LES PRUSSIENS A DREUX
Le samedi 8 octobre, trente-deux uhians se présentèrent à Dreux, annonçant l'arrivée d'un corps d'armée pour lequel il fallait préparer de la nourriture et des logements.
Le maire répliqua qu'il prendrait les mesures nécessaires au moment de l'arrivée des troupes. Il pria les ulilans de se retirer, en leur disant qu'il ne répondait de rien s'ils pénétraient dans la ville.
En se retirant, ceux-ci demandèrent à Cherisy, charmant village situé sur la route de Paris, une contribution d'avoine et de bestiaux, qu'ils ne purent emmener avec eux, grâce aux francs-tireurs de Dreux qui les poursuivaient activement. Le lendemain, dimanche 9 octobre, un détachement plus considérable retourna au village pour réclamer le montant de la réquisition de la veille.
On lui en donna livraison; mais, au moment où il s'éloignait avec son butin, le détachement fut attaqué par les mêmes francstireurs, qui lui tuèrent quatre hommes, firent sept prisonniers, et l'obligèrent à abandonner sa proie.
Cet échec décida du sort de Cherisy. Le corps auquel appartenait le détachement était cantonné en partie à Houdan et en partie à Goussainville. Un officier logé dans le village déclara à son hôte, non sans beaucoup d'émotion, qu'il avait l'ordre de brûler Cherisy. En effet, le lundi 10 octobre, un corps considérable marcha sur le village de ti'ois points différents. Un détachement de dragons de la reine formait la droite, deux escadrons de uklans la gauche, et un bataillon d'infanterie le centre.
1 Quoiqu'elle soit un peu longue, nous reproduisons une lettre d'un pasteur protestant qui est un tableau complet et navrant de l'invasiou prussienne. Rien de plus dramatique et de plus émouvant.
Les uhlans se massèrent à un kilomètre environ de ma maison et restèrent près d'une heure immobiles.
Alors ils s'élancèrent au galop comme des furieux dans la direction de Cherizy. Un des uhlans arriva sur moi le pistolet à la main en criant : « Gardes mobiles! gainies mobiles! »
Je lui fis signe qu'il n'y en avait point dans le village.
Les uhlans se conduisirent en vrais démons, frappant ceux qui ne pouvaient s'écarter assez vite sur leur passage^ brandissant leurs sabres, poussant des cris effrayants.
J'avais sous les yeux une scène de la vie sauvage comme celles dépeintes par Livingstone ou Baker.
L'infanterie prit place sur une hauteur d'où elle commandait le village. L'artilleiie tirait dans toutes les directions pour faire évacuer le village, puis, lorsque l'officier qui commandait jugea que les habitants devaient s'ètx'e éloignés, il envoya un détachement pour mettre le feu.
Si Cherisy eût été un village purement agricole, l'accomplissement du crime n'aurait pas été difficile. Il aurait suffi de mettre le feu aux granges et de laisser l'élément destructeur achever son œuvre.
Mais, comme la route était bordée de maisons bourgeoises ne renfermant ni foin ni paille, on s'y prit diff'éremment.
Le cas était prévu; aussi les incendiaires étaient-ils munis d'une composition de pétrole dont ils arrosèrent les meubles, lils, tables, etc., puis ils y mirent le feu.
Un tel moyen ne pouvait manquer de réussir. Quarante maisons s'enflammèrent aussitôt, une seule ne prit pas feu, celle d'un épicier. Les soldats, ne trouvant dans la boutique que des barils de sel, de soude, de savon et d'autres, matières peu inflammables, pénétrèrent dans une chambre du fond et arrosèrent de pétrole un coia du lit et un matelas préparés par le propriétaire pour un soldat blessé, puis ils y mirent le feu ; mais la flamme ne fit que lécher le pétrole sur le bois de lit et brûler une partie du matelas, qui était mouillé.
Ce bois de lit, ce matelas, que j'ai vus, touchés, examinés, sont des preuves irrécusables, évidentes, que l'incendie de ce charmant village était un acte de barbarie et de la cruauté la plus criminelle. Des maisons vastes ont été brûlées sans qu'on se fût inquiété de savoir si elles ne renfermaient pas des personnes que l'âge ou la maladie rendaient incapables de s'enfuir. Une pauvre femme, qui était sur lo point de donner le jour à un enfant, n'échappa aux flammes t^ue par miracle
Mais ce n'est pas tout. Lorsque les Prussiens virent qu'il leur était impossible d'^entrer à Dreux le même jour, ils se replièrent sur Houdan; ils mirent le feu à toutes les maisons isolées
RÉVOLUTION DE 1870-71 3fi7
qu'ils trouvèrent sur leur route. En arrivant au hameau de Mézengen, ils entrèrent dans la première ferme, magnifique établissement agricole, dont la porte d'entrée monumentale attire les regards de tous les voyageurs. Le fermier, terrifié par le sort de Cherisy, chercha à s'y soustraire en offrant tout ce qu'il possédait. Les soldats acceptèrent des rafraichissements, mais n'en témoignèrent pas moins la sinistre intention d'exécuter les ordres barbares qu'ils avaient reçus.
Lorsque le fermier les vit prendre tranquillement des allumettes sur la chemiuée, il les supplia avec des larmes, au nom de sa femme et de ses cinq enfants, de l'épargner. Vaines supplications, pleurs inutiles : les soldats, sans émotion, sans remords, se dirigèrent vers les granges pleines des produits de plusieurs années de travail et y mirent le feu.
J'ai vu de ma fenêtre quatre habitations, sur l'espace de trois kilomètres, qui rougissaient le ciel de cette lumière funèbre. C'est une scène qui remplissait le cœur d'une indescriptible tristesse. Vingt-quatre heures plus tard, je me rendis au hameau, dont les maisons n'étaient plus qu'un monceau de cendres. J'entrai dans cette ferme si prospère naguère, et je vis dans un des bâtiments, situé à gauche, un feu effrayant ; c'étaient les restes des greniers de grains qui se consumaient lentement.
Dois-je parler de la conduite des soldats à l'égard des prisonniers? Ici nous voyons la force brutale s'étaler sans contrainte.
Dimanche, un jeune homme de cette commune s'en était allé, poussé par la curiosité, dans la direction de Cherizy, pour voir ce qui se passait. Sa jeunesse aurait dû le protéger, car il ne paraît pas avoir plus de quinze ans, bien qu'il en ait dixhuit en réalité. A peine était-il entré dans le village qu'il fut fait prisonnier avec plusieurs autres. Un soldat saisit son bâton at l'en frappa.
le malheureux, avec douze compagnons d'infortune, fut alors dirigé sur Houdan, où le détachement tenait garnison. Ils y passèrent la nuit dans la plus épouvantable agonie, car les soldats leur avaient fait entendre qu'ils allaient être mis à mort. Le jour suivant, le lundi, ils furent ramenés par le régiment qui allait attaquer Dreux; on les plaça, avec une cruauté inouïe, derrière les batteries qui canonnaient Cherisy, de manière î' être les premiers atteints par les balles des francs-tireurs ou deî. mobiles.
Comaie on ne leur avait rien donné à manger, ils arrachaient des cai'ottes dans les champs, tout en marchant, pour apaiser leur faim. Enfin les Prussiens se retii'èrent, emmenant avec eux leurs prisonniers, L'im de ces malheureux, qui était garde
national, avait des cartouches dans ses poches; 1 ennemi les découvrit, ce fut le signal de la mort de cet infortuné, qui fut aussitôt fusillé. Son corps fut jeté dans un fossé. On ramena les autres prisonniers au bâtiment où ils avaient passé la nuit précédente. On ne leur donna aucune nourriture; ils furent maltraités, brutalisés et menacée du même sort que leur camarade. La nuit ne fut qu'une longue torture.
Le lendemain matin, on les plaça en ligne comme pour les mener à TexécutioLn. Après un débat assez vif entre les officiers, onze des prisonniers furent renvoyés. Le douzième était un trompette des sapeurs et des mineurs d'une commune voisine. Il appartenait donc à un corps dont les officiers sont payés par le ministère de la guerre. Son uniforme aurait dû le préserver contre tout danger, depuis le moment où il s'était rendu. Mais, lisant son sort dans les yeux des officiers, il s'échappa et courut se réfugier dans une écurie, où il fut lâchement massacré.
Le même corps d'armée devait revenir le 1 1 avec des forces plus considérables, pour prendre possession de Dreux et brûler mon village, sous le prétexte qu'un uhlan avait été tué sur le territoire de la commune ; mais, au dernier moment, le commandant reçut l'ordre de se replier sur Versailles.
Tels sont les faits qui se sont passés près de ma demeure, et dont je garantis la parfaite exactitude. Et maintenant je demande aux hommes de guerre de l'Europe : Les lois de la guerre justifient-elles cette conduite? Est-il permis de transformer des soldats en vils incendiaires et de déshonorer ainsi la profession des armes?
Les mobiles et les francs -tireurs qui avaient attaqué les Prussiens n'étaient pas de Cherizy. Pourquoi donc le village a-t-il été brûlé? Était-ce le but de nos envahisseurs? N'ont-ils pas l'intention de réduire les populations rurales par la terreur, de les mettre dans cette situation où Thomme n'a pas la force de se défendre, afin de les dépouiller complètement de tout ce qu'elles possèdent?
Les réquisitions des Prussiens sont sans mesure. Ils ne quittent pas un village sans tout emporter.
La terreur inspirée par les Allemands est telle que de tous côtés on n'entend parler que de suicides, de femmes qui se jettent dans les puits, de vieillards qui se pendent, de familles qui s'asphyxient. Bon nombre d'individus sont devenus fous.
Quand on pense que cette désolation s'étend à vingt-cinq lieues autour de Paris, sans compter les mille villages de l'est, ravagés, pillés, détruits, on jieut juger des malheurs de la France. Combien de temps cela va-t-il durer? Les nations de l'Europe assisteront-elles sans s'émouvoir à la ruine d'un paya
qui a contribué pour sa large part au progrès de la civilisation?
Ne craindront-elles pas, à leur tour, les projets de conquête d'un peuple enivré par la victoire? Plusieurs de ces nations n'ont-elles pas dans leur sein des populations allemandes que Bismarck peut réclamer? Ce diplomate au cœur de fer s'inquiétera-t-il des milliers de créatures humaines qu'il réduit au désespoir?
Mais il y a, en outre, un sentiment plus élevé que le sentiment des nationalités, qui est profondément offensé : c'est le sentiment d'humanité. Les atrocités auxquelles se livrent les armées allemandes sont une honte pour la nature humaine.
L'Europe devrait en être honteuse et se faire un point d'honneur de mettre un terme à une semblable guerre. Si elle se prolonge, cette guerre deviendra un massacre général, car la France creusera sa propre tombe si elle ne peut se débarrasser de ses ennemis.
Je vous prie, monsieur, dans l'intérêt de la vérité, au nom de l'humanité, d'insérer cette lettre dans votre journal.
J'ai l'honneur, etc, ,