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CHAPITRE V

La guerre en province. — Formation rudimentaire de l'armée de la Loire.— Le général de La Motterouge. — Combat d"Orléans (11 octobre). — Retraita de notre armée. — Les Prussiens à Dreux et à Ablis. — La guerre à l'allemande. — Résistance héroïque de Châteaudun (18 octobre). — Coup d'oeil sur la province.

La France savait mourir et combattre. Nous rencontrerons, lorsque nous parlerons des provinces du nord, un nom déjà glorieux à cette date du mois d'octobre, le nom de Saint-Quentin, Nous allons maintenant nous arrêter devant celui de Châteaudun.

Mais Châteaudun ne devait résister qu'après la prise d'Orléans. Orléans aussi vaut qu'on salue son sacrifice. Cette première défaite même, ce combat devant Orléans le il octobre ne fut pas sans gloire et il eut aussi ses martyrs.

Une dépêche arrivée de la province à Paris annonçait

que l'armée de la Loire harcelait déjà l'ennemi. Les Allemands ne croyaient guère à l'existence de cette armée ; cependant à tout hasard, un corps d'armée, composé de Bavarois et de Prussiens, le général Von der Tann commandant en chef et le prince Albrecht de Prusse commandant la cavalerie, avait été chargé d'opérer sur la Loire et d'occuper Orléans, oii les chemins de fer de Bretagne et du Midi ont leur point d'intersection ; et l'on sait que les Allemands tiennent avec raison à occuper les têtes de ligne, et les regardent comme de véritables points stratégiques. La campagne de Bohême, en 1866, nous avait déjà fait connaître cette méthode employée avec succès par leurs généraux. Le 6 octobre. Von der Tann rencontrait à Toury, non loin d'Étampes, l'avant-garde de l'armée française. Le combat qui se livra fut tout au moins indécis, et les Français, obligés de se replier devant le nombre, n'en obtinrent pas moins un léger avantage, enlevant un troupeau de bétail à l'ennemi, qui revenait à Étampes, demandant du renfort au Prince royal. Notre armée de la Loire, que commandait alors, non plus le général de Polhès, mais le général de La Motterouge, était forte d'environ 20 à 2o.000 hommes de troupes rassemblées, groupées en hâte, .égiments de marche, mobiles, soldats de la légion étrangère, etc., et elle allait avoir à combattre 40.000 Allemands (39.000 disent les documents prussiens; d'autres documents ^ parlent, au contraire, de 45.000 hommes).

Le général de La Motterouge passait pour un bon officier. Vigoureux, malgré ses soixante-huit ans, on pouvait croire que l'ancien combattant de Grimée, après s'être tout à fait distingué en Italie, retrouverait, devant l'invasion, quelque peu de l'énergie passée. Mais il en était du général de La Motterouge comme de la plupart des officiers généraux de l'armée impériale qui, vieillis,

1. Voyez le Combat d'Orléans, par M. A. Boucher (Orléans, in-18).

déshabitués de la rudesse de la vie militaire, peu soucieux d'ailleurs de se tenir au courant du mouvement scientifique de leur temps, se laissent dépasser par leurs adversaires avant de se laisser vaincre. Qu'ils ressemblaient peu à ce maigre et souffrant maréchal Niel, qui mourut navré de l'état dans lequel était tombée l'armée française, qui voulait la relever, la refaire, la rendre invincible, qui gagna à cette œmTe l'impopularité des cercles militaires, et que M. Rustow dans son livre magistral appelle « un Bélisaire tombé au milieu des favoris byzantins. »

Le général de La Motterouge, ancien adversaire heureux de M. Glais-Bizoin dans les Gôtes-du-Nord, où il fut élu par 18.000 voix contre 12.000 données à son concurrent, a laissé dire que son ancien adversaire l'avait exposé, par ses ordres, à une défaite. Il n'en est rien. Le général de La Motterouge ne pouvait, il est vrai, songer à débloquer Paris, mais il pouvait défendre Orléans avec une ténacité plus méritoire. Le 10 octobre, l'armée allemande de Von der Tann, forte de 12 régiments d'infanterie, appuyés par 4 bataillons de chasseurs bavarois, et de 3 divisions de cavalerie, 2 régiments d'artillerie et 2 bataillons de pionniers, prit l'offensive contre les Français. C'était à Artcnay. Nous n'avions en ligne, au début de l'action, que quelques compagnies de chasseurs à pied et la brigade de cavalerie de Longuerue. Le général de Reyan, qui s'était battu à Toury le 6, envoie aussitôt sa division secourir nos soldats. Jusqu'à deux heures et demie de l'après-midi, nos troupes se maintinrent à Artenay, dans des positions bravement disputées, puis, devant le déploiement des forces ennemies, battant en retraite, elles se réfugièrent dans la forêt d'Orléans, laissant 3 canons et 2.000 prisonniers aux mains des Allemands Vers le soir, l'armée de Von der Tann, poursuivant sa marche, ne se trouvait plus qu'à quelques lieues d'Orléans, et, à six heures du matin, le 11 octobre, elle continuait son mouvement vers la ville.

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Le général de La Motterouge eût, à coup sûr, pu lui disputer le passage. Il n'osa. Dans une lettre, rendue publique, il a déclaré que la résistance lui avait semblé impossible. Au surplus, la lutte, soutenue la veille, pendant sept heures, contre l'ennemi, lui paraissait suffisante pour riionneur de ce 13'= corps qu'il commandait. Il donna l'ordre de battre en retraite vers la Sologne, avec la Ferté-Saint-Aubin pour point de ralliement.

Le général avait tort de ne point compter sur le courage de ses soldats. Il y a toujours de l'héroïsme dans les plus humbles, lorsque le chef ne désespère pas de la tâche entreprise. La flamme de tous est et doit être en lui.

Pour protéger la retraite, un bataillon du 39^ de ligne, un bataillon de marche, deux bataillons des mobiles de la Nièvre, le 5^ bataillon de la légion étrangère, deux compagnies du 8*= bataillon de marche, 160 zouaves pontificaux et le 27= régiment de marche demeuraient seuls, au nord d'Orléans, sur les routes de Chartres et de Paris, et devaient défendre les Aydes et le faubourg Bannier. C'est à peu près 5.700 hommes qui vont se mesurer avec près de 40.000 ennemis, et nous diminuons ce dernier chiffre. Ces o.OOO hommes avaient, pour toute artillerie, 6 pièces de 4, et l'ennemi disposait de 113 canons. Une poignée d'hommes d'un côté, dix-huit régiments de l'autre, et la lutte s'engage.

Le combat avait commencé entre Saran et Gercottes. Il se continua jusque dans les faubourgs oii, maison par maison, les Allemands durent emporter ce coin de terre. Tous ces combattants, officiers et soldats, se multipliaient. Le commandant Tricoche, avec ses six canons, ripostait aux batteries ennemies, et, prodige presque inouï, les changeant de place, tantôt les divisant, tantôt les réunissant, les mettait hardiment en face, ici de 42 canons prussiens, là de 12 canons bavarois. (Témoignage de M. Boucher.) Un moment le feu de cette batterie, dont pas une pièce ne fut démontée, arrêta l'élan des cavaliers

VON DBR TANN

prussiens du prince Albrecht, puis, quand il fallut aban donner Saran, se replier sur la gare des Aubrais, enfin dans les Aydes et dans Orléans même, la résistance se fit plus acharnée, plus meurtrière et plus héroïque.

Là combattit, avec un courage superbe, le 3'^ bataillon de la légion étrangère, commandant Arago, venu de Bourges le matin. En quittant le boulevard de Rocheplatte, où il était campé, le bataillon rencontra, près de la grille de l'octroi, le général de La Motterouge, à cheval, sa calèche à côté de lui. Le général suivait la retraite. Les soldats allaient mourir.

Aux Aydes, derrière les clôtures et les haies, derrière les m.aisons, partout se livre un combat acharné qui mérite dïUustrer à jamais le 3'= bataillon de la légion étrangère. Tous ces braves, dont beaucoup, Belges, Espagnols, Autrichiens, Suisses, etc., mouraient avec joie pour la France, firent leur devoir. Pâle et fier, le commandant Arago, sachant bien qu'il s'agissait, non de vaincre, mais de vendre chèrement la victoire, se tordait la moustache et disait : « En avant! » — Il demeurait debout au milieu de la rue. On l'engageait à se rapprocher des murailles. Arago remerciait et demeurait à sa place de combat, sous les balles ^ .

Le combat acharné se prolongea longtemps. Les femmes, les enfants, l'instituteur des Aydes rampaient sous le feu pour ramasser les blessés, les traîner dans les

1. Il y eut là des traits magnifiques. N'en citoiw qu'un. C'est M. Auguste Boucher, professeur au lycée d'Orléans, qui le raconte dans son livre : « Un chasseur du 5« bataillon de marche (chasseurs à pied, quelques-uns s'étaient mêlés à la légion étrangère), un chasseur a remarqué, sur un des côtés de la route de Chartres, une excavation qui ressemble à une fosse : il va s'y embusquer. Une balle l'abat. Un second accourt, car la place est bonne. Il relève un peu son camarade ; à la hâte, il le met en travers devant lui, et ce corps encore chaud devient son rempart. Il tire de là comme à coup sûr. Furieux de leurs pertes, cinquante ennemis le visent à la fois. A son tour le voilà renversé. Mais, admirable obstination de l'héroïsme, ce trou rempli de sang, qui porte un cadavre au rebord, un cadavre dans sa profondeur, on dirait qu'il attire ces soldats, avides

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maisons. Il était près de trois heures, et l'ennemi, toujours arrêté par cette fusillade incessante, était tenu en échec. A ce moment, une balle vint frapper au cou le commandant Arago : il tomba foudroyé, face au danger, digne de son nom, et ses soldats redoublèrent de fureur pour le venger.

Mais, à cette heure déjà, Von der Tann, irrité de la résistance de ces braves , faisait redoubler le feu de son artillerie. Partout, ses soldats avaient rencontré l'acharnement le plus viril. AuxAubrais, les mobiles de la Nièvre s'étaient battus comme des lions , dit le lieutenantcolonel Jouffroy, du 39% qui commandait en chef les défenseurs d'Orléans. Dans le faubourg Bannier, le 39= fusillait les Bavarois, tandis que, depuis la mort du commandant Arago, le capitaine de Morancy continuait à tenir les Aydes avec le bataillon décimé dont il avait pris le commandement. La lutte d'ailleurs , toujours héroïque, touchait à sa fin. Vers le faubourg Bannier, les Bavarois, en rangs serrés, accentuaient un mouvement tournant qui devait leur livrer ce terrain trempé de sang, ces maisons auxquelles, dans leur rage, ils mettent le feu en poussant des hurrahs. Vingt-huit maisons furent consumées. Les soldats de Bazeilles continuaient leurs exploits.

Et , malgré l'obscurité , malgré le flot grossissant des ennemis, çàetlà, partout oii il y avait un groupe de soldats , la résistance continuait. La retraite sonnait et

de se battre : ils n'y aperçoivent point la mort ; ils n'y voient qu'un avant-poste d'où l'on peut tuer des ennemis. Un troisième vient donc s'y établir, mieux protégé par les deux hommes qui le couvrent, qu'ils ne l'avaient été eux-mêmes : plus longtemps qu'eux, il tire sur les Bavarois ; mais, à la fin, lui aussi tombe et expire. Ce ne fut pas le dernier. Un quatrième s'y précipite, s'abrite derrière cette barrière de cadavres, se bat avec la même ardeur, appuyant son fusil sur les morts, et se fait tuer à la même place... On les trouva tous quatre l'un sur l'autre, étendus dans le même repos, victimes du même sacrifice. — Comment se nommaient-ils, ces braves?... Dieu le sait!... Nous n'avons gardé d'eux que le souvenir de cette sublime énergie. » {Combat d'Orlécms, page 30.)

beaucoup de combattants de la légion étrangère ne l'écoutaient pas. Ivres de patriotique colère, ils se blottissaient derrière quelque pan de muraille écroulée, dans les vergers ou les vignes , et épuisaient sur les Allemands ce qui leur restait de cartouches. On vit cent cinquante hommes, au bois des Acacias, protéger la retraite jusqu'à leur dernier coup de feu. Un bataillon du 27° se battit avec un incroyable acharnement, pendant huit heures , après être demeuré près de quarante heures sans nourriture et sans repos. Sur les 5.700 défenseurs d'Orléans , plus de 2.000 étaient tombés ; la légion étrangère seule sur 1.350 hommes perdait 600 soldats et 250 prisonniers. Mais l'ennemi savait ce que lui coûtait une telle victoire, et le roi Guillaume avait beau, dans son télégramme à la reine Augusta , parler de pertes proportionnellement peu considérables que ses soldats avaient éprouvées en refoulant « l'armée de la Loire » au delà d'Orléans, nos combattants avaient fait payer cher leur défaite et ce n'était pas l'armée de la Loire , mais un détachement de cette armée qui avait arrêté les Allemands depuis midi jusqu'à la nuit.

Ajoutons que Von der Tann , pour accentuer sa victoire, n'avait pas craint de faire bombarder, non pas seulement les Aydes oii combattaient nos soldats , mais Orléans même, une ville ouverte, et qui vit tomber les obus allemands jusque sur la place du Martroi. L'irritation du général devait être grande , il est vrai ; pour se faire une idée des pertes subies par les Allemands, il faut lire le récit de l'aumônier bavarois , l'abbé Gross qui, dans un article de la Gazette allemande , avoue que le corps d'armée a « gravement souffert. » L'abbé Gross compare le combat d'Orléans à cette magnifique résistance de l'infanterie de marine à Bazeilles, le jour de la bataille de Sedan. Le lieutenant-colonel du 39% M. de Jouffroy , a^ ait donc raison de dire , dans son rapport , que pas un militaire n'avait eu de défaillance.

Il semble que l'affirmation de M, de Jouffroy, ce chef

énergique, soit une réponse aux allégations du généra! de La Motterouge qui, dans son rapport, parle assez froidement d'un combat très-vif et très-honorable , en disant tout d'abord que les troupes engagées le matin « n'ont pas tenu ». Or, nulle troupe n'avait été engagée le matin. Nulle bataille n'avait eu lieu avant midi, et, à partir de midi, les troupes n'avaient pas eu seulement une contenance honorable, mais admirable et superbe. En outre, le combat n'avait pas duré trois heures, comme le dit le général de La Motterouge , qui n'y assistait pas , mais sept heures. Pourquoi faut-il que les étrangers, pourquoi faut-il que parfois nos ennemis rendent à nos soldats une justice que leur refusent leurs chefs ? La vue des Aydes et du faubourg Bannier , ces maisons criblées de balles , trouées , éventrées , brûlées , attestent une résistance acharnée , dont le bulletin de M. de La Motterouge ne porte point de traces. Voilà les témoins du courage des défenseurs d'Orléans. Ce sont ces murs mouchetés de balles , oii le fer a partout laissé sa trace; ce sont ces champs pleins de morts oti sont tombés les martyrs « pour la défense d'Orléans » , comme le dit l'inscription tracée sur la tombe de ces braves ; ce sont ces choses muettes qui , devant l'histoire , témoignent de l'héroïsme et de l'admirable bravoure des combattants du 11 octobre.

Tout ce pays d'Eure-et-Loir et du Loiret était, depuis le commencement d'octobre , livré à l'ennemi , et , sur certains points, la résistance des populations, gardes nationales ou mobiles , avait mêiiae été marquée par des faits d'armes honorables. C'est ainsi qu'à Chérisy, près Dreux, six bataillons d'infanterie, deux régiments d'artillerie et une batterie d'artillerie prussiens avaient été repoussés par les habitants barricadés dans les rues. Les Prussiens avaient fait payer cher au village ses actes de courage , et on trouvera aux documents la relation de M. Gaillatte, pasteur protestant , qui forme une écrasante et dramatique accusation contre les Pussiens Le 11 oc-

tobre les Rrussiens étaient encore repoussés devant Dreux.

Ils continuaient ainsi ce système froidement barbare de l'incendie appliqué aux villes et aux villages français coupables de résistance à l'Allemagne. Dans les premiers jours d'octobre, ils avaient rançonné Chartres, Épernon, Rambouillet, et, tm escadron de leurs hussards (16= régiment) ayant été surpris à Ablis, et presque détruit, par les francs-tireurs de Paris dans la nuit du 7 au 8 octobre , le village fut régulièrement hrûlé, passé au pétrole, anéanti dans la journée du 9 octobre. Nous i-eviendrons, à propos de la circulaire qu'adressa quelques jours après , à nos agents diplomatiques français, M. de Ghaudordy , suppléant le ministre des affaires étrangères , sur cette épouvantable façon de faire la guerre que les Allemands du dix-neuvième siècle empruntaient , comme un sanglant anachronisme, aux reîtres du sac de Magdebourg.

Une occasion allait être offerte aux deux nations française et allemande d'affirmer, celle-ci sa rage sourde et fanatique ; celle-là son héroïsme et son patriotique dévouement. La petite ville de Châteaudun , qui , depuis des sernaines, s'était fait remarquer par son mouvement, son attitude , ses velléités de défense, montra â la France et au monde comment quelques milliers de braves gens savent tenir en échec toute une armée, pourvu qu'ils aient fait d'avance le sacrifice de leur vie. La défense de Châteaudun est un fait d'autant plus admirable, qu'il nous représente bien l'héroïsme des humbles et des petits, l'héroïsme sans phrase, oii, du premier au dernier dans la cité , tout le monde a fait son devoir. Elle fut toute civique , cette lutte de Châteaudun contre l'ennemi et les défenseurs de la viile, gardes nationaux beaucerons , vendeurs de grains aux allures pacifiques, francs-tireurs de Paris, de Nantes et de Cannes, tous étaient de simples et vaillants citoyens.

La ville de Ghâteaudun est bâtie sur l'escarpement qui termine brusquement le plateau beauceron, à l'ouest, aux confins du Perche, dominant la vallée du Loir. Cet escarpement est formé d'une double pointe. C'est sur la première, taillée à pic au nord, au-dessus du Loir et qui se termine en pente raide à l'ouest et au sud que s'élève la partie principale de la ville, dite la ville haute. La seconde pointe, d'un rayon concentrique plus étendu, enveloppe la première du sud à l'ouest, et, comme elle, vient mourir sur le bord de la rivière. C'est entre ces deux éminences, dans le ra\1n qui, sous le nom de Val- Saint-Aignan, se prolonge jusqu'au Loir, qu'est bâtie la ville basse.

Ghâteaudun, on le voit, ne tient donc aux plaines de la Beauce que d'un seul côté et n'est accessible de plainpied qu'à l'est, par la route d'Orléans au Mans qui traverse la ville haute dans sa longueur. La ville haute, détruite par un incendie en 1723, a été entièrement reconstruite depuis. Les rues sont droites, symétriques ; les maisons, peu élevées, sont généralement régulières. Au centre de la \ille se trouve une vaste place, sur laquelle se tient le marché et ornée d'une fontaine monumentale ; trois rues principales viennent y aboutir de l'est, les rues de Chartres, d'Orléans et d'Angoulême. La place franchie, elles se dirigent vers l'ouest et deviennent les rues de Luynes, Royale, et de la Madeleine. Ghâteaudun est desservi par la ligne de Brétigny à Tours, qui coupe la route d'Orléans avant l'entrée de la ville; la gare est située entre les routes d'Orléans et de Chartres auxquelles elle est reliée par de petites voies, et sa situation à la pointe du plateau en fait en quelque sorte la clef de la ville, qui n'est à découvert que de ce côté. Au nord, en effet, elle est garantie par la vallée du Loir ; au sud et à l'ouest, elle est accessible à l'artillerie, mais la conformation du terrain rend difficile l'approche d'un corps d'armée ; ce n'est donc qu'à l'est, par la Beauce, qu'elle peut craindre une attaque. C'est par là,

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d'ailleurs, que les Prussiens, excellents tacticiens, l'abordèrent.

Les monuments principaux qui, par leur élévation, émergent du niveau de la ville sont l'hôpital, l'église de la Madeleine, la sous-préfecture, l'église Saint- Valérien, et enfin l'antique château des comtes de Dunois, avec sa tour massive de Thibaut-le-Tricheur qui se dresse altière, bâtie sur le roc. L'Hôtel de ville est situé sur la place. Presque tous ces monuments allaient recevoir leur part d'obus dans le bombardement que les Prussiens, furieux de se voir accueillis par des coups de feu partant d'une ville sans défense, commencèrent aussitôt.

Un moment, la ville de Châteaudun, menacée par des ennemis nombreux, avait cru devoir abandonner ses projets de défense, et une affiche fut même apposée sur la porte de FHôtel de ville annonçant que les francstireurs et les mobiles évacuaient la ville. On venait de recevoir la nouvelle de l'occupation d'Orléans par les Prussiens. On pouvait croire que résister était folie. Mais la nouvelle de cette résolution pacifique fut mal accueillie par la population, décidée à la résistance, et des uhlans s' étant montrés non loin du chemin de fer, des ouvriers avaient couru sus, armés seulement de leurs outils. Cependant l'ennemi se rapprochait. Il était à Yarize et à Civry qu'il incendiait pour punir les habitants de leur résistance, tandis que Châteaudun se hérissait de barricades faites de pierres sèches soutenues par des abattis d'arbres et garnies de fascines et de sacs de terre. Le 18 octobre, un mardi, les guetteurs de Saint- Yalérien signalèrent, vers midi, l'approche de l'ennemi. Le clairon retentit. Les gardes nationaux prennent leurs postes de bataille. Les francs-tireurs, en avant de la gare, font les premiers le coup de feu contre les hussards ennemis.

Châteaudun n'a pour se défendre que 600 francstireurs parisiens, 115 francs-tireurs nantais, 50 francstireurs de Cannes, des volontaires de Loir-et-Cher, et

300 gardes nationaux dunois ^ Pas un canon, pas uli cavalier. En tout, 1.200 hommes au plus. Et contre eux marche une di\ision tout entière, la 22^ division prussienne. Les documents allemands prétendent, et la dépêche officielle de M. de Blumenthal, datée de Versailles, affirme que les défenseurs de Châteaudun étaient au nombre de 4.000. Encore une fois, ils n'étaient pas douze cents. La division prussienne, au contraire, était forte de 12.000 hommes, et disposait de 24 pièces de canon. Ce sont là des chiffres qui, mieux que toutes les réflexions, font ressortir la gloire du sacrifice de la petite et fière cité.

A midi, l'artillerie prussienne ouvre son tir, tandis que les bataillons allemands se présentent devant la ville. Mais les feux croisés des tirailleurs les arrêtent et trois bataillons à la fois viennent soutenir le premier bataillon d'attaque, décimé par les coups de feu qiii partent de la gare, de la rue d'Orléans et d'une tuilerie 011 se sont postés des francs-tireurs. Les batteries allemandes couvrent alors Châteaudun d'obus. Tandis que les barricades des rues de Chartres et d'Orléans sont défendues avec une véritable énergie par des francstireurs, par de simples et braves pompiers, de ces pompiers de village, dont on riait, et qui savent mourir, les projectiles allemands s'abattent sur les clochers, l'hôpital, la tour du château. Les ambulances mêmeSj au mépris du droit d'humanité, de neutralité proclamé par la convention internationale des sociétés de secours aux blessés, les ambulances sont bombardées. A Châteaudun, comme à Paris plus tard, le drapeau blanc croisé de rouge sert de cible aux pointeurs allemands.

On se bat partout aux extrémités de la petite ville, on se battra tout à l'heure dans le cœur même, on se battra

1. M. de Lipowski, chef des francs-tireurs de Paris, était commandant de place. La garde nationale se trouvait placée sous les ordres de M. Testanière, capitaine de cavalerie en retraite.

jusqu'à la nuit. Les Prussiens, on peut le dire, ne s'étahlireni que sur des ruines. Les traits de courage abondent, pendant cette journée meurtrière. A la barricade de Saint-Aubin, un homme combat, entouré de ses trois fils : un d'eux est tué à ses côtés, et lui-même est deux fois ble-ssé ^ Il s'appelle Alran, il est plâtrier. Une jeune fille, Léontine Proust, vaillante, infatigable, va de barricade en barricade, portant des munitions. Ailleurs combat un homme que nous retrouverons plus tard, à Paris, pendant la Commune, c'est La Cécilia, alors capitaine de francs-tireurs. Le lieutenant Henri Chabrillat, avec cinquante hommes, renforce les gardes nationaux du capitaine Fanuel, intrépides au feu. Un seul fait montrera l'acharnement de ces combattants : un moment, les Prussiens, décimés, furent contraints d'abandonner deux pièces de canon. Elles ne purent être ramenées, et les Allemands les reprirent une demi-heure après, mais on peut juger par là de l'intensité de notre fusillade.

Que pouvaient faire, il est vrai, ces douze cents braves contre les masses toujours plus nombreuses des Prussiens? Les barricades, si vaillamment défendues, étaient condamnées à être enlevées. Le nombre des combattants était absolument hors de proportion. En négligeant l'artillerie, dont l'action fut si vive et si meurtrière, chacun des nôtres combattait un contre dix. M. de Lipowski, commandant des francs-tireurs, avait déjà fait sonner la retraite, lorsque vers l'est de la ville, les Allemands, après un effort violent, emportent la position et font tourner les barricades les mieux défendues, celles de la rue de Chartres, puis celles de la rue Galante et de la rue d'Orléans. Alors, la nuit venue, refoulés de tous côtés, les défenseurs de Châteaudun se massent sur la place, et, noirs de poudre, exaltés par la lutte, superbes

1. (îustave Isambert, Combat et incendie de Châteaudun.-^ In-18, p. 87.

de patriotisme et d'ardeur, ils entonnent, sous le ciel rouge déjà des premiers incendies, les mâles couplets de la Marseillaise.

Ce chant superbe, ce spectacle grandiose, avaient glacé d'une certaine terreur les assaillants qui hésitent d'abord, puis envahissent la place, repoussant les défenseurs de Châteaudun dans les rues adjacentes, lorsque ceux-ci, pris d'une ragejjouvelle, se précipitent sur cette place et, à la baïonnette, forcent les Allemands à reculer dans la nuit. La place est à nous de nouveau, et les Allemands l'attaquent encore. On se bat dans l'ombre, on se bat corps à corps. On se tue comme on se poignarderait, on s'égorge, et le flot noir des Prussiens court à travers les rues. La torche à la main, ils envahissent déjà les maisons conquises, ils pillent, volent et brûlent. Les derniers défenseurs de Châteaudun, en se repliant, font de tous côtés sur la place, où fourmillent les Prussiens, des décharges meurtrières ; puis, combattant toujours, ils s'éloignent, tandis que les Allemands, voyant partout des ennemis, se fusillent entre eux, par méprise, dans l'ombre, à travers ces rues couvertes de morts. La retraite s'opéra par ce faubourg Saint-Jean, qui est le côté en quelque sorte inaccessible de Châteaudun.

Alors commença le pillage, l'atroce et honteux spectacle de soudards brisant, broyant, brossant au pétrole les portes et les murs, incendiant, insultant, hurlant. L'histoire enregistre là des choses horribles. Un paralytique fut brûlé vif sur sa paillasse allumée par des soldats ivres. Un vieux soldat fut tué pour avoir dit à des Bavarois : « Cela est sauvage ! » Des généraux firent incendier l'hôtel oii ils avaient pris, en riant, leur repas, et bu à leur sanglante victoire. Ils se donnaient le spectacle de l'incendie et de la dévastation. Ces hégéliens contemplaient ce fait : deux cent vingt-cinq maisons qui brûlent ! Et ces logis étaient habités encore ! Dans une seule cave, dix êtres humains périrent étouffés. Châteaudun brûlait. Châteaudun payait cher son dévouement

à la patrie, mais les cadavres allemands jonchaient ses rues, mais le sang allemand rachetait la ruine française. Trente officiers et près de deux mille hommes avaient été tués. Avec les Allemands, tout se paye. L'incendie ne suffisait pas, les réquisitions s'abattirent sur la ville. Il fallut nourrir, vêtir, couvrir ses bourreaux. Cela, après un pillage sans exemple. Les Dunois étaient décimés. Ils furent ruinés. Nul n'a laissé depuis échapper un murmure. Tous vivent, dans leur cité désolée, fiers de leurs désastres, relevant la tête, et ayant acheté cher le droit de se dire citoyens de la petite ville, mais sachant bien qu'on doit payer ce droit qui fait d'une cité vivante un exemple éternel.

Extincta revivisco, c'est la devise de Ghâteaudun. « Éteinte, je revivrai ! » Elle renaît déjà de cet épouvantable martyre, elle renaît fière, glorieuse, acclamée. Ce qu'elle était après le sac du 18 octobre (les Prussiens l'abandonnèrent après l'avoir pillée, pour ne plus revenir qu'en passant, mais pour la torturer encore), ce qu'elle était, il faut le demander au journal officiel de Berlin, le Staats Anzeiger, qui en décrivait ainsi l'aspect, sans se douter peut-être qu'il écrivait un réquisitoire contre ses compatriotes :

« Des murs démolis, des portes renversées, des toits efi"ondrés, rendent les riies presque impraticables. L'église elle-même a été presque entièrement détruite par les obus ; d'immenses blocs de pierre sont sortis des murs, les tuiles ont été dispersées çà et là, et une grenade a éclaté dans le clocher. Des rues entières étaient en feu ; l'étendue de l'incendie et la violence de l'orage, qui poussait les flammes de tous les côtés, rendaient im.possible l'idée d'essayer de l'éteindre ^ . C'est à grand'peine

1. Ce ne fut, le journal prussien ne le dit pas, que le 19 octobre au matin, que le général Kontzki, installé à la gare du chemin de fer, permit aux Dunuis d'éteindre le feu qui dévorait leurs maisons. L'autorisation du général Kontzki porte: « // est permis aux habitants d'éteindre Pincendie, et qu'on ne les y trouble pas. »

qu'on put trouver des chambres pour le prince Albrecht et les commandants de la division.

« Il fallut faire sortir les chevaux des abris où ils avaient été placés à l'extrémité de la ville, et que déjà les flammes commençaient à gagner. Les officiers bivouaquaient avec les troupes. Pendant l'engagement de la nuit précédente, les Français avaient négligé leurs blessés, dont un grand nombre restaient dans les maisons et furent brûlés vifs. Un Polonais, nommé Lipowski, avait rempli les fonctions de commandant de place et était à la tête de la garnison. Le 20, à cinq heures, la division prussienne se remit en marche. Les flammes qui émergeaient des ruines étaient si vives, qu'il faisait presque aussi clair qu'en plein jour. »

Ainsi, la ville héroïque de Ghâteaudun recevait le châtiment de son héroïsme. Depuis, les Prussiens ne se risquèrent plus à attaquer de front même les villes ouvertes. Comme elles pouvaient être crénelées, ils les bombardèrent. Ce système était à la fois plus cruel et plus prudent. Quant à Ghâteaudun, son exemple enflamma les courages, son nom devint dès lors, et pour l'histoire, le synonyme de sacrifice à la patrie. Les humbles et bonnes gens, libéraux, qui habitaient la petite ville avant le H octobre 4870, ne se doutaient pas qu'ils deviendraient des héros. Ils le devinrent parce qu'ils surent faire, sans mise en scène, leur devoir.

Le gouvernement de Tours avait décrété que Ghâteaudun venait de bien mériter de la patrie. Le nom de Châteaudun fut célébré bientôt, même dans Paris assiégé. Les poètes s'inspirèrent de son sacrifice. Le maire de Paris, M. Arago, donna le nom de rue de Châteaudun, à la rue du Cardinal Fesch. M. Yictor Hugo fit lire ses Châtiments au profit de la souscription des canons, demandant, dans une lettre superbe, que le prernier des canons fût appelé Châteaudun. Enfin, les ennemis eux-mêmes s'inclinèrent devant l'héroïsme des défenseurs de la petite ville et un historien et un acteur de ce drame rapporte les paroles du prince Charles à Varize :

« Général, faites respecter ces francs-tireurs, ce sont des soldats de Ghâteaudun ! «

On ne peut nier d'ailleurs que la résistance de Ghâteaudun, comme celle de Saint-Quentin, qui l'avait précédée, n'ait communiqué une certaine énergie à la défense nationale. Ges villes montraient le chemin. La France n'avait qu'à les suivre. Mais, à cette heure, malheureusement, la France était à peine organisée, et ses embryons d'armées se fondaient devant l'invasion. Bazaine, enfermé dans Metz, n'agissait pas, l'armée de la Loire était battue ; Gambriels, dans l'est, abandonnait les Vosges, se réfugiait à Besançon, ses soldats désertaient par bandes ; de Ghartres, que les Prussiens allaient occuper, jusqu'à Évreux, il n'y avait, pour défendre l'ouest, que des mobiles. Nulle armée sérieuse dans le nord. Et le flot envahissant grossissait. L'Allemagne armait, lançait en France des contingents nouveaux. Nous verrons bientôt quelle énergie dépensa le gouvernement pour tenir tête à l'étranger et lui disputa' la patrie.

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