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Chez le maire, M. Boquillon

loin de là; beaucoup, en manches de chemise, lavaient leur linge ou fourbissaient leurs baïonnettes. Les pièces d'artillerie ne se trouvaient pas en position, les équipages étaient dételés. Jamais, depuis le commencement de cette campagne oii nous étions sans cesse surpris, attaqués à l'improviste, écrasés sans pouvoir toujours nous défendre, surprise pareille n'avait été vue. Les Prussiens ontditdepuis qu'en apercevant de loin, dans ce bas-fond, ce fourmillement humain, ils avaient d'abord cru à une foire de village, à un rassemblement de paysans. Gomment se douter que les généraux français leur rendraient la victoire si facile? M. de Failly, dans sa brochure, fait retomber la responsabilité du choix du campement au général Besson, son chef d'état-major général, qui, marchant avec la tête de colonne, détermina l'emplacement des divers camps. Mauvais choix, à coup sûr, et faute considérable. L'armée pouvait en etfet s'établir, non point au bas de Beaumont, mais sur les hauteurs de ce village de Stonne, si bien défendu naturellement par les bouquets d'arbres et de haies, et les monticules qui le protègent. Mais le général de Failly, au lieu de se soucier de choisir un bivouac pour ses soldats, préférait se délasser, chez le maire, des fatigues des jours précé-

i. M. l'abbé Emmanuel Domenecb, dans son Histoire de la campagne de 1870-71, prête à M. le général de Failly un propos que le général doit démentir, s'il n'est pas exact, car il est terriblement accusateur. Le général déjeunait. On vient l'avertir que les Prussiens approchent. — « Ali! bah! répliqua M. de Failly, nous leur avons tué hier assez de monde, ils peuvent bien nous mettre aujourd'hui quelques hommes hors de combat. Allons, débouchons une bouteille! ,. ^Page 183.) Ce fait, ajoi^te M. Domenecb, nous parut si monstrueux, que nous ne nous décidâmes à l'enregistrer qu'a- Xjrès quinze jours d'enquêtes et de contre-enquêtes. — Il faut que M. de Failly démeute ces paroles, s'il ne veut pas que l'histoire s'en empare détinitivement. (l"""^ édition.)

Depuis la puLîication de notre première édition, ce fait terrible n"a pas été démenti.

Le çénéral Besson devait mourir, en avril IS7I , à l'attaque du pont de Neuilly.

Le premier obus prussien causa une stupeur dans le camp français. On court aux armes, on rompt les faisceaux, les bataillons se forment en hâte et se replient en désordre. L'artillerie allemande ouvre un feu continuel, écrasant, et une véritable pluie d'obus tombe au milieu de ces masses humaines qui sont les régiments français. Trois régiments de ligne, le 11% le 46^ et le 68% suivis du 4*= bataillon de chasseurs à pied, s'établissent aussitôt sur les hauteurs, et, ouvrant un feu à volonté, rejettent dans le bois les Prussiens qui débouchent en avant du village. Des bois alors sortent des volées de mitraille, tandis que de nouveaux régiments ouvrent un feu terrible contre nos soldats. Et point d'artillerie pour répondre à l'artillerie allemande. Il a fallu harnacher les chevaux, atteler les pièces, les sauver d'abord avant de les mettre en position. Alors l'ennemi sort en foule, avec ses hurrahs habituels, des bois oîi il nous foudroie. Des bataillons français s'élancent à la baïonnette pour arrêter la marche des Allemands. Ceux-ci, n'attendant pas la charge à l'arme blanche, accueillent les nôtres par une fusillade épouvantable. Il faut reculer, battre en retraite. L'ennemi, sur la gauche de l'armée, tourne nos troupes et les rejette sur Mouzon. Le centre est enfoncé par les Bavarois. La retraite est une déroute. A travers les taillis passent les coups de sifflets des officiers prussiens, et les balles des tirailleurs, couchés derrière les arbres, jettent le désordre dans les rangs confondus de ce corps d'armée qui n'est plus qu'une foule.

Le soir vient. Un régiment de cavalerie, le 5^ cuirassier, du 12" corps, s'élance, dans une charge à fond, sur l'ennemi qu'il veut contenir. L'artillerie allemande le mitraille. Quelques bataillons solides, un entre autres du 30^ de ligne, protège la retraite, et, jusqu'à six heures du soir, paralyse par son attitude énergique, son feu multiplié, les dernières attaques de l'ennemi. Quand

cette poignée de braves soldats, se relevant de leur position de tirailleurs à genoux, traversèrent la Meuse, le soir venu, ils n'avaient plus une cartouche. Les quatrevingt-dix cartouches d'ordonnance étaient brûlées, et tous les coups avaient porté sur les colonnes ennemies, en pleine chair.

Pendant ce temps, le corps du général Félix Douay (le 7^) arrivait sur le champ de bataille, essayant d'arrêter le mouvement débordant des Prussiens. L'infanterie de marine du 12= corps (Lebrun) défend aussi le passage de la Meuse, avec une intrépidité superbe; mais c'en est fait, la journée est perdue. L'armée tout entière reçoit l'ordre de se replier sur Sedan par Garignan et Brévilly, sur la rive gauche de la Chiers.

Déjà des régiments entiers, poussés par la défaite jusque sur le territoire belge, avaient été forcés de déposer les armes entre les mains des soldats de ce peuple neutre dont le cœur battait au spectacle de l'écrasement d'une nation qui l'aime et qu'il aime aussi.

Les routes étaient pleines de fuyards ; des compagnies erraient, perdues dans les bois. Certains régiments du 5^ corps n'étaient plus que des bandes. Le général de Wimplîen, venu d'Oran et arrivé ce même jour 30 août à Mézières, à huit heures du matin, se heurta contre celte cohue de soldats qui était justement le corps d'armée qu'on lui donnait ordre de commander. Qui sait si, arrivé trois jours plus tôt, le général de Wimpffen n'eût pas évité à l'armée le désastre de Sedan, en empêchant cette déroute de Beaumont.

« Je me hâtai, dit le général, de descendre dans la plaine pour arrêter ce désordre et interpeller ces fuyards. J'eus de la peine à me faire comprendre. En vain je leur criais : « Mais, malheureux, regardez donc derrière « vous, le canon de l'ennemi est encore loin. Vous « n'avez rien à redouter. » Ils ne m'écoutaient pas dans leur course haletante. Je réussis enfin à en arrêter quelquas-uns et à les rassurer tant bien que mal. Peu à peu

cet exemple fut suivi.... » Le spectacle de cette débâcle devait cruellement serrer le cœur de ce général venu d'Afrique pour y assister. Aussi bien sa déposition devant l'histoire a-t-elle la valeur d'un témoignage écrasant : « Des voitures de bagages de tous les corps, dit-il, commençaient à s'agglomérer sur la route, ne sachant où se rendre. Je donnai l'ordre à des gendarmes, qui se trouvèrent sous ma main, de les faire marcher le plus rapidement possible.... Au moment où j'étais occupé à mettre un peu d'ordre partout, des équipages de la maison de l'empereur débouchèrent près de moi, -prétendant que tout le monde devait s'arrêter pounleur livrer passage. Je leur intimai l'ordre formel de profiter de la bonté de leurs attelages pour enfiler bien vite un chemin de traverse sur la droite. »

Le général montre encore (et qu'on se fasse par là une idée du désordre incroyable de cette armée sans commandement) des soldats isolés arrivant, commandés par un officier d'administration. « Tous ces malheureux mouraient de faim, nulle distribution n'ayant été faite. Ils demandaient à grands cris du pain. »

Pendant ce temps, que faisait l'homme dont l'intérêt dynastique avait amené sur nous tous ces désastres? Le matin, àRaucourt,il avait traversé Mouzon, faisant arrêter tous les mouvements de troupes , d'artillerie, d'équipages qui encombraient la ville ; et il s'était retiré sur l'autre rive delà Meuse, gagnant à travers bois une ville qu'il aperçut du haut d'une colline, et qu'il désigna à un habitant du pays, en lui demandant : « C'est Montmédy, n'est-ce pas? — Non, Sire, c'est Carignan. — Mais oui, mais oui, Sire, c'est Carignan, » répondirent aussitôt les officiers d'état-major empressés. Un témoin oculaire de ces journées douloureuses m'a donné sur l'état des esprits des renseignements précis. Il a vu de près les principaux acteurs du drame, et on ne peut douter de sa véracité. Mac-Mahon était inquiet, troublé, comme un homme qui marche presque sûrement, et sans que sa volonté ou

son énergie l'en puisse détourner, vers un but i'atal. 11 se sentait perdu. L'empereur affectait toujours son calme impassible. Il avait envoyé son fils à Mézières ; et, tandis que se livraient ces terribles batailles, il fumait. On le \1t toujours fumant, roulant sa cigarette. Pendant qu'on détruisait le o" corps à Beaumont, l'Empereur, étendu sur l'herbe avec son état-major, écoutait, passif et comme indifférent, le bruit du canon qui lui venait par dessus les bois. Il semblait que ce fataliste conspirateur laissât faire le destin. Aleajacta est! C'est le mot de tous les chercheurs d'aventure. Peut-être aussi avait-il foi dans son étoile, et croyait-il que la fortune lui re^àendrait en demeurant ainsi immobile, vautré à terre et rêvant ' .

D'ailleurs il n'oubliait pas les bienfaits du solide, tout en suivant les fumées de son rêve, et, à l'heure oîi le sang français coulait sous ces taillis de l'Ardenne, dans CCS sentiers entourés d'ombre, tandis que les petits paysans de France, les conscrits, les humbles, les martyrs, mouraiei\ pour l'empire, tandis que le 5^ cuirassier se fondait comme du plomb sous les canons ennemis, tandis que les derniers tirailleurs brûlaient leur dernière cartouche, l'empereur, le chef flegmatique de cette armée en déroute, envoyait à Paris ces deux dépêches que l'histoire conservera toujours pour les opposer à la légende :

A rimperati'ice, — Paris.

Carignan, le 30 août 1870, 5 h. 40 m. soir.

Il y a eu encore un engagement aujourd'hui sans grande importance. Je suis resté à cheval assez longtemps.

NAPOLÉON

1. Voyez sur ces journées tragiques une brochure bien curieuse et tout à fait capitale sur le rôle de Napoléon III, c'est Napoléon III à Baybel, le 30 août 1870. par Xavier Raspail. Baybel est le nom d'une ferme où s'arrêta l'Empereur, malade, souffrant « d'une diar- K rhée assez intense. »

RÉVOLUTIOxN DE 1870-71 53

M. Bure, trésorier général de la cowonne. — Paris, 21, avenue des Champs-Elysées.

Carignan, le 30 août, 6 h. 3 m. soir.

J'approuve la distribution des fonds que lu me pro» poses ; tu remettras le reste à Charles Thélin.

NAPOLÉON

On ne saurait, à une date plus solennelle, se moins soucier de la France.

Cette dernière défaite du général de Failly eût entraîné, je pense, sa destitution, alors même que le général de Wimpiïen n'eût pas été désigné par le ministre de la guerre pour lui succéder dans le commandement du 0^ corps. Celui-ci, vieux général d'Afrique et d'Italie, ancien colonel des tirailleurs algériens, commandant la province d'Alger, avait, au début de la guerre, demandé un commandement qu'on ne lui avait pas accordé. Réduit à suivre, de loin, les opérations militaires, il en avait maintes fois deviné le fatal résultat, et il en déplorait le début en en redoutant la chute, lorsqu'il fut mandé à Paris pour remplacer M. de Failly à la tête du o"" corps. Le général de Wimpfîen était connu surtout alors pour sa bravoure superbe en Italie. Parti de Trecate, le matin de la bataille de Magenta, avec la brigade des grenadiers de la garde (2^ et S'' régiments), il avait lancé ses soldats à l'attaque de Baffalora et, l'épée à la main, payant de sa personne, il avait été blessé en disputant pendant plusieurs heures la position à l'armée autrichienne.

M. de Wimpffen arriva à Sedan dans la nuit du 30 août avec les débris du 5° corps. Le lendemain, il inspectait le camp, et, après avoir vu le maréchal qui le reçut assez froidement, il se présenta à l'empereur '.

1. La proclamation suivante, adressée par le général de Wimpffen à ses compatriotes du département de l'Aisne, donnera une idée

Napoléon n'était plus le flegmatique personnage de la veille. Les larmes qu'il avait déjà versées à Metz lui remontaient aux yeux .

— Mais, général, dit-il, expliquez-moi donc pourquoi nous sommes toujours battus, et ce qui a pu amener la désastreuse affaire de Beauraont ?

Et il ajouta : — Hélas ! nous sommes bien malheureux !

Il eût pu dire : bien coupables.

La pauvre armée française laissait déjà 20 canons, 11 mitrailleuses et 700 prisonniers entre les mains de l'ennemi, et les Prussiens et les Saxons refoulaient encore nos soldats, par Carignan, jusqu'à Douzy et Yillers,près de Sedan, tandis que vers Mézières l'armée du Prince royal leur coupait la retraite du côté de cette place forte, et que les Bavarois se massaient devant Bazeilles. Le soir du 31 août, notre armée était absolument entourée, et le cercle formé autour de Sedan était complet. Rien n'avait arrêté d'ailleurs la'marche de l'ennemi, qui avait pu passer la Meuse sur des ponts minés que nous n'avions pas eu la précaution de faire sauter.

de l'état d'esprit où se trouvait le futur commandant de l'ariaée. Elle est très-énergique et très-patriotique :

Habitants du département de l'Aisue,

Un de vos enfants, arrivé hier de Paris, venant du fond de l'Algérie, ne s'accorde même pas la satisfaction de voir sa famille avant d'aller à l'ennemi. Il se rappelle au souvenir des siens et au vôtre, et vous engage à vous montrer les dignes enfants de ceux qui, en 1814 et en 1815, se joignaient à nos soldats pour combattre l'invasion.

L'ennemi ne pourra, je l'espère, arriver jusqu'à vous, avec le? masses qui ont envahi les provinces de l'est ; mais des fractions de corps, quelques cavaliers peuvent venir insulter vos villes et vos villages.

C'est à vous à savoir les repousser et leur faire pajer cher leur audace. Que chaque haie, que chaque fossé, que chaque maison vous servent de remparts.

Aux armes donc, braves habitants de mon département, et prouvez que partout les envahisseurs de la France trouveront de vigoureux adversaires.

Le gé7iéi'al commcmdatii le 3!= corps d'ai^mée, Si"né : de Wimpffeîî.

Pour sauver l'armée, il eût fallu que, pendant la nuit du 30 août et le matin du 31 , notre mouvement de retraite sur Mézières eût été exécuté. Alors certes nous avions le temps de nous retirer sur cette place forte et d'accepter la bataille dans d'autres conditions. Mais, dans la journée du 31, par une incurie nouvelle, à l'heure oîi l'empereur se désolait sans prendre un parti et oii le maréchal prenait ses dispositions pour s'ouvrir un passage le lendemain, 80,000 Allemands passaient la Meuse entre Donchery et Dom-le-Mesnil et nous coupaient absolument la route de Mézières. Il était à peu près quatre heures de l'après-midi. A cette heure, une seule route était libre ; la route de Belgique, celle qui part du dernier village-frontière, La Chapelle, et va vers Bouillon à travers les bois.

Le général de Wimpf[en, qui devait commander un corps d'armée, n'avait été mis, ni par l'empereur, ni par le maréchal, au courant des opérations qu'on allait tenter le lendemain.

Pour défendre la position de l'armée ou pour s'ouvrir un passage jusqu'à Mézières à travers les lignes prussiennes, le T corps (celui du général Douay) avait été placé devant ces grands bois de la Garenne qui couronnent de leurs taillis la hauteur la plus élevée du pays. De là haut, on domine Sedan, qu'on aperçoit sur la gauche, enfoncé près de la Meuse ; le calvaire d'Illy se dresse à la sortie du bois. Le ^^ corps (Wimpffen) et le 1" (Ducrot), placés sur la hauteur qui domine le fond de Givonne, occupaient le centre, tandis que le corps du général Lebrun (12^) défendait la droite, et que l'infanterie de marine, postée à Bazeilles, s'apprêtait à disputer cette petite ville à l'ennemi.

Le 1" septembre, à quatre heures et demie du matin, par un temps de brouillard épais, l'action décisive qui devait si durement influer sur la destinée de la France s'engageait vers Bazeilles avec une intensité singulière. Les Bavarois, passant la Meuse, attaquaient l'infanterie

de marine qui ripostait vigoureusement et avec un avan tage marqué. En même temps, l'attaque se prolongeait vers Givonne. Les troupes du général Ducrot avaient à lutter contre des forces considérables, des fantassins appuyés par une forte réserve de cavalerie saxonne, et pliaient sous le feu de l'artillerie allemande, lorsqu'auprès d'un peuplier qu'on montre encore, un obus vint frapper le commandant en chef de l'armée, le maréchal de Mac-Mahon, enlevant la croupe de son cheval et lui labourant les reins. On emporta le maréchal, et, sur son ordre, le général Ducrot prit le commandement de l'armée. Le général de WimpfCen, qui avait en poche sa commission du ministre de la guerre l'appelant au commandement en chef, au cas oii Mac-Mahon serait tué ou blessé, n'apprit qu'une heure plus tard que le général Ducrot commandait. Le général Ducrot voulait, joignant ses troupes à celles du général Douay qui combattaient en avant des bois de la Garenne , tenter une vigoureuse trouée sur Mézières en descendant des hauteurs et en se précipitant sur lUy. Il comptait enfoncer les corps d'armée prussiens massés devant le général Douay à Saint-Menges et à Flégneux ; mais le général de Wimpffen, averti que les forces de l'ennemi s'élevaient à plus de 80.000 hommes, voyant d'ailleurs que les troupes, au lieu de se lancer sur Illy, se rapprochaient instinctivement vers l'ancien camp , sous le canon de Sedan, fit acte de général en chef, montra sa nomination, donna ordre aussitôt au général Ducrot de reprendre ses positions, et envoya au général Lebrun, qui combattait à Bazeilles, toutes les troupes dont il put disposer pour accentuer le succès que nous obtenions sur notre droite.

Il était alors neuf heures du matin. De Wimpffen, parcourant le champ de bataille, rencontra l'empereur qui revenait des hauteurs de Bazeilles. Napoléon, un moment placé sous le feu de l'ennemi, avait eu là un officier d'ordonnance, le capitaine d'Hendecourt, tué non

loin de lui. Mais il s'était bientôt éloigné de ce coin du champ de bataille oii notre brave division d'infanterie de marine combattait héroïquement sous un feu meurtrier, et lorsqu'il rencontra le général de WimpfCen, près du fond de Givonne, il allait pacifiquement déjeuner. Sa Majesté avait faim. Le général de Wimpffen, durant tout ce jour, ne devait manger qu'une carotte arrachée d'un champ, et des milliers de soldats n'allaient prendre aucun repas. Mais Napoléon avait faim. En apercevant de Wimpffen, l'empereur lui demanda des nouvelles de la bataille.

— Sire, répondit le général, les choses vont bien, nous regagnons du terrain.

Et Napoléon lui ayant fait observer que l'ennemi montrait des forces considérables sur notre gauche, vers Illy, de Wimpffen ajouta :

— Nous allons d'abord nous occuper de jeter les Bavarois à la Meuse, puis avec toutes nos troupes, nous ferons face à notre nouvel ennemi.

Les aides de camp de l'empereur ont depuis, dans des lettres semi-officielles et toutes à la louange de leur maître, essayé de faire prendre les paroles du général comme une bravade imprudente, et voulu montrer que le salut de l'armée était dans cette trouée sur Mézières que M. de Wimpffen regardait comme impossible. Le rapport des Allemands donnerait pleinement raison à la tactique de de Wimpffen contre celle de Ducrot. En effet, Ducrot voulait percer la droite de l'armée allemande et se précipiter vers Illy ; mais les généraux prussiens ont écrit eux-mêmes que cette retraite^ commencée à sept heures et demie, leur avait donné à espérer d'avoir C armée française prisonnière vers neuf heures du matin, et qu'ils avaient été fort surpris de notre retour offensif, et surtout de notre résistance prolongée jusqu'à la nuit. Or, qu'étaitce que ce i^etour offensif, sinon le plan que de Wimpffen mettait à exécution et qui était celui-ci : dégager d'abord la droite de rarméc française en écrasant les Bava-

rois avec des forces considérables, puis se retourner brusquement contre les nouveaux assaillants? Au pisaller, pensait le général, l'armée s'ouvrirait un passage sur Carignan, car, de ce côté, les Bavarois, décimés depuis le matin par l'infanterie de marine, ne pouvaient offrir une victorieuse résistance, et on éviterait du moins un désastre plus grand et la honte d'être cerné et pris comme dans un étau.

Toute la préoccupation du général de Wimpffen, comme celle du général Ducrot, dans cette journée, a été d'éviter une capitulation ; mais en ordonnant la trouée sur Carignan, de Wimpffen attaquait un point beaucoup plus faible de l'ennemi, et rendait la réussite du mouvement plus probable. Il était d'ailleurs assez difficile de se mouvoir sur ce champ de bataille labouré d'obus, couvert de projectiles, balayé depuis le petit jour par 400 pièces de canon ennemis. Tandis que la garde prussienne manœuvrait de façon à nous fermer, vers La Chapelle, le chemin de la Belgique, les batteries allemandes faisaient sur les plateaux que nous occupions des feux continus et convergents. Les ravages faits par les obus éclatant dans nos rangs étaient vraiment épouvantables. Sous cette grêle dont la projection était sans cesse rectifiée par les artilleurs allemands tirant à coup sûr, les bataillons avaient ce remous sinistre qui est comme l'avant-coureur de la défaite. Frappés à des distances inconnues par des ennemis invisibles, les troupes démoralisées voyaient avec rage tomber sur elles ces projectiles percutants qui broyaient les crânes et ouvraient les entrailles. Cette tuerie sinistre, contre laquelle l'héroïsme ne pouvait rien, allumait dans tous les yeux des soldats la colère. Notre artillerie, inférieure comme portée à l'artillerie allemande, répondait de son mieux ; mais, outre que nos obus n'atteignaient pas toujours l'ennemi et que beaucoup éclataient prématurément, le nombre des pièces ennemies était triple du notre. Nous étions écrasés.

Les troupes du général Félix Douay, en position dans les bois 6.0 la Garenne, étaient comme fauchées par un feu terrible. Les obus enfonçaient les escadrons ; la cavalerie ne p;,uvait se mettre en ligne, les fantassins euxmêmes pliaient. Dans ces taillis épais, dans ces bois profonds et verts, la mort était partout, et les cadavres tombaient sous les feuilles et les branches d'arbres coupées par la mitraille. En dix minutes , l'artillerie allemande démontait trois batteries d'artillerie que nous établissions de ce côté pour protéger le corps d'armée. Nos mitrailleuses, à ces distances de 3 et 4 kilomètres, devenaient inutiles. Sur le champ de bataille on en voyait, le lendemain, de toutes neuves, n'ayant encore point servi, et broyées, les roues brisées par quelque obus ennemi.

Le plus épouvantable, c'est que les feux de cette artillerie puissante se rapprochaient de plus en plus et formaient autour de notre armée comme un cercle de mort plus étroit d'heure en heure. On apercevait déjà, au loin, couchés ou assis en avant de leurs batteries, les bataillons allemands, prêts à s'élancer sur nos soldats lorsque leurs canons auraient achevé de mettre le désordre dans nos rangs.

Wimplfen, éperdu, n'ayant pas un offlcier d'état-major à sa disposition (l'état-major de Mac-Mahon était, le croira-t-on? rentré à Sedan depuis le matin, à la suite du maréchal blessé), Wimpffen regardait, du haut de ces collines, le champ de bataille où l'ennemi allait nous envelopper. Partout, dans ces bois, sur ces coteaux, la mort, le désespoir, l'efTarement , la défaite. Ducrot, repoussé de Givonne, se rapprochait des bois de la Garenne; Douay, écrasé, restait sur ses positions balayées par l'artillerie allemande ; le 5" corps combattait "à et là, désorganisé depuis Beauraont. Seul, le corps du général Lebrun avait l'avantage vers Bazeilles, ou du moins tous les efforts de l'ennemi n'avaient pu l'entamer, et les soldats de l'infanterie de marine, postés dans Jes maisons,

refoulaient sous leur fusillade les Bavarois qui pliaient. Maison par maison, pierre à pierre, Bazeilles était défendue. Dans le parc, derrière le village, le massacre fut épouvantable. Il fallut envoyer aux soldats de Yon der Tann des troupes de l'armée du prince de Saxe, le régiment prussien de Magdebourg, le 4° bataillon des chasseurs prussiens et une batterie nouvelle pour leur permettre de soutenir le combat.

C'était sur ce point que Wimpfïen voulait échapper à l'ennemi. La route de Stenay pouvait nous être ouverte. Par Garignan on pouvait peut-être gagner Montmédy. Je n'en crois rien ; qu'importe ! Le général donna ordre au général Lebrun de tenter contre tout espoir l'opération. Il lui enverrait bientôt toutes les troupes dont il pouvait disposer. Ordre est donné à Douay de couvrir le mouvement, à Ducrot de marcher sur la Moncelle, près de Bazeilles, à la division de Lespart (du S"" corps) de se lancer sur le même point. A la même heure, le général écrit à l'empereur, enfermé dans Sedan, ce billet qu'il fait porter en double expédition par deux officiers d'état-major:

« Sire,

« Je me décide à forcer la ligne qui se trouve devant le général Lebrun et le général Ducrot, plutôt que d'être prisonnier dans la place de Sedan.

« Que Votre Majesté vienne se mettre au milieu de ses troupes; elles tiendront à honneur de lui ouvrir un passage.

« Une heure un quart, 1" septembre.

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