‹ Histoire de la Révolution de 1870-71Chapitre 11 sur 59 · EUG. PÉRIER · texte numérisé non relu

EUG. PÉRIER

Tristes exemples de décrépitude morale et de servilité devant l'étranger. Sur ce point, la fin du second empire qui, sur tant d'autres, ressemblait si fort au premier,

était indigne de 1814 et 1815. Les illusions, les nouvelles fantastiques de victoires improbables, les faux bruits qui affirmaient la démoralisation de l'armée ennemie, son mauvais état sanitaire, et les mensonges inventés pour rendre un peu d'espoir aux vaincus et qui devaient au contraire leur rendre la déception plus amère, tout cela, en 1870, ressemblait aux erreurs, aux chimères de 1814; mais ce qui ne ressemblait pas au passé, c'était la vigueur de la défense et la haine de l'étranger chez les citoyens, et le génie chez l'empereur.

L'invasion allemande de 1870 était d'ailleurs autrement réglée et mathématiquement exécutée que l'invasion européenne de 1814. Les uhlans connaissant un hameau à une grange près, une route en quelque sorte, arbre par arbre, sont devenus légendaires. Ils entraient dans un village ou une bourgade, dans une ville même, par petits groupes, le pistolet au poing, se faisaient conduire chez le maire, lui annonçaient la venue du corps d'armée, marquaient à la craie sur les portes le nombre des officiers ou soldats, fantassins ou cavaliers, à loger dans chaque maison, puis repartaient au galop, servant ainsi à la fois d'éclaireurs et de fourriers. Ces soldats marchaient en quelque sorte une carte à la main, semiespions et semi-géographes. C'est encore cette science toute allemande, et qui fut jadis une science française, c'est la géographie qui nous a perdus. Sur ce point, l'ignorance de nos officiers était proverbiale, et c'est pourtant sur l'excellente carte de notre état-major que se guidaient les Allemands pour passer à travers nos sentiers et nos routes. On n'avait distribué, hélas! à nos soldats, à cette armée du Rhin destinée à assiéger Mayence et Rastadt, que des cartes d'Allemagne.

Sur ce point, le dépourvu, l'ignorance atteignirent des proportions colossales. Que dire de cette dépêche d'un empereur à un maire de petite ville (Étain) ? « Avez-vous des nouvelles de l'armée ? « On en rirait si le drame oîi on la rencontre n'était pas si désespérément lugubre.

Cependant la fin d'août approchait et le dénoûment ne devait pas tarder à se faire attendre. Après ses tergiversations et ses hésitations habituelles, Napoléon s'était décidé à marcher sur Metz. Nous avons dit que cette marche était imprudente, mais, par son audace même, elle pouvait réussir à la condition qu'elle fût rapidement exécutée et produisît, sur les derrières de l'armée prussienne, l'effet d'un coup de foudre. On conçoit que Mac-Mahon ayant, sur le Prince royal en marche sur Châlons, une avance de plusieurs jours, pouvait, passant la Meuse, tomber sur l'armée du roi alors dans les Ardennes, tandis que Bazaine, sortant de Metz, attaquerait furieusement l'armée de Frédéric-Charles. Ainsi les deux armées prussiennes, attaquées à la fois par derrière et de front, pouvaient être battues, et il ne restait plus ensuite que l'armée du Prince royal contre laquelle lutteraient Bazaine et Mac-Mahon réunis, soit près de 280.000 hommes. Voilà le plan français, celui que M. Palikao espérait voir réussir. Quant au plan prussien, il consistait à opposer l'armée de Frédéric-Charles à l'armée de Bazaine, tandis que l'armée du Prince royal attaquerait celle de Mac-Mahon, et que l'armée du roi de Prusse, placée entre les troupes de son neveu et les troupes de son fils, demeurerait prête à renforcer les unes ou les autres. En dégageant la situation de tout détail de stratégie technique, je crois bien indiquer le sens des opérations.

Pour accomplir son mouvement et essayer de débloquer Metz, Mac-Mahon devait passer la Meuse, pousser sur Dun et attaquer le roi de Prusse dans ses cantonnements ; mais ses hésitations firent qu'au lieu d'attaquer, il fut attaqué, et qu'il perdit d'heure en heure l'avance qu'il avait sur le Prince royal. En apprenant que plus de vingt-quatre heures étaient perdues, M. de Palikao fut pris d'une sorte de désespoir, et le général de Wimpffen affirme que le ministre de la guerre se rendit chez l'impératrice en lui signifiant que si l'ordre donné au raaré-

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chai de se porter sur Metz n'était pas exécuté immédiatement, lui, M. de Palikao, ferait afficher par toute la France que l'empereur était la cause des désastres futurs et inévitables. C'est à M. de Palikao de confirmer l'allégation du général de Wimpffen. Toujours est-il, c'est qu'en envoyant M. de Wimpffen à l'armée pour remplacer M. de Failly à la tête du 5* corps, M. de Palikao le nomma en même temps général en chef de l'armée de Châlons, au cas où Mac-Mahon serait tué ou blessé griè vement, et qu'il ordonna au général Vinoy de se mettre en marche avec le 13° corps pour appuyer le mouvement du maréchal sur la Meuse, menacer les derrières de l'armée du prince royal, en évitant toutefois de trop s'engager. Le livre du général de Wimpffen sur Sedan est, làdessus, rempli de détails intimes qui frappent par leur sincérité absolue et leur vérité !

En marche à travers des chemins difficiles, sous la pluie, une pluie glacée qui détrempait les vêtements, l'armée française avançait lentement, les routes étaient encombrées de bagages, de chariots, tandis que l'armée du Prince royal, forte de 190.000 hommes, changeant de front brusquement, se mettait en route à marches forcées, derrière nous, et s'efforçait, par sa célérité étonnante, de regagner l'avance que nous avions sur elle.

Il y a quatre-vingts kilomètres environ de Reims, point de départ, à Dun-sur-Meuse. L'armée de Mac-Mahon en faisait douze par jour emlron, soit trois lieues, quatre au plus. L'ennemi en faisait le triple. Cette lourde armée allemande renouvelait sa fameuse et rapide marche de flanc qui décida du sort de la journée de Sadowa. Enfin, comme si le commandant français eût pris h tâche de perdre l'avance qu'il avait sur le Prince royal, et comme si le désordre extrême de l'armée devait êtrn poussé à l'extrême, le tt" corps (de Failly), qui formait l'avantgarde et qui allait bientôt se trouver àl'arrière-garde, se heurta, le 27 août, à une quatrième armée prussienne, formée en hâte depuis le 19 août et qui, placée sous les

ordres du prince de Saxe, était composée de la garde prussienne, de Saxons, du corps Alvensleben I" et de deux divisions de cavalerie. C'était à Buzancy. La cavalerie française, les chasseurs du général Brahaut, furent contraints de se replier devant l'artillerie allemande placée dans les bois et balayant la route. Le o"* corps rétrograda, devant ces forces supérieures, et campa, ce même soir du 27, à Ghâtillon.

Tous ces bois de l'Ardenne, ces chemins, ces sentiers étaient occupés par l'ennemi ou sillonnés par ses coureurs. L'armée française, on peut ledire, cheminait, sous le guet de cent mille adversaires à l'affût, et, en quelque sorte, sous la gueule de leurs canons. Le mouvement du général de Failly sur Buzancy avait été repris par ordre de Mac-Mahon, et les troupes repassaient, sous une pluie torrentielle, par ces mêmes chemins déjà parcourus la veille. Que de temps perdu! Quel désordre! C'était aux environs de Montmédy sans doute que Mac- Mahon espérait opérer sa jonction avec Bazaine. Le 28, le corps d'armée du général de Failly se trouvait près de Nouart et de Bois-des-Dames, en route pour Stenay ; et, du côté du Chesne et de Buzancy, à l'endroit oii l'on pouvait craindre de voir déboucher l'armée du Prince royal, aucun corps d'armée n'avait été placé pour arrêter l'ennemi. Le 29, tandis que, entre Vouziers et Attigny, deux escadrons de hussards prussiens, mettant pied à terre , enlevaient le village de Voncq ; plus loin , à Nouart, un combat malheureux nous était livré. C'est encore l'artillerie prussienne qui, par sa précision, faisait reculer nos fantassins et nous contraignait à regagner les hauteurs d'où nos batteries canonnaient les troupes allemandes défilant à une lieue de nous sur cette route que nous voulions suivre et que nous n'avions pu défendre, et, par Buzancy, gagnant Stenay oii devait se rendre le 5^ corps (de Failly).

Ce corps, formant naguère notre avant-garde, se trouvait donc maintenant l'arrère-garde de l'armée. Le

T (Félix Douay) se trouvait en arrière, à droite, tout près de Beaumont, appuyé sur le village d'Oches, à la lisière de la forêt de Dieulet. Le 1" corps (Ducrot) formait le centre et se trouvait à Raucourt ; le 12° corps (général Lebrun), comprenant l'admirable di\i5ion d'infanterie de marine du général de Vassoignes, était campé près du 1" corps et formait la gauche. Pour arriver à ce mouvement de concentration, l'armée française avait fait huit lieues en trois jours.

En regardant la carte des Ardennes sur ce point de la frontière franco-belge, on comprend aussitôt le danger que courait notre armée si elle ne pouvait gagner à temps Montmédy ou se rejeter vivement sur Mézières. La Meuse traverse en serpentant ce pays accidenté, raviné, plein de bois. Montmédy forme la première ville forte du département de la Meuse. Mouzon, sur la Meuse, et Carignan, sur la Ghiers, sont les deux villes des Ardennes les plus rapprochées. Après elles, derrière le confluent de la Meuse et de la Ghiers, est Sedan, enfoncée dans une sorte d'entonnoir, entourée de hauteurs, cernée par des collines vertes et boisées. Plus loin est Mézières, la seule place forte importante. C'est là, dans cette sorte de triangle formé par la Meuse et la Ghiers, qu'allait se jouer la destinée de la patrie !

Le soir du 29 août, le général de Failly, traversant la forêt de Dieulet, s'était établi à Beaumont. Ses troupes n'y arrivèrent que pendant la nuit. Une partie avait combattu avec succès à Bois-des-Dames pour contenir l'ennemi qui menaçait, après l'engagement de Nouart, de poursuivre nos soldats à travers bois. L'arrière-garde du 5" corps (division de l'Abadie) ne prit son campement qu'à cinq heures du matin. Après une nuit sombre, ces soldats qui marchaient dans l'obscurité, las, sans distribution de vivres, virent se lever un jour pâle et triste qui devait être le jour fatal de la déroute de Beaumont.

A sept heures du matin, le maréchal Mac-Mahon, qui se rendait à Mouzon, traversa le camp de Beaumont. Il

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