‹ Histoire de la Révolution de 1870-71Chapitre 40 sur 59 · DONNÉE · texte numérisé non relu

DONNÉE

« Le maréchal commandant en chef,

« Signé: Bazaine.

« A M. le colonel de Girels, dij^ecteur de t Arsenal de Metz , »

n a été encore acquis au procès que l'ordre du 27 octobre, contenant la prescription du transport des drapeaux à l'Arseaal pour y être bridés, a « disparu du registre de correspondance. » Le commandant De France le supprima sur l'ordre du général Soleille, qui, lui-même, l'avait reçu du maréchal. Le colonel de Girels, directeur de l'Arsenal de Metz, soldat loyal et qui, mort aujourd'hui, pressentait déjà sa fin et regrettait de finir sur cette triste date de la reddition de Metz, déclarait qu'il

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n'avait jamais reçu, ni verbalement ni par écrit, l'ordre de brûler les drapeaux.

« Ainsi donc, écrit le général Bisson, nouveau mensonge : les aigles n'ont pas été brûlées, mais bien livrées à l'ennemi comme le dernier trophée de notre honte. »

Toutes cependant ne le furent pas. L'armée, devant cette humiliation suprême, recula. Des officiers des grenadiers de la garde prirent le drapeau du régiment, le déchirèrent et le partagèrent, en serrant les lambeaux sacrés sur leur poitrine. Comme le colonel arrivait au milieu de ce sacrifice, un sous-lieutenant jeta l'aigle à ses pieds, disant : « Tenez, prenez ça, c'est pour vous ! « Les zouaves de la garde suivirent l'exemple ; leur drapeau, déchiré, fut sauvé. Cette religion du drapeau, qui représente la patrie, les soldats la conservaient intacte. Il y a, à Strasbourg, dans cette terre aujourd'hui allemande, un officier, tué au rempart, et qu'on a enterré avec le drapeau du régiment dans sa bière.

Cependant, depuis le 26 octobre, des bruits alarmants circulaient dans Metz. Le mot honteux de capitulation était prononcé. A l'hôtel du Nord, oii se réunissaient les libéraux de l'armée, on résolut de protester, on parla d'organiser, de concert avec la garde nationale, une résistance supr^ême, de tenter une trouée. On ferait sonner le tocsin, battre le rappel, les hommes de bonne volonté suivraient et on se jetterait sur l'ennemi, essayant de le trouer, de rejoindre l'armée de la Loire, combattant en partisans. Le général Clinchant et le colonel Boissonnet, colonel du génie, devaient être mis à la tête de ce corps d'armée improvisé de volontaires. Le commandant Yillenois y faisait déjà signer une protestation contre la reddition de Metz. Clinchant acceptait, pourvu, disait-il, qu'on réunît 15 ou 20.000 hommes. Au dernier moment, il ne parut point. Bazaine l'avait fait appeler et sermonné. Les fusils, les drapeaux, les mitrailleuses étaient déjà portés à l'Arsenal. On

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désarmait le 4* corps. On s'inscrivait cependant pour partir. Le soir, le capitaine Rossel rencontre, dans la rue des Clercs, le général Clincliant : « Eh bien! dit celui-ci, cela n'a pas réussi. — Non, mon général, répondit Rossel, ceux qui nous avaient engagés nous ont abandonnés. — Et qui donc ? — Mais, mon général, vous-même. — Moi ? Mais pas du tout. J'attendais chez le capitaine Chéry. D'ailleurs, il n'y avait que 4.000 hommes. — Oui, mais ce soir vous en auriez eu 20.000. »

Ce soir-là, le commandant Laperche convoquait pour neuf heures du soir, sur la route de Sarrebrûck, ceux qui voudraient partir, en désespérés, en fous, protestant contre ce dénoûment en sacrifiant leur vie. Il ne se|trouva là qu'une poignée d'hommes, mais toute l'armée, bien dirigée, eût volontiers tenté l'aventure. Il était bien tard cependant, et ces pauvres gens épuisés n'eussent pas fourni une longue traite. Quel écroulement!

A Metz, dans la ville, l'animation était grande. La Mutte, la grosse cloche de la cathédrale, sonnait à toute volée. C'était le tocsin. Des gardes nationaux, en armes, accouraient. On chantait la Marseillaise. M. Collignon, à cheval, appelait les Messins à la résistance. On arborait enfin, au lieu du drapeau impérial, maintenu par Bazaine, le drapeau de la République. Un bataillon de voltigeurs de la garde avait été appelé et demeurait l'arme au pied. Il n'eût certes point tiré sur la foule ; ces soldats demeuraient mornes, silencieux, mordant leur? moustaches. Ils souffraient horriblement. Sur la place d'Armes, à Metz, se dresse la statue de Fabert. On lit cette inscription sur le socle : « Si pour emj^êcher nu une place forte que le roi m'a confiée ne tombât nu pouvoir f/es- ennemis, il fallait mettre à une brèche ma famille, ma personne et tout mon bien, je ne balancerais pas un moment à le faire. » Paroles superbes qui soufflettent du fond du passé la lâcheté du présent. Le 29, au matin, le matia de ce jour où les Prussiens devaient entrer dans

Metz, la statue du héros messin Fabert fut couverte d'un

voile noir.

Ils allaient donc entrer ? Metz l'inviolée, Metz la pucelle allait entendre dans ses rues le bruit lourd des talons allemands et le galop des chevaux germains ? Le jour était sinistre, jaune, pluvieux, boueux. A Metz, toutes les portes closes. Les Allemands, musique en tête, entraient comme une houle humaine dans une ville morte. Fantassins, cavaliers, artilleurs, convoyeurs, équipages, défilaient musique en tête. Leur joie insultait à ce deuil silencieux et sombre des Lorrains conquis, livrés. Et, pendant que leurs bataillons lugubres envahissaient la cité, là-bas, hors des murs, les soldats français défilaient devant leurs ennemis. Pauvre armée, si vaillante, si belle deux mois auparavant, et, maintenant, comme un troupeau, conduite à l'étranger devenu le maître ! Il y avait des adieux déchirants, des scènes atroces, impossibles à décrire, des explosions de patriotiques douleurs. Tous pleuraient, chefs et soldats. Les vieux criméens, les mexicains bronzés, ceux de Sébastopol et de Palestro regrettaient de n'être pas morts plus tôt. C'était pitié de voir, comme eût dit Tavannes, « ces gens vaincus sans victoire, désarmez sans voir les ennemis, avec leurs visages tristes, tesmoignans le r^egret de leurs cœurs. » En passant devant l'ennemi, plusieurs régiments, notamment le 62% ont crié : « Vive la France ! » L'ennemi a salué,

Bazaine était déjà parti. Il dînait en famille, dans un château voisin. Le matin, il avait reçu, en réponse à une nomination de chevalier de la Légion d'honneur, accordée à M. Émilien Bouchotte, riche minotier, descendant du ministre républicain, qui avait rendu de réels services à l'armée et à la ville, les lignes suivantes : « Je ne veux pai recevoir une décoration dont le brevet est signé de la même encre que la capitulation de l'armée et de celle de ma ville natale. »

Ainsi, c'en était fait. Le prince Frédéric-Charles pouvait dire, dans l'ordre du jour à son armée : « La puis-

sance de la France est brisée h jamais. » Son Altesse se trompe. La France est vivace et durable. Jamais est un mot que le destin efface bientôt. « Grâces soient rendues à rolav Pidence, » s'écriait le roi Guillaume. Et la dépêche prussienne annonçait (ce qui était vrai) que le nombre des prisonniers faits à Metz s'élevait à 173.000 soldats, 3 maréchaux et 6.000 officiers. Jamais l'histoire n'avait enregistré un tel désastre. M. le général Pourcet, dans son réquisitoire, citait, à Trianon, ces paroles de Napoléon I", terribles pour Bazaine et pour Napoléon III : « Faire mettre bas les armes à une armée en campagne n'est pas une capitulation, c'est une usurpation de pouvoir, une trahison, une lâcheté. Un général n'a pas le droit de traiter de son armée ; il doit combattre jusqu'à la dernière extrémité. » Dans son ordre du jour, Bazaine vainement parlait des capitulations de Masséna, de Kléber, de Gouvion-Saint-Cyr, il n'avait qu'un nom à citer, celui de Dupont. La capitulation de Metz était un Baylen agrandi '.

Bazaine avait-il fait son devoir, lorsqu'il laissait, le 14 septembre, employer le blé à la nourriture des chevaux de l'armée? Avait-il fait son devoir, lorsqu'une pétition des habitants de Metz remise au maire, M. Félix Maréchal, le 30 septembre, demandait que l'armée agît enfin, parce que l'insuccès lui-même vaut mieux que l'inaction ? Avait-il fait son devoir, lorsque, subordonnant l'intérêt de la France à l'intérêt de l'empire, il forçait ses soldats à attendre l'épuisement de la patrie pour j ramener cette chose qui régnait à Paris au lendemaij de décembre, comme jadis à Varsovie, et qui s'appelle fordi-e ? Avait-il fait son devoir, lorsqu'après avoir perdu 40,553 hommes dans les combats du 15 août au 1" septembre, il en perdait seulement 1,927 du 1" septembre

1. L'armée livra près de 500 pièces de campagne, 150.000 fusils, 13.000 chevaux, cinq forts armés de 643 pièces de canon et l'immense matériel de l'Arsenal, accumulé depuis 1815.

au 27 octobre ? L'opinion des Messins est unanime sur la conduite du maréchal. Elle demande et attend justice, Lorsque Bazaino traversa sous les huées Ars-sur-Moselle après la capitulation, les femmes lui jetèrent des pierres. Il put ensuite rejoindre en Allemagne son maître, et après avoir entendu l'arrêt de ses compagnons d'armes, il erre à travers le monde, riche, heureux, mais poursuivi cependant par la clameur des foules qui lui demandent parfois : « Qu'as-tu fait de ton pays * ? »

Et, pendant ce temps, des caporaux prussiens tout la loi dans la cité de Fabert. On aperçoit des casques

1. Nous n'approuvons pas les manifestations tumultueuses, et nous n'oublions pas que ce nom de Bazaine est porté par un ingénieur remarquable et par deux braves jeunes officiers de notre armée. Cependant, il faut peut-être enregistrer, pour montrer l'impopularité de Bazaine, la façon dont naguère l'ex-maréchal était accueilli à Santander :

Le paquebot transatlantique Louisiane amenait du Mexique la belle-mère de Bazaine. Celui-ci avait quitté Madrid pour venir la recevoir. Quelques-uns des nombreux manufacturiers et résidents français de Santander l'ayant appris, résolurent de lui offrir l'expression publique de leurs sentiments. Pour faire les choses aussi légalement que possible, ils demandèrent au gouverneur de la ville l'autorisation de réserver une ovation à l'un de leurs compatriotes qui devait arriver. L'autorisation fut accordée.

L'ex-maréchal était descendu à l'hôtel d'Europe. Le mercredi 10 au soir, les manifestants, auxquels s'étaieut joints tous les résidents français et tous les libéraux de Santander, se présentèrent devant l'hôtel, portant une bannière sur laquelle étaient figuré en haut un bâton de maréchal attaché en croix avec un balai au moyen d'une chaîne de forçat terminée par un boulet. Au-dessous les trois mots : Metz, Trianon, Sainte-Marguerite ; puis l'aigle de l'empire.

Cette foule d'environ 1.000 à 1.500 personnes, en passant sous les fenêtres de l'hôtel, poussa les cris de : « Traître ! forçat ! à Cayenne ! à Nouméa ! »

Bazaine était alors absent ; pour rentrer dans l'hôtel, il dut prendre une porte dérobée et se rendit dans son appartement. Soit par fanfaronnade, soit pour tout autre motif, il entr'ouvrit les persien- Qcs de sa chambre et se laissa apercevoir de la foule. Les cris devinrent absolument furieux.

Devant une telle manifestation, Bazaine se retira avec rage, et saisissant tout ce qui se trouvait à sa portée, brisa, dit-on, les meubles de l'appartement.

La police fit alors disperser la foule.

reluire aux portes de cette ville que nul étranger n'avait souillée. Le vide se fait dans les maisons françaises, des enseignes allemandes apparaissent au-dessus des boutiques, à l'angle des rues. Et, par une superstition consolante, les Messins regardent le drapeau tricolore qui flotte toujours, à demi déchiré, au sommet de la cathédrale. Des soldats prussiens ont essayé de monter l'arracher ; l'un s'est brisé les jambes, l'autre les reins. Le drapeau demeure encore sur la flèche. Consolation amère des vaincus ! Ils se demandent quand viendra le jour 011 les trois couleurs flotteront de nouveau sur les monuments de Metz. Alors les Prussiens fortifient la ville, élargissent le fort Saint-Quentin, construisent des redoutes aux flancs de Plappeville. Qu'importe ! L'heure sonnera où Metz, délivrée peut-être par cette même armée qui l'eût défendue sans son chef, redeviendra Metz la Française !

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