CHAPITRE VI
Siège de Paris, du 21 au 31 octobre. — Opérations militaires. — Etat de Paris. — Le Bourget. — Journées des 2S, 29 et 30 octobre. — Glorieux combat des Français. — Mort du commandant Baroche. — Les témoignages de l'ennemi. — Le général de Bellemare. — M. Félix Pyat et M. Flourens annoncent la trahison de Bazaine. — La Commune. — Annonce de la capitulation de Metz et des propositions d'armistice. — Le 31 octobre. — L'Hôtelje-Ville envahi. — Attitude du gouvernement. — Relations de Delescluze et de Flourens. — Le gouvernement est délivré
Tandis que ces événements s'accomplissaient en province, que Châteaudun donnait cet exemple, et que la France envahie résistait, glorieusement en plus d'un endroit (nous le verrons lorsque nous parlerons de Verdun, de Saint-Quentin, de larmée des Vosges, etc.), M. Thiers entamait, avec les puissances étrangères, des négociations qui ne devaient pas aboutir, mais qui permettaient du moins aux peuples, sinon aux gouvernements, d'affirmer leurs sentiments de sympathie pour la France. A ce moment de la guerre, la patrie était en droit d'es-
pérer son salut. Paris, à coup sûr, n'en doutait point, et on le voyait accepter les privations, déjà assez profondes, auxquelles il était soumis. D'ailleurs, s'il n'avait point de pain, ou s'il en avait peu, il lui restait les jeux, des jeux cette fois tout patriotiques. Malgré l'ordonnance de l'expréfet de police, M. de Kératry, les théâtres, en effet, avaient été autorisés à rouvrir leurs portes; mais, bien différents de ce qu'ils étaient sous l'empire, ils ne s'adressaient plus ni aux sens ni au désœuvrement des esprits, mais aux âmes. La poésie patriotique, les conférences, les chants nationaux prenaient maintenant la première, on peut dire la seule place. Le peuple de Paris écoutait des vers, applaudissait des hymnes ; puis jetait son obole pour les blessés, à ceux qui faisaient la quête, la représentation finie.
Ces quêtes, pour les ambulances, avaient pour pendant les souscriptions pour les canons. Quelques maires, pour exciter l'imagination des citoyens, essayèrent de renouveler les vaillantes mises en scène de la Révolution, et, en plus d'un endroit, on put voir des estrades pavoisées, semblables à celles dont les volontaires de 92 gravissaient les degrés. L'enrôlement des volontaires eut lieu ainsi, place du Panthéon (mairie du docteur Bertillon), et à la mairie du troisième arrondissement (M. Bonvalet, maire). Des souscriptions à deux sous étaient ouvertes pour offrir des canons à la défense nationale. Les bataillons de la garde nationale faisaient entre eux des quêtes pour ces canons nouveaux. M. Etienne Arago vit un soir arriver à la mairie de Paris un homme qui, versant entre les mains du maire, le prix de fabrication d'un canon, comme on lui demandait son nom, répondit :
— Je suis riche. Cette somme n'est rien. Qu'importe mon nom? Mettez simplement : Un Français \
1. Voyez d'autres traits du même genre, dans le livre de M. Arago sur rUôtel-de-Ville,
Ainsi, Parissepréparaitàlalutte décisive qu'il croyait, qu'ilvoulait toujours prochaine. Bientôt (30 octobre) un décret un neu tardif allait appeler à l'activité les jeunes gens formant fe contingent de la classe de 1870, le moment ne pouvait tarder où la ville assiégée allait faire un effort violent pour rejoindre la province qui, sans doute, était organisée. Chacun croyait, du moins, que ce moment allait venir, et que, bientôt , sans avoir même recours aux engins des empiriques, feux grégeois, fusées Satan, etc., — engins proscrits, — on forcerait l'ennemi à lever le siège et on donnerait la main aux armées de province.
Ces espoirs, que Paris prenait pour des certitudes, devaient sembler se réaliser bientôt. Un avantage véritable, obtenu presque par hasard, causa parmi les assiégés une véritable joie, bientôt suivie delà plus cruelle déception.
Le Bourget, occupé depuis le 20 septembre 1870, est un petit village, ou plutôt une grande rue de village, dont la situation est fort importante pour une armée qui veut investir Paris. Les forts de l'Est et d'Aubervilliers dominent, il est vrai, ce point; mais, si l'assiégé l'occupe, il peut, par là, rompre le point d'investissement de l'assiégeant. Dans le cas actuel, l'établissement des Français au Bourget leur permettait de menacer efficacement les batteries établies par les Prussiens à Pont-Iblon et à Blanc-Mesnil.Le 28 octobre, à trois heures du matin, le général de Bellemare, gouverneur de Saint-Denis, donna ordre à 300 francs-tireurs, dits de la Presse, conduits par le commandant Rolland, d'exécuter sur le Bourget une pointe hardie, un coup de main qui réussit complètement. Surpris dans leur sommeil, les Prussiens furent délogés du village. Ils sautaient par les fenêtres, et s'enfuyaient vers Pont-Iblon, tandis que les francs-tireurs ramassaient leurs équipements et leurs casques. Yers dix heures 'iu matin, les Prussiens reçurent du renfort, essayèrent de réoccuper le Bourget, mais aux francstireurs de la Presse étaient venues se joindre quatre com-
pagnics du 14" bataillon de mobiles de la Seine, et les Prussiens furentencore une fois refoulés sur Pont-Iblon. Vers midi, plus nombreux encore, et suivis d'artillerie, ils essayèrent de reprendre la position perdue. Nous avions reçu, de notre côté, pour renforcer nos troupes, deux demi-bataillons de régiments de marche (un demibataillon du 34% un demi-bataillon du 28*=) et le 16^ bataillon de mobiles delà Seine. Ce dernier bataillon avait été mis en réserve. Nous n'avions, pour répondre à l'artillerie allemande, que deux pièces de 4 et une mitrailleuse. Durant cinq heures, l'attaque des Prussiens fut acharnée. Leurs obus tombaient sur le village, incendiaient les maisons. Leurs troupes n'avançaient pas. La nuit venue, l'ennemi battit en retraite, tandis que nos sapeurs du génie travaillaient à relever les murs des jardins.
Un homme, mort des fatigues éprouvées en soignant les blessés pendant cette campagne, M. Ozou de Verrie, a laissé de ce triste combat du Bourget un récit que nous avons sous les yeux ; c'est une des dépositions les plus importantes et les plus claires sur un des faits les plus douloureux de la dernière guerre. Vers sept heures et demie, ce même soir du 28 octobre, les Prussiens essayèrent encore un mouvement offensif. Déployés en tirailleurs, ils tentèrent d'enlever la barricade qui défendait l'entrée du Bourget, et oii se trouvait postée la 3^ compagnie du l¥ mobile (capitaine Forey). Ces braves jeunes gens laissèrent avancer l'ennemi à portée du chassepot ; puis, brusquement, le mirent en déroute par une terrible décharge. La nuit semblait pourtant favoriser les projets des Allemands. Les grenadiers de la garde prussienne attaquaient aussi le Bourget vers la barricade du cimetière,- mais, là encore, la résistance de nos mobiles l'arrêtait net, tandis que le 12^ bataillon de mobiles (commandant Ernest Baroche), parti de Saint-Denis, arrivait dans le Bourget au pas de course. L'ennemi battait encore en retraite.
La nuit du vendredi 28 au samedi 29 se passa à travailler à quelques fortifications, malheureusement insuffisantes. Les voltigeurs du 28"= de marche et le 12" bataillon de mobiles prirent position dans le village, et le lendemain matin, vers huit heures, le feu de F artillerie prussienne recommençait avec une violence nouvelle. C'est un véritable bombardement que subit le Bourget, un bombardement continu, et quarante bouches à feu, pendant neuf heures, lancèrent leurs projectiles sur ces quelques maisons oîi se maintenaient intrépidement les 3.000 hommes qui les défendaient. Dans cette journée du 29, le Bourget reçut plus de 2.000 projectiles. Ce jour-là les Prussiens n'osèrent point se risquer à l'assaut des barricades. Ils nous écrasèrent à distance, mais inutilement. Les soldats et les mobiles décimés demeuraient à leur poste.
Ainsi, pendant deux jours, une faible troupe, quelques francs-tireurs, des grenadiers et des voltigeurs de l'exgarde (34^ et 28*^ de marche) et surtout de ces enfants de Paris, dont on a vainement essayé de ternir le courage, des mobiles, tenaient tête aux troupes les plus aguerries du roi de Prusse et les contraignaient à battre en retraite. Pendant trente-six heures et presque à jeun, ils luttèrent sans relâche. La fièvre de victoire les soutenait et les excitait. Il fallait d'ailleurs se tenir prêt à toute alerte. Cette nuit encore, vers dix heures et demie, les sentinelles avancées aperçurent, grâce à la lumière électrique projetée des forts, une troupe de Prussiens. L'éveil fut aussitôt donné, on fit feu des créneaux, et l'ennemi se retira en laissant quelques morts ^ C'est ce que M. le général Trochu allait appeler manquer de vigilance.
Le 30 octobre était un dimanche. Ce jour-là, quoique, disait-on volontiers, les Prussiens ne combattissent point d'habitude le dimanche, il était évident qu'ils allaient tenter un dernier etîort pour reprendre le Bourget, dont
1. Ozou de Verrie, les Trois journées du Bourget. Iû-18, 1871.
la possession, quoi qu'en aient dit depuis les rapports officiels français, leur était absolument indispensable. A la faveur de la nuit, les Allemands avaient massé aux alentours du Bourget des troupes considérables, appuyées par une artillerie plus nombreuse encore que la veille. Des colonnes de cavalerie escortaient les fantassins. Ces masses noires défilaient ou avançaient silencieusement. Les forces de l'ennemi pouvaient s'élever à 15.000 hommes au moins. Il avait 48 canons. De notre côté, au contraire, l'effectif des défenseurs du Bourget avait diminué. Il faut bien avouer que certains gardes mobiles, et parmi eux des officiers mêmes, furieux de se voir sans pain, brisés de fatigue, épuisés, quittèrent le Bourget sans ordre et retournèrent à Saint-Denis ou à Aubervilliers ' . C'est, sans doute, en pensant à ceux-là que le général Trochu a cru devoir flétrir les mobiles du Bourget, mais s'il y avait parmi eux quelques déserteurs coupables, il y avait de courageux, d'intrépides soldats, et le général Trochu n'eût pas dû l'oublier.
Les troupes françaises établies au Bourget le dimanche 30 octobre s'élevaient, le matin, à 3.000 hommes, lorsque, à sept heures, les deux pièces d'artillerie que nous avions pour nous appuyer, furent attelées et emmenées au galop hors du Bourget. Sans doute, les artilleurs, devant la masse des Allemands qu'on apercevait à quinze cents mètres, jugèrent imprudent de laisser leurs pièces exposées aux entreprises de l'ennemi, mais toujours est-il qu'à l'heure oii la petite troupe avait besoin avant tout de canons pour repousser l'attaque ou soutenir le choc des Prussiens, on lui enlevait les deux pièces de 4 dont elle pût disposer. A cette vue, il y eut dans les rangs une véritable panique. La manœuvre des Prussiens étant, bien évidemment, de cerner le Bourget, 1.500 hommes au moins s'échappèrent, avant tout com-
1. La première affaire du Bourget, par un garde mobile (M. Henri Dichard). Brochure in -S».
bat, par la voie du chemin de fer. Ces malheureux, après une nuit de pluie glacée, pénétrés jusqu'aux os, n'avaient plus le sang-froid que demande la bataille. Mais, du moins, les 1.600 hommes qui demeurèrent dans le village, fidèles à leur devoir, allaient montrer ce que peuvent des gens décidés à donner leur vie. Ceux-là, on peut le dire, furent des héros en cette journée terrible et, si des renforts leur eussent été envoyés, des canons, des troupes nouvelles, certes ce nom tristement glorieux du Bourget fût devenu un nom de victoire.
Les Prussiens, tandis que leurs batteries de Garges et de Blanc-Mesnil ouvraient sur le Bourget un feu réellement écrasant, faisaient avancer leurs colonnes sur la (iroite et la gauche du village de façon à le cerner. Cinq batteries à la fois couvraient le Bourget d'obus et de P^itraille et plus de 15.000 hommes (d'autres disent 25.000, je prends le chiffre le moins élevé) allaient attaquer les 1.600 Français qui occupaient le village.
Le bombardement avait commencé à sept heures et demie du matin. Au bout d'une demi-heure, le Bourget avait déjà reçu plus de 1.500 obus ou boîtes à mitraille. Les commandants Brasseur (du 28" de marche) et Ernest Baroche étaient parfaitement décidés à tenir jusqu'au bout, persuadés que le secours attendu depuis deux jours arriverait enfin et qu'on ne laisserait pas anéantir ainsi les défenseurs du Bourget. Le commandant Baroche semblait pourtant ne pas se faire illusion sur le résultat de la journée. On cite de lui ces paroles à ses soldats : « Mes amis, c'est aujourd'hui qu'il faut apprendna à se faire tuer 1 »
A huit heures et demie, les Prussiens, jugeant que leur furieuse canonnade devait avoir assez endommagé le village et jeté le désordre parmi nos troupes, se hasardèrent à attaquer la première barricade, celle qui défendait le haut du Bourget. Repoussés, ils se replient derrière leurs canons et recommencent à nous mitrailler, lorsque, une heure après, le régiment de la g'4rdp
RËVOLUÏlOxN DE 1870-71 2Si
prussienne, Reiné-Elisabeth, musique en tête, drapeau déployé, s'avança pour enlever la barricade. Le lieutenant-générai von Budritzki, chargé par le prince Auguste de Wurtemberg d'enlever le Bourget, conduisait lui-même la colonne. Seul des officiers- généraux avec le général von Kanitz, il était à cheval. Ses troupes s'élancèrent sur la barricade avec leurs hurrahs habituels, mais la plus effrayante fusillade les attendait et, pour la décrire, c'est à l'ennemi lui-même qu'il faut demander un témoignage. Là, comme ailleurs, les dépositions allemandes sont plus favorables à la France que les rapports officiels français.
« Le 2*= bataillon régiment Reine-Elisabeth, dit Vlllust?nrte Zeitung du 10 octobre, s'avançait, drapeau déployé, lorsqu'un coup de feu terrassa le porte-drapeau, tin sous-officier se précipite, saisit le drapeau et s'affaisse, lui aussi, blessé à mort. Le général von Budritzki descend alors de cheval, saisit le drapeau d'une main forte et s'élance à la tête de ses grenadiers. » L'acharnement de la défense est écrit, on peut le dire, sur le sein des morts ennemis. Les bataillons allemands les plus aguerris reculaient, on le voit, devant les Français, dont la plupart étaient des soldats de la veille. Le colonel du régiment Reine-Elisabeth, von Zaluskowski, le colonel du régiment Reine-Augusta, le comte de Waldersée furent tués à la tête de leurs soldats. Les morts s'amoncelaient au pied des barricades. Il fallut un effort désespéré, la vue de leur général brandissant leur drapeau, pour ramener à l'assaut ces colonnes formidables que tusillaient et faisaient reculer les centaines de vaillants combattants qui tiraillaient derrière les créneaux.
On se battait, en vérité, pied à pied, avec une colère sourde et un superbe acharnement. « J'ai vu, dit un « témoin, des mobiles debout, dépassant la crête du « mur de la moitié du corps, frapper de droite et de « gauche avec la crosse, et balayer ainsi les baïonnettes « ennemies. » Cependant les pionniers allemands ou-
vraient des brèches, l'ennemi attaquait impétueusement du côté de la gare.
Nos troupes, attaquées au nord, attaquées au sud, allaient se trouver prises entre deux feux. Elles n'en luttaient qu'avec plus de rage. Maison par maison, pendanft de longues heures, le Bourget fut défendu par nos soldats et arraché à leurs efforts. Il y avait du désespoir dans la résistance suprême de ces hommes. Cernés dans les maisons, assaillis par des masses profondes, apercevant de tous côtés ce noir^ fourmillement des Prussiens dont nous parlerons encore tant de fois, il leur fallait ou se laisser égorger ou rendre leurs armes maintenant Ihutiles. Amidi, après une lutte de trois heures, nous avions déjà perdu, hors de combat, ou faits prisonniers, plus de 1.200 hommes.
Alors, dans l'intérieur du village, eut lieu le dernier et le plus glorieux épisode de ce sanglant et inégal combat. Vers l'église le commandant Brasseur du 28'= de marche se tenait avec une centaine de soldats et résistait énergiquement. De l'autre côté du Bourget, à droite, le commandant Baroche, faisant le coup de feu luimême, avait rallié autour de lui une soixantaine d'hommes, décidés à tenir. Un lieutenant de francs-tireurs, M. Solon, avait encore dix de ses hommes avec lui. Un officier de mobiles, M. 0. de Yerrie, commandait à trente-six des siens. Cette poignée de combattants ne voulait point se rendre. Opiniâtres, acharnés, ils voulaient brûler leur dernière cartouche, tenter la résistance dernière. M. Baroche, atteint par un éclat d'obus, demandait à ses soldats détenir encore une demi-heure. « Il est impossible, disait-il, que d'ici là, nous ne recevions pas du secours ! » A ce moment, il veut donner un ordre, il descend de la maison oii il combat. Près de la rue, devant la grille, une balle le frappe au cœur. Il tombe ^ .
1. Quelques jours après, l'auteur des Châtiments ia.ïsa.ii publique-
Cependant, l'héroïque commandant Brasseur ramassait dans les jardins les combattants épars, et voulait, dans une lutte suprême, les porter sur la barricade de la Grande-Rue. Une décharge épouvantable foudroie à ses côtés les hommes qu'il a ralliés. Ceux qui ne tombent pas s'enfuient. Lui, d'un pas lent, redescend la rue sous la mitraille, le képi traversé à une ligne du crâne, et s'enferme dans l'église avec sept autres officiers français et une vingtaine de voltigeurs. « Là, dit un écrit alle- « mand, ces hommes se défendaient jusqu'à la dernière « extrémité, et les grenadiers du régiment Kaiser-Franz « durent grimper jusqu'aux hautes fenêtres de l'église « et tirer de là sur l'ennemi, jusqu'à ce que le peu « d'hommes de cette brave troupe qui restaient sans « blessures, finissent par se rendre. » Le commandant Brasseur pleurait en donnant son épée. L'officier prussien, qui la prit, ne put s'empêcher de le louer pour son courage. Cette épée, d'ailleurs, le prince de Wurtemberg la renvoya au commandant prisonnier comme un hommage, et il fut permis à M. Brasseur, captif, de ne point saluer les officiers prussiens dans la rue.
Ainsi, l'ennemi reconnaissait quelle vaillance avaient déployée nos soldats au Bourget. Ses pertes disaient éloquemment notre acharnement. Les Prussiens avaient perdu, dans ce dernier combat, deux colonels, un major, un porte-drapeau, trente-six officiers et plus de 3.000 hommes ^ M. F.-W. Heine écrivait dans le Moniteur p7'ussien du 10 décembre que «quoique habitué avoir des combats horribles, jamais il n'y en a eu de plus terrible qu'au Bourget ; on peut sans mentir, ajoutait-il, dire
ment réciter quelques-unes des pièces les plus sévères de son livre. Dans l'une d'elles figurait, avec l'épithète juvénalienne, ce nom de Baroche. Le poète fit enlever ce nom et le remplaça, dans son vers, par un autre :
— La mort du fils, dit-il, a fait ce jour-là oublier la vie du père!
1. La dépèche de Versailles ne parle que de 34 officiers et de 449 soldats. Ce sont des soldats tués sans doute. Nous comptons, nous, ici les tués et les blessés.
que c'est là qu'a eu lieu uii des plus sanglants combats qui aient été livrés sous les murs de Paris. »
Mais, ce qui montre mieux encore combien les Allemands ont souffert dans cette journée et quelle importance ils attachaient à ce point de leurs lignes, c'est l'ordre du jour du prince Auguste de Wurtemberg, général, adressé au corps de la garde royale prussienne, à la suite du combat du 30.
Soldats du corps de la garde,
La deuxième division de l'infanterie de la garde, avec les troupes des armes spéciales qui lui avaient été adjointes, a exécuté glorieusement l'attaque sur le Bourget.
Un village ceint de hautes murailles en pierre, mis en état de défense et occupé par les meilleures troupes de la garnison de Paris, a été enlevé à l'ennemi, qui a défendu chaque ferme avec tant d'opiniâtreté, que souvent les pionniers devaient ouvrir la route à l'infanterie.
Bien que les pertes que cette victoire nous a coûtées soient relativement très-considérables, le corps de la garde n'en a pas moins acquis une nouvelle journée de gloire pour ses annales.
Au nom du corps, je remercie, pour l'honneur qu'ils ont ajouté au corps , l'héroïque commandant de la deuxième division de l'infanterie de la garde qui le premier a franchi, le drapeau à la main, la barricade qui fermait la route, — ainsi que les combattants de toutes armes.
Vive le roi !
Gonesse, le 30 octobre 1870.
AuGUStE
Prince de Wurtemberg, Général-commandant du corps de la garde.
Comparez à cet ordre du jour, si honorable pour les vaincus, l'article du Journal officiel et la proclamation
du général Trochu aux gardes nationaux, le 1" novembre :
« Le village du Bourget, dit le Journal officiel, ne faisait pas partie de notre système général de défense; son occupation était d'une importance très-secondaire, et les bruits qui attribuent de la gravité aux incidents qui viennent d'être exposés sont sans aucun fondement. »
Et la proclamation du général Trochu :
« Le pénible accident survenu au Bourget par le fait d'une troupe qui, après avoir surpris l'ennemi, a manqué absolument de vigilance et s'est laissé surprendre à son tour^ a vivement affecté l'opinion. »
Certes. Et l'opinion avait bien le droit d'être affectée, lorsqu'elle voyait le premier pt le seul véritable avantage remporté par nous devant Paris, tourner brusquement, cruellement, à notre désespoir, et se terminer par cette sombre et épouvantable tiierie. L'opinion raisonnait naïvement et justement ainsi : Ou le Bourget est un point stratégique utile et, Tftyant pris, il fallait multiplier ses efforts pour le conserver, ou la position du Bourget est inutile, et on ne devait point perdre des hommes pour la prendre. Il ne fallait être, pour raisonner ainsi, ni grand clerc, ni stratège illustre. L'humble bon sens suffisait. Encore aujourd'hui, cette triste affaire du Bourget impressionne péniblement, et, pour tout dire, elle garde d'ailleurs comme un coin mystérieux. Il y a un coupable en tout ceci. Quel est -il? Quel est l'homme qui a laissé massacrer, sans les secourir, les soldats du commandant Brasseur et les mobiles du commandant Baroche? Cette même opinion publique, dont parle le général Trochu, a depuis longtemps accusé et condamné M. le général Carré de Bellemare. Un an après l'affaire du Bourget, devant la fosse où reposent les cadavres du 3Q octobre, la fo^le a, par
ses huées, frappé le général comme à la joue. Lui pourtant, en présence des vivants, et foulant la terre des morts, a prononcé ces paroles :
« Il y a aujourd'hui un an, à cette même heure où nous venons de prier pour ceux qui sont morts au champ d'honneur, l'opération la mieux réussie de toutes celles tentées jusqu'à ce jour depuis le commencement du siège était changée subitement en un revers qui prenait les proportions d'un désastre, par suite d'un concours inouï de circonstances fatales qui ont paralysé tous mes efforts, et mis à néant les dispositions que j'avais pu prendre avec les ressources que j'avais entre les mains.
« Cette malheureuse affaire, dont les pertes réelles ont été au-dessous de ce qu'on avait cru tout d'abord, a soulevé bien des haines, bien des colères, et a été l'objet d'appréciations plus ou moins erronées. Mon rapport officiel n'a jamais été publié; esclave de la discipline, je me suis abstenu de faire connaître la vérité sur laquelle mes chefs se taisaient; mais un jour viendra où je pourrai, en dehors de toutes les passions du moment, la dividguer tout entiè7'e.
« Quoi qu'il en soit, la journée du 30 octobre a coûté à l'ennemi, d'après son rapport officiel, 31 officiers et 499 hommes tués ; c'était la perte la plus sanglante qu'il eût subie jusqu'alors devant Paris, et il rend lui-même dans ce rapport )le plus éclatant hommage à l'héroïsme de cette poignée de braves qui, pendant plusieurs heures, ont vendu chèrement leur vie, au milieu du cercle de fer qui les étreignait. »
Que signifie ce silence du général Bellemare? Et l'heure n'est-elle point venue oii il doit, devant le pays tout entier, faire connaître la vérité tout entière ? Assez d'autres généraux ont écrit leur propre panégyrique, pour qu'il soit permis à celui-ci de présenter sa défense. M. de Bellemare, dans une note adressée a'ui général Trochu, en même temps que son rapport, parlait d'un officier coupable, sur lequel il faisait retomber toute la
faute. Son rapport, inséré au Journal officiel, était d'ailleurs plein d'inexactitudes absolues. Mais enfin, nous sommes en droit de savoir le vrai. M. de Bellemare, qui semblait accuser un de ses inférieurs en 1870, paraît accuser son général en chef en 1871. Où est la vérité stricte que réclame l'histoire? N'oublions pas, dans tous les cas, que M. de Bellemare fut, avec le général Pelle, le seul des généraux qui refusa de signer la capitulation honteuse de Sedan, et que Delescluze ayant, à propos du Bourget, violemment attaqué dans le Réveil M. de Bellemare, celui-ci se rendit auprès du journaliste et là, lui exposant, dit-on, sa conduite, lui donnant la raison de ses actes, en obtint une note de Delescluze lui-même, qui le dégageait de toute responsabilité.
Le procès de cette navrante affaire du Bourget en est là.
Mais si l'histoire ne peut encore, sur ce point, prononcer en dernier ressort, elle doit protester contre cette assertion du général Trochu, infligeant un blâme immérité à des troupes qui, le 30 octobre, avaient su combattre et mourir. Oui, elle se sent prise d'indignation en rencontrant toujours, comme une ironie, plus de vérité, plus de justice envers nos soldats chez l'ennemi que chez nos généraux. Quelle antithèse accablante pour le gouverneur de Paris, que les quelques lignes de M. le général Trochu relatives au Bourget, mises en regard de la proclamation du prince de Wurtemberg ! Et quel plus bel éloge des pauvres et courageux soldats, et vaillants enfants de Paris que l'aveu de leur résistance, le salut à leur opiniâtreté superbe rencontré sous la plume d'un prince ennemi !
Le Bourget, c'est la plaie saignante, la blessure profonde, la faute capitale du siège de Paris. Cette inutile boucherie, cet oubli complet de toute prudence, cet échec exaspéra la population parisienne comme l'échec de Châtillon l'avait un moment désespérée. Elle savait que nous avions été battus au Bourget faute d'artillerie,
et elle avait vu, le dimanche 30 octobre, les canons destinés au Bourget monter lentement la rue Lafayette, à trois heures de l'après-midi, quand depuis trois heures il n'était plus à nous ; et il était parsemé de cadavres français et couvert de morts prussiens, ce Bourget que nous avions gardé trois jours i
Le dimajiche soir, lorsque la nouvelle de la prise du Bourget se répandit, des groupes mécontents, irrités, pleins de fureur, se formaient sur les boulevards. On parlait haut, on vociférait, on accusait, on maudissait les chefs. Jamais Paris ne fut plus profondément exalté et, cette fois, plus justement. Par une fatalité singulière, ce même dimanche, le bruit se répandit que Metz, Metz l'invincible, Metz oîi commandait celui qu'on appelait notre glorieux Bazaine, Metz venait de capituler. Mais la nouvelle n'était pas connue de tous, et Paris s'endormit en n'ayant qu'une colère au cœur et qu'un nom sur les lèvres : le Bourget. Le lendemain, 31 octobre, il allait avoir deux noms à maudire.
Quelques jours avant la prise et la reprise du Bourget, le 27 octobre, un fait singulier avait ému la population de Paris. M. Félix Pyat avait imprimé en tête de son journal, le Combat, les lignes que voici :