GUILLAUME
Le roi Guillaume, après son entrevue avec Bonaparte, était monté à cheval, et, suivi de son état-major, il avait parcouru le champ de bataille. Ému de tant de gloire, et se disant, comme il l'écrivait le lendemain à la reine Augusta, que tout cela était un rêve auquel il ne comprenait rien, si ce n'est que Dieu est grand, le conquérant mystique passait, suivi de ses cuirassiers blancs, immobiles et sinistres sur leurs grands chevaux lourds, à travers ce champ plein de morts. On voyait glisser lentement ce redoutable cortège, pareil à une vision du moyen âge sur les crêtes de ces collines, et un soleil blafard, perçant un ciel orageux, faisait étinceler les casques de ce groupe formé par le souverain germain et par ses soldats.
Il passait, calme, sur son cheval qui, de temps à autre, flairait en chemin un cadavre, il passait, le conquérant, le preneur de peuples, tandis que son « bon frère » de France roulait une cigarette dans le château de Bellevue, — où le gardaient les sentinelles prussiennes. Le roi Guillaume et M. de Bismarck pouvaient être satisfaits. De Bazeilles à lUy, ces collines et ces champs étaient couverts de morts.
Spectacle inoubliable et bien fait pour se graver en traits ineffaçables, rouges comme du sang, dans une mémoire française. Partout des canons démontés, des fusils brisés , des sacs éventrés , des tambours crevés ,
des tas de cervelle ou de chair humaine lancés sur l'herbe, dans les champs de betterave ou sur les haies des jardins; des cadavres partout, crispés, immobiles, gardant encore dans la mort l'attitude de la vie, et faisant, avec leurs poses bizarres, leurs mains exsangues, leurs visages d'une pâleur jaune, ressembler ce champ de carnage à une campagne peuplée de figures de cire. Ces morts frappés par une balle conservent, en effet, très-souvent, la dernière expression, le dernier geste de leur existence. L'un épaule son fusil, l'autre est à genoux, visant un ennemi, d'autres chargent à la baïonnette, d'autres sont assis au rebord d'un fossé, d'autres se cramponnent à des branches d'arbre et restent debout, les yeux fixes. On les croirait vivants. Ils sont froids et raidis. J'en vis un, un capitaine du 20^ de ligne, assis au pied d'un arbre, la tète dans ses doigts et tenant encore une lettre froissée dans ses mains crispées. Ce malheureux semblait pleurer. Je lui frappai sur l'épaule. Il ne bougea pas. Il était mort.
Ce que c'est que la guerre, ceux-là peuvent le dire qui ont parcouru cette terre arrosée de sang. Plus d'un, parmi ces morts, était tombé, le sourire aux lèvres, maudissant et bravant le vainqueur, ironique et fier jusque dans le trépas, comme il convient à un guerrier de Gaule. Il semblait que la dernière pensée de ces mart}TS eût été la joie du sacrifice et le salut à la patrie. Épais et massifs, les cadavres prussiens étaient tombés à côté, comme des bœufs abattus ; mais ces maigres soldats aux pantalons rouges, ces chasseurs à pied, le crâne ras, ces fantassins de la marine, ces vieux zouaves roux ou grisonnants gardaient dans la mort une expression d'ironie altière. Ils étaient plus beaux couchés que debout, et les Allemands ne pouvaient s'empêcher de regarder avec une admiration muette ces héros sacrifiés et tombés dans une attitude sculpturale.
En revanche, il y avait des blessures horribles. La tuerie s'étalait dans toute sa hideur. C'était, en plus
d'un endroit, quelque chose qui ressemblait à un étal de boucher. Des visages broyés par un éclat d'obus laissaient, la mâchoire inférieure emportée, apercevoir l'intérieur du crâne ; des ventres ouverts laissaient échapper leurs entrailles ; les balles avaient fracassé des fronts d'où sortaient, gros comme le poing, des fragments de cervelle; on voyait des poitrines labourées, disséquées en quelque sorte par l'obus ; les côtes étaient à nu et perçaient les lambeaux de tuniques. Oh! les horreurs sinistres de la bataille? Voilà la guerre, et c'est à de semblables œuvres, à de si écœurantes boucheries que des êtres humains lancent leurs pareils d'un cœur léger! Que tout ce sang retombe sur leur tête ! Et que n'ont-ils devant les yeux, éternellement, la vue terrible de ces milliers de morts sur lesquels s'abattaient les mouches, tandis que, dans ce soir de septembre, les grillons chantaient à côté et que des papillons voletaient au-dessus de ces cadavres.
Au loin, on apercevait, çà et là, des colonnes de fumée noire. C'était l'incendie qui dévorait des fermes, des granges, des villages. Bazeilles, coupable d'avoir vu la résistance héroïque de l'infanterie de marine, était incendiée par les Bavarois le lendemain de la bataille. Le général Von der Tann a depuis affirmé, dans une lettre qu'on trouvera plus loin, que ses obus seuls ont mis le feu à la petite ville. Mais les témoignages de M. de Fitz- James et de plusieurs autres démentent son assertion. Des femmes, des enfants furent fusillés par les Bavarois ; détail épouvantable , des habitants de Bazeilles furent brûlés vifs. M. de Fitz-James déclare que ce village incendié sentait la chair humaine consumée. Et tandis qu'on enterrait les morts, les musiques allemandes, insultant à ce deuil, jouaient des airs de Wagner ou la Marseillaise , et, qui pis est, par un choix injurieux et niais, les Pompiers de Nanterre et l'air de Malborough. Nos blessés, dans les ambulances, se redressaient, crispés, furieux, et leurs joues se couvraient de
larmes. D'autres, dans un coin du petit village de la Chapelle, protestaient en criant : Vive la République française !
La Chapelle est le dernier village français placé sur la route de la Belgique. Plus loin est Bouillon. C'est à Bouillon que, le soir du 1" septembre, tant de nos malheureux soldats arrivèrent, harassés, sordides, sanglants, et furent recueillis par les Belges. Que la Belgique reçoive à jamais la profonde reconnaissance de la France ! Elle a payé sa dette dans ces jours affreux. Elle a été la bienfaitrice des débris de cette armée en déroute. La ville de Bouillon, encombrée, trouva des lits, des vivres, de l'argent pour nos malheureux soldats. Les bois étaient pleins de fuyards, de paysans ardennais emportant leurs matelas, leurs meubles, ce qu'ils pouvaient arracher à l'invasion. La Belgique les accueillit fraternellement. Non-seulement à Bouillon, mais à Paliseul, sur toute la frontière, les soldats français furent reçus avec les démonstrations de la sympathie la plus vraie. On leur apportait des cigares, du vin, des vivres ; on criait, — et de quelle joie se sentaient remplis ces cœurs à demi brisés qui étaient les cœurs français, — on criait : Vive la France!
Une partie du 3^ zouaves, trouant l'armée ennemie, se groupant autour du drapeau, s'était ouvert, à coups de baïonnettes, un passage jusqu'à la frontière. Ce détachement héroïque, gagnant Rocroi par la Belgique, devait combattre encore au siège de Paris.
Mais c'en était fait de la force militaire de notre patrie. Le dernier espoir du pays venait d'être brisé comme verre. Napoléon Bonaparte semblait en prendre son parti. Le 3 septembxre, à sept heures du matin, il quittait le château de Bellevue, prenant lui aussi, mais pour se rendre en Allemagne, le chemin de la Belgique. En route, il eut aussi ce spectacle du champ de bataille horrible, et devant ces tas de cadavres, devant ces pâles inconnus tombés pour son ambition personnelle, songea-
t-il à cette parole prononcée jadis et que démentit tout son règne : l'empire, c'est la ftaixJ
A la frontière de Belgique, un détachement de chasseurs belges, commandés parle général Gbazal, remplaça l'escorte prussienne qui conduisait le captif. Napoléon coucha à Bouillon, dans un petit hôtel oii, ravant-veille, s'étaient déjà réfugiés des fuyards. Bouillon n'était déjà plus qu'un vaste hôpital de blessés, et le bourgmestre se multipliait pour les secourir. Le lendemain dimanche, 4 septembre, Napoléon quittait Bouillon pour aller prendre à Libramont le train qui devait le conduire à Verviers, puis, de là, à Aix-la-Chapelle et à Gassel.
Avant d'arriver à Libramont, il déjeuna dans un petit restaurant sur le bord de la route. Le nom de l'aubergiste, par un ironique hasard, est Ollivier.
La République était proclamée à Paris lorsque l'exempereur arriva à ce château de Wilhelmshœhe, près de Gassel, qu'on lui avait assigné pour résidence. Il était accompagné des généraux prisonniers comme lui, Félix Douay et Lebrun, ainsi que du général de Boyen, aide de camp du roi de Prusse.
Le soir, les appartements du château étaient éclairés a giorno. Quand il descendit de wagon, un tambour, accompagné de deux fifres, battit aux champs et la garde d'honneur présenta les armes. L'empereur se fit présenter les fonctionnaires présents, avec lesquels il s'entretint en langue allemande.
Le château de Wilhelmshœhe, où l'oncle de Louis- Napoléon, le roi Jérôme, pendant son séjour en Westphalie (de 1807 à 1813), aimait à s'arrêter, et dont il avait voulu faire un diminutif de Versailles, n'était cependant pas disposé pour recevoir une suite aussi nombreuse que celle qu'amenait avec lui l'ex-empereur ; je château servait en dernier lieu de pied-à-terre au prince électoral de Hesse, chassé de ses États par le roi Guillaume. Le bonhomme était brutal et avare; double raison pour que les courtisans se tinssent à distance. Mais Napoléon ne fut
Le 3» zouaves perçant les lignes prussiennes après la capitulation. 30 T. II. — 18
pas empêché pour si peu, ei il fit ajouter différentes constructions au château : des écuries à l'entrée du parc, et agrandir la maisonnette du portier; enfin, une galerie couverte fut établie au fond du magnifique jardin.
C'est dans cette galerie, remplie de fleurs et convertie en serre, que Napoléon passait des matinées entières, tantôt accroupi dans un fauteuil, sommeillant à moitié, tantôt se promenant lentement appuyé sur une canne, au bras du docteur Conneau ou du général Douay. Ces deux personnages ne quittaient pas l'ex-empereur; ils avaient leurs appartements au second étage du château, et souvent le médecin passait la nuit sur un lit de camp, dans le salon qui précédait la chambre à coucher du prisonnier. Ce dernier se levait ordinairement à huit heures et demie ou neuf heures du matin, et, après avoir déjeuné, il descendait dans la serre; les journaux et les lettres se trouvaient sur une table ; il y en avait ordinairement une très-grande quantité ; les gazettes venaient de Londres, de Tours et de Berlin. Les lettres contenaient, pour la plupart, des suppliques, des demandes de secours, et des dénonciations émanant des gens qui tenaient à faire de la police en amateurs, mais dans un but intéressé.
Cette captivité luxueuse n'avait rien de comparable à Sainte-Hélène, pas plus qu'on ne pouvait comparer la capitulation de Napoléon III à Sedan avec la défaite de Napoléon V h Waterloo. En tombant, l'ex-empereur tonibait encore sur un lit de roses. Tandis que la France, durant la campagne d'hiver de 1870-71, se débattait, meurtrie, contre l'étranger, l'empereur buvait du Champagne, ou patinait à Wilhelmshœhe.
C'est là sa condamnation encore. Nulle angoisse ne le tenait au cœur, tandis que, dans un effort désespéré, la patrie, qu'il avait perdue, essayait de réparer ses désastres ou voulait du moins sauver l'honneur français. Nulle émotion ne l'agitait, tandis que Paris investi faisait feu de ses forts, que l'armée de la Loire luttait, qu'Orléans,
pris et repris, voyait l'étranger assis au foyer de ses fils, et que la pauvre et grande France,' agonisante, s'écriait comme Ajax : « J'en échapperai, malgré les dieux 1 »
Non, il chaussait le patin, se reposait et engraissait. Il prenait, disent ses courtisans, l'air reposé d'un officier en retraite; il complotait aussi, l'éternel agitateur, et lorsque s'en présentait l'occasion, il écrivait que le véritable ennemi de la patrie, ce n'était pas le fusil prussien. Il l'a écrit. Qu'on relise sa lettre.
Le Dorset Country ChronicU l'a publiée, cette lettre adressée par l'empereur au capitaine Damer, de Cerne, près Dorchester, en réponse à une première lettre de sympathie écrite par cet officier à celui qui avait été Napoléon III.
« Wilhelmshœhe, 23 octobre 1870.
« Mon cher capitaine,
« Je suis vivement touché de votre souvenir, et je me rappelle avec plaisir le temps que j'ai passé chez madame votre mère, ainsi que les témoignages d'amitié que j'ai reçus du colonel Davvson Damer.
« Je vous remercie de vos bons sentiments pour moi. Ce qui se passe en France est très-triste, car lïnvasion n'est pas le plus grand des maux que mon pauvre pays ait à souffrir. L'anarchie fait encore plus de désastres que le fusil à aiguille.
« Recevez, avec mes remerciements, l'assurance de ma vive amitié.
« NAPOLÉON
Ainsi, le fusil à aiguille n'était pas ce que Bonaparte flétrissait le plus. Ce qu'il haïssait, c'était la défense nationale, la France acceptant imprudemment, follement peut-être, mais héroïquement, l'héritage de Sedan, et combattant encore avec son glaive brisé. Anarchie: voilà de quel nom il appelait la guerre pour Ihouneur. Stras-
KÉVOLUTION DE 1870-71
bourg bombardée, Metz bloquée, Phalsbourg investie, Toul attaquée, Paris assiégé, Bitche invincible, voilà ce qu'il appelait l'anarchie ! La défense du sol, la dispute âpre du foyer, le fds présentant sa poitrine pour sauver sa mère, la lutte acharnée pour le droit, c'était l'anarchie ! Anarchie, Châteaudun qui brûle, Orléans qui lutte, Goulmiers où resplendit un rayon de victoire! Anarchie, tout ce qui n'est pas V ordre sinistre de l'empire cachant sous ce pseudonyme l'affaissement politique et la pourriture sociale.
Voilà ce que trouvait à dire à la France, et pour la France, l'homme qui l'avait sacrifiée, à l'heure oîi la nation essayait de se laver dans son propre sang de vingt ans d'abjection profonde. Comment expliquer ce peu de grandeur et d'abnégation que les petits, les humbles, le moindre soldat savait avoir, et que cet empereur n'avait pas? En parlant de Napoléon I", ce Corse malade et frénétique, le philosophe Fitche a dit : Napoléon n'est pas F7'a7içais. On pouvait dire aussi : Il n'est pas Finançais, en parlant de ce Hollandais qui porta, de 1852 à 1870, du 2 décembre au 4 septembre, le titre de Napoléon III.