‹ Histoire de la Révolution de 1870-71Chapitre 26 sur 59 · ETIENNE ARAGO · texte numérisé non relu

ETIENNE ARAGO

Le maire de Paris choisissait ensuite, parmi les plus honnêtes représentants du parti républicain de Paris, négociants, professeurs, hommes de lettres, les 7naires provisoires des vingt arrondissements de Paris, maires dont le premier devoir, leur disait-il, était de veiller sans relâche à l'armement de Paris :

1" arrondissement, Tenaille-Saligny, avocat à la cour de cassation; — 2'' arrondissement, Tirard, négociant; — 3^ arrondissement, Bonvalet, négociant; — 4" arrondissement, Greppo, ancien représentant du peuple; — 5* arrondissement, J.-B. Bocquet, ancien adjoint (remplacé bientôt par le docteur Bertillon) ; — 6" arrondissement. Hérisson, avocat à la cour de cassation (nommé adjoint à la mairie centrale. Le sixième arrondissement

fut administré par M. Albert Leroy) ; — 7^ arrondissement, Ribeaucourt, docteur-médecin; — 8^ arrondissement, Carnot; — 9^ arrondissement, Ranc (puis Gustave Chaudey); — 10'' arrondissement, Turpin, négociant (n'accepta point, remplacé par M. O'Reilly): — ll^ arrondissement, Léonce Ribert, professeur (remplacé bientôt par M. Mottu); — 12" arrondissement, Alfred Grivot, négociant; — 13" arrondissement, Pernolet; — 14^ arrondissement, Leneveu, rédacteur du Siècle (remplacé par M. Asseline); — 15" arrondissement, Corbon; — 16^ arrondissement, Henri Martin; — 17" arrondissement, François Favre, homme de lettres; — 18" arrondissement, Clemenceau, docteur-médecin; — 19" arrondissement, Richard, fabricant; — 20" arrondissement, Braleret, commerçant.

Ce que devaient faire ces magistrats nouveaux, nous le verrons bientôt.

Dans son livre sur l'Hôtel- de -Ville au 4 septembre, M. Etienne Arago a très-nettement et très-sincèrement défendu l'administration de sesmaires, et répondu d'une façon définitive aux accusations de la Commission d'enquête présidée par M. le comte Daru.

Cependant le gouvernement, quoi qu'en aient dit ses ennemis, ne se contentait point de rédiger des proclamations ou de procéder à des nominations, il prenait des décrets divers : le Corps législatif était dissous, le Sénat aboli. Quatre hommes, MM. Yalentin, Engelhard, Floquet et Clemenceau, avaient suffi à disperser le Sénat, et M. Ferdinand Barrot, protégé par de la gendarmerie à cheval, n'en répondait pas moins qu'il cédait à la force. Amnistie pleine et entière était accordée à tous les condamnés pour crimes et délits politiques ^ La fabrication, le commerce et la vente des armes étaient déclarés absolument libres. Le mouvement de résistance, si accentué

t. Y compris les rondamnés des derniers événements : Mégy, Eude» et les gens compromis dans l'affaire de la Villette.

à Paris, était communiqué à la province. Le ministre de l'intérieur avertissait ainsi la France des événements qui venaient de s'accomplir.

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

MINISTÈRE DE l'iNTÉRIEUR

A MM. lea préfets, sous -préfets, généraux, gouverneur général de l'Algérie, et à toutes les stations télég7-aphiques de France.

La déchéance a été prononcée au Corps législatif.

La République a été proclamée à l'Hôtel-de- Ville.

Un gouvernement de Défense nationale composé de onze membres, tous députés de Paris, a été constitué et ratifié par l'acclamation populaire.

Les noms sont :

Arago (Emmanuel), Crémieux, Favre (Jules), Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès,Glais-Bizoin, Pelletan, Picard, Rochefort, Simon (Jules).

Le général Trochu, investi des plems pouvoirs militaires pour la Défense. nationale, a été appelé à la présidence du gouvernement.

Veuillez faire afficher immédiatement, et au besoin proclamer par le crieur public, la présente déclaration.

Pour le gouvernement de Défense nationale, Le ministre de l'intérieur,

LÉON GAMBETTA

Paris, ce 4 septembre 1870, six heures du soir.

En province, d'ailleurs, la République était accueillie avec la même confiance et le même enthousiasme. Marseille l'acclamait avec effervescence, mais sans troubles profonds ; à Montpellier, à Tarbes, au Havre, à Valence, à Foix, à Nantes, la joie, le sentiment de délivrance étaient les mêmes. Et partout l'ordre soudain, une cer-

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taine gravité imposée par la nécessité douloureuse. Généralement les conseils municipaux de province se constituaient en commission ou nommaient un comité provisoire en attendant l'arrivée du fondé de pouvoirs du nouveau gouvernement. Une dépêche arrivée de Lille déclarait, au nom de la cité qui repoussa les Autrichiens en 92, que « la population de Paris avait bien mérité de la patrie. »

Nîmes demandait l'envoi immédiat d'un commistaire extraordinaire. Mais le mot rappelait, pour bien des gens, les commissaires de la République de J848 qui tous ne s'étaient point montrés à la hauteur de la mission. Les représentants du gouvernement central ne furent donc point des commissaires, mais des préfets. Les choix du ministre de l'intérieur allaient être, pour la plus grande part, excellents. A Marseille, il envoyait, par exemple, un des députés des Bouches-du-Rhône, M. Esquiros ; à Rouen, M. Desseaux, représentant de la Seine-Inférieure. C'était là simplement ratifier le choix des électeurs. Le vieux et probe M. Guépin devenait préfet de Nantes, en même temps que M. Testelin, dont le républicanisme était connu dans tout le Nord, était nommé à Lille. M. George Périn, l'ancien rédacteur en chef du Libéral du Centre, journal de combat bravement conduit, était envoyé à Limoges ; M. Babaud-Laribière, le rédacteur des Lettres charentaises, à Angoulême ; M. Pierre Lefranc, ancien représentant des Pyrénées-Orientales, à Perpignan, etc. Je n'ai cité ces noms honorables que pour l'exemple. Enfin , par une pensée toute patriotique, M. Gambetta n'oubliait aucun des départements qui étaient la France, et il confiait à un ancien représentant du peuple, M. Edmond Valentin, le soin et la gloire de pénétrer dans Strasbourg assiégée et d'y annoncer, en qualité de préfet, la proclamation de la République. M. Valentin, dont on put dire un moment qu'il avait été fusillé par les Prussiens, allait se montrer à la hauteur de sa noble et périlleuse mission.

Les administrateurs provisoires ou les préfets de la République ne recevaient au surplus du ministère de l'intérieur qu'un mot d'ordre : « Que chaque Français « reçoive ou prenne un fusil, et qu'il se mette à la dispo- « sition de l'autorité. » Nul doute que s'il en eût été ainsi dès le o septembre, un mois après nous n'eussions pas éprouvé nos premiers échecs sur la Loire. Mais nous verrons oii en était réduite la France : les bras étaient là, mais les armes manquaient. Du moins, les cœurs étaientils à la hauteur de la situation et du devoir.

Si quelques esprits froids, calculateurs et d'une vision nette poussaient à la paix, la majorité, emportée par le fier désir de venger nos morts, demandait, réclamait la continuation de la guerre. Il eût été parfaitement impossible de réagir contre ce généreux entraînement.

Pour se faire une idée de l'état de l'opinion publique au lendemain du i septembre, et du sentiment de réprobation qui animait toutes les âmes contre l'empire, cause de nôi désastres ; pour démontrer que l'esprit public tout entier avait sanctionné la révolution du mépris, il suffirait de reproduire ici les articles des feuilles mêmes qui, depuis, s'attachent à donner à l'exécution patriotique et sans violence du 4 septembre le nom de crime. Mais ces feuilles ne sont pas de celles qu'on prend au sérieux, et je veux emprunter un jugement vrai sur ce moment do notre histoire à un recueil grave, et dont les conclusions mûrement débattues pèsent d'un véritable poids. Le verdict présent a d'autant plus de valeur que l'esprit du recueil n'est pas républicain: « L'empire, disait la Revue des Deux mondes, dans son numéro du 15 septembre, a disparu dans un incomparable effondrement, et la République s'est relevée pour recueillir le douloureux héritage d'une situation compromise, pour ramasser les forces de la nation, pour faire face à cette tempête de feu qui s'avance sur Paris. La Finance est rentrée en possession d'elle-même, sa^is lutte, sans déchirement, par une sorte de soubresaut de patriotisme et de désespoir

devant l'ennemi. Cette révolution, à vrai dire, n'avait rien d'imprévu pour ceux qui croient aux causes morales et à une certaine logique supérieure dans la marche des événements; elle était iné\itable dès le jour où les premiers revers de la guerre avaient brusquement divulgué le secret de l'empire, en mettant à nu l'impéritie, la légèreté, la confusion, le désordre qui avaient présidé à Forganisation d'une telle campagne... Un retour de fortune aurait pu peut-être tout au plus suspendre la grande et inéluctable expiation. »

Et qu'on parle encore de coup de main, de conspiration, d'escamotage politique à propos de cette expiation si méritée ! Le témoignage de gens sensés et patriotes est là, répondant, dès le lo septembre, à toutes les accusations futures. Quant à la question de la guerre, la Revue des Deux Mondes (et ici encore sa déposition est importante) ajoutait et disait avec tout le monde, avec, la grande majorité de l'opinion publique, altérée de vengeance : « On a cru que la guerre était finie ; c'est maintenant peut-être qu'elle commence en changeant de caractère, en devenant la lutte à outrance d'une nation pour son indépendance et son intégrité. » Et que les bonapartistes accusent aujourd'hui les républicains seuls d'avoir continué la guerre, eux qui étaient tout disposés à s'arrêter devant la honte ! Ce n'était pas la République qui voulait continuer la guerre, c'était la France tout entière. Ce mot « à outrance » était alors le mot d'ordre de tous. M. Yitet le répétait dans chacune de ses Lettres sur le siège. J'ouvre les pamphlets de M. Yeuillot, j'y lis, à propos de la chute de l'empire, cette ligne : « Rien de plus honteux, rien de plus juste. » Et à propos de la guerre : « La France ne se dissimule pas son besoin de la paix. Tout gît dans les conditions. Il ne faut point de conditions qui lèsent l'honneur. » Et voilà pourquoi l'opinion publique voulait la guerre. Elle la voulait pour Thoiineur. De son sang, le peuple français voulait effacer du front de la patrie la tache honteuse de Sedan. Il

voulait combattre, étant alors, hélas ! sûr de vaincre. Mais, dùt-il être vaincu, il voulait combattre encore. « Tout est perdu, même l'honneur. » Le mot avait été dit. Cet honneur, on voulait le recouvrer et le venger.

Oui, c'était le cri et la conviction de ces heures fiévreuses, pleines d'illusion et d'espoir. Tous les organes de la publicité, les journaux réactionnaires eux-mêmes, et jusqu'à l'Univers, rappelaient alors cette déclaration sublime et désespérée du peuple français de 93 : « Le peuple français ne fait point la paix avec V ennemi qui occupe son territoire. »

Aussi bien avec quel élan, quel confiant enthousiasme, quelle unanimité d'éloges on accueillit la circulaire fameuse du ministre des affaires étrangères aux agents diplomatiques de France, circulaire oii M. Jules Favre, dans une heure de patriotique sincérité que devait cruellement bafouer l'avenir, faisait, à la face de la patrie, cette déclaration ferme qu'on ne peut relire aujourd'hui sans tristesse : « Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire., ni une pierre de nos forteresses. — Une paix honteuse serait une guerre d'extermination à courte échéance. » Ah ! certes, condamnée à la guerre, la France devait combattre, combattre jusqu'à la mort, mais elle devait combattre sans phrases. C'est la phrase qui a compromis cette nation , toujours prête à faire des programmes qu'elle est trop souvent forcée de ne point tenir. Le désespoir silencieux, la lutte sans fanfares valaient mieux. Cela nous eût épargné les ironiques lendemains. Mais la France n'a-t-elle pas toujours trop aimé les démonstrations et les discours? Peuple d'artistes pris sans cesse à la glu de la forme et des images. Le jour où M. J. t'avre fit cette déclaration solennelle, tout le monde applaudit. La nation entière la lui dictait. Il ne l'eût point faite qu'on l'eût trouvé passif et froid. Et c'est cependant cette parole, approuvée de tous, qui devait si lourdement, si cruellement, si injustement lui être reprochée! —Les

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nations exigent qu'on les trompe, et ne pardonnent pas aux trompeurs.

Mais, certes, M. Jules Favre était d'une bonne foi profonde. A. « ni un pouce de notre territoire, ni une pierre d nos fo-rteresses, » M. Blanqui ajouta dans son journal : « ni un écu de notre bourse. » Il complétait la phrase, il ne la critiquait pas, et lui aussi, l'éternel agitateur, demandait en ce moment Y union.

L'union était d'ailleurs si intime alors et le besoin de concorde était si puissant, que M. Cluseret ayant publié le 7 septembre dans la Marseillaise, que venaient de res-' susciter MM. Grousset, Cluseret, etc., un article violent, injuste et injurieux contre M, Gambetta, à propos du décret sur la nomination des officiers de la garde nationale S la foule brûla les numéros du journal sur le boulevard et dans la rue Montmartre , tandis que les gardes nationaux occupaient les bureaux du journal, rued'Aboukir, et les défendaient contre l'irritation populaire. Et le lendemain, M. Rochefort, dans une lettre qui fit sensation, rappelait qu'il ne faisait plus, en quoi que ce soit, partie du journal la Mai^seillaise. Ce journal, d'ailleurs, ne reparut plus.

A ce moment même, Gustave Flourens, sincèrement irrité contre l'étranger, exhortait ses bataillons, — il portait ou prenait le titre de « major de remparts », et commandait à prés de 4.000 hommes, — à ne plus songer qu'aux ennemis; et II. Blanqui, plus habile et ne désarmant qu'en apparence, s'écriait, demandant dans la Patrie en danger qu'il n'y eût plus de parti et plus de nuances : <f Maudit soit celui qui, à l'heure suprême où nou& touchons, pouri^ait conserver une préoccujmtion personnelle^

1 Le décret de M. Gambetta disait : « Les gardes nationaux de Paris, c'est-à-dire tous les clccleurs inscrits sur les listes électorales, sont convoqués pour le mardi 6 septembre, à midi, à l'effet de procéder à la nomination des sous-officiers et officiers, dans les mairies de leurs ctrrondissements respectifs. » C'est ce que .AL Cluseret, à peiue rentré en France, appelait un décret réactionîiaire.

une arrière-pensée, quelle quelle fût! » C'était, on le voit, la lune de miel des partis. Combien de temps devait-elle durer? Jusqu'au jour où le caractère exalté de Flourens l'entraînerail vers l'action, jusqu'au jour où le flair de conspirateur de Blanqui lui ferait croire au succès d'un coup de main.

On n'en était pas encore là. Je le répète, la concorde, voilà le mot qu'on trouvait sur toutes les lèvres et dans tous les cœurs. « Nous sommes aujourd'hui tous Français et rien de plus, tous républicains et rien de moins, écrivait Flourens. Point de désunion. » « Fraternité! » s'écriait encore Blanqui. (f Les Français de 1870, disait le Figaro, seront dignes des Français de 1792 ». Le Gaulois essayait bien de faire une différence entre M. Trochu et le gouvernement, mais il promettait son concours à M. le généi^al Trochu et à la Défense nationale. Bref, comme disait le Rappel : « Hier, la Prusse avait devant elle une armée; aujourd'hui, elle a devant elle un peuple. »

Le 5 septembre, Victor Hugo, proscrit volontaire depuis décembre, rentrait en France. H avait écrit qu'il serait le dernier à demeurer sur la terre d'exil.

« Et s'il uen reste qu'un, je serai celui-là! »

Le peuple se pressa sur son passage, envahit la gare du Nord pour voir de près un homme qui avait tenu son serment. Au milieu des acclamations, un chirurgien s'avança et dit à Victor Hugo : « J'ai là un train de malheureux blessés ramenés des Ardennes. Demandez le silence à la foule. Ces cris les font souffrir ou les éveillent. » Ces blessés et ces acclamations, cette antithèse du proscrit affranchi et de wagons pleins de sang représentait bien l'état de la France, à cette heure. La joie de la délivrance était effacée par la douleur de la défaite.

Ceux des proscrits qui rentraient avec le grand poëte, Edgar Quinet, Ledru-Rollin, Marc Dufraisse, apportaient

à la France un dévouement égal à celui deriionimc qui, dès son arrivée à Paris, disait au peuple : « Union, concorde. C'est par la fraternité qu'on sauvera la liberté. >' M. Louis Blanc, oubliant ses souvenirs personnels devant les malheurs publics, allait, par exemple, faire une visite à M. Jules Favre, qui jadis avait contribué à l'envoyer en exil. On ressentait comme un besoin de se grouper et d'entrer, par le sacrifice, dans une vie nouvelle. Et rendons cette justice à la plupart des hommes illustres de la démocratie, tandis que bien des nouveaux venus, des combattants de la dernière heure, des impatients, se ruaient à la curée pour obtenir quelque place et s'irritaient si on ne la leur accordait point, tandis que (spectacle écœurant que réservent ces révolutions!) des valets du régime déchu se courbaient platement devant le régime vainqueur, eux, les anciens de la République, apportaient au gouvernement de la Défense leur concours, sans lui demander autre chose que la gloire de le conseiller. La scission, il est vrai, ne devait point tarder à se faire. Nous en expliquerons les causes cachées au moment venu.

Pour l'heure présente, tout souriait à la République nouvelle, M. Washburnc annonçait que la grande République des États-Unis reconnaissait la République de France. Par delà l'Océan, les petits-fils de Washington saluaient les petits-fils de Lafayette. Depuis, les lettres louangeuses de M. Dancroft à M. de Bismarck et la circulaire du président Grant à ses agents diplomatiques nous ont montré que l'Amérique ne s'inclinait guère, en fin de compte, que devant le succès. Mais nous croyions alors très-naïvement à son amour.

Cependant, trouvant déjà que le gouvernement manquait d'initiative, les clubs et les journaux radicaux lui indiquaient les mesures à prendre. Dans le Réveil, par exemple, Delescluze s'écriait :

« Nous sommons le ministre de l'intérieur d'insérer demain au Journal officielle, liste des écrivains quiémar-

geaient aux fonds secrets. Il est temps que la France connaisse le fond de ces boutiques immondes qui, depuis 1831, travaillent à démoraliser et à déshonorer la France. »

La sommation de M. Gh. Delescluze ne reçut point de réponse de M. Gambetta, et ce fut dommage, car le public eût connu le secret de plus d'un dévouement intéressé, et certaines palinodies eussent reçu le châtiment public ; mais le ministre de l'intérieur nomma une commission chargée de réunir, classer et préparer la publication des papiers et correspondance de la famille impériale. Cette commission, primitivement composée de MM. de Kératry, préfet de police, président, M. André Lavertujon, vice-présidenc, Estancelin, Gagneur, anciens députés, et André Gochut, fut complétée plus tard par MM. Taxile Delord, Ludovic Lalanne et Laurent Pichat, puis ûe MM. Edouard Lockroy, Camille Pelletan, etc., M. Estancelin ayant été envoyé en mission, et MM. de Kératry, Cochut et Jules Glaretie, secrétaire, ayant donné leur démission.

Le palais des Tuileries, préservé de toute atteinte dans la journée du 4, par le commandant Dupérier, de l'étatmajor de la garde nationale, qui en demeura pour ce fait le gouverneur durant le siège, était encore, lorsque la commission des papiers, pénétrant dans les appartements, entra en fonctions, dans l'état où l'avait laissé l'empereur partant pour Metz et l'impératrice fuyant sur Maubeuge, On pouvait en quelque sorte reconstituer, par les mille objets épars, les meubles et les tableaux, la vie intime des souverains déchus. La curiosité inquiète et chimérique de Napoléon se lisait dans chaqu projet impraticable soumis à son examen, et qu'il approfondissait gravement, tandis qu'il négligeait les questions vraiment palpitantes et les études vraiment utiles. Par exemple, un travail destiné à l'éclairer sur l'état des forces militaires de la Confédération du Nord avait été absolument dédaigné, regardé d'un œil indifférent, tan-

<iis que mainte rêverie sur des modèles nouveaux de canonnières, sur des médailles romaines, des olives de frondeurs baléares, etc., sur des projets romanesques, — comme l'annexion de la Belgique, proposée par un M. Oscar Lessines, — étaient examinés, dépouillés avec soin. Et pourtant le travail sur l'Allemagne (publié depuis) l'avertissait que l'ennemi qu'il voulait combattre pouvait disposer de plus d'un million d'hommes. Et cependant les rapports de M. de Stoffel, attaché militaire français à Berlin, disaient à l'empereur : Pt^enez gai^de! Mais la chose était de peu d'importance pour cet homme de lettres manqué et couronné. Ce qui l'inquiétait, ce n'était pas la réalité, mais le rêve. Il se perdait dans les nuages, mais de ces nuages devait tomber une pluie de sang.

Quant à l'impératrice Eugénie, ses appartements livraient aussi le secret des extravagances et des contradictions de son intelligence. Dans sa bibliothèque, les œuvres de Proudhon, qu'elle avait la prétention de lire et qu'elle ne comprenait certes point, coudoyaient les petits romans badins tirés de la bibliothèque de Marie- Antoinette à Trianon, ou les ouvTages mystiques de la librairie religieuse. Tout était à la fois ultra-mondain et altra-clérical autour d'elle. Des os de saints, des reliques s'étalaient sur les murailles, au-dessous des plafonds, oii voltigeaient des amours. Des médaillons, dans le goût de Boucher, montraient des bustes de femmes, et, à dix pas de là, se pliait et se repliait, comme un paravent, un confessionnal blanc à ornements dorés. Ce mélange singulier de poudre de riz et d'encens caractérisait tout à fait cette piété à l'espagnole.

La publicrtion des Papiers et correspondance de la famille impériale ne devait point tenir tout ce qu'on altondait l'avide curiosité publique. La plupart des scandales mystérieux de l'empire n'y figurent pas. D'ailleurs, que de papiers ont dû être brûlés et détruits d'avance! Mais le peu qu'on trouva pouvait suffire à bien caractériser ce régime de bohème toute-puissante, où tout était fri-

vole, décousu, de surface et de maquillage. Et l'histoire, surtout en ce qui concerne la guerre, enregistra ces documents sincères et précieux, ces dépêches navrantes d'incurie. Ouant à certaines lettres oii le nom de Marguerite Bellanger se trouvait mêlé à celui d'un magistrat éminent, l'auteur de ce livre était d'avis qu'on ne les publiât point, ce scandale touchant à la vie privée. Ce fut M. Eugène Pelletan qui les fit envoyer à l'imprimerie, disant nettement : « La Du Barry appartient à l'histoire! »

Cependant la province avait envoyé ses enfants à Paris. On les voyait, ces mobiles, à peine équipés, la plupart dans leurs costumes du pays : les Bretons, suivis de leurs recteurs, allant au combat comme au pardon; les Bourguignons, en blouses bleues, une croix rouge sur la manche; les rudes gars d'Auvergne, le front couvert du large chapeau du paysan. Tous arrivaient fermes et résolus, avec un esprit de jeunesse et de force qui donnait confiance. C'était vraiment la France accourue au secours de Paris, tête et cœur de la France. Ceux de Paris, tous ceux qui pouvaient porter les armes, étaient déjà inscrits sur les contrôles et tous réclamaient des fusils. Nul n'osait déjà sortir sans uniforme, sans képi tout au moins. De ces képis, beaucoup n'avaient pas de numéros encore, beaucoup aussi étaient des képis d'ambulanciers; mais, on peut le dire, Paris tout entier était prêt à la lutte. Dans cette fièvre de la première heure, cette masse d'hommes, inhabiles à manier les armes, eût été déjà capable de quelque prodige et d'une journée de sacrifice, sinon de victoire.

Un souffle véritable et sincère de patriotisme parcourait les rues, passait sur les fronts, faisait battre les cœurs. On sentait qu'il fallait, dans ce grand, naufrage, se rattacher à ce qui restait de la patrie et la défendre pour reconquérir le reste. On avait comme le besoin d'incarner dans quelque image palpable cette France martyre, sacrifiée par un despote. Alors, d'un élan,

comme si la ville de Strasbourg bombardée personnifiait a France vaincue, on se rendait place de la Concorde, devant cette statue de Strasbourg qu'a sculptée Pradier dans la pierre. Le gouvernement de la Défense nationale avait inscrit ses noms à la première page d'un livre destiné à devenir le li'VTe d'or de la cité d'Alsace» et à porter à Strasbourg les remerciements de Paris ^ . Giiacun s'inscrivait à son tour sur le livre. Des bataillons entiers venaient apporter à Strasbourg leur hommage. Des couronnes, des drapeaux, des guirlandes, s'amoncelaient sur la statue, personnification de la patrie. Le soir, des verres de couleur illuminaient Strasbourg et lui faisaient comme une auréole. « Vous diriez, s'écriait alors M. Paul de Saint- Victor, la chapelle ardente de la ville martyre. » Et l'écrivain ajoutait ; « La France se reconnaît dans Strasbourg; elle frémit d'admiration, elle tressaille de reconnaissance. La foi remonte à son cœur exalté par ce grand exemple. On ne doute plus des dieux auxquels on voit faire de tels sacrifices. Gloire à cette ville magnanime, illustre par la science et le courage! Muse cuirassée, guerrière qui veille aux remparts de la patrie, assise sur un canon, penchée sur un livre, elle se présente au monde appuyée d'une main sur la presse de Gutemberg, tenant de l'autre l'épée de Kléber et d'Uhrich. »

Dix jours après la révolution du 4 septembre, le général Trochu passait, sur les boulevards, la place de la Concorde et les Champs-Elysées, la revue des mobiles et de la garde nationale parisienne, à la tête de laquelle venait d'être appelé, en remplacement du général de La Motte-Rouge, M. Tamisier, ancien officier d'artillerie,

1 Ce livre portait cet entête :

Les Parisiens à 7ios frères héroïques de Strasbourg et au brave général Uhrich.

Nous l'avons vu et feuilleté, en 1871, au ministère de l'intérieur. On devait le relier en or et l'envoyer à Strasbourg. Qu'est-il devenu (1875)?

nommé général. Ce fut un jour superbe que ce jour de la grande revue; les rues de Paris retentissaient, de cris, d'appels de clairons ou de bruits de tambours. Des bataillons, en rangs sur les boulevards, avaient leurs fusils en faisceaux, puis manœuvraient avec un certain ensemble. La place de la Concorde fourmillait de fer. Acclamé et restant calme et grave, trop grave, le général Trochu, à cheval, passait devant ces bataillons, salué par la foule confiante, saluant d'un air élégant et froid. Gomm-e on croyait en lui! Gomme on était confiant! Quelle journée de fièvre, par ce beau soleil d'automne! On eût dit quelque chose comme une rayonnante fête de la Fédération, avec des scintillements d'armes et des frissonnements de feuilles. « Jamais, disait dans son ordre du jour le gouverneur de Paris, jamais aucun général d'armée na eu sous les yeux le grand spectacle que vous venez de me donner!... Préparez-vous à soufi'rir avec constance, — ajoutait-il. — A cette condition, vous vaincrez. »

Paris allait souffrir. Paris voulait soufi'rir. Il ne vainquit pas cependant. Mais cette victoire promise, du moins il sut la mériter, et Paris ne fut point le coupable.

Durant ce . temps , les Prussiens avançaient. Leur marche lente et mesurée n'en paraissait que plus sûre. Le 11 septembre, ils étaient à la Ferté, à six heures du soir. Ils arrivaient presque en même temps à Ghâteau- Thierry. Le lendemain, le sous-préfet de Meaux et le général Ryan quittaient Meaux devant eux et partaient pour Lagny, coupant les télégraphes. Le gros des forces ennemies était à Grécy. Le 11, les Allemands s'étaient présentés en même temps devant Soissons, sommant la ville de se rendre, et le commandant de place répondait (menace que nous entendrons tant de fois) qu'il se ferait plutôt sauter. Le 12, des uhlans annonçaient à Provins, pour le lendemain, un corps de 20.000 hommes. Les Bavarois étaient à Vied, à Vaucouleurs, dans la Haute- Marne. L'invasion grossissait, roulant partout ses flots

d'hommes et de chevaux. Le pont de Creil était renversé ; les Prussiens arrivaient aux environs de Melun, souvent inquiétés par les francs-tireurs. Le 14 septembre, les chemins de fer de l'Est et du Nord suspendaient leur sei vice au départ de Paris. Le 15, un train de voyageurs était pris par les Prussiens à son arrivée à Senlis. Près de Chantilly, un autre train était assailli par des tirailleurs. Ce même jour, enfin, le 15 septembre, à trois heures vingt minutes du soir, le gouverneur de Paris recevait cette dépêche datée de Vincennes :

« Les uhlans sont, en effet, entre Greteil et NeuiUy-sur- Marne.

« A ce dernier point paraît être Tavant- garde de la colonne signalée ce matin.

« Informons et activons tout le monde. »

C'était le premier ennemi signalé presque en vue de Paris. On pouvait maintenant compter les heures qui séparaient la grande ville de l'investissement.

Il était, on le conçoit, de toute nécessité que le gouver^ nement de la République ne se laissât point tout entier bloquer dans la ville assiégée. Peut-être même eût-il mieux valu que Paris ne fût plus qu'une place forte, une simple citadelle soumise aux droits et aux nécessités sévères du siège. Le gouvernement eût agi hors de la capitale, §i bien que, Paris succombant, c'était une place forte non le gouvernement qui tombait. Le gouvernement préféra se scinder en deux. Il délégua à Tours deux de ses membres les moins actifs, M. Crémieux et M. Glais-Bizoin, que l'âge rendait inhabiles à soutenir une aussi redoutable situation. M. Clément Laurier les escortait, réprésentant le ministre de l'intérieur. C'était alors que M. Gambetta eût du quitter Paris. Au lieu du long mois perdu parles deux vieillards, il eût plus tôt et plus fructueusement communiqué sa juvénile ardeur à la France. Mais il semblait, en envoyant le garde des sceaux, M. Crémieux, à

Tours, que le gouvernement de Paris s'inquiétât surtout de garder à Paris ses forces vives. Loin de paraître un secours, la délégation de Tours ressemblait à une mise à la retraite. Vainement M. Crémieux, à son arrivée au siège de la délégation, adressait-il à la France une proclamation vraiment éloquente et pleine d'un patriotisme résolu. C'étaient encore là, non des actes, mais des paroles. Verba et voces. Et le temps pressait. Et il fallait agir. Et Paris allait contenir l'ennemi, arrêter le torrent ; mais il fallait, du moins, que la province, d'un élan, courût à la citadelle assiégée. Or, pour soulever, armer, lancer la province au pas de charge, les mains honnêtes de M. Grémieux et celles de M. Glais-Bizoin étaient trop faibles. Le tribun chaleureux de 1848 et l'interrupteur spirituel et mordant de nos assemblées parlementaires étaient déjà paralysés par l'âge. La tâche gigantesque qui leur incombait devait les écraser.

Paris les vit partir sans confiance, la province les vit arriver sans ardeur. A Paris, le peuple commençait déjà à ne vouloir compter que sur lui-même. Ses conseillers les plus autorisés attisaient ses défiances. Il croyait qu'on cachait des chassepots, qu'on hésitait à l'armer. Il voyait partout des espions et des traîtres. La maladie obsidionale l'atteignait déjà. Il était résolu à combattre. Il était certain de vaincre, mais impatient, préférant le combat à la discipline, et prêt à donner son sang dans une rencontre, pourvu qu'on ne la lui fît pas trop attendre.

Dès le 4 septembre, l'Internationale avait donné signe de vie. Les journaux du 5, au matin, contenaient les avis qui suivent :

« Le comité de la section de l'Internationale, de Montmartre, se déclare en permanence à partir du lundi 5 septembre, à neuf heures du matin. Tous les citoyens sont priés d'assister à la réunion.

(( Pour le comité délégué, « Maréchal »

« La section de l'Internationale de Montmartre convoque tous ses adhérents et tout citoyen à la réunion qui aura lieu ce matin, lundi 5 septembre, à neuf heures, boulevard de Clichy, 4. »

Après avoir déclaré, en juillet, qu'elle aimait la paix, l'Internationale appelait, en septembre, tous les peuples à la guerre, pour détendre, dans la France, la République universelle. 11 y avait d'ailleurs, ce me semble, diversité d'opinions. Efeaucoup aussi, s'adressant aux travailleurs allemands, demandaient la paix, le désarmement universel, la fraternité des peuples : l'Allemagne allait y répondre par le feu de ses canons Krupp.

Les réseaux de chemins de fer continuaient à être coupés autour de Paris. Le 16 septembre, la ligne d'Orléans n'allait plus que jusqu'à Athis. Le 17, un détachement prussien passait la Seine à Choisy-le-Roi. Le 18, des colonnes plus nombreuses traversaient le fleuve à Villeneuve-Saint-Greorges. La ligne du Havre, la dernière qui fonctionnât, était coupée à Conflans.

Le 19 septembre, le rapport militaire signalait l'ennemi à Vitry, à Ghevilly, à Glamart, à Bourg-la-Reine, tilant par Meudon sur Versailles. 11 était à Gonesse aussi, pointant sur Saint-Denis. Des fusillades et des canonnades s'étaient, ça et là, engagées. Le réseau télégraphique de l'Ouest, le dernier qui permît de transmettre et de recevoir des dépêches, était coupé aune heure de l'après-midi. Les Allemands arrivaient par trois côtés à la fois devant la capitale. Deux corps bavarois , ladi\ision wurtembergeoise, le corps saxon, la garde prussienne et quatre corps d'armée prussiens s'établissaient presque simultanément devant nos forts. Le soir, la garde républicaine rentrait à Paris après sa tournée extérieure, et prévenait que les trois ponts de Saint-Gloud, Sèvres et Billancourt venaient de sauter.

« Le public, ajoutait le Rapport, ne devTapas s'étonner

s'il ne trouve plus de communications télégraphiques affichées ou insérées dans le Journal officiel. »

Plus de communications, plus de lettres, plus de dépêches, plus de nouvelles. Paris était supprimé du reste du monde. Une vie nouvelle commençait. Désormais la grande ville était investie.

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