LA JOURNÉE DU 4 SEPTEMBRE RACONTÉE PAR LE GÉNÉRAL TROCHD
« Dans la matinée, je me rendis aux Tuileries; je vis l'impératrice-régente, entourée de beaucoup de personnes inquiètes. Elle-même était calme. Je lui dis ces courtes paroles : « Madame, voilà l'heure des grands périls; il se passe ici des « choses étranges, mais ce n'est pas le moment de récriminer. « Je reste à mon poste, et je ne vous abandonnerai pas. Mais « soyez sûre que la crise est profonde ; soyez sûre que ce que « j'ai dit l'autre jour au conseil était la vérité. »
« Dans la journée, je ne reçus ni du ministre, ni des Tuileries, ni d'aucun des points d'où je pouvais recevoir des ordres ou des avis, aucun ordre, aucun avis.
« Vers une heure de l'après-midi, le général Lebi'cton, questeur du Corps législatif, se présenta à moi inopinément. — Je vois d'ici le digne général Lebreton dans la tribune des anciens députés ; il me contrôlera. — « Général, me dit-il, le « péril est à son comble. Une foule immense se presse autour « de l'Assemblée et va l'envahir; les troupes se sont laissé im- « médiatement pénétrer par la multitude. Vous seul, par une « intervention personnelle, pourriez peut-être dominer la tem- « pête. »
« Je répondis au général Lebreton : « Général, je suis ici la « victime d'une situation sans précédent. En fait, je ne com- « mande rien ; en fait, les troupes que vous avez vues ont été « postées par des ordres qui ne sont pas les miens. » — Messieurs, je ne veux pas prétendre que si j'avais donné ces ordres, la situation eût été différente, et que si j'avais réellement exercé le commandement, l'événement eût tourné autrement. Je suis convaincu du contraire. Je veux dire seulement que j'ai été la victime d'une combinaison qui a donné lieu à des bruits abominables. Ces bruits ont tourné bien longtemps autour de moi, mais j'ai dédaigné d'en faire justice autrement et ailleurs que devant mes véritables juges, l'Assemblée nationale. — «( Vous voulez, — dis-je au général Lebreton, que seul, je « puisse arrêter un demi-million d'hommes qui se pressent, « me dites-vous, vers l'Assemblée ! Vous savez comme moi, — «« votre vieille expérience, plus grande que la mienne, — sait « qu'il y a là une impossibilité absolue. Un seul homme n'ar- « fête pas les foules en démence, mais cet effort que vous ve-
« nez me demander au nom du Corps législatif, convaincu « qu'il ne peut aboutir, je le tenterai néanmoins. »
« Quelques minutes après, je montais à cheval sous les yeux du général Lebreton, et je me dirigeais vers le Corps législatif, prescrivant au général Schmitz, chef de l'état-major général, de se rendre auprès de l'impératince, pour l'informer de ce que j'allais tenter,
« J'étais accompagné de deux aides de camp. Je traversai assez facilement la Cour du Carrousel, quoiqu'elle fiît pleine de monde, mais personne n'en voulait aux Tuileries, et ce monde était relativement calme. Arrivé au delà du guichet, pénétrant laborieusement au milieu de cette foule immense qui commençait au Pont-Neuf et allait au delà des Champs- Elysées, je fus le témoin affligé et effrayé d'un spectacle que je n'avais jamais vu jusque-là, quoique j'eusse été présenta Paris aux révolutions de 1830 et de 1848. Une multitude innombrable d'hommes, de femmes, d'enfants, absolument sans armes, irritée, affolée, bienveillante, menaçante, s'agitait autour de moi et m'empêchait d'avancer. Des hommes à figure sinistre, dix fois se jetèrent sur mon cheval, le saisirent par la bride, et me dirent : « Crie « Vive la Sociale. »
« Oui, « Vive la Sociale ! » mes souvenirs sont très-précis. Je leur dis : « Je ne crierai pas ! je ne crierai rien 1 Vous vou- « lez enchaîner ma liberté, vous ne l'enchaînerez pas ! » Et en même temps, d'autres hommes, comprenant la gravité de ma situation, s'écriaient : « Il a raison ! »
« J'arrivai ainsi, messieurs, après plus d'une heure de lutte, foulant au pied de mon cheval, à chaque instant et quoi que je fisse, cette multitude qui me pressait, j'arrivai à l'angle du pont Solferino. Là, je dus m'arrêter absolument, ayant perdu mes deux aides de camp qui étaient loin. J'étais comme figé au milieu de la foule, et il ne m'était plus possible d'avancer, plus possible de reculer.
« Je parlementai, cherchant à m'ouvrir un passage. Un homme de grande taille parvint jusqu'à moi ; je ne le connaissais pas ; il était très-ému ; il me dit : « Général, où donc allez- « vous? — Je vais tâcher de sauver l'Assemblée. — A l'heure « qu'il est, l'Assemblée est envahie; j'y étais; je vous l'affirme; « je suis M. Jules Favre. »
'< M. Jules Favre ajouta : « Voilà le comble du désastre : une « révolution au milieu de la défaite des armées! Et soyez siir « que la démagogie, qui voudra en bénéficier, jettera la France « dans l'abîme, ai nous n'intervenons. Quant à moi, je vais i « l'Hôtel-de-Ville, et c'est là que doivent se rendre les hcmmes « qui entendent contribuer à sauver le pays. »
« Je lui répondis : « Monsieur, je ne puis prendre à pré- « sent une telle résolution, »
Et nous fûmes séparés par la foule.
Ce n'est que très-tard, une heure après peut-être, que je pus regagner la cour du Louvre et rentrer à l'Hôtel.
« Pendant que ces événements se passaient, l'impératrice avait quitté les Tuileries. Le général Schmitz, que j'avais envoyé auprès d'elle, apprit son départ par le vice-amiral Jurien de la Gravière, qui était rebté au Palais.
« Les historiographes officiels, dont j'ai lu les récits à ce sujet, disent le plus ordinairement : « Les principaux fonction- « naires de l'État se pressaient autour de l'impératrice, en ce « moment suprême, pour prendre congé d'elle ; seul le géné- « rai Trochu ne parut pas. »
« Non! je ne parus pas! je ne parus pas parce que, au lieu d'aller offrir mes compliments de condoléance à l'impératrice, j'allais, à cette heure-là même, défendre le Corps législatif, personnellement, par un effort que je savais devoir être impuissant, je le répète, mais que j'avais le devoir de tenter, après l'invitation que j'en avais reçue de l'un de ses questeurs, l'honorable général Lebreton.
« Je poursuis, messieurs, et j'arrive très-rapidement à la fin de cette journée fatale, invoquant, après votre bienveillance, Potre patience.
« Deux heures après mon retour au Louvre, un groupe de personnes que je ne connaissais pas se présenta à moi. L'une d'elles me dit : « Je suis M. Steenackers, député. Nous sommes « envoyés vers vous pour vous annoncer qu'il se passe à l'Hôtel- « de-Ville un véritable drame ; la foule l'entoure ; des uéputès « dont voici les noms s'y sont réunis pour former un Gouveri< nement provisoire. Mais l'Hôtel-de-Ville n'est pas garié, et « les résolutions auxquelles on s'arrêtera n'auront pas desanct< tion quelles quelles soient. On a pensé que votre nom serait « une sanction, et qu'il servirait de ralliement aux troupes res- « tées dans Paris. »
« Je demandai cinq minutes pour vou' ma famille. Je lut dis : « L'heure de ma croix est venue ; j'y vais, car je crois que « c'est mon devoir. Me suivrez-vous dans la voie douloureu- X se? — Oui, puisque c'est notre devoir. » Et je partis pour 'Hôtel-de-Ville. »
Extrait de : U7ie page cVhistoire contemporaine devant l'Assemblée nationale^ par le général Trochu. — Dumaine, in-8.