ORDRE
Le général commandant la l'^ division de cavalerie de l'armée de Versailles est heureux de porter à la connaissance des troupes placées sous ses ordres un trait de dévouement et de probité accompli par l'adjudant Trochet, du 7^ chasseurs.
Au moment du désastre de Sedan , ce sous-officier a sauvé des mains des pillards et des Prussiens la caisse de son régiment, contenant 12.0ff0 francs en or. Fait prisonnier de guerre, il a su soustraire son dépôt à la rapacité de nos ennemis. Dans ces mauvais jours d'exil et de privation, où les besoins se faisaient si vivement sentir, il a préféré souiîrir plutôt que d'entamer le dépôt qui lui était confié. Manquant d'argent pour faire sa route et rentrer dans sa patrie, il a emprunté, mais il a gardé intacte la caisse de son régiment.
Honneur à vous, adjudant Trochet, qui avez poussé si haut le sentiment de délicatesse qui, malheureusement, tend à s'affaiblir de nos jours. Votre belle conduite doit servir de modèle et être citée partout. Votre général est heureux de vous adresser publiquement les éloges que vous méritez. Il vous recommandera d'une manière toute particulière au ministre de la guerre, qui saïu-a apprécier votre dévouement à l'honneur.
Le général commandant la l'e division de cavalerie,
HALNA DE PRÉTAY
de sabre. Oh! les humiliations terribles, les souffrances atroces ! Et, avec ces douleurs morales, les souffrances physiques. On ramassait des pommes de terre et on vivait de pain pourri. La Meuse, autour des prisonniers, roulait des cadavres déjà gonflés et hideux de compagnons d'armes ; des cuirassiers passaient au fil de l'eau, un noir turco s'accrochait dans les herbes.
Cette armée qui, en comptant les blessés, s'élevait encore à près de 80.000 hommes, avait été, en réalité, réduite depuis la désastreuse affaire de Beaumont à 63.000 hommes environ qui, dans la journée du 1" septembre, avaient bravement combattu contre 240.000 Allemands : chiffre déclaré par M. de Moltke lui-même au général de Wimpffen. Cinq cents bouches à feu avaient fait leurs trouées dans les rangs de nos soldats pendant de longues heures, et l'ennemi avait à la fois admiré la ténacité de notre infanterie et la témérité de nos cavaliers. La faute capitale de cette courte et désolante campagne, faute qui perdit l'armée, ce fut de n'avoir pas, dès le soir de Beaumont, battu en retraite sur Mézières. On avait la nuit du 30 au 31 et toute la journée du 31 pour opérer ce mouvement. Mais une sorte d'aveuglement, je le répète, s'était emparé des chefs et, après avoir pGrdu le temps à Châlons, gaspillé les heures en chemin, on trouvait encore le moyen de laisser passer l'occasion suprême de sauver ce qui nous restait de soldats.
Au surplus, la condamnation des mouvements opérés à la fin d'août par l'armée de Châlons a été prononcée par l'écrivain de la Gazette de Cologne^ auquel nous avons déjà emprunté plus d'un jugement. L'arrêt de M. J. de Wickede sera peut-être l'arrêt de l'histoire; je tiens à le citer puisqu'il tombe d'une plume ennemie.
« Si Mac-Mahon, — dit M. de Wickede en parlant du départ de Châlons pour Metz, — si Mac-Mahon voulait esécuter ce plan, la première condition de ce succès était qu'il pût réussir à tromper le général de Moltke
sur la direction de sa marche, et à prendre avance de deux jours sur les troupes allemandes. Or, il n'y parvint pas. Moltke apprit presque aussitôt le changement de route effectué par les Français, et cela grâce surtout à l'excellent usage qu'il faisait de sa nombreuse cavalerie légère. Aussitôt qu'il eut reçu par elle l'avis de la marche de Mac-Mahon, il discerna ses intentions, et prit, avec l'admirable rapidité de coup d'oeil qui le distingue, les dispositions nécessaires pour le changement de direction à droite des armées allemandes en marche sur Paris ; la manière dont ce mouvement fut opéré pour rojpter Mac-Mahon dans un cul de sac, doit compter parmi les grandes manœuvres stratégiques qui ont été conçues avec le plus de talent et exécutés de la manière la plus irréprochable.
« Les Français, au contraire, ne se doutaient point de l'ordre et de la rapidité avec laquelle ils étaient suivis et serrés toujours de plus près par leurs adversaires. Mac- Mahon courait au piège, comme s'il eût été frappé d'éblouissement, et cependant cette guerre se faisait dans un pays oii tout habitant était un espion, un guide, un messager assuré d'avance à l'état-major français.
« Deux jours avant la bataille de Sedan, si le quartier général français n'eût pas été vraiment en proie à un aveuglement sans pareil, il aurait pu encore se dérober par une marche en arrière.
«... Aucun reproche dans cette affaire n'atteint les régiments français ; comme tels presque tous ont combattu héroïquement à Sedan ; quelques régiments de cavalerie se sont littéralement jetés à la mort, et l'infanterie a montré tout ce qu'il était possible de faire dans une défense de villages aussi habile qu'opiniâtre.
« ... Cette capitulation de Sedan est la plus importante que connaisse l'histoire militaire; elle est bien plus considérable que celles des Saxons à Kœnigstein ; du général prussien Finkà Maxen, dans la guerre de Sept-Ans; du général autrichien Mack, près d'Ulm, en
1805 ; du général prussien prince de Hohenlohe à Prenslau, en 1806; du général français Dupont, en 1809, à Baylen \ et du général hongrois Gœrgey, en 1849, à Yillagos. »
Quant aux soldats, plus d'une fois l'historien allemand revient sur leur courage pour leur rendre un hommage suprême : « L'armée française, dans cette dernière guerre, s'est, jusqu'à Sedan, bion et bravement battue ; en particulier, la vieille infanterie française s'est montrée parfaitement à la hauteur de la meilleure infanterie allemande en courage, en ténacité, en habileté surtout pour utiliser le terrain . Mais le commandement dans son ensemble a été aussi méprisable que s?" c'eût été quelque groupe de chefs kabyles qui eussent commandé les armées de la France, et non une demi-douzaine d'illustres maréchaux avec des centaines de brillants officiers d'état-major de tout grade.
« Aussi le fait que l'Allemagne avait dans le roi de Prusse un général en chef énergique et imposant l'obéissance, avec des conseillers comme Moltke, Bismarck et Roon, a été pour son triomphe un facteur plus important que si elle avait envoyé 200,000 hommes de plus en France. »
Tandis que ces batailles se livraient dans l'Ardenne, le maréchal Bazaine tentait de son côté, le 31 août et le 1" septembre, une sortie pour briser autour de Metz le cercle d'investissement. Lorsque nous conterons le blocus et la capitulation de Metz, nous dirons pourquoi cette sortie sur Servigny etNoisseville ne réussit point, et nous demand(irons compte à qui de droit de la retraite inexnliquéiî de l'armée française.
1. Lorsque Dupont, après Baylen, se présenta devant Napoléon I", celui-ci le reçut par i:ne injure et un coup de pied. Encore Dupont n"avait-il capitulé qu'avec une division épuisée, tandis que Napoléon III livrait à l'ennemi : uu empereur, un maréchal de France, 39 généraux, 230 officiers d'état-major, 2,095 officiers et 84,433 sousofficiers et soldats, sans compter 400 pièces de campagne, 180 pièces de position et 30,000 quintaux de poudre.
Les dépêches allemandes venues de Metz célébraient les victoires de Frédéric-Charles sur Bazaine au moment où l'armée prussienne, devant Sedan, apprenait que l'empereur, le kaiser, était prisonnier avec son armée. La joie fut grande parmi les troupes allemandes qui emplirent de leurs hurrahs les bois des Ardennes où elles étaient campées, couvrant les collines du sombre fourmillement de leurs masses noires. Les Allemands croyaient à la paix, voulaient la paix et dansaient ou allumaient des feux de joie. « Partout, écrit lui-même le roi Guillaume, on entonnait l'hymne patriotique. C'était saisissant ! Tout le monde avait apporté des lumières, en sorte que j'avais l'air de m'avancer au milieu d'une illumination improvisée.
« A onze heures, j'étais rentré et je buvais avec tous ceux qui m'entouraient à la santé de l'armée qui avait atteint un pareil but.
« Comme le matin du 2 je n'avais pas encore reçu de Moltke la nouvelle de la capitulation qui devait se traiter à Donchery, je me transportai, vers huit heures du matin, au champ de bataille. En arrivant, je vis Moltke qui venait à ma rencontre pour me demander mon consentement à la capitulation. Il m'apprit, en même temps, que l'empereur était parti, à cinq heures du matin, de Sedan, et était arrivé à Donchery. Comme l'empereur désirait me parler, je choisis pour lieu de rendez -vous un petit château entouré d'un parc qui se trouvait dans les environs.
« Vers dix heures, je débouchai sur la hauteur de Sedan. A midi arrivent Moltke et Bismarck, avec le traité de capitulation. A une heure, je me mis en route avec Fritz, escorté par la cavalerie de l'état-major. Je descendis de cheval devant le petit château, et l'empereur vint à ma rencontre. L'entrevue dura un quart d'heure. Nous étions tous les deux très-émus de nous rencontrer en pareille circonstance. Je ne puis exprimer tout ce que j'éprouvais lorsque je pensais que trois ans aupara-
vant j'avais vu l'empereur, qui était alors au faîte de sa puissance.
« Après cette entrevue, je visitai toute l'armée de Sedan, depuis deux heures et demie jusqu'à sept heures et demie.
« Je ne puis te décrire en ce moment ce que j'éprouvais en revoyant mes troupes, et surtout la garde qui avait été décimée. J'étais profondément ému de voir tant de témoignages d'affection et de dévouement.