Alsace, peut-être même opérer une diversion, — momentanée cela va sans dire, — dans le grand duché de Bade, oii il ne se trouvait plus de troupes allemandes. Enfin, si les flottes françaises de la mer du Nord et de la Baltique, qui ont joué pendant cette guerre un rôle si
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insignifiant, avaient montré quelque trace d'énergie, M. de Moltke n'aurait pu dégarnir de troupes, autant qu'il l'a fait, les côtes de la Baltique et de la mer du Nord. »
Il est douloureux de voir ainsi tracé, et si clairement, par un ennemi, le plan de campagne que nos généraux devaient suivre ; mais du moins cette étude permet de faire retomber sur qui de droit la responsabilité de nos défaites. A Metz, au commencement d'août, comme à Mouzon, Carignanet Sedan, l'obstacle, l'agent en quelque sorte passif de nos désastres, ce fut l'empereur. Commandant en chef de l'armée, il pouvait, dès le 10 août, ordonner la retraite; mais, frappé d'abattement, il laissa perdre un temps précieux et passa en tergiversations, en larmoiements et en projets de campagne les trois jours qui, rapidement utilisés,, eussent sauvé l'armée.
Après les défaites de Forbach et de Wœrth, une sorte de stupeur avait saisi la ville de Metz. Animée et vivante huit jours auparavant, elle était brusquement devenue morne et silencieuse. On se mettait à l'oeuvre cependant pour la défense. Le général Coffinières de Nordeck, commandant la place, faisait abattre les maisons bâties sur la zone militaire, couper les arbres sur les routes, et ordonnait aux étrangers de quitter la ville ou d'y réclamer un permis de séjour. On achevait en hâte les travaux commencés et, pour tout dire, à peine ébauchés, car, le conçoit-on? l'empire avait laissé une place de premier ordre comme Metz dans un abanaon inconcevable, et 11 la trouvait, au moment de la déclaration de guerre, à peine armée et ses fortifications, sur certains points, inachevées. Nous avons vu par exemple travailler aux remparts du fort de Plappeville, qui se trouvaient loin d'être prêts au moment de la déclaration de guerre, et à quelques jours de l'investissement.
Metz méritait cependant d'être toujours tenue sur la défensive et, pour ainsi dire, sous les armes. M. de
Bismarck devait appeler bientôt Strasbourg « la clef de la maison. » On peut, à juste titre, affirmer que Metz est la clef de la France. Son colossal fort de Saint- Quentin veille de ce côté sur la frontière française comme un géant, et semble protéger le pays tout entier. On l'aperçoit de loin et de partout, menaçant et terrible. Les larges fossés remplis d'eau, les îles de la Moselle, les terrains d'inondation, rendent la place de Metz presque inaccessible; mais le véritable rempart de la ville, c'est cet assemblage de; forts, le fort Saint-Julien, le fort de Queuleu, le fort Saint-Quentin, etc., qui, autour de Metz, permettent à une armée considérable de s'établir comme dans un vaste camp retranché.
Ainsi concentrées, nos troupes se trouvaient en quelque sorte inattaquables. Il fallait les tourner pour les empêcher d'opérer leur retraite sur la Meuse, et c'est à quoi les deux armées réunies de Steinmetz et de Frédéric-Charles allaient s'employer; mais, je le répète encore, il était facile à notre armée de déjouer la tactique des Allemands. Il ne suffisait que d'un peu de décision et d'énergie. Mais c'est précisément ce qui manqua le plus à Louis-Napoléon Bonaparte. Dans la nuit du 2 décembre, il fallut que ses complices eussent de l'audace pour lui. Dans les journées fatales des 10, il, 12 et 13 août, nul ne se trouva pour lui imposer d'agir et d'agir en toute hâte.
.Ceux qui l'entouraient étaient navrés, lui se désolait. Il se crut sauvé lorsqu'il vit venir à lui ce vieux général d'Afrique, dont il dédaignait et refusait auparavant les services, Changarnier, le héros de la retraite de Constantine, et qui est allé tristement finir sa carrière par la capitulation de Metz. Changarnier se présenta, vêtu d'un pantalon gris et d'une redingote, à la préfecture, où logeait l'empereur. Il venait de la gare, à pied et mouillé par la pluie. «( Sire, dit le vieux soldat, quand on l'introduisit, la France est en danger, je suis un vieux soldat : je viens vous offrir mon expérience et mon épée. » La
démarche était noble, mais on verra plus tard que Ghangarnier, après avoir vécu indépendant depuis dix-liuit ans, se laissa gagner à la cause bonapartiste et fut, à Metz, un des partisans de la régence. Cette existence de soldat allait ainsi finir piteusement dans une machination de parti.
Cependant l'avant-garde prussienne avait suivi de près notre armée se repliant de Saint- Avold sur Metz par la Nied et brûlant des magasins et des fourrages, comme toujours, mais comme toujours aussi laissant le chemin de fer intact. Une sorte d'effarement spécial s'était emparé au surplus de l'état-major. On entendit, durant cette retraite, un général dire à des officiers de la garde dont les soldats n'avaient ni tiré un coup de fusil ni vu encore l'ennemi : « Mettez vos objets précieux en sûreté, messieurs : nous sommes irrémédiablement perdus ! ^ » Il semblait qu'une sorte de prostration contagieuse régnât partout.
On n'avait plus qu'un espoir, un seul : il était dans le maréchal Bazaine. Oui, il faut bien le dire, à Metz, comme à Paris, on avait foi dans cet homme, qui tint, hélas ! entre ses mains le fragile espoir de la patrie, et qui le brisa comme verre. Bazaine, soldat de fortune, parti le fusil sur l'épaule, engagé volontaire au 37'' régiment de ligne, en 1831, avait conquis, disait-on, ses grades à la pointe de sa baïonnette et de son épée. En France, où l'on préfère les soldats braves aux soldats intelligents et pensifs, c'en était assez pour lui faire une popularité absolue. On ne pouvait pourtant oublier les aventures de ce maréchal dont le nom quelques années auparavant avait été à bon droit suspect, non-seulement au pays, mais aux souverains eux-mêmes. L'ancien fourrier de la légion étrangère passé, en 1835, lors du grand mouvement carliste en Espagne, au service de la