CHAPITRE XII
L'invasion. — l!jl4 et 1S70, — La nation désarmée. — La science allemande — L'armée de Châlons en marche perd du temps chaque jour. — Rôle de l'empereur. — Surprise de Beaumont. — Fautes de M. de Failly. — Désordre de l'armée. — Le général de "Wimpflen prend le commandement du 5e corps. — L'empereur dans la journée du 30 août. — Ses dépèches. -^ La journée du 31 août. — L'armée peut battre en retraite sur Mézières. — Le ler septembre, il est trop tard. — Journée du l" septembre, ou bataille de Sedan. — L'infanterie de marine à Bazeilles. — L'empereur capitule. — Colère du général de Wimpffen. — Il se décide à traiter. — La capitulation. — Rapport de M. de Bismarck. — L'empereur prisonnier. — Le roi Guillaume. — Le champ de bataille. — Bazeilles incendié. — Napoléon en Allemagne. — La prison de "Wilhelmshœhe.
Jamais peut-être, dans l'histoire tourmentée de notre France, une heure aussi solennelle n'avait sonné que celle qui devait bientôt retentir comme un carillon de victoire ou comme un glas funèbre. L'invasion étendait partout ses maux dans nos provinces de l'est. Les rues de Strasbourg n'étaient déjà plus que des ruines, et, tandis que le Corps législatif déclarait que la capitale de l'Alsace avait bien mérité de la patrie, les obus incen-
diaires et les bombes à pétrole tombaient sur cette malheureuse ville que le Badois Werder écrasait sons son artillerie. Phalsbourg aussi résistait et, tandis que quatre iihlans entraient à Nancy, la jeunesse de la cité lorraine combattait bravement à Toul et repoussait les assauts des envahisseurs. Nous aurons à faire connaître, par la suite, les efforts et le courage de ces combattants. Je veux ici surtout décrire l'état d'affaissement dans lequel l'empire avait mis la France.
Etouffée sous la centralisation, privée depuis vingt ans de toute initiative, habituée à servir, à attendre le mot d'ordre de l'autorité et à s'y conformer servilement, la patrie avait peu à peu perdu cette vigueur de l'âme qui seule fait la force des nations. Elle était énervée et, au lieu de se dresser menaçante devant l'envahisseur, elle se courbait sous ce nouveau maître comme elle s'était courbée sous un autre depuis la nuit de Décembre. Le général de Wimpffen raconte quelque part que le préfet de Mézières ne parlait de rien moins que de destituer un maire du département qui, fidèle aux souvenirs de 1814 et de 1813, au lieu de recevoir l'ennemi en baissant l'échiné, s'était occupé d'organiser la résistance dans sa commune et de donner des fusils à ses administrés. Le gouvernement impérial avait ôté à ce peuple français tout moyen de combattre non-seulement l'oppression, mais l'invasion. Au moment où s'étaient formées dans les Vosges ces compagnies de francs-tireurs dont la France et eût alors si grand besoin pour défendre ses défilés, l'empire avait exigé que ces compagnies fussent militarisées, absolument soumises au ministère de la guerre, et que leurs officiers, au lieu d'être élus par leurs hommes, reçussent leurs commissions de l'autorité. Mais, selon l'expression du maréchal Lebœuf, bien des gens aiment l'odeur de la poudre sans aimer l'odeur de la caserne, et, devant ces obstacles suscités par l'administration, les bataillons de francs-tireurs s'étaient peu à peu dissous. L'empire, par la crainte de voir les citoyens
armés, privait ainsi le pays d'une force libn ^ "vigoureuse et puissante.
Et tandis que les citoyens désarmés, les gardes nationales sans fusils, voyaient arriver chez eux l'ennemi, l'autorité, les représentants de l'empire s'attachaient à étouffer dans les cœurs les dernières étincelles de la flamme patriotique. Le découragement, l'abdication, la servilité venaient de haut : elle était mise à l'ordre du jour par les fonctionnaires de Bonaparte. La publicité a déjà fait justice de l'affiche apposée sur les murs de Nancy, affiche oii le préfet de la Meurthe, M. Podevin, dont le nom depuis ce jour est tristement célèbre, M. Podevin qui ne laissait à Nancy « ni un soldat, ni un fusil, ni une cartouche, » conjurait les habitants de bien recevoir l'ennemi. Un peu plus tard, M. Périer, maire de Ghâlons, faisait afficher l'avis que voici :