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oyez les débats de l'affaire Bazaine

deMontoy et de Flanvillo. A huit heures, les troupes reçoivent l'ordre de pousser sur Rétoufey. D'un autre côté, les troupes du A" corps avaient enlevé Servigny, tandis que le maréchal Le Bœuf faisait emporter Noisseville à la baïonnette, se portant, par une afl'ectation de témérité, aux points les plus dangereux, cherchant la mort et ne réussissant qu'à faire tuer ou blesser presque tout son état-major. Il était neuf heures, la nuit était venue. On ne se trouvait plus qu'à deux mille mètres environ de la position de Sainte-Barbe, objectif du mouvement et qu'il fallait envelopper et enlever. Nos troupes bivouaquèrent sur les positions conquises, tandis que le maréchal Bazaine, au lieu de demeurer au milieu de ses soldats, rentrait se coucher à Saint-Julien.

On n'a pas oublié que, le 18 août, tandis que le corps Ganrobert était écrasé à Saint-Privat, le maréchal Bazaine déjeunait paisiblement chez le curé de Plappeville. C'est ce qui a fait dire au général Changarnier en parlant du commandant en chef de l'armée de Metz : « Il a eu l'insigne infortune de ne pas assister à la bataille de Gravelotte. » Gomment l'histoire nomme-t-elle les généraux qui ont de semblables infortunes ?

Nous n'avions fait occuper la partie de Servigny que nous avions emportée que par quelques compagnies. A une heure du matin, l'ennemi, arrivant en forces, nous enlevait ce village, mais sans oser pousser au delà. Le lendemain matin, 1" septembre, le feu recommençait dès l'aube. On répondit vivement à la mousqueterie et à l'artillerie des Prussiens, mais les soldats étaient sans ordre. Nulle direction, nulle volonté ; des compagnies, des régiments, combattant, tiraillant sans savoir quel était le but du commandant en chef. Vers dix heures du matin, après être demeurées impassibles sous le feu meurtrier des obus ennemis, les lignes avancées de nos soldats se replièrent naturellement, sans désordre, sans que personne en eût donné l'ordre, mais simplement parce qu'elles comprenaient qu'on n'attendait rien

d'elles et que leur résistance était inutile. Alors, reconduite par les projectiles ennemis, l'armée française, formant huit ou dix: lignes de bataille, se replia lentement, au pas, et gardant, sous les obus qui parfois ouvraient ses rangs, l'attitude de soldats à la manœuvre. Un vide fait, il se refermait aussitôt et la marche continuait, sans accélération, sans trouble. Nul ne comprit quoi que ce fût à un tel mouvement, ni les généraux français, ni le prince Frédéric-Charles, qui l'avoua nettement plus tard. Tous les officiers de troupes, tous les généraux interrogés, répondirent invariablement, raconte M. Deligny : « Nous nous sommes retirés, parce que nous avons vu tout le monde se retirer ! »

Le même jour, l'armée de Ghâlons était écrasée et Napoléon III arborait le pavillon parlementaire à Sedan, Il résulte des détails techniques et militaires renfermés dans le neuvième fascicule de Til'/s^ozre de la guerre par l'état-major allemand, qu'en poussant une pointe énergique pendant la bataille de Sedan, Bazaine aurait pu se dégager, en perdant il est vrai ses bagages, et même une partie de son artillerie. Seulement, au lieu de marcher sur Thionville, comme cela eut lieu le 31 août, c'est en prenaîit les deux rives de la Seille pour base d'opération que Bazaine aurait dû faire sa trouée. L'armée allemande s'attendait à ce que le général en chef choisirait cette issue, la seule qui s'offrait à lui avec quelque chance de succès. Le terrain était parfaitement approprié pour le développement de l'armée ; trois grandes routes, celles de Soigne, de Nomeny et de Cheminot, permettaient d'agir, simultanément et avec rapidité ; les détachements de l'armée allemande étaient bien moins nombreux de ce côté, et le prince Frédéric- Charles auraii. été forcé d'employer une partie de ses troupes pour garder la route de Thionville.

Grâce à l'artillerie de la place et en sacrifiant quelques régiments, il eût été facile de contenir les Prussiens entre Ars et Ivry, les empêcher de passer la Moselle, et

gagner le temps nécessaire pour permettre à l'armée de se dégager.

Sans nul doute, Bazaine aurait eu immédiatement à ses trousses l'armée d'investissement ; mais il aurait pu lui tenir tête en rase campagne, avec une route ouverte devant lui, et non plus acculé sous le canon de la place de Metz.. L'attitude du commandant en chef de l'armée du Rhin est sévèrement jugée par l'adversaire qui a si habilement profité de ses fautes.

A partir de cette inexplicable journée du l^"" septembre, l'inaction du maréchal, qu'on avait pu prendre pour de la mollesse, devint coupable, et l'armée, qui venait d'enlever si brillamment des positions difficiles, l'armée qui ne demandait qu'à combattre, ne fut plus occupée qu'à des travaux de terrassement ou à des démonstrations inutiles, où mouraient sans profit, sinon sans gloire, des centaines de braves gens. Du 1" septembre jusqu'à la fin du siège, commence un travail de tranchées et de redoutes qui élèvera autour de Metz un camp retranché inexpugnable. A quoi bon ? L ennemi ne l'attaquera pas. Mais ce mouvement factice, ce labeur perdu, auront du moins (c'est sans doute ce que pensa Bazaine) l'avantage d'occuper l'esprit des soldats, de leur faire croire que la lutte est sérieuse et qu'ils sont encore des combattants, quand ils ne sont plus, eux, les héros de Gravelotte, que des spectateurs.

Bien des officiers cependant se demandaient déjà, non sans une certaine angoisse, pourquoi le commandant en chef n'agissait point, laissait passer les jours et se résignait, avec des forces si considérables, au rôle douloureux d'assiégé. « Tout ce qu'il était loyalement possible de faire pour éviter cette fin (la capitulation) a été tenté et n'a pu aboutir, » disait le maréchal Bazaine dans un ordre du jour à son armée, condamnée à déposer les armes. Or, qu'avait-il fait à partir du 2 septembre ? Ce n'était cependant pas le mécontentement des officiers quiman-guait à lui reprocher son inaction. Il arriva même qu'un

jour, devant ce mécontentement de chacun, le maréchal dit d'une voix élevée^ raconte M. d'Andlau : « Eh bien l puisqu'il en est ainsi, nous nous battrons tous les jours.» Parole qu'il eût pu tenir, et ne fut point tenue, car « du 2 au 24 septembre, » il n'y eut que x:^eux affaires insignifiantes. Non-seulement sa situation militaire, mais l'état déplorable de la ville lui commandait alors d'agir. Les privations se faisaient en effet déjà sentir ; l'armée n'avait plus de cavalerie, les chevaux étaient envoyés à l'abattoir, le pain rationné, pas de fourrages, pas de sel ; le sucre, nous nous en souvenons personnellement, avait failli manquer à Metz dès la lin de juillet. Le maréchal donnait, il est vrai, pour prétexte à son inaction le peu de concours que lui prêtaient les commandants de corps, que « par considération » il n'osait pas briser.

Le prince Frédéric- Charles était au courant de cette situation, et avait pu juger le 31 août « le caractère » du maréchal. Les mécontentements de l'armée redoublèrent lorsqu'on apprit, à Metz, le 7 septembre, par des journaux allemands, et le 12, par un numéro du Volontaire A\x^, la nouvelle de la capitulation de Sedan et la déchéance de Tempereur ; et les Prussiens résolurent aussitôt d'exploiter la démoralisation qu'ils supposaient devoir résulter pour l'armée de la nouvelle de cette catastrophe. C'est le soir que, par une « pluie torrentielle et au milieu d'un ouragan effroyable », ils bombardée rent le camp pour la première et la seule fois.

D'ailleurs, aucune communication officielle ne vint confirmer l'importante nouvelle qu'apportait le journal. Le maréchal Bazaine et le général Goffinières de Nordeck. gouverneur de Metz, évitèrent soigneusement déparier de tout ce qui pouvait avoir rapport à la reconnaissance du gouvernement provisoire et des événements de Paris.

Seule, une proclamation du maréchal Bazaine à ses troupes disait :

« Un gouvernement s'est constitué... Soldats, nous

compLons sur toute votre énergie pour chasser l'ennemi du sol français et réprimer les mauvaises passions. »

La nuance ne peut échapper, fait observer à ce propos un témoin du siège, surtout lorsqu'on saura que jusqu'au dernier jour, les conseils de guerre ont jugé au nom de l'empereur. Bazaine n'a-t-il pas déclaré, devant ses juges, que « le gouvernement de la Défense nationale n'existait pas pour lui. — La France existait toujours, » répondait alors le président et l'histoire ratifie l'énergique réponse.

A cette époque, au surplus, Bazaine dissimulait soigneusement ses desseins, et répétait à qui voulait l'entendre : « qu'il ferait fusiller le premier qui parlerait de capitulation ^ »

Depuis longtemps, je le répète, et malgré ses assertions, la conduite que le maréchal allait tenir dans la suite du siège était décidée dans son esprit. Il voulait simplement devenir l'arbitre du sort de la France, et c'est pourquoi le 14 septembre, il n'hésita pas à entrer en relations avec l'assiégeant, et il écrivit une lettre au prince Frédéric-Charles. Dans sa lettre, le maréchal feignait d'ignorer les événements de Paris et de Sedan, et

1. Voyez une lettre de M. Gautier au journal la Cloche, où certains détails sont donnés par un témoin :

L'Indépendant de la Moselle, du 22 octobre, allait annoncer, ce qui était fort exact du reste, le voyage du général Boyer auprès de l'impératrice. L'autorité militaire, qui s'était réservé le droit absolu ie censure sur tous les journaux, supprima le passage.

Voici, en revanche, les bruits qu elle répandit sous main. Le roi ie Prusse ne voudrait traiter qu'avec un gouvernement constitué. ;elui qui existait avant le 4 septembre. L'armée devait quitter ses îantonnements : «Demain peut-être, disait /e Vœu national, elle aartira pour une destination inconnue. » — Dans la nuit du 14 au i5, de trois heures à dix heures du matm, on entendit une canonjade lointaine très-vive dans la direction de la route de Briey, entre Sravelotte et Saint-Privat. C'était, nous l'avons su depuis, la sortie de la glorieuse petite garnison de Verdun. On croyait généralement â l'amvée d'une armée de secours. Bazaine n'ordonna cependant aucun mouvement: il est vrai que la mission du général Boyer purait depuis le 11.

Le 24 octobre, persuadé de la reddition très-prochaine de la ville.

deupandait au prince des renseignements que le lendemain celui-ci, dans une lettre fort courtoise au « commandant en chef de l'armée impériale française », lui fournit, en les dénaturant, les aggravant, les amplifiant selon la méthode prussienne. Le prince s'offrait en outre à continuer de tenir le maréchal au courant des événements ultérieurs.

En même temps, connaissance était donnée au maréchal d'un communiqué officiel adressé au Journal de Reims, et dans lequel il était dit que le cabinet de Berlin ne pouvait traiter de la paix qu'avec trois personnes : « l'empereur, la régente ouïe maréchal Bazaine. » C'était là une offre directe ; Bazaine eût volontiers accepté sans doute, mais il redoutait une ruse, il attendit. Seulement, rapporte M. d'Andlau dans son livre définitif, le maréchal prit le parti en même temps d'annoncer à ses généraux qu'il ne « tenterait plus rien de sérieux au dehors, » se bornant à améliorer la défense.

Sur ces entrefaites, une sorte de personnage douteux, agent bonapartiste ou prussien, qui a disparu depuis -e procès, un M. Régnier, déjà entré en relations avec l'impératrice, alors à Hastings, se présenta au maréchal

je me rendis, accompagné de M. Chanloup, chez le général Saint- Sauveur, grand-prévôt de l'armée. Notre but était de partir le plus tôt possible; nous désirions nous faire donner des saufs-conduits, afin de suivre l'armée, au cas où elle passerait dans le Midi.

Le général nous reçut d'une façon très-courloise ; la conversation tomba sur les bruits qui circulaient.

— Il nous reste deux portes de sortie, dit-il : capituler, ou partir avec armes et bagages pour aller dans le Midi.

— Mais que faire dans le Midi ? demandai-je.

— Rétablir l'ordre.

(On disait, en effet, que la guerre civile régnait partout ; Lille, Rouen et le Havre avaient même demandé des garnisons prussiennes pour échapper aux fureurs des «lémagogues.)

Jfc priai ensuite le général de nous donner quelques explications sur le mystérieux départ de Bourbaki.

— Bourbaki a été trouver l'impératrice...

— Et le général Trochu sait-il cela ?

— Non. Bourbaki doit traiter de la paix avec rimpératrice, qui va ainsi donner aux Français une dernière marque de son affection.

Bazaine, l'in-sltant à traiter de la reddition de la place de Metz, afin de faire servir l'armée de la Moselle au rétablissement de l'ordre, c'est-à-dire de la dynastie impériale. Acteur énigmatique et vulgaire de ce grand drame, ce M. Régnier avait réussi à se faire donner par Tex-impératrice, qui ne le connaissait point, une photographie signée du petit prince, et qui lui suffisait, à lui Régnier, pour se présenter à M. de Bismarck, comme le chargé d'affaires de l'impératrice, et à Bazaine comme l'homme de confiance de l'impératrice, agréé par M. de Bismarck. L'auteur du livre que nous avons déjà cité, Metz, Campagnes et Négociations, n'hésite pas à croire que ce M. Régnier, qui s'en est défendu depuis dans une brochure assez niaise, était un agent prussien.

« Si M. Régnier, écrit M. d'Andlau, n'était pas un agent prussien, le 14 septembre, le jour oii il arriva à Hastings pour se présenter à l'impératrice, il le devint le 20 septembre, à Ferrières, quand il se mit aux ordres du comte de Bismarck pour servir les intérêts de l'Allemagne, contrairement à ceux de la France, et entraîner le maréchal Bazaine dans une voie où son armée serait devenue, pour ainsi dire, l'alliée des troupes prussiennes contre notre propre pays.

« Le 23, il eut avec le maréchal une première entrevue qui se prolongea jusqu'à onze heures du soir, et dans laquelle il lui exposa sans doute le but de sa mission. On connaissait déjà le prétexte de son arrivée : le rapatriement des médecins luxembourgeois ; mais il était évident qu'un pareil sujet n'exigeait pas une conversation aussi longue, à une heure aussi avancée pour les habitudes des camps, et que ce parlementaire mystérieux cachait sous son habillement bourgeois un personnage chargé d'une mission politique. »

L'armée de Metz fut inquiète lorsqu'elle apprit qu'à la suite de cet entretien, le général Bourbaki avait obtenu de quitter Metz pour se rendre auprès de l'impératrice. M. Régnier avait réussi à faire croire au général

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qu'on l'appelait à Londres, qu'il était de l'intérêt même de l'armée de s'y rendre. Bourbaki n'eut pas plutôt quitté Metz qu'il en éprouva une rougeur et une colère violentes. Lorsqu'il arriva en Angleterre, r«-mpératrice nia tous les iirrangements dont on avait parlé, et le générai s aperçut trop tard qu'il était tombé dans un piège allemand. En effet, Bazaine avait, grâce à ce M. Régnier, perdu encore quelques jours d'un temps précieux. Vainement Bourbaki, se voyant berné, sollicita de l'ennemi la permission de rentrer dans Metz, de rejoindre ses soldats qu'il avait eu le grand tort de quitter, on lui refusa cette grâce. « Je suis donc perdu dans mon honneur de soldat ! » se dit avec effroi le général. Et, aussitôt, pour combattre encore, il se rendit à Tours pour se mettre à la disposition du gouvernement de la Défense nationale.

On était alors au 15 octobre environ. Depuis le départ de Bourbaki, l'opinion publique s'était montrée assez inquiète et défiante. Certaines choses inexplicables en apparence lui paraissaient malheureusement trop expliquées. Pour donner le change aux préoccupations, le maréchal ordonne, çà et là, quelques petites reconnaissances 011 les troupes engagées se montrent à la hauteur de leur réputation. Le 27 septembre, les soldats du général Lapasset ' prennent le village de Peltre, en délogent l'ennemi , enlèvent ses approvisionnements et ramènent des bestiaux, veaux, vaches, cochons et chèvres. Sans la trahison d'un espion, on prenait là aux Prussiens un troupeau de deux cents bœufs.

Pendant que la brigade Lapasset emportait Peltre, le 90"* et le 60*= de ligne s'emparaient du château de Mercy, massacrant les Prussiens qui s'y étaient retranchés. Sur d'autres points encore, à la Grange-aux-Bois, à Golomby, à Woippey, nos attaques étaient couronnées

1. Mort à Toulouse, après avoir fait son devoir pendant les inondations (1875).

de succès. Vers ce dernier point, les voltigeurs de la garde, avec une alacrité superbe, enlevaient à la baïonnette le château de Ladonchamps, que nous devions conserver jusqu'à la capitulation, el, malgré le feu des batteries ennemies, s'emparaient des villages des Maxes, de Saint-Rémy, des Grandes et des Petites-Tapes, en faisant dans ces villages 800 prisonniers aux Prussiens. Puis, sous les décharges convergentes de 40 canons, ils se maintenaient jusqu'à la nuit sur ces positions brillamment emportées.

Et l'on rentra. « Cette opération, dit le général Deligny, fut la dernière de la campagne. Les troupes de l'armée du Rhin ne franchiront plus désormais, en armes, les limites de leurs camps respectifs. Elles sont ensevelies vivantes et bien vivantes. Leur agonie date de cette époque. » C'est le rapport tout à fait capital du général Rivière, qui peut montrer combien le commandant en chef de l'armée du Rhin était résolu, dès longtemps, à ne point sortir de Metz et à conduire l'armée jusqu'au dénoûment lugubre.

Aux plaintes et aux craintes des habitants de Metz, à leurs demandes de renseignements, à leur soif de nouvelles, le maréchal répondait évasivement « qu'ils eussent confiance dans sa loyauté. » Des bruits vagues de victoires sous Paris circulaient dans la ville assiégée. Le maréchal répondit qu'il n'en savait rien. Il ne démentait pas, il n'affirmait pas, il attendait. Un peu plus tard, à une démarche patriotique du Conseil municipal de Metz, demandant d'user de Tardent concours de la population messine, incapable de faiblesse, le général Coffinières répondait qu'il importait surtout d'exclure la politique des préoccupations actuelles, et que, si les ressources en vivres paraissaient si minces aux habitants, il était inutile de récriminer sur le passé et d'en rejeter la responsabilité sur les uns ou sur les autres. Cependant, pour tenir en haleine et les Messins et l'armée, on parlait, tout bas, de temps à autre, d'une sortie possible. « On promit.

écrit un officier de cette armée de Metz, dont le nom douloureusement célèbre reviendra souvent sous notre plume et qui ne songeait alors qu'à la patrie, J.-N. Rossel, affolé de colère en présence de l'inaction de Bazaine, on promit une grande bataille. L'armée se tint prête à partir, on versa 3.000 typhoïdes et dyssentériques des ambulances, et on fit savoir à la ville, déjà transformée en hôpital par la présence de près de 20.000 blessés et malades, que la prochaine bataille lui donnerait 10.000 blessés nouveaux ^ » Ce n'était là qu'un mensonge pour faire prendre patience à ces malheureux soldats affaiblis par les privations, tristes, demandant à combattre et qui se laissaient prendre à ces lueurs d'espoir, à ces feux follets de prochains combats. Hélas! l'armée était matériellement bien affaiblie pour cette lutte suprême. « Le 1" octobre, ajoute Rossel, il était encore possible de se battre, mais le 15, la cavalerie et l'artillerie étaient ruinées par le manque de fourrages. L'artillerie avait commencé à rendre ses pièces à l'Arsenal, sous prétexte qu'on ne pouvait plus les atteler. » Pis encore. Un officier d'artillerie était mis aux arrêts pour avoir tiré sur Ars, oii se trouvait l'état-major allemand. Ce fait incroyable est acquis au procès.

Tandis que les opérations militaires étaient nulles, les négociations politiques étaient entamées avec l'ennemi. Le 10 octobre, le général Boyer, premier aide de camp du général Bazaine et son confident, ajoute le général Deligny, partait pour Versailles, muni des pouvoirs nécessaires pour traiter de la reddition de Metz. Son départ était décidé depuis le 8, jour où le maréchal avait adressé aux commandants de corps un mémoire oii, parlant de l'état critique de son armée, il affirmait notamment qu'il ne restait plus en réserve que pour sept jours de vivres; ce qui était faux. Le rouge monta au front de plus d'un

1. La défense de Metz, par Rossel, capitaine du génie (Paris) In-8, 1871.

lorsque apparut cette humiliante perspective de capitulation. Beaucoup proclamaient qu'ils mourraient à la tête de leurs troupes plutôt que de souscrire à des conditions humiliantes.

Le 17, dans la soirée, sept jours après son départ, le général Boyer revenait de Versailles, rapportant des nouvelles déplorables. Trompé par les Prussiens, dont il avait traversé les lignes dans une voiture du roi Guillaume, le général Boyer avait reçu de M. de Bismarck au quartier général de Versailles les renseignements les plus alarmants sur l'état de la France : Paris était livré à l'anarchie, le parti de Rochefort y attaquait celui de Trochu, le gouvernement de la Défense s'est sauvé de Paris en ballon, le drapeau rouge est arboré en province : pour sauver la France de ce désastre intérieur, l'armée de Metz doit assurer en France, protéger l'indépendance des votes, la réunion d'un Corps législatif et la proclamation de la régence. M. de Moltke y consent, et si le maréchal Bazaine accepte les conditions, il est libre d'aller défendre Vordi^e et de se faire le tuteur de la régence en abandonnant Metz à l'ennemi. Telles étaient les nouvelles désastreuses que rapportait, dans sa crédulité, le général Boyer. Lorsqu'il eut achevé cette fausse peinture de la situation intérieure de la France, 11 fut décidé par le conseil de guerre, à la majorité de sept voix contre deux, que le général Boyer retournerait à Versailles et de là se rendrait en Angleterre dans l'espoir que l'intervention de V impératrice-régente (Bazaine écrit le mot dans son rapport sonunaire) obtiendrait des conditions plus favorables du roi de Prusse. Le 19 octobre, une communication, que le quartier général désavouait plus tard, mais dont il profita, était, sous l'inspiration du maréchal, faite à tous les régiments. La voici, dans toute son écrasante fausseté :

« Messieurs les colonels préviendront leurs officiers, que :

« l" L'anarchie la plus complète règne à Paris;

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« 2" Rouen et le Havre ont demandé des garnisons prussiennes pour maintenir l'ordre ;

« 3" L'armée de la Loire a été battue près d'Orléans ;

« 4° La Prusse ne veut traiter qu'avec la dynastie déchue; la régence serait représentée par le maréchal Bazaine ;

« 5° Le général Boyer serait parti pour demander à l'impératrice son acquiescement ;

« 6" L'armée ne touchera pas de vivres demain et après-demain. On lui donnera du vin et de la viande. On engage les troupes à ne pas crier; dans trois jours elles quitteront Metz, avec le consentement prussien, pour aller rétablir l'ordre en France ;

« 1° On demande aux chefs de faire de nombreuses propositions pour la médaille et la croix ;

« 8° Les officiers toucheront aujourd'hui la solde de novembre.

« Metz, 19 octobre. »

Ces nouvelles attristantes furent reçues par l'armée avec un désespoir profond, morne, absolu. On ne pouvait croire à tant de malheurs à la fois. Déjà les privations, la famine avaient singulièrement débilité, non pas les courages, mais les corps. On avait vu des soldats français se glisser jusqu'aux avant-postes ennemis pour obtenir d'eux du riz, des pommes de terre. Ces héros devenaient maraudeurs. D'autres se nourrissaient de glands. Sous les pluies torrentielles d'octobre, ces malheureux, accablés, couchant dans la boue, laissaient le vent et la bourrasque arracher leurs tentes, les emporter, et n'avaient même plus l'énergie de les relever. Tout s'écroulait en eux avec l'espoir de vaincre. Pourtant quand on leur dit que les vivres allaient manquer, qu'il fallait en trouver pour donner le temps de tenter une sortie nouvelle, — car, malgré /es derniers renseignements, les officiers croyaient à un dernier combat, — les soldats improvisèrent littéralement des réserves.

« En cherchant, en fouillant, les soldats, dît un té' ^loin^ ont trouvé en quelques heures du blé, des moulins; bientôt des boulangers imp^o^isés, se relayant aux fours, ont, dans trente-six heures, fabriqué trois jours de biscuit. Gomment l'administration militaire n a-t-elle pas découvert ces ressources ! si elle avait employé son personnel à des recherches aussi fructueuses que celles qui ont été faites par les corps, nous n'aurions pas vu le 23 la ration de pain descendue à 200 grammes! Et quel pain 1 ))

Le 24, le gouverneur militaire de la ville de Metz déclare, mais un peu tard, au conseil municipal, qu'il n'y a plus de vivres que jusqu'au 29 septembre ! La presse, cette fois, cette presse qui, depuis longtemps, est soumise à la censure du général Coffinières, et qui se voit rayer des colonnes entières de renseignements, et fait paraître ses journaux avec des blancs, des vides énormes, la presse a toute liberté pour annoncer ces mauvaises nouvelles. On apprenait en même temps, on se répétait tout bas qu'une lettre de Frédéric-Charles annonçait la complète rupture des négociations, sous prétexte que l'impératrice refusait tout arrangement. Ainsi la vérité, la cruauté de la situation apparaissait dans toute son horreur. Depuis un mois, ru lieu de se battre, Bazaine négociait. Soldat au repos, il s'était cru peut-être un politique habile. Mais la ruse prussienne démolissait brusquement toutes ses combinaisons de Machiavel soudard. L'armée n'avait plus de pain, la maladie l'épuisait, la décimait. Il y avait dans la ville de Metz soixante-cinq ambulances municipales ou particulières, toutes étaient pleines. On y soigna, durant le siège, près de 22.000 blessés ou malades. Cette superbe armée de RézonvilleetdeGravelotte, qui avait fait sentir durement à l'ennemi le poids de sa valeur, elle errait maintenant, hâve et défaite, dans la boue du Ban-Saint- Martin. Les chevaux épuisés se traînaient, mourants, sur

t. Trois mois sous Metz, par un officier d'infanterie à l'armée du Rhin. (Lille, A. Degans. éditj

les routes, dévorant les écorces des arbres ou se nourrissant de leurs crinières. Six semaines auparavant, que n'eût-on pu demander à ces 137.000 hommes, si désireux de combattre? Maintenant harassés, sans force, sang espoir, livides et sombres, ils n'avaient plus au cœur que le désespoir.

Après avoir hésité à combattre, perdu le temps, compromis la France, il fallait se rendre. Bazaine touchait enfin au dénoûment préparé, mais la politique prussienne faisait avorter ses projets de régence.

Sur la proposition du maréchal Ganrobert, le général Changarnier, qui s'était, ne l'oublions pas, durant le siège prononcé pour la régence de l'impératrice, fut désigné pour la douloureuse mission d'aller demander à l'ennemi ses conditions.

Le lendemain, le prince Frédéric-Charles envoya audevant de Changarnier deux de ses aides de camp. Il reçut le général avec cette courtoisie, élégante, correcte et hautaine de ces vainqueurs. Il parla, du reste, de l'armée du Rhin dans les termes de la plus haute estime. Changarnier demanda que l'armée française, en rendant la place de Metz, pût se retirer en Afrique avec armes et bagages. Mais le prince Frédéric- Charles, quoique visiblement sympathique à l'émotion du général, ne lui donna pas même l'espoir de transmettre cette proposition à Versailles... Et cependant l'échec fut moins complet que ne le croyait Changarnier en s'éloignant du château de Corny ^

Lorsque, soixante heures après, le général Stiehle, cnef d'état-major de l'armée allemande et le chef d'état-major de l'armée du Rhin, le général Jarras, muni des pleins pouvoirs du maréchal Bazaine, signèrent le traité dont les conditions étaient déjà connues et arrêtées ; le général Stiehle offrit, en souvenir de la négociation de Changarnier, de neutraliser un bataillon, de le faire sortir avec

1. Voyez le discours du général au Corps législatif (déjà cité).

armes et bagages, drapeau déployé, et de le renvoyer en Algérie.

Le général Jarras a depuis nié le fait dans une lettre rendue publique, mais Ghangarnier continue à l'affirmer, et un écrivain militaire, M. Wachter, s'exprime ainsi, à ce propos : « Le fait des honneurs militaires concédés par le prince Frédéric-Charles, et refusés par M. Bazaine, est incontestable. Cette clause favorable se trouve mentionnée dans une lettre, en date du 27 octobre, adressée par le général de Stiehle, chef d'état-major du prince, au commandant en chef français. Le maréchal avait refusé pouï son armée les honneurs delà guerre, afin de ne pas avoir à se montrer à ses soldats, auxquels il se savait peu sympathique. Jamais d'ailleurs il ne s était adressé à leur cœur, à leur âme, jamais, après les ioatailles les plus sanglantes, un mot de remercîment ou d'éloge n'était tombé de ses lèvres. Drapé dans son égoïsme, il s'était exclusivement préoccupé de ses bagages, de ses appointements, et des moyens de tirer le parti le plus avantageux des malheurs de la France. » Le procès de Bazaine n'a-t-il pas montré l' ex-maréchal redoutant de démanteler les remparts de Metz parce que l'ennemi pouvait se ven^/er de cet acte de désespoir. « Quelle nouvelle rigueur pouviez-vous donc attendre ? demanda alors par trois fois le duc d'Aumale. — La ville, répondit le maréchal, pouvait êù^e mise à sac. »

Au surplus, tout cela n'est rien, comparé à l'histoire de la reddition des drapeaux, oîi nous retrouvons tout entier l'ancien général en chef du Mexique, que bien des gens ont considéré, pendant longtemps, comme la victime de sons obéissance aux ordres de son gouvernement.

Le protocole de la capitulation, signée au château de Frescaty par M. le général Jarras et le général von Stiehle, disait à l'article 3 : « Les armes, ainsi que tout le matériel de l'armée, consistant en drapeaux, aigles, canons, etc., seront laissés à Metz et dans les forts pour être remis immédiatement à des commissaires prussiens. »

Mais comment faire entendre aux officiers supérieurs, et surtout aux régiments, que leurs enseignes devaient être livrées à l'ennemi? Gomment arracher à ces soldats les emblèmes de leur courage, ces drapeaux qui représentaient pour eux, quoique surmontés encore des aigles, la patrie, le foyer, le devoir, la France, l'honneui , toutes ces choses bafouées, dont se souciait si peu le commandant en chef? Gomment? Des lettres du maréchal ont été retrouvées qui nous l'apprennent, et d'ailleurs le général Bisson, commandant la 2" division du 6^ corps d'armée, nous avaii déjà fait connaître ce qu'il nomme une dernière infamie.

Le maréchal écrivit aux chefs de corps une lettre semblable à celle-ci :

« A. S. E . lemaréchal Canrobert, commandant le&' corps. Au grand quartier-général, Ban-Saint-Martin, 27 octobre 1870.

« Monsieur le maréchal,

« Veuillez donner des ordres pour que les aigles de« régiments d'infanterie de votre corps d'armée soient recueillies demain matin de bonne heure, par les soins de votre commandant d'artillerie, et transportées à l'Arsenal de Metz, oii la cavalerie a déjà déposé les siennes ; vous préviendrez les chefs de corps qu'elles y seront

BRULEES.

« Ges aigles, enveloppées de leurs étuis, seront emportées dans un fourgon fermé, le directeur de l'Arsenal les recevra et en délivrera des récépissés aux corps.

f Le maréchal commandant en chef, « ^z^rne .• Bazaine. »

Cette dépêche avait été écrite dans les bureaux de î'état-major général. Le lendemain, 28, l'ordre suivant était adressé au directeur de l'Arsenal •

CABINET DU MARÉCHAL ".OMilANDANT EN CHEF

Ban-Sainfc-Martin, 28 octobre.

« Ordre,

« D'après la convention militaire signée hier soir 27 octobre, tout le matériel de guerre, étendards, etc., doit être déposé, inventorié et conservé intact jusqu'à la paix : les conditions définitives de la paix doivent seules en décider.

« En conséquence, le maréchal commandant en chel prescrit, de la manière la plus formelle, au colonel de Girels, directeur d'artillerie à Metz, de recevoir et de garder en lieu fermé tous les drapeaux qui ont été ou qui seront versés par les corps. Il ne devra, sous aucun vrétexte, rendre les drapeaux déjà déposés, de quelque part que la demande en soit faite. Le maréchal commandant en chef rend le colonel de Girels responsable de l'exécution de cette disposition, qui intéresse au plus haut degré le maintien des clauses de la convention honorable qui a été signée et I'honneur de la parole

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