RAPPORTS DU GENERAL DE BELLEMARE SUR LES AFFAIRES DU BOURGET
Saint-Denis, le 30 octobre 1870.
Monsieur le Gouverneur,
Au rapport que je vous adresse, simple et vrai, comme vous me l'avez recommandé, et comme je l'ai toujours fait en toutes circonstances, bonnes ou mauvaises, vous voudrez bien me permettre d'ajouter quelques réllexions.
Je commence par dire que je ne décline aucune responsabilité, et que j'en accepte avec beaucoup de calme toutes les conséquences; cependant, je n'bésite pas non plus à dire que la position du Bourgct, maintenue pendant quarante-huit heures, n'a été perdue et aussi promptement (quand, par une résistance d'un quart d'heure seulement, les troupes de remplacement arrivaient, faisaient un renfort naturel considérable) n'a été perdue, dis-je, que par les mauvaises dispositions, la négligence et l'incurie de celui qui avait reçu mes instructions particulières, et qui n'avait qu'à continuer ce que son prédécesseur avait bien fait.
En m'emparant de cette position par une surprise de nuit, je ne comptais pas lui donner d'importance, je comptais y mettre un poste d'avant-garde retranché ; mais, par le fait, elle en avait une grande : l'acharnement de l'ennemi à la reprendre en est la preuve, et vous la considériez comme telle, puisque, par dépêche télégraphique d'hier au soir, vous m'ordonniez d'étudier des travaux défensifs relativement considérables; dans le cas contraire, d'ailleurs, vous m'eussiez ordonné de l'évacuer, ce que j'eusse fait immédiatement; je n'ai donc pas agi à la légère, <it je suis prêt à justifier mes opérations.
...Je le répète, cet insuccès est dû à l'insuffisance d'un subordonné que je n'ai pas choisi, et que j'ai même hésité
longtemps à envoyer à ce poste : j'en accepte toutefois la responsabilité.
Je ne puis garder sous mes ordres un oflicier qui ne m'inspire aucune coniiance et dont j'ai reconnu l'incapacité. Dans mon rapport officiel, je me suis efforcé d'atténuer sa faute, mais en réalité elle est complète; il faillit être pris lui-même dans sa maison, il n'eut que le temps de se sauver; cela vous donne la mesure de ce qui a dû se passer et comment il a dû rester tant de monde entre les mains de l'ennemi
Veuillez agréer, etc..
Général de bellemare.
Saint-Denis, le 30 octobre 1870.
Monsieur le Gouverneur,
J'ai l'honneur de vous adresser le rapport sur les faits qui ont amené l'évacuation du Bourget, occupé par nos troupes depuis quarante-huit heures.
Après les attaques infructueuses de l'ennemi pendant la nuit d'avant-hier, la canonnade avait été assez vive, à diverses reprises, pendant la journée d'hier, sans démonstrations sérieuses; la nuit dernière fut très-calme. Ce matin à six heures, j'envoyai un oflicier de mon état-major recevoir le rapport du colonel commandant la brigade qui avait pris le service la veille, et qui devait être relevé, ainsi que ses troupes, dans la matinée. Cet officier devait s'assurer que les dispositions des trou pes étaient les mêmes que celles que j'avais prescrites depuis deux jours.
Vers sept heures, le colonel Martin m'envoya prévenir que r. nnemi ouvrait un feu violent d'artillerie ; peu de temps après l'observatoire Montmartre, communiquant avec celui de Saint- Denis, me signalait des colonnes nombreuses d'infanterie prussienne marchant sur le Bourget.
Je n'avais aucune crainte, d'autant plus qiie je savais en route les troupes qui devaient aller relever le service de vingtquatre heures. Néanmoins, je montai à cheval pour me rendre sur les lieux en cas d'événements inattendus. Quand j'eus dépassé la Courneuve, me dirigeant à toute vitesse sur le Bourget, je trouvai les troupes en pleine retraite et la position abandonnée.
Elles étaient arrêtées à un kilomètre environ du Bourget,
37ê RÉVOLUTION DE 1870-71
partie â cùeval sur le chemin de fer, partie sur la route de Flandre. Ces dernières occupaient une maison dite In Suiferie, tiraillant avec l'ennemi qui réoccupait la gare et les maisons environnantes. Ne pouvant croire qu'en si peu de temps l'ennemi avait pu s'emparer des maisons crénelées, des obstacles, des barricades, créés par nous depuis deux jours, je lis avancer du monde pour prononcer un mouvement offensif, et je me portai, de ma personne, en avant, pour bien m'assurer, conune c'était ma conviction, que nous résistions encore dans le village; mais je n'entendis rien, et je dus penser que toutes les troupes avaient évacué. N'ayant pas une artillerie suffisante, je ne pouvais penser à faire une attaque de vive force devant des murs crénelés. Sur ces entrefaites, arriva le colonel de brigade que j'avais envoyé chercher pour me rendre compte de ce qui s'était passé. Son rapport succinct m'apprit que quelques compagnies étaient restées dans le haut du village ; un retour oflFensif était devenu impossible. L'ennemi l'occupait avec des forces considérables, et les tirailleurs que j'envoyai en avant furent accueillis par une très-vive fusillade partant de toutes les maisons et de tous les murs crénelés. C'est alors que je me décidai à faire rentrer les troupes, en conservant nos postes avancés des jours précédents.
Il résulte des rapports circonstanciés et contradictoires que je me suis fait adresser par le colonel de brigade et ditféreats chefs de corps que, pendant et à îa faveur d'une violente canonnade dans laquelle l'ennemi n'a pas tiré moins de quinze cents coups en trois quarts d'heui-e , il avait massé , à droite du Bourget et en avant de Blanc-Mesnil, de fortes colonnes, qui, suivant le chemin de fer, passant la Molette, et continuant la même direction, masquées par des bouquets de bois, tournèrent le village par derrière, en passant entre lui et Drancy, et débouchèrent en arrière, coupant ainsi la retraite à tout ce qui était en avant. Ce n'est que quand elles se furent emparées des dernières maisons qu'une démonstration fut faite en avant et sur la gauche. Soit par suite de la pluie torrentielle de la nuit qui avait fait chercher aux hommes un abri dans les maisons, soit par suite du feu violent de l'artillerie qui avait amené le même résultat, toujours est-il que les troupes n'occupaient plus, au moment de l'attaque, les positions prescrites qui avaient permis aux autres, depuis deux jours, de résister avec succès. Les réserves, qui devaient être nombreuses en arrière, n'y étaient plus ou étaient insuffisantes ; tout le gros s'était porté dans le village, quand il ne devait y avoir que peu de monde en tête, à droite, à gauche, et de petits postes intermédiaires sur les ilancs : telles étaient les dispositioDS premiè*
res qui ne purent, sans doute, être maintenues, par suite de certaines négligences. Les troupes, en petit nombre, qui se sont trouvées devant l'ennemi, ont courageusement et vaillamment fait leur devoir; elles ont dû céder devant des masses; je n'en dirai pas autant de celles qui se sont laissé surprendre, n'ont pas montré de sang-froid Je ne puis terminer ce
douloureux rapport en vous donnant le chiffre de nos pertes, tant tués et blessés que restés prisonniers, car il rentre des hommes à chaque instant, et ce n'est que demain que je pourrai faire l'appel dans les corps engagés.
Veuillez agréer, etc.
Si&rné : Général de bellemare.