CHAPITRE II
Retraite de Vinoy. — L'investissement de Paris. — Précautions prises par Napoléon 1er devant Paris en 1815. — L'aifaire de Châtillon (19 septembre).
— Proclamation de M. Gambetta. — L'anniversaire de la République.
— Escarmouches autour de Paris. — M. J. Favre à Ferrières. — M. Jules Favre et M. de Bismarck. — Les prétentions et la haine de l'Allemagno
— Rapport de M. J. Fa\Te. — Reprise de VillejUif et des Hautes-Bruyères
— Le combat de Chevilly. — État de Paris. — Les journaux. — La chasse aux espions. — Le dimanche 20 octobre : Toul et Strasbourg ont capitulé
Depuis le début de la guerre, on peut dire que la France fut le jouet des optimistes. L'optimisme, dans cette dernière campagne, nous a coûté terriblement cher. On peut affirmer aussi que ceux qui, par leur crédulité ou leur ignorance, ont entretenu dans la nation une confiance irréfléchie, basée sur l'imagination, et non sur l'étude et l'expérience, ont causé autant de mal au pays que ceuxlà mômes (et il furent nombreux, hélas!) qui ont brutalement désespéré de la patrie et qui n'ont pas tout tenté pour la sauver. Les événements auraient dû cependant
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singulièrement éclairer ceux qui ne voulaient rien entendre, prêter l'oreille à aucun conseil. Après avoir appelé des défaites providentielles les défaites des premiers jours d'août, les optimistes rassuraient, au lendemain de Sedan, avec un étonnant sang-froid, la population de Paris en affirman. gravement que « Paris ne pouvait êire investi. » Une cité aussi grande, un petit monde, pour mieux dire, comment feraient les Prussiens pour l'enfermer dans un cercle étroit?
Cette opinion sur l'impossibilité de l'investissement de Paris, nous la retrouverions d'ailleurs formulée par un homme qui, à défaut d'autre vertu, eut cependant le génie de la guerre. Napoléon 1", dans sa Correspondance, prétend, lui aussi, que « Paris ne peut être investi. » Et le Paris de son temps n'était pas encore le vaste Paris d'aujourd'hui.
Paris, malgré ces assurances consolantes, était cependant enfermé dans un cordon étroit « corseté de fer » comme disait alors un écrivain plus pittoresque que sensé. Et pour défendre Paris, la garde nationale ne se trouvait pas encore organisée, les mobiles étaient à peine habitués à marcher au pas. Le gouvernement de la Défense nationale avait eu pourtant une heure de joie lorsqu'on lui apprit que le général Vinoy venait de réussir à se rabattre sur Paris, ramenant non-seulement son corps d'armée de dix mille hommes, mais plus du double de fuyards échappés de Sedan et groupés autour de lui tant bien que mal. Cette retraite de Vinoy partant de Mézières è la nouvelle du désastre de Sedan pour regagner Paris à travers l'Aisne, par Saint-Quentin et Soissons, puis Gompiègne, fut une des rares manœuvres de la campagne qui méritent les éloges des tacticiens. La tâche n'était point facile de ramener, en fuyant l'ennemi, ces troupes épuisées, démorali>ées, sans discipline, qui, tandis qu'il fallait marcher en silence et à marches forcées, se plaisaient à tirer, sous bois, des coups de feu aux perdreaux ou aux liè^Tes qu'on faisait lever. Et les uhlans suivaient de près cette
armée incapable de se défendre ! Les Prussiens étaient là, presque sur les talons de ces soldats à demi débandés. Pourtant, on évita l'ennemi, et, on peut le dire, on esquiva une nouvelle défaite. Vinoy arriva sous Paris, ramenant tous ses uanons. Ses troupes, bientôt reconstituées, allaient former le noyau de l'armée parisienne. Il y avait là deux régiments complets, intacts, le 34^ et le 35% que nous allons retrouver dans chacun des combats futurs; il y avait des zouaves et beaucoup de ces artilleurs qui furent, durant toute la campagne, avant et après Sedan, à Paris comme en pro\ince, dignes de tout éloge. A ces forces inespérées, la défense de Paris pouvait ajouter, les plaçant en première ligne, ces canonniers et ces fusiliers marins qui sont maintenant devenus légendaires pour leur courage et leur sang-froid.
Lorsque la terre est envahie, ceux de ses enfants qui servent sur mer descendent au rivage et viennent la défendre. Déjà, lors du premier empire, les désastres impériaux forcèrent Napoléon 1" à appeler à lui l'artillerie de marine. Un parc d'artillerie avait été, en 1815, organisé à Yincennes et le service des batteries confié à l'École polytechnique et à l'artillerie de marine. Il est d'ailleurs intéressant de remonter, par comparaison, aux mesures prises par Napoléon 1", en vue d'un siège possible de Paris. — Les généraux Haxo et Rogniat avaient été chargés de tracer des redoutes à Montmartre, Ménilmontant, Belleville. A Paris, comme à Lille (voir les lettres de Napoléon à Carnot) l'empereurvoulait s'appuyer maintenant sur la garde nationale, même la plus populaire. Je cite ses paroles. « Vous serez les éclaireurs de la garde nationale, » disait-il aux soldats fédérés des faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau. Il les organisait ainsi, et l'organisation de la garde nationale en novembre 1870 ne diffère pas beaucoup de la sienne : <( Yingt-quatre bataillons de tirailleurà de fédérés de notre bonne ville de Paris, composés des habitants et ouvriers de Paris et de la banlieue qui ne font pas partie de la garde nationale, for-
meroîîtsix brigades de quatre bataillons, deux bataillons formant un régiment. »
Dans sa lettre à Davoust, prince d'Eckmûhl, ministre de la guerre, il don^e encore sesinstructions générales pour la défense de Paris (27 mai 1815) et l'organisation des tirailleurs de Sceaux e t de Saint-Denis . Il donne cfrdre de tracer des ouvrages de défense à l'embouchure du canal de Saint-Denis, d'armer Montmartre et la redoute de la barrière du Trône, de confectionner des palissades pour fermer les barrières de la rive gauche de la Seine. Enfin, comme nous l'avons dit tout à l'heure, il conclut en niant la possibilité de l'investissement :
(( // est impossible que 150,000 hommes viennent se placer partout. »
Et pourtant, au début du dernier siège, les Prussiens n'étaient pas beaucoup plus nombreux que ces 150,000 hommes dont parle Napoléon. On leur donna seulement le temps de développer soigneusement leur cordon d'investissement. Avouons d'ailleurs que le siège de Paris commença mal. Un premier échec donna brusquement à l'ennemi de grands avantages matériels, sans compter la nouvelle force morale que lui communiquait une victoire remportée sous la capitale. La journée de Châtillon fut déplorable pour la suite du siège. Non-seulement elle nous enleva le plateau de Châtillon, position de premier ordre, si facile à défendre, mais elle démontra qu'il fallait, avant de tenter quelque entreprise, donner aux troupes du 13^ corps plus de cohésion, et, pour mieux dire, les refaire.
Le 17 septembre, la division d'Exèa, du corps de Vinoy (13"), avait eu avec l'ennemi un engagement oii l'avantage nous était resté, et on avait pu reconnaître que les troupes allemandes engagées formaient l'arrière-garde d'un corps qui se dirigeait de Choisy-le-Roi sur Versailles, contournant les positions de Châtillon et de Cla- ,iiart. Le 18, le général Ducrot, qui, après la journée de
Sedan, s'était échappé des lignes prussiennes ^ occupait avec quatre divisions d'infanterie la ligne des hauteurs de Yillejuif à celles de Meudon. Il avait ordonné, le soir, une reconnaissance de cavalerie qui nous apprit le mouvement considérable opéré par l'ennemi.
Il s'agissait d'empêcher, si on le pouvait, les Prussiens de continuer leur marche sur Versailles. Le 19, dès la pointe du jour, le général d'Exéa quitte ses positions, et nos troupes, massées en avant du fort de Montrouge, se déploient bientôt pour soutenir le combat engagé entre les francs-tireurs et les Prussiens.
Tous ces bois des environs de Sceaux, Bagneux, Glamart, étaient encore intacts. On n'avait pris ni la précaution de les brûler, ni celle de les abattre. Notre artillerie les fouillait, les canonnant avec \1gueur, mais on pouvait croire que les Prussiens n'avaient point profité, cette fois, des abris naturels, car ils ne ripostaient pas. Ces taillis demeuraient silencieux. Puis, tout à coup, vers sept heures et demie, les canons prussiens répondent aux nôtres, tandis que des fusillades épouvantables accueillent nos soldats engagés, vers Bagneux, dans les clairières. Embusqués derrière les arbres, les Prussiens tiraient dans des masses humaines, et presque à bout portant. Le désordre fut grand. Des bataillons de mobiles s'entre-tuèrent un moment avec des compagnies du 116^ de ligne, tandis que les zouaves, formés de débris des régiments des Ardennes, s'enfuyaient en désordre, pris d'une sorte de panique, jetant leurs fusils et
4. En réponse à un article du Standard, où M. Ducrot était accu^ se d'avoir manqué à sa parole et menacé d'être plus tard fusillé s'il était fait de nouveau prisonnier, il raconte lui-même comment, conduit de Sedan à Pont-à-Mousson avec son état-major, il trouva Je moyen de s'échapper, sous un costume d'ouvrier, avec M. de Gaston, son officier d'ordonnance, et rentra en France par la voie d'Epinal, après avoir parcouru près de cent kilomètres à pied ou en charrette. M. de Bismarck prit note de cette évasion, pour déclarer qu'on ne pouvait &e fier à la pcirole des ofâciers français.
entraînant, dans ce mouvement de recul précipité, la plus grande partie de l'armée.
Le régiment de cavalerie, composé de cuirassiers, de carabiniers, de -chasseurs, de gendarmes, régiment mêlé et qui, dans son amalgame pittoresque, donnait l'idée mélancolique du peu de forces qui restait à la France, ce régiment tenta d'arrêter la déroute. L'artillerie, superbe pendant cette journée, tenait bon, ripostait aux obus allemands. Mais tout était vain. Les troupes pliaient. Pis que cela, on en vit revenir sur les forts, en rangs, sans avoir donné, et se ruant aux portes comme un troupeau. Du haut de la redoute de Ghâtillon, brusquement abandonnée par nous, l'artillerie prussienne envoyait ses projectiles sur nos régiments en désordre. Les Prussiens, par bonheur, tiraient un peu trop haut et n'atteignaient point les fantassins, dont ils eussent pu faire un terrible carnage. Beaucoup, sous les balles et les boulets, se couchaient, les laissant siffler sur leurs têtes.
Toute cette armée, ainsi repoussée sans avoir tenu devant l'ennemi, se retirait tumultueusement, tristement, sous le feu des forts de Vanves et de Montrouge. Des soldats éperdus entraient dans Paris, semant l'alarme, parlant du manque de "\ivres, de munitions. On en vit jeter leurs cartouches dans la Seine. Le point de ralliement était le Champ de Mars. Tout le jour, les quais, la rue de Rivoli, les boulevards de la rive gauche, presque toutes les rues furent sillonnés par des fuyards, porteurs de mauvaises nouvelles. La population se pressait aux portes, silencieuse, pleine d'anxiété, assistant à ce douleureux spectacle, nouveau pour elle : le retour des blessés.
« Ce n'est, après tout, qu'une affaire d'artillerie, disait le général Ducrot après le combat. Cela ne prouve rien. )»
Il avait fait en clouer les canons abandonnés dans la
redoute de Châtillon, mais ce point si important, cette situation admirable nous échappait. Déjà les Prussiens couronnaient le plateau et se mettaient à achever nos travaux ébauchés. Toute la plaine qui s'étend de Montrouge à Vanves, les routes qui la traversent étaient désormais commandées par l'ennemi, et la libre circulation du côté de Versailles lui était pour toujours assurée. Il occupait le lendemain, 20 septembre, Versailles et Corbeil.
Cette journée du 19 eût pu avoir sur les troupes et la population une influence plus malheureuse encore. Ce soir-là, Paris, qui, jusqu'alors, avait gardé une sérénité presque joyeuse, celle de l'espoir, se sentit, pour la première fois depuis les dernières semaines, saisi d'une sorte de pressentiment vague, mais sombre. La vérité semblait se dresser devant lui. Dans cette brume automnale des soirs de septembre, on entendait partout le canon gronder. Paris était comme enserré dans une ceinture de feu. Ces détonations sourdes emplissaient de leur grande voix le silence instinctif de la ville immense. Rien, point de bruit que ces canonnades lugubres, ou encore le qui vive d'une sentinelle ou le pas d'une patrouille. Dans les terrains vagues, les pelotons de gardes nationaux faisaient, malgré la nuit, l'exercice. Sur le pas des portes, les femmes groupées parlaient tout bas. On se sentait, cette fois, livré à cette chose épouvantable : la guerre; à cette nécessité dure : le siège. Les femmes de Paris, moins heureuses que les femmes de Sparte, pouvaient, au loin, apercevoir la fumée du camp ennemi.
M. Gambetta, répondant à la fois aux émotions du public et au sentiment de sévère justice, qui voulait que les fuyards de Châtillon fussent punis, fit, dans la soirée, apposer l'affiche qui portait la proclamation suivante:
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Ministère de l'Intérieur,
Citoyens,
Le canon tonne. Le moment suprême est arrivé.
Depuis le jour de la révolution, Paris, est debout et en haleine. Tous, sans distinction de classes ni de partis, vous avez saisi vos armes pour sauver à la fois la ville, la France et la République.
Vous avez donné, dans ces derniers jours, la preuve la plus manifeste de vos mâles résolutions; vous ne vous êtes laissé troubler ni par les lâches, ni par les tièdes; vous ne vous êtes laissé aller ni aux excitations, ni à l'abattement : vous avez envisagé avec sang-froid la multitude des assaillants.
Les premières atteintes de la guerre vous trouveront également, calmes et intrépides, et si les fuyards venaient, comme aujourd'hui, porter dans la cité le désordre, la panique et le mensonge, vous resteriez inébranlables, assurés que la cour mm^tiale qui vient d'être instituée par le gouvernement pour Juger les lâches et les désertews, saura efficacement veiller au salut public et protéger l'honneur national.
Restons donc unis, serrés les uns contre les autres, prêts à marcher au feu, et montrons-nous les dignes fils de ceux qui, au milieu des plus effroyables périls, n'ont jamais désespéré de la patrie I
Paris, 19 septembre 1870.
Le membre du gouvo'nement de la Défense nationale, délégué au dépa)Hement de l'intérieur,
LÉON GAMBETTA
Le général Trochu prenait, lui aussi, la parole, et déas T. II, — 21.
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clarait, à propos de V inqualifiable panique des zouaves, qu'il était « fermement résolu à mettre fin à de si graves désordres. » Tous les défenseurs de Paris, gardes nationaux, gardes mobiles, troupes en garniso^i à Paris, avaient dès lors pour devoir de saisir les hommes isolés, soldats de toutes armes en état d'ivresse ou répandant la terreur dans la cité. Ces soldats- arrêtés devaient être conduits à l'état-major de la place, 7, place Vendôme, et traduits devant les conseils de guerre. On vit de ces malheureux et misérables soldats, ainsi promenés par les rues, la visière du képi tombant sur la nuque, la capote retournée, et portant sur le dos, comme un condamné sa sentence, ces mots : lâche ou déserteur.
Le lendemain, 20 septembre, le gouvernement répétait encore une fois que toute sa politique se formulait en ces termes : Ni un pouce de notre territoire, ni une ipierre de nos forto'esses. La nouvelle venait précisément de se répandre que M. Jules Favre s'était rendu au quartier général prussien, et l'opinion publique ne voyait pas sans émotion cette démarche. La déclaration nouvelle du gouvernement avait pour but de rassurer le public en lui rappelant les bases possibles d'une transaction avec la Prusse.
Le 21 septembre était le jour anniversaire de la proclamation de la première République. Souvenir à la fois patriotique et poignant. A soixante-dix-huit ans de distance, la France demandait son salut à cette forme de gouvernement qui seule met la nation dans la libre possession d'elle-même et de ses forces tout entières. L'image superbe de ceux qui avaient aiitrofoi>, non-seulement sauvé, mais fait, mais créé la patrie, apparaissait au seuil de la République nouvelle, comme pour enseigner le vrai devoir. Comme en 92, la France était envahie et devait chasser l'étranger. Comme en 92, un ennemi farouche s'acharnait sur cette proie vivante, et parlait de la dépecer. Comme en 92, il fallait vaincre, bOus peine de mourir ou d'abdiquer, ce qui estuneautre
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façon de périr. Mais en 1870, la France ne se trouvait pas, comme en 92, au lendemain de ce lumineux dixhuitième siècle qui avait fait, par Voltaire, Diderot, Gondorcet et taut d'autres, de notre patrie la nation la plus éclairée et par conséquent la plus forte du monde. Encore un coup, l'empire avait usé presque tous les ressorts de ce grand peuple. Le ministre de l'intérieur se montrait d'autant plus patriote lorsqu'il rappelait à toutes les mémoires, à propos de cette date du 21 septembre, l'œuvre défaite par l'empire, l'œuvre de ces pères de la patrie qui avaient rendu la France grande par l'idée, puissante par les armes, invincible par ses frontières :
Citoyens,
C'est aujourd'hui le 21 septembre.
Il y a soixante-dix-huit ans, à pareil jour, nos pères fondaient la République, et se juraient à eux-mêmes, en face de l'étranger qui souillait le sol sacré de la patrie, de vivre libres ou de mourir en combattant.
Ils ont tenu leur serment; ils ont vaincu, et la République de 92 est restée dans la mémoire des hommes comme le symbole de l'héroïsme et de la grandeur nationale.
Le gouvernement installé à l'Hôtel-de-Yille, aux cris enthousiastes de : « Vive la République ! » ne pouvait laisser passer ce glorieux anniversaire sans le saluer comme un grand exemple.
Que le souffle puissant qui animait nos devanciers passe sur nos âmes, et nous vaincrons.
Honorons aujourd'hui nos pères, et demain sachons, comme eux, forcer la victoire en affrontant la mort.
Vive la France ! vive la République !
Paris, le 21 septembre 1870.
Le ministre de l'intérieur^
LÉON GAMBETTA
Cependant, autour de Paris, les petits combats se multipliaient çà et là, et nos jeunes troupes s'habituaient au feu. Tandis que les Prussiens occupaient Bondy et massaient au Raincy leur artillerie, le général de Bellemare, commandant à Saint-Denis, était contraint de laisser accomplir à l'ennemi l'établissement de ses batteries à la butte Pinson, pendant que notre batterie de Saint-Ouen protégeait la presqu'île de Gennevilliers. Les forts de Montrouge, de Bicêtre et d'Issy tenaient à distance les avant-postes prussiens. Mais, après le combat de Ghâtillon, les Allemands, possesseurs de tout le terrain qui va des forts à Ghâtillon, s'étaient avancés jusqu'à Yillejuif et l'avaient occupé. La position était certes excellente. Du haut de la montée de Yillejuif, la ville apparaît en quelque sorte à portée de canon. Tout le quartier de la Maison-Blanche se découpe à l'horizon, surmonté par des clochers qui émergent de l'entassement de constructions. Le dôme du Panthéon dresse hardiment sa coupole sur ces masses, et les Prussiens pouvaient apercevoir déjà la ligne de l'enceinte et l'entrée de Paris. En revanche, ils se trouvaient directement sous le feu de nos forts, et, à ce point de vue, la position pour eux n'était point sans danger.
Du côté de Saint-Germain, l'ennemi, occupant Ghatou, établissait un pont à Port-Marly, et s'installait dans la plaine du Vésinet. Devant Gharenton, il se trouvait en forces à Mesly et Mont-Mesly. Le côté de Paris le plus menacé, le seul menacé, à vrai dire, c'était donc la Maison-Blanche, et il importait d'enlever aux Prussiens la position de Yillejuif. On allait bientôt tenter l'entreprise, et le public était encore sous l'impression de léger abattement, ou, pour être plus juste, de tristesse accablée que lui avait eau sé,e l'échec de Ghâtillon, lorsqu'un incident nouveau vint rallumer soudain les colères, exaspérer les patriotiques ferveurs et ranimer les courages. Le Journal officiel du 22 septembre contenait la note suivante :
« Avant que le siège de Paris commençât, le ministre des affaires étrangères a voulu connaître les intentions de la Prusse jusque-là silencieuse.
« Nous avions proclamé hautement les nôtres au lendemain de la Révolution du 4 septembre.
« Sans haine contre l'Allemagne, ayant toujours condamné la guerre que l'empereur lui a faite dans un intérêt exclusivement dynastique, nous avons dit: Arrêtons cette lutte barbare qui décime les peuples au profit de quelques ambitieux. Nous acceptons des conditions équitables. Nous ne cédons ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses. La Prusse répond à ces ouvertures en demandant à garder l'Alsace et la Lorraine par droit de conquête.
(( Elle ne consentirait même pas à consulter les populations; elle veut en disposer comme d'un troupeau.
« Et quand elle est en présence de la convocation d'une assemblée qui constituera un pouvoir définitif et votera la paix ou la guerre, la Prusse demande comme condition préalable d'un armistice l'occupation des places assiégées, le fort du Mont-Valérien et la garnison de Strasbourg prisonnière de guerre.
« Que l'Europe soit juge !
« Pour nous, l'ennemi s'est dévoilé. Il nous place entre le devoir et le déshonneur ; notre choix est fait.
« Paris résistera jusqu'à la dernière extrémité. Les départements viendront à son secours, et. Dieu aidant, la France sera sauvée.
« Le ministre des affaires étrangères s'occupe de rédiger une relation détaillée de son voyage au quartier gêné rai prussien. »
Quelques-uns ont blâmé, avec une certaine amer tume, la démarche de M. Jules Favre auprès du chan celier de la Confédération du Nord et du roi de Prusse Il appartient à l'histoire, calme et apaisée, de rendre au? actions des hommes leur véritable physionomie. El" bien ! qui niera, de bonne foi, que la relation du voyag
de M. JulbS Favre à travers les lignes prussiennes n'ait enflammé plus d'un cœur et soulevé plus d'une généreuse colère, lorsqu'on la lut pour la premier^, fois ? On a dit que le ministre des afl"aires étrangères était allé implorer la pitié du vainqueur. Non ! crédule et confiant, il était allé faire appel à sa justice. Qu'on relise, après des années, le rapport qu'il adressa, une fois de retour, à ses collègues ou plutôt à la France ; on n'y verra que ce qu'on y vit au moment de l'apparition de cette pièce capitale, devenue historique du jour au lendemain : la douleur profonde du patriote, unie à la faiblesse du diplomate.
Quant à la démarche même, non-seulement M. Jules Favre pouvait, mais il devait la faire, en demeurant dans son programme énergique: ne céder ni une motte de terre, ni un brin de paille d'un hameau français. Pour les forteresses, si la Prusse l'eût voulu, si elle eût compris son intérêt éternel, et non écouté son appétit immédiat, qui se fût récrié au cas oîi Fénnemi nous eût demandé le démantèlement de quelques places fortes de l'Est ? Il était bien évident, quoi qu'en ait pu penser ou dire M. de Bismarck, que si la Prusse n'eût pas abusé de sa victoire, la guerre de 1870 devenait la dernière guerre entre l'Allemagne et la France. L'idéal du peuple français était, depuis de longues années, la paix. Il avait fallu l'exaspérer et l'affoler, il avait fallu lui mentir pour le jeter dans cette guerre des bords du Rhin. A coup sûr, si l'empire une fois battu par la Prusse, la Prusse n'eût pas rendu la France responsable, la haine, qu'il faut aviver, garder, entretenir maintenant, se fût éteinte. Les deux peuples, le pays de Goethe et celui de Diderot, fussent devenus amis. Le gouvernement du 4 septembre, composé d'hommes qui avaient en juillet protesté contre la guerre, pouvait, certes, en septembre, protester encore contre la continuation de la guerre. M. Jules Favre faisait partie de cette opposition qui seule, disait M. de Bismarck lors de la déclaration belliqueuse de M. de
Gramont, avait conservé son bon sens dans la Chambre française. W avait donc le droit de demander la fin d'une lutte qu'il avait voulu empêcher au début.
Un diplomate étranger facilita au gouvernement de la Défense nationale les premiers pourparlers avec le gouvernement prussien. L'ex-impératrice avait essayé d'attendrir le czar, qui brisait sa coupe, dans un festin, en signe de la joie qu'il éprouvait de la capitulation de Sedan. Les bonapartistes ont même depuis essayé de faire croire que l'empereur de Russie était prêt à garantir l'intégrité territoriale de la France, si la France conservait l'empire. Le fait est absolument faux, et non-seulement faux, mais impossible. Encore une fois, l'humeur du czar était toute prussienne. Laissons les partisans de la restauration impériale inventer ces mensonges intéressés.
On trouvera plus loin, dans son entier, le récit de la conférence qui eut lieu à Ferrières entre M. Jules Favre et M. de Bismarck. Ce voyage du représentant de la République à travers les routes sillonnées d'ennemis, les campagnes ravagées, les villages pillés, les maisons vides, restera, en dépit de tout, comme une des pages accusatrices qui pèseront le plus lourdement sur la mémoire de la Prusse, de ses diplomates et de ses chefs.
A coup sûr, s'il y avait un homme qui ne fût point fait pour tenir tête à M. de Bismarck, c'était M. Jules Favre. Homme de sentiment, peu pratique, habitué ^ plaider les affaires plutôt qu'à les étudier, n'ayant fait jamais que de la politique théorique et des harangues, M. Jules Favre allait se heurter contre un adversaire terriblement dangereux et le mieux fait pour triompher de la sentimentalité de son adversaire. Ce reître-diplomate, semi-politique et semi-guerrier, vrai baron du moyen âge tenant à la gorge le monde moderne, cet homme du fait et de la force, M. de Bismarck, ne devait rien comprendre aux paroles émues et douloureuses de celui qui se faisait l'avocat de la patrie. Ou plutôt il
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comprenait qu'il était facile de triompher de l'orateur, et ses gouailleries sinistres ou ses affirmations implacables devenaient bientôt comme la hache des discours de Jules Favre.
Que si celui-ci montrait à l'homme d'État son désir de paix, sans compter le droit nouveau et le progrès des mœurs, le chancelier répondait sans pitié en réclamant quelqu'une de ces conditions humiliantes qui , écrit M. Jules Favre, le faisaient bondir de douleur. Pour donner à la France le temps de nommer une Assemblée nationale, M. de Bismarck exigeait l'occupation de Strasbourg, de Toul et de Phalsbourg, qui résistaient si fièrement, et il réclamait en outre la reddition d'un fort dominant Paris, le Mont-Valéfien par exemple. On n'a pas oublié ces prétentions barbares qui stimulèrent tout ce qui gardait du patriotisme en France, aussi vivement que l'avait fait jadis l'insolent manifeste de Brunswick insultant nos pères.
Ajoutez que le chancelier de la Confédération du Nord traitait cette épouvantable chose qui s'appelle la guerre d'invasion, avec un sans-façon bien fait pour déconcerter et pour navrer une âme française. Le bohème du temps passé reparaissait sous le diplomate et le soldat. Ne se trouvant pas en présence d'un de ces tempéraments solides, tels que celui de M. Pouyer-Quertier, qui devait tenir tête plus tard à M. de Bismarck en buvant comme lui ses mélanges bizarres de vin de Constance et de limonade, le chancelier traitait M. Jules Favre avec une sévérité railleuse dissimulée sous une politesse affectée. « Pour prendre Paris, disait-il en souriant, nous ferons tout ce quil faudra! » Il essayait encore de démontrer à M. Jules Favre que Paris ne pouvait tenir, soit en présence de la famine, à cause de la quantité des blessés peu enclins à souffrir que contient la ville, soit en présence des bombes ou du blocus, à cause de la fermentation des partis extrêmes et de ce qu'il appela h populace.
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On se souvient de la réponse que fît Paris à cette injure. Il donna raison à M. Jules Favre en maintenant jusqu'à la fin du siège la paix intérieure. Un canon fut fondu, portant ce nom, la Populace^ pour répondre par ses boulets au mot sanglant de M. de Bismarck.
L'entrevue de Ferrières n'aboutit pas et ne pouvait aboutir. M. Jules Favre ignorait, en allant au quartier général prussien, qu'il se rendait au-devant de nos ennemis les plus implacables ; il ignorait que depuis cinquante ans, cette race dure et solide nourrissait contre nous une inextinguible haine. A considérer cette entrevue sous son jour véritable, ce ne sont pas deux hommes, ce sont deux systèmes, deux civilisations, deux philosophies qui se rencontrent. Il semble que l'hégélianisme réponde brutalement au sentimentalisme. Waterloo n'avait pas étanché la soif de vengeance qui tenait à la gorge les Allemands depuis léna. Un autre homme que M. Jules Favre, un homme qui eût un peu connu l'esprit de l'Allemagne, son tempérament et surtout le tempérament prussien, ne se fût pas étonné des réponses de M. de Bismarck, et surtout n'eût point parlé à un personnage aussi pratique que M. de Bismarck le langage du sentiment. M. de Bismarck fît à M. Jules Favre le tableau de la rivalité séculaire de l'Allemagne et de la France. Selon lui, la volonté bien arrêtée de la nation française était d'envahir l'Allemagne et de lui arracher une partie de son territoire. Depuis Louis XIV jusqu'à Napoléon III, dit M. de Bismarck, les tendances de la France n'ont point changé. Les paroles du chancelier n'étaient d'ailleurs que la traduction polie et singulièrement affaiblie de tous les lieux communs haineux vomis contre nous par cette littérature allemande atteinte de gallophagie, et dont se moquait Henri Heine et s'irritait Ludwig Bœrne.
Nous avions oublié depuis longtemps ces vieilles haines. Les Allemands les attisaient toujours. Elles couvaient dans leur sein, comme grandira dorénavant, chez
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nous, la haine sainte qui refera la France. Leurs poètes, leurs écrivains, leurs orateurs s'étaient voués à cette culture de la colère germanique contre la France. Tout ce qui était le passé était échafaudé contre nous. L'incendie du Palatinat, les déprédations de Mélac, les victoires de Turenne, l'Allemagne n'avait rien oublié. Mélac, c'est encore le nom que les bouchers donnent là-bas à leure chiens. Voilà ce qui nous fait aujourd'hui bondir le cœur. L'Allemagne savante, l'Allemagne éclairée, l'Allemagne que nous aimions a travaillé par ses paradoxes scientifiques à déchaîner sur nous l'Allemagne brutale et soldatesque. L'ambition germanique était, comme une plante, entée sur sa jalousie séculaire. Un de leurs chantres patriotiques, mangeur de Français autant que le rustre Menzel, l'énergique et sauvage Maurice Arndt, s'écrie dans un poëme célèbre, la Patrie de l'Allemand :
« Quelle est la patrie de l'Allemand? Est-ce la Prusse? Est-ce la Souabe! Sont-ce les rives du Rhin oîi fleurit la vigne ? Sont-ce les rivages du BeH, oii la mouette décrit les courbes de son vol ? Oh ! non, oh ! non, sa patrie doit être plus grande!... Aussi loin que la langue teutonne résonne et élève ses chants à Dieu dans le ciel, c'est là, cette patrie; brave Teuton, tout cela est à toi. Elle est là la patrie du Teuton, oii la pression de la main vaut un serment, oii la bonne foi brille dans le clair regard de l'œil, oii l'amour siège dans le cœur qu'il réchauffe, oii le clinquant des Welches disparaît au vent de la colère, oii tout Français est un ennemi : voilà cette patrie, voilà toute la terre du Teuton... »
Sous une forme plus diplomatique et plus hypocritement polie, l'entretien de M. de Bismarck concluait aux mêmes folies que le poëme de Arndt. M. Jules Favre se sentit à la fois indigné et écrasé en présence de cet homme. Il n'a pas craint de déclarer qu'il avait détourné ses yeux pleins de larmes des yeux bleus et ironiques de M. de Bismarck. « Je me détournais pour dévorer les
larmes qui m'étoufîaient. . . » Plus tard, on a fait de ce moment de faiblesse ou d'émotion un crime irrémissible à M. Jules Favre. « Est-ce que Danton pleurait? » s'est-on écrié. Certes, il pleurait quand sa patrie était traînée sur la claie, et quand il voyait près de périr cette république à laquelle il donna son sang. Une légende arabe conte qu'au premier homme frappé par la douleur, le Créateur donna comme talisman deux gouttes de rosée. « Quand elles perleront dans tes yeux, ton cœur, dit-il, sera soulagé. » Il y a plusieurs sortes de larmes, et beaucoup sont sacrées ; mais si les larmes d'un fils sur sa mère morte sont touchantes, qui osera nier qu'un patriote ait le droit de pleurer sur sa patrie près de mourir?
Aussi bien, au moment oii Paris lut le récit de l'entrevue de Ferrières, nul ne songea à trouver ridicules ces larmes, dont la satire devait s'emparer par la suite. On partageait non-seulement l'indignation, mais l'émotion de l'homme qui venait de rencontrer un tel accueil chez notre implacable vainqueur. La publication du récit de l'entrevue fut un énergique stimulant pour la défense. Entre le déshonneur et la lutte, les plus timides, relevant le front, déclarèrent bien haut qu'il fallait combattre. Paris tout entier, manifestant sa pensée par les clubs, les journaux, les propos de la rue, devant les mairies, dans les groupes, n'eut plus qu'un mot d'ordre : Au combat !
La relation d'une telle réception par M. de Bismarck eut un effet si grand, non-seulement en France, mais en Europe, que le chancelier eut besoin, pour l'amortir, de rédiger une réponse que publia bientôt le No7^th Ge^'man Correspondant. C'est là que, caractérisant ironiquement l'entretien de Ferrières de convei^sation académique , M. de Bismarck essaya de faire croire, en même temps, que le gouvernement républicain ne voulait pas sincèrement la paix et tenait à continuer la lutte. M. Jules Favre répliqua,avec hauteur dans une circulaire aux représentants diplomatiques de la France et, devant l'attitude impla
cable de l'ennemi : « Eh bien ! dit-il, nous acceptons devant l'histoire la responsabilité de notre refus. Ne pas l'opposer aux exigences de la Prusse eût été à nos yeux une trahison. J'ignore quelle destinée la fortune nous réserve. Mais ce que je sens profondément , c'est qu'ayant à choisir entre la situation actuelle de la France et celle de la Prusse, c'est la première que j'embitionnerais. J'aime mieux nos souffrances, nos périls, nos sacrifices, que l'inflexible et cruelle ambition de \iotre ennemi. J'ai la ferme confiance que la France sera victorieuse. Fût-elle vaincue, elle resterait encore si grande dans son malheur, qu'elle demeurerait un objet d'admiration et de sympathie pour le monde entier. Là est sa force véritable, là sera peut-être sa vengeance. » La France était donc, une fois encore, contrainte à la guerre. Il fallait se battre pour le salut et pour l'honneur. Gomme si l'insolence prussienne devait appeler aussitôt une riposte de l'audace française, le lendemain du jour où Paris avait eu connaissance des prétentions de M. de Bismarck, la division Maud'huy, après avoir occupé, la veille au soir, le Moulin-Saquet et le village de Vitry, attaqua, dès l'aube du 23 septembre, le village de Yillejuif, puis, à droite du village, la redoute enterre qui devait dès lors devenir célèbre sous le nom de redoute des Hautes-Bruyères. Les Prussiens, débusqués du cimetière de Yillejuif, couvrirent bientôt la redoute et les positions que nous avions prises de projectiles, obus et boîtes à balles. Ils tiraient d'assez près, à 800 mètres. Plus d'une fois, nos artilleurs, arrivés sur la redoute, se retirèrent sous cette pluie de fer, mais pour revenir bientôt, traînant leurs mitrailleuses, et pour arrêter par leur feu les Prussiens, au moment où ceux-ci faisaient, essayant de reprendre leurs positions, un retour offensif. Ce redoutable combat d'artillerie, qui nous coûta des pertes insignifiantes, dut être sanglant pour les Prussiens, et, cette fois, l'avantage nous resta d'une façon incontestable. Jusqu'à la fin du siège, Yillejuif et lesHau-
ies-Bruyères, où l'on exécuta rapidement des travaux et des casemates, allaient demeurer en notre pouvoir.
Ce brillant combat, dont la portée fut aussitôt fantastiquement grossie par l'imagination publique, qui ne parlait de rien moins que de dix mille Prussiens tués ou blessés, rendit à l'armée une assurance qu'elle n'avait plus. L'artillerie des forts avait pris part à la lutte et soutenu nos colonnes avec succès. Le même jour, le fort de Nogent canonnait l'ennemi dans la direction de Bry-sur-Marne, et l'amiral Saisset, à la tète de fusiliers marins et des éclaireurs de la Seine (colonel Lafon), poussait une reconnaissance jusqu'à 400 mètres du Bourget, après avoir repoussé les Prussiens établis à Drancy.
N'était-ce point là le système qu'il fallait suivre, système d'escarmouches journalières, de petits combats continuels, d'attaques, de reconnaissances, de mouvements répétés et de harcèlement? Pourquoi le général Trochu ne suivit-il pas cette tactique inaugurée avec succès à Villejuif, et presque en même temps à Pierrefitte, par les soldats du général de Bellemare ?
Jusqu'au 30 septembre, jour oii eut lieu le combat glorieux, mais inutile, deChevilly, les journées se passèrent ainsi en petites fusillades, en reconnaissances, et même en accalmies singulières. Le 30 au matin, nos troupes, massées dans la nuit derrière le§ forts d'Ivry, de Bicêtre et de Montrouge, s'ébranlèrent vers les villages de l'Hay, Chevilly et Thiais, qu'avaient crénelés les Prussiens. Tandis que la colonne du général Biaise (de la division Maud'huy) pénétrait jusqu'à Thiais, le général Guilhem, à la tête du 35^ et du 42"= de ligne, s'emparait de Chevilly, refoulant les Prussiens. La ligne de bataille s'étendait jusqu'à Creteil, où combattait la division d'Exéa. Le combat commençait, comme toujours, par un avantage, et on pouvait espérer que nous parviendrions à couper sur ce point les communications de l'ennemi avec Versailles, lorsque, devant les réserves pro-
fondes qu'il mit en ligne, il fallut céder, battre en retraite, perdre les positions si bramement conquises.
Le rapport officiel français estime les masses de l'ennemi à 30.000 hommes. En supposant que ce nombre ne soit pas exagéré, n'est-il point attristant de voir que nos troupes engagées n'avaient point de réserves derrière elles? «Mais les bonnes troupes manquaient, » dira-t-on. Les jeunes troupes surent pourtant montrer qu'elles savaient combattre. Pendant que le 89** de ligne et le 15" bataillon de chasseurs à pied emportaient, maison par maison, le village de l'Hay, les mobiles de la Vendée recevaient vaillamment le baptême du feu. Devant Ghevilly, le 35* de ligne avait marché en tête à l'attaque, et, repoussant les Prussiens de leur première ligne de fortifications, il allait emporter le parc du château qui formait la seconde, lorsque la retraite sonna. Les chasseurs d'Afrique protégèrent vaillamment cette retraite en chargeant l'ennemi.
Le rapport officiel français contient un fait douloureux à propos de ce combat, où nos troupes combattirent si vaillamment. «La division Biaise, dit-il, s'emparait, dans le village de Thiais, d'une batterie de position qui n'a pu être enlevée, faute d'attelage. » Ainsi, le manque de précautions, le dépourvu, la désorganisation continuaient. Ce simple fait en donne une triste et éloquente idée.
Le général Guilhem était tombé dans la mêlée, au premier rang de ses soldats. Son frère ayant été réclamer son corps au camp prussien, les Allemands vinrent soigneusement remettre le cadavre, enfermé dans un cercueil couvert de fleurs. Cette affectation d'honneurs militaires rendus au vaincu est un des traits du caractère germain, à la fois implacable et servile. Quelques jours après, aux obsèques du général Guilhem, le général Trochu ne devait, par extraordinaire, dire que quelques mots :
« Messieurs, à l'heure présente, l'appareil de la mort
n'a rien qui doive nous efYrayer. Notre devoir, pour la plupart, notre avenir pour tous est là... Les phrases de convention et de convenance seraient déplacées; je ne dirai qu'un mot devant ce cercueil : le général Guilhem a bien vécu, il s'est bien battu et il est mort en brave. Messieurs, je le recommande à votre souvenir. »
Le résultat du combat de Ghevilly n'était pas tout à fait négatif en ce sens qu'il donnait au soldat confiance en lui-même et lui prouvait que les Prussiens n'étaient pas invincibles. L'opinion publique prit d'ailleurs ces rencontres pour des victoires, et Paris s'habitua de la sorte au bruit du canon et à la vue du sang versé. L'attitude de la ville tout entière était d'ailleurs digne d'éloges. Paris semblait déjà retrempé et s'habituait à vivre ainsi dans son isolement superbe, sans plaisirs, sans joies, sans théâtres, mais non sans travaux et sans devoirs. De tout ce qui avai^ fait jadis sa vie facile et gaie, rien ne restait. La vie frivole était devenue presque austère. Plus de spectacles : une ordonnance de M. de Kératry, préfet de police, en avait exigé la fermeture. Rien ne restait à Paris de ses habitudes d'autrefois, que les réunions publiques et les journaux; journaux d'actualité pour la plupart et de renseignements plutôt que de doctrines. Le Républicain, les Nouvelles, la Défense nationale, le Peuple souverain se vendaient dans les rues, annonçant chaque matin ou chaque soir des événements fantastiques. Il fallut défendre aux crieurs d'annoncer ainsi tout haut des victoires qui n'existaient pas. D'autres feuilles, comme la Patrie en danger ^s'exerçaient à une critique fort acerbe. M. Félix Pyat publiait un journal encadré d'un filet noir, qu'il appelait le Combat : « Aujourd'hui l'arme, disait-il, demain l'outil ! le « sol avant la gerbe ! la patrie avant la vie ! la France « avant tout ! Même cri que nos pères ! la France ou la « mort. )) — Avant peu, il allait substituer à ce mot sacré : la France, le mot d'ordre nouveau : la Commune, et , s'adressant aux gouvernants de Paris , s'écrier :
(.• Nous la voulons, nous l'aurons avec^vous ou sans « vous, et, sïl le faut, contre vous. »
Cette menace répondait au décret du ministre de l'intérieur, M. Gambetta, qui, après la démarche de M. Jules Fawe à Ferrières, et en réponse aux prétentions prussiennes, avait répliqué en déclarant que la France acceptait la lutte à outrance qu'on la contraignait à faire, et que toutes élections municipales et pour l'Assemblée constituante étaient, en présence de la nécessité, suspendues et ajournées. Cette même proclamation de Gambetta annonçait en même temps que, déjà, en avant d'Orléans, des troupes nouvelles, commandées par le général de Polhès, harcelaient l'ennemi sans relâche. Paris investi ne communiquait déjà plus avec la France qu'à l'aide de ces ballons qui s'envolaient loin de la ville assiégée et portaient à la province les nouvelles des combattants. La terre manquait à Paris. Paris prenait possession de Fair libre.
Dans l'intérieur de la cité, un ordre régnait, surprenant; une unanimité de battements de cœur agitait cette population, mêlée d'éléments si divers. La promiscuité du rempart, des gardes au bastion, les nuits passées dans les baraquements faisaient disparaître, pour quelque temps, les inégalités sociales. On peut dire que des millions d'êtres n'avaient alors qu'une haine : celle de l'étranger. Cette haine se manifestait dans toutes les occasions, éclatait, devenait une idée fixe pour la population parisienne qui, parfois même, poussait trop loin ses soupçons ou son zèle. Une sorte de fièvre particulière semblait en effet, nous l'avons dit, s'être emparée de la majorité des gens qui partout voyaient, par exemple, des espions prussiens. Certaines feuilles avaient raconté sur l'espionnage allemand des histoires si romanesques, qu'à Paris chacun se croyait environné de traîtres; suivi de loin par des yeux d'Argus. Il suffisait que, la nuit venue, une lumière apparût au haut d'une mansarde pour que les passants de la rue y vissent un signal, et qu'un pi-'
quel de gardes nationaux montât aux renseignements aussitôt. Que de gens arrêtés sur leur mine, traînés au poste et insultés 1
Paris, d'ailleurs, malgré ces troubles en quelque sorte cérébraux, était confiant et vraiment fait pour exciter l'admiration. Capoue ressemblait à Sparte. Il espérait, il se fiait, ce grand Paris, à la destinée de la Patrie; il lui semblait que jusqu'à lui venait à travers le vent l'écho de Strasbourg qui résistait encore et de Metz qui devait résister toujours. Phalsbourg, Toul, les villes assiégées, lui semblaient rayonner au loin, dans la flamme du combat. Il défiait l'ennemi de les prendre, lorsqu'un soir, un dimanche, — c'est le dimanche, presque toujours, que, durant cette guerre, les mauvaises nouvelles tombèrent sur Paris comme des coups de foudre, — un dimanche, le 2 octobre, il apprit que Toul avait été contraint de se rendre et que Strasbourg, l'héroïque Strasbourg, la capitale, la tête et le cœur de l'Alsace, avait capitulé. Strasbourg pris, c'était une pro\ince tout entière qui passait aux mains du vainqueur. Cette image sinistre du drapeau à aigle noir remplaçant sur le vieux Munster bombardé le drapeau tricolore, apparut à tous les yeux. Vainement M. Gambetta promit à Paris l'honneur de la vengeance. Paris, ce jour-là, fut en deuil, morne, sombre et frappé.
« Citoyens, s'écriait le ministre dans la proclamation affichée sur les murailles, le gouvernement vous doit la vérité, sans détours, sans commentaires. Les coups redoublés de la mauvaise fortune ne peuvent plus déconcerter vos esprits ni abattre vos courages. Vous attendez la France, mais vous ne comptez que sur vous-mêmes. Prêts à tout, vous pouvez tout apprendre : Toul et Strasbourg viennent de succomber. Cinquante jours durant, ces héroïques cités ont essuyé avec la plus mâle contenance une véritable pluie de boulets et d'obus. Épuisées de munitions et de vivres, elles défiaient encore l'enne-
mî. Elles n'ont capitulé qu'après avoir vu leurs murailles abattues crouler sous le feu des assaillants. Elles ont en tombant, Jeté un regard vers Paris pour afflrmei une fois de plus l'unité et l'intégrité de la patrie, Tin divisibilité de la République, et nous léguer, avec le devoir de les délivrer, l'honneur de les venger. « Vive la France ! Yive la République ! » Le devoir de délivrer et l'honneur de venger Strasbourg restent les mêmes aujourd'hui qu'au 2 octobre 1870. C'est la tâche de la France libre et de la génération nouvelle. Le soir du jour oii Paris apprit la capitulation, des groupes attristés, silencieux, recueillis, se rendirent encore devant la statue de Strasbourg, mais comme on trait s'incliner devant une tombe. C'était un mausolée, cette fois, que l'image de la cité martyre, et les drapeaux l'enveloppaient de leurs plis qui ressemblaient à des lambeaux de suaires. Le gouvernement décrétait, le lendemain, que la statue de Strasbourg serait coulée en bronze. Elle demeure en pierre. Et qu'importe ! Gardons ce bronze pour fondre les canons qui délivreront Strasbourg.