LE LENDEMAIN DU 4 SEPTEMBRE
Circulaire adressée aux agents diplomatiques de fr.\nc3
PAR LE vice-président DU GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Monsieur,
Les événements qui viennent de s'accomplir à Paris s'expliquent si bien par la logique inexorable des faits, qu'il est inutile d'insister longuement sur leur sens et leur portée.
En cédant à un élan irrésistible, trop longtemps contenu, la population de Paris a obéi à une nécessité supérieure, celle de son propre salut.
Elle n'a pas voulu périr avec le pouvoir criminel qui conduisait la France à sa perte.
Elle n'a pas prononcé la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie : elle l'a enregistrée au nom du droit, de la justice et du salut public.
Et cette sentence était si bien ratifiée à l'avance par la conscience de tous, que nul, parmi les défenseurs les plus bruyants du pouvoir qui tombait, ne s'est levé pour le soutenir.
Il s'est effondré de lui-même, sous le poids de ses fautes, aux acclamations d'un peuple immense, sans qu'une goutte de sang ait été versée, sans qu'une personne ait été privée de sa liberté.
Et l'on a pu voir, chose inouïe dans l'histoire, les citoyen»
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auxquels le cri du peuple conférait le mandat périlleux de combattre et de vaincre, ne pas songer un instant aux adversaires qui, la veille, les menaçaient d'exécutions militaires. C'est en leur refusant l'honneur d'une répression quelconque qu'ils ont constaté leur aveuglement et leur impuissance.
L'ordre n'a pas été troublé un seul moment ; notre confiance dans la sagesse et le patriotisrne de la garde nationale et de la population tout entière nous permet d'affirmer qu'il ne le sera pas.
Délivré de la honte et du péril d'un gouvernement traître à tous ses devoirs, chacun comprend que le premier acte de cette souveraineté, enfin reconquise, est de se commander à soimême et de rechercher sa force dans le respect du droit.
D'ailleurs, le temps presse : l'ennemi est à nos portes; nous n'avons qu'une pensée, le repousser hors de notre territoire.
Mais cette obligation que nous acceptons résolument, ce n'est pas nous qui l'avons imposée à la France : elle ne la subirait pas si notre voix avait été écoutée.
Nous avons défendu énergiquement, au prix même de notre popularité, la politique de la paix. Nous y persévérons avec une conviction de plus en plus profonde.
Notre cœur se brise au spectacle de ces massacres d'êtres humains dans lesquels disparait la fleur des deux nations, qu'avec un peu de bon sens et beaucoup de liberté, on aurait préservées de ces effroyables catastrophes.
Nous n'avons pas d'expression qui puisse peindre notre admiration pour notre héroïque armée, sacriiiée par l'impéritie du commandement suprême, et cependant plus grande par ses défaites que par ses plus brillantes victoires.
Car, malgré la connaissance des fautes qui la compromettaient, elle s'est immolée, sublime, devant une mort certaine, et rachetant l'honneur de la France des souillures de son gouvernement.
Honneur à elle ! La Nation lui ouvre ses bras ! Le pouvoir impérial a voulu les diviser, les malheurs et le devoir les confondent dans une solennelle étreinte. Scellée par le patriotisme et la liberté, cette alliance nous fait invincibles.
Prêts à tout, nous envisageons avec calme la situation qui nous est faite.
Cette situation, je la précise en quelques mots; je la soumets au jugement de mon pays et de l'Europe.
Nous avons hautement condamné la guerre, et, protestant de notre respect pour le droit des peuples, nous avons demandé qu'on lafssât l'Allemagne maîtresse de ses destinées, '
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Nous voulions que la liberté fût à la fois notre lien commun et notre commun bouclier; nous étions convaincus que ces forces morales assuraient à jamais le maintien de la paix. Mais comme sanction, nous réclamions une arme pour chaque citoyen, une organisation civique, des chefs élus, alors nous demeurions inexpugnables sur notre sol.
Le gouvernement impérial, qui avait depuis longtemps séparé ses intérêts de ceux du pays, a repoussé cette politique. Nous la reprenons avec l'espoir qu'instruite par l'expérience, la France aura la sagesse de la pratiquer.
De son côté, le roi de Prusse a déclaré qu'il faisait la guerre non à la France, mais à la dynastie impériale.
La dynastie est à terre. La France libre se lève.
Le roi de Prusse veut-il continuer une lutte impie qui lui sera au moins aussi fatale qu'à nous ?
Veut-il donner au monde du dix-neuvième siècle ce cruel spectacle de deux nations qui s'entre-détruisent, et qui, oublieuses de l'humanité, de la raison, de la science, accumulent les ruines et les cadavres?
Libre à lui : qu'il assume cette responsabilité devant le monde et devant l'histoire !
Si c'est un défi, nous l'acceptone.
Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire ni une pierre de nos forteresses.
Une paix honteuse serait une guerre d'extermination à courte échéance.
Nous ne traiterons que pour une paix durable.
Ici, notre intérêt est celui de l'Europe entière, et nous avons lieu d'espérer que, dégagée de toute préoccupation dynastique, la question se posera ainsi dans les chancelleries.
Mais fussions-nous seuls, nous ne faiblirons pas.
Nous avons une armée résolue, des forts bien pourvus, une enceinte bien établie, mais surtout les poitrines de trois cent mille combattants décidés à tenir jusqu'au dernier.
Quand ils vont pieusement déposer des couronnes au pied de la statue de Strasbourg, ils n'obéissent pas seulement à un sentiment d'admiration enthousiaste, ils prennent leur héroïque mot d'ordre, ils jurent d'être dignes de leurs frères d'Alsace et de mourir comme eux
Après les forts, les remparts, après les remparts, les barrieades. Paris peut tenir trois mois et vaincre ; s'il succombait, la France, debout à son appel, le vengerait : elle continuerait la lutte, et l'agresseur y périrait.
Voilà, monsieur, ce que l'Europe doit savoir. Nous n'avons pas accepté le pouvoir dans un autre but. Nous ne le conser-
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verions pas une minute si nous ne trouvions pas la population de Paris et la France entière, décidées à partager nos résolutions.
Je les résume d'un mot devant Dieu qui nous entend, devanl la postérité qui nous jugera : nous ne voulons que la paix. Mais, si l'on continue contre nous une guerre funeste que nous avons condamnée, nous ferons noire devoir jusqu'au bout, et j'ai la ferme confiance que notre cause, qui est celle du droit et de la justice, finira par triompher.
C'est en ce sens que je vous invite à expliquer la situation à M. le ministre de la cour près de laquelle vous êtes accrédité, et entre les mains duquel vous laisserez copie de ce document.
Agréez, monsieur, l'expression de ma haute considération.
• septembre 1870.
Le ministre des affaires étrangères^
JULES FAVRE