‹ Histoire de la Révolution de février 1848Chapitre 1 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SOMMAIRE

Effroi dans l'intérieur de la Chambre. — Apparition, désespoir cl fuile de M. Thicra. — Ouverture de In séance. — La salle est presque déserte. — Physionomie de* députés. — La permanence.—Arrivée de la duchesse d'Orléans. — Son altitude. — Acclamations des dynastiques.

— Discours de M. Dupin. — Acclamations des acolytes de la cour. — Protestation des journalistes. — Le peuple parait dans les tribunes. — Vive agitation. — Première invasion de la salle des séances. — Attitude de la duchesse et de ses enfants. — Faute de la part des dynastiques. — Celte faute ruine la régence. — Seconde invasion. — Tumulte. — Discours de M. Marie, qui demande un Gouvernement provisoire. — Une équivoque. — Discours de M. Crémieux. — Apparition du parti légitimiste. — Agitation. — M. Barrol à la tribune. — Effet produit par son discours. — M. Laroehejaquelein. — Il se ravise. — Encore une irruption populaire. — Le peuple aperçoit et déjoue un piège. — Le tumulte s'accroil. — Plus de Bourbons! a bas les traîtres! — Lamartine, Ledru-Rollin et Crémieux à la tribune. — Événements aux portes de la Chambre. — Discours de Ledru-Rollin. — Effet produit par ce discours. — Cependant rien ne se décide. — Discours de Lamatline. — Le peuple se méprend d'abord sur son intention. — Applaudissements enthousiastes. — Dernière invasion de U Chambre. — Le tumulte est à son comble. — Description de ce tumulte. — Fuile du président et des dynastiques. — La Chambre n'existe plus. — Dupont (de l'Eure) au fauteuil.

— Le tumulte s'apaise. — Historique de la nomination du Gouvernement provisoire. — Nouveau tumulte. — Ledru-Rollin reparaît à la tribune. — Seconde nomination du Gouvernement provisoire. — La séance est levée. — Jugement sur les principaux acteurs de ce drame.

Nous avons laissé Louis-Philippe, fuyant vers Saint-Cloud, et la duchesse d'Orléans, dernier espoir de la royauté de juillet, sortant des Tuileries sans trop savoir où porter ses pas.

Que se passait-il alors dans la Chambre des députés?

A l'intérieur du palais Bourbon, tout le monde s'agitait dans l'incertitude et le vide, lorsque M. Thiers apparut. La consternation et l'effroi étaient empreints sur son visage. On court à lut, on l'entoure, on le presse, on lui demande s'il est président du conseil ; quels sont n. i

ses collègues; ce qui se passe au château; ce qu'il faut craindre ou espérer, etc.

Il s'agit bien d'un ministère, répondit M. Thiers en s'essuyant le front. Le roi est en fuite, le peuple saccage les Tuileries, la marée monte, monte, el vous serez submergés avant dix minutes,

— Et lu régence ?

— Ils n'en veulent plus.

— Et la duchesse d'Orléans, où est-elle?

— La duchesse d'Orléans?... je ne sais pas... Elle est sans doute avec les autres qui fuient vers Saint-CIoud.

— Mais que faire?

— Dieu seul le sait, répondit M. Thiers, en élevant les mains vers le ciel; ce que je sais, moi, c'est que vous allez être culbutés si vous restez ici.

Et, se dégageant bientôt du cercle qui l'entourait, M. Thiers, dont la figure était bouleversée, et dont les gestes exprimaient la résignation au destin, saisit le bras de M. Talabot, sortit du palais par le jardin de la présidence, se dirigea vers le pont des Invalides, qu'il trouva occupé par le peuple; gagna le pont d'Iéna, qu'il n'osa traverser par la même raison; passa la Seine du coté d'Auteuil, se jeta dans le bois de Boulogne, où, exténué de fatigue, il monta dans la voiture d'un passant; rentra à Paris par les Batignolles où il fut reconnu et insulté, et parvint enfin à son hôtel à cinq heures du soir, sous la protection de quelques gardes nationaux qui l'avaient courageusement préservé de trois ou quatre avanies.

Le cri de détresse poussé par M. Thiers avait jeté l'elïroi dans toutes les âmes. Cependant les députés n'obéirent pas au sauve qui peut de l'homme du l"mars; mais ils firent appeler le président de la Chambre, qui vint prendre place au fauteuil et annonça qu'attendu la gravité «les circonstances qui pesaient sur la capitale du royaume, il croyait devoir ajourner la réunion dans les bureaux, et ouvrir immédiatement la séance publique.

11 était alors midi et demi. La salle était presque déserte. Cinquante ou soixante députés erraient do gradin en gradin. Pas un ministre n'était au banc du gouvernement. Les tribunes publiques étaient vides; celle des journalistes était seule occupée. Un silence presque absolu remplissait cette enceinte, naguère si bruyante. L'interrègne était

Enfin, les huissiers vont baltre les salles voisines, et racoler les députés présents aux funérailles de la monarchie. Ceux-ci arrivent, au nombre de trois cents à peu près, livrés à la plus vive agitation. Ils gagnent leurs places. Quelques-uns se groupent dans l'hémicycle, et puis tout se tait. On se regarde, on s'observe pendant plusieurs minutes, on cherche l'homme, on attend la voix qui rompra ce silence' de mort.

Enfin, après s'être levé et assis plusieurs fois, comme s'il hésitait, un jeuno député, M. Charles Laffille, s'avance vers la tribune dont il monte lentement les degrés. Ce n'était pas 15 l'homme espéré en pareille circonstance, mais c'était quelqu'un qui allait parler et alléger peut-être l'anxiété qui écrasait les esprits. Le silence devint plus profond, et l'attention de tous se suspendit à des lèvres qui ne l'avaient jamais commandée.

M. Laffitto s'adressant, dit-il, à tous les partis, et surtout aux partis extrêmes dont il invoquait la générosité, demanda que, « vu les cir- » constances et sans entrer dans des explications inutiles, » la Chambre se déclarât en permanence. La permanence fut votée, ou plutôt acceptée, jusqu'à la fin de la crise, et l'on suspendit de nouveau la séance.

Bientôt un grand mouvement se fit dans l'Assemblée. La fuite de la famille royale, l'abdication et la régence de la duchesse étant confirmées, cette nouvelle produisit une vive agitation, et les députés se répandirent en tumulte au pied de la tribune. Mais, presque au même moment, le président réclama le silence, et annonça à la Chambre que madame la duchesse d'Orléans et son fils, le comte de Paris, allaient se rendre dans son sein.

Cette princesse, que nous avons laissée au château, entourée de quelques amis et sollicitée par INI. Dupin de se présentera la Chambre des députés, était sortie du palais par une porte, pendant que l'insurrection y entrait par l'autre. Elle avait traversé le jardin des Tuileries tenant le comte de Paris par la main, tandis que son second fils la suivait, porté dans les bras d'un officier. La foule qui encombrait la place de la Concorde s'était ouverte respectueusement devant une femme malheureuse, et aucun cri n'avait protesté contre les acclamations dont quelques groupes de serviteurs fidèles saluaient son passage. Elle se dirigeait à pied vers le palais Bourbon.

Cependant, en quittant les Tuileries, la duchesso d'Orléans résistait encore aux conseils qui la poussaient vers la Chambre des députés, et

exprimait le désir de rejoindre In famille royale. De son côté, le duc de Nemours, qui l'avait précédée sur la place de la Concorde, avait ordonné au général Bedeau de prendre le commandement de la cavalerie, et de faire l'avant-garde de l'escorte qui allait, disait-il, conduire sa belle-sœur à Sainl-Cloud par l'avenue de Neuilly et le bois de Boulogne. Quatre bataillons d'infanterie devaient former l'arrièregarde et couvrir la retraite de la duebesse. Le général Bedeau avait mis aussitôt en mouvement les dragons qui se trouvaient placés à l'entrée des Champs-Élysées, et il revenait, au galop, sur la place pour faire rompre les autres escadrons, lorsqu'il vit un groupe nombreux s'engageant sur le pont de la Concorde. Il apprit que c'était la duchesse d'Orléans, le comte de Paris et le duc de Nemours qui se rendaient au palais Bourbon. Quel motif avait déterminé ce brusque changement de direction? N'est-il pas permis de supposer que le départ du roi — que la duchesse espérait encore rejoindre sur la place de la Concorde — et les instances de ses amis fixèrent ses incertitudes et la décidèrent à séparer sa fortune de colle de sa famille.

Quoi qu'il en soit, la porte qui communique des couloirs extérieurs avec le sommet de l'amphithéâtre de la salle des séances, en face de la tribune, s'ouvre tout à coup et laisse apercevoir une jeune femme en deuil, descendant les degrés qui conduisent à l'hémicycle et tenant le comte de Paris d une main et le duc de Chartres de l'autre. Pâle et les yeux humides de larmes, la duchesse faisait des efforts visibles pour contenir l'émotion qui l'agitait. Cependant, son attitude calme, digne et courageuse commandait le respect de tous ceux qui assistaient à ce grand naufrage. Il était impossible, quelque ressentiment qu'on eût au cœur, de contempler tant de jeunesse et de vertu aux prises avec tant de malheur. Aussi l'apparition de cette veuve, de cette mère abandonnée au milieu de la tourmente, fut-elle instinctivement accueillie par des cris mêlés de : Vive la duchesse d' Orléans l vive le comte de Paris! vive le roi! vive la réforme! A ce moment les tribunes publiques étaient encore désertes, et les amis de la royauté déchue se trouvaient en immense majorité dans la salle des séances, où la duchesse d'Orléans no comptait probablement pas un seul ennemi personnel.

Les acclamations parties du centre semblent la rassurer. Elle regarde autour d'elle, et s'incline pour remercier les amis qui la protègent ; ses joues se colorent et un sourire de reconnaissance brille sous ses pleurs.

Après s'être arrêtée une seconde sur les degrés de l'amphithéâtre, la duchesse d'Orléans vint se placer sur un fauteuil qu'on avait disposé à la hâte au pied do la tribune. Plusieurs officiers et des gardes nationaux en uniforme lui servaient d'escorte. Ses deux enfants étaient assis à sa droite et à sa gauche. Le duc de Nemours, en habit de lieutenant général, se tenait debout devant elle. Un certain nombre de personnes, étrangères à la Chambre et qui appartenaient, disait-on, à la maison du roi, avaient été introduites dans la salle en même temps que la princesse, et se pressaient dans les deux couloirs qui flanquent le bureau de la présidence.

Une extrême anxiété se peignait sur toutes ces physionomies. Qu'allait dire, qu'allait tenter la mère du comte de Paris? Chacun attendait, et cependant la duchesse se taisait, et personne ne montait pour elle à la tribune. Un silence profond régnait dans l'Assemblée. Enfin, M. Lacrosse se lève et invite le président à donner la parole à M. Dupin.

Mais je ne l'ai point demandée, répond celui-ci.

— N'importe, parlez, parlez! s'écrient les centres.

« Messieurs, dit alors M. Dupin, qui vient de monter à la tribune, » vous connaissez la situation de la capitale et les manifestations qui ont » eu lieu. Elles ont eu pour résultat l'abdication de S. M. Louis- » Philippe, qui a déclaré en même temps qu'il déposait le pouvoir et » qu'il le laissait à la libre transmission sur la tête du comte de Paris, » avec la régence de madame la duchesse d'Orléans (A). »

Ici l'orateur fut interrompu par des cris de vive le roil vive le comte de Paris! vive la régente! poussés par les centres, par les aides de camp qui entouraient la duchesse, et par les accolytes de la cour auxquels on avait facilité l'accès du Palais législatif. Mais une protestation énergique, retentissant aussitôt dans la tribune des journalistes, fut répétée par quelques membres de l'extrême gauche, qui s'écrièrent : Non ! non ! c'est un escamotage... Un gouvernement provisoire.

Toutefois, M. Dupin feignant de ne pas entendre ses contradicteurs, continua ainsi :

« Vos acclamations, si précieuses pour le nouveau roi et pour la ré- » gente, ne sont pas les premières qui l'aient saluée. Elle a traversé à » pied les Tuileries et la place de la Concorde, escortée par le peuple, » par la garde nationale, exprimant la volonté, qui est au fond de son » cœur, de n'administrer qu'avec le sentiment profond do l'intérêt

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» public, du vœu national, do la gloire et de la prospérité de la France.»

Ces paroles d'un nomme qu'on savait dévoue aux intérêts de la famille d'Orléans, provoquèrent de nouveaux bravos de la part des centres, et de nouvelles protestations de la part des journalistes, auxquels se joignaient les cris des citoyens qui commençaient à occuper les tribunes publiques. Cependant, revenu è sa place, M. Dupin demanda qu'en attendant que le nouveau ministère vînt déposer sur la tribune l'acte d'abdication du roi, la Chambre ordonnât l'inscription au procèsverbal des acclamations qui avaient accompagné la régente depuis les Tuileries jusqu'au palais Bourbon, ainsi que de celles qui, dans l'enceinte de la représentation nationale, venaient de saluer le comte de Paris comme roi des Français, et sa mère comme régente sous la garantie du vœu national.

A cette nouvelle tentative d'une intronisation subreptice, une vive agitation éclate dans la Chambre. Une sourde rumeur se fait entendre au dehors, et presque aussitôt des hommes du peuple et des gardes nationaux armés se pressent aux portes de la salle des séances, repoussent les huissiers qui leur en disputent l'entrée, envahissent l'hémicycle et refluent sur les degrés de la tribune. Cette foule s'accroît de minute en minute. Des députés, des généraux, des officiers de la garde nationale se groupent autour de la duchesse d'Orléans, prennent les jeunes princes dans leurs bras, les élèvent au-dessus du flot, et s'efforcent de refouler les étrangers que la pression extérieure pousse sur ce point. La duchesse, debout, résignée, impassible au milieu du tumulte qui l'assiège, ne sait quel parti prendre et semble consulter les amis qui l'environnent. M. Lamartine s'écrie, de sa place, que la séance doit être suspendue par respect pour la présence de la princesse, et le président s'empresse de déclarer la séance suspendue jusqu'à ce que la régente et le nouveau roi se soient retirés.

Cette déclaration sans intelligence de la situation, sans instinct et sans courage, était une faute capitale dans l'intérêt de la régence. Elle réduisait la démarche hardie de la duchesse d'Orléans à une apparition ridicule. Ello enlevait à la monarchie mourante la dernière chance que lui offraient encore les paroles d'une femme malheureuse, toujours irrésistibles sur une assemblée française.

M. Lamartine a imprimé quelque part que la princesse n'avait qu'à dire : « Je veux aller au Tuileries » et que la Chambre en masse et le peuple ému du spectacle, l'y auraient ramenée du même flot qui venait

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do l'en chasser. Selon nous, témoins allentifs du drame des trois journées, cela n'est pas exact. Lorsque la duchesse d'Orléans se présenta devant la Chambre des députés, autorité caduque et dédaignée, la régence, comme la monarchie de Louis-Philippe, étaient déjà condamnées par l'insurrection, et il eût fallu des flots de sang pour les réhabiliter. Mais toujours est-il qu'en écartant la duchesse d'Orléans de cette grande scène, les amis de la royauté détruisaient le seul gage que lui offraient encore l'éloquence des larmes et la puissance de la pitié. Les cœurs, déjà émus à l'aspect de cette mère et do ces deux orphelins venant se placer sous la sauvegarde du peuple, auraient-ils résisté à la voix de la duchesse et aux pleurs do ses enfants? C'est le secret «le la Providence. Mais ce qui n'est douteux pour personne, c'est l'aveuglement des courtisans maladroits qui refoulèrent les paroles d'une femme aimée de tous, pour laisser à des hommes ruinés dans l'opinion, à des orateurs sans haleine et sans voix, le soin de sauver la monarchie.

Cette faute fut comprise par quelques députés et par la duchesse elle-même, qui gardait sa place et semblait résister aux instances de ceux qui la pressaient de se retirer.

Alors, s'adressent au président de la Chambre, M. Lherbette s'écria que la duchesse d'Orléans désirait rester, et que rien ne devait l'en empêcher. D'un autre côté, le général Oudinot, qui venait do solliciter en vain l'intervention de la garde nationale de service aux portes du palais, pour expulser les étrangers de l'intérieur de la salle, courait à la tribune et s'écriait au milieu du bruit:

« Si la princesse désire se retirer, que les issues lui soient ouvertes, » que nos respects l'entourent, comme elle était entourée tout à l'heure » des respects de la ville de Paris. Accompagnons-la où elle vent aller. » Mais si elle demande à rester dans cette euceinte, qu'elle y reste, et » elle aura raison, car elle y sera protégée par notre dévouement. »

Cédant, uéanmoins, aux conseils de ses amis et aux instances du due de Nemours, la duchesse d'Orléans, précédée de son beau-frère et suivie de ses deux enfants, inou'.a lentement l'escalier qui, du pied de la tribune, conduisait à la porte placée au-dessous de l'horloge. Mais, parvenue aux derniers bancs du centre gauche, elle s'y assit environnée du même cortège qui l'entourait à son arrivée. Alors, les députés des centres, la Chambre presque tout entière, se pressaient autour d'elle. Mais les membres de l'extrême gauche restaient impassibles à leurs places.

Di

Cependant, la rumeur croissait au dehors, le tumulte grossissait dans les couloirs et do nouveaux flots envahissaient la salle. En vain le président s écriai t-il que la représentation nationale était un dépôt conlié à la ville et à la garde nationale de Paris; que la Chambre ne pouvait délibérer en présence d'étrangers, et qu'il lus invitait à so retirer. En vain M. Marie, qui occupait la tribune depuis quelques instants, suppliait-il aussi les intrus de sortir de l'enceinte réservée aux députés, et de rendre à la Chambre la liberté des délibérations. Tous ces efforts, naturels chez le président de l'Assemblée, étranges en ce moment chez un député républicain, échouaient devant la résistanec du peuple. «Non! nonl s'écriait-on de tous cotés, nous ne vous livrerons pas le sort de la révolution, »

Cependant le tumulte s'apaise un peu, et l'orateur radical s'exprime ainsi :

« Messieurs, dans la situation où se trouve Paris, vous n'avez pas » un moment à perdre pour prendre des mesures qui puissent avoir » autorité sur la population. Depuis ce matin le mal a fait d'im- » menses progrès et , si vous tardez encore à prendre des mesures » par des délibérations utiles, vous ne savez pas jusqu'à quel point » le désordre peut aller. Il est donc urgent de prendre un parti. Quel » parti prendre? On vient de proclamer la régence de madame la du- » chesse d'Orléans. Vous avez une loi qui a nommé le duc de Nemours » régent. Vous ne pouvez donc pas aujourd'hui faire une régence; c'est » certain. Il faut que vous obéissiez à la loi. Cependant il faut aviser. » Il faut d'abord à la téte de la capitale, comme à la tète de tout le » royaume, un gouvernement imposant. Je demande qu'un gouverne- » ment provisoire soit constitué... »

Un gouvernement provisoire !.. c'était le mot d'ordre des tribunes qui l'accueillirent par une immense acclamation. Puis, Marie continua:

«Quand ce gouvernement aura été constitué, il avisera; il pourra » aviser concurremment avec les Chambres, il aura autorité sur le pays. » Ce parti pris, à l'instant même il faut le faire connaître dans Paris; » c'est le seul moyen d'y rétablir la tranquillité. Il ne faut pas, en un » pareil moment, perdre son temps en vains discours. Voici, messieurs, » ma proposition : Je demande que sur-le-champ un gouvernement » provisoire soit organisé (B). »

Le premier coup était porté à la régence. Cependant la seconde partie de ce discours éteignit l'enthousiasme que la première avait pro-

• lu if. La démocratie, qui venait de combattre pour la République, no comprenait pas que le concours des deux Chambres de Louis- Philippe fût nécessaire pour organiser cette forme de gouvernement. Elle sentait, au contraire, que c'était là un anachronisme, contre lequel elle prolesta, d'abord par son silence et, un peu plus tard, par une ccitaine répugnance pour l'admission de M. Marie dans le gouvernement provisoire.

M. Crémieux, à qui ce mouvement d'opinion n'avait pas échappé, employa contre la régence les mêmes arguments que son collègue, mais il évita 1 ecueil contre lequel s'était presque brisée la popularité de Marie. Par une de ces soudaines contradictions de l'esprit humain que les révolutions expliquent, M. Crémieux, qui venait de glisser dans la main de la duchesse d'Orléans un discours favorable à l'acceptation de la régence, la combattit fort habilement à la tribune. Il dit que dans un pareil moment, il était impossible que tout le monde fût d'accord pour proclamer madame la duchesse d'Orléans régente et le comte de Paris roi, et que la population ne pouvait pas accepter immédiatement cette combinaison. Il invoqua, contre les dangers d'une résolution précipitée, l'exemple de la révolution de 1830 dont le dénoûment trop précipité avait entraîné une révolution nouvelle. « Le gouvernement » provisoire que vous nommerez, ajouta M. Crémieux, ne sera pas » seulement chargé de maintenir l'ordre, mais de nous apporter ici des » institutions qui protègent toutes les parties de la population, ce qui » lui avait été promis et ce qu'elle n'a pu trouver depuis 1830. »

Ces paroles n'impliquaient, comme on le voit, ni l'abolition de \e monarchie, ni l'avènement de la République; peut-être même ca chaient-elles une pensée analogue à celle du concours des deux Cham bres suggéré par M. Marie; mais, ne l'exprimant pas nettement, elles passèrent inaperçues.

Quoi qu'il en soit, après avoir protesté de son respect pour la duchesse d'Orléans qui l'écoutait; et de ses douloureuses sympathies pour la famille déchue, dont il avait protégé la fuite, l'orateur conclut à la nomination immédiate d'un gouvernement provisoire composé de cinq membres.

Le parti légitimiste, dont une révolution quelconque devait réveiller les espérances, ne pouvait rester muet dans un pareil ébranlement. Un homme d'une activité dévorante, M. Genoude — qui depuis vingt ans usait sa fortune et sa vie à ramener la branche aînée par le suffrage n. 2

universel à deux degrés, c'est-à-dire par l'influence des oligarchies locales — M. Gcnoude soutint que la Chambre ne pouvait faire ni un gouvernement provisoire ni une régence. Il demandait cm avant toute chose la nation fût convoquée. « Rien de possible, disait-il, sans le » consentement préalable du peuple, et je vous prédis les plus grands » malheurs si vous instituez aujourd'hui quelque chose sans lui. » Cette sortie qui semblait indiquer la présence d'un nouvel élément de troubles au milieu d'un trouble si grand, produisit une légère agitation, qui s'éteignit dès que M. Barrot, qui venait d'entrer dans la* salle, parut enfin à la tribune. La figure du dernier ministre de Louis-Philippe était profondément altérée, sa voix était caverneuse et sa pose encore plus théâtrale et plus solennelle qu'à l'ordinaire. On sentait en lui un homme écrasé par la situation, et dont la vie pleine de doutes et de contradictions allait se résumer dans cette heure suprême.

«Jamais, dit-il, nous n'avons eu plus besoin de sang-froid et do » prudence. Puissicz-vous être tous unis dans un même sentiment, celui » de sauver le pays du plus détestable des fléaux, la guerre civile. Les » nations ne meurent pas, mais elles peuvent s'affaiblir dans des dis- » eussions intestines, et jamais la France n'a eu plus besoin de toute » sa grandeur et de toute sa force. Notre devoir est tout tracé. Il a heu- » reusement cette simplicité qui saisit toute une nation; il s'adresse à » ce qu'elle a de plus généreux et de plus intime, à son courage, à son » honneur. La couronne de juillet repose sur la tète d'un enfant et » d'une femme... »

Ici l'orateur est interrompu par les acclamations du centre et les protestations des tribunes. La duchesse d'Orléans, qui froisse un papier dans sa main, se lève, salue l'Assemblée et semble vouloir parler. Quelques voix l'y excitent; mais les personnes qui l'entourent commettent encore la faute de l'engager à se taire, pour ne pas faire diversion au discours de M. Barrot. La princesse se rassied visiblement contrariée, et l'orateur reprend :

« C'est au nom de la liberté politique dans notre pays, au nom » des nécessités de l'ordre surtout , au nom de notre union et de » notre accord dans des circonstances si difficiles, que je demande » à tout mon pay9 de se rallier autour de ses représentants, autour » de la révolution de juillet. Plus il y a de grandeur et de générosité » à maintenir et à relever ainsi la pureté et l'innocence, et plus mon

» pays s'y dévouera. Quant à moi, jo serai heureux de consacrer » mon existence, tout ce que j'ai de facultés dans ce inonde, a faire » triompher cette cause, qui est celle de la vraie liberté do mompays. »

Puis, faisant allusion aux arrière-pensées du parti légitimiste, « Est-ce, ajoute avec hauteur M. Barrot, est-ce que par hasard on pré- » tendrait remettre en question ce que nous avons décidé par la révo- » lution de juillet? La circonstance est difficile, j'en conviens. Mais il » y a dans ce pays de tels éléments de grandeur, de générosité et de bon » sens, que je suis convaincu qu'il suffit de leur faire appel, pour qUela » population de Paris se lève autour de cet étendard. II y a là tous les » moyens d'assurer toute la liberté à laquelle ce pays a droit de préw tendre, de la réconcilier avec toutes les nécessités de l'ordre qui lui » sont si nécessaires, de rallier toutes les forces vives de notre patrie et » do traverser les grandes épreuves qui lui sont peut-être réservées. Ce » devoir est simple, tracé par l'honneur, par les véritables intérêts du » pays. Si nous ne savons pas le remplir avec fermeté, persévérance, » courage, je ne sais quelles peuvent en être les conséquences. Mais, » soyez convaincus, comme je le disais en commençant, que celui qui » a le courage de prendre la responsabilité d'une guerre civile, celui- » là est coupable au premier chef, celui-là est criminel envers son pays » et envers la liberté du monde entier. Quant à moi, messieurs, je no » puis prendre cette responsabilité. La régence de la duchesse d'Or- » léans, un ministère pris dans les opinions les plus éprouvées, don- » neront plus de gages à la liberté. Et puisse un appel au pays, à l'opi- » nion publique dans toute sa liberté, se prononcer alors sans s'égarer » jusqu'à des prétentions rivales de la guerre civile, se prononcer nu » nom des intérêts du pays et de la vraie liberté! Voilà, quant à moi, » mon avis, mon opinion. Je ne pourrais pas prendre la responsabilité » d'une autre situation. »

Interrompu quelquefois par les acclamations des centres et par les murmures des extrémités et des tribunes publiques, ce discours expira dans le silence de tous les partis. Après avoir flotté toute sa vie entre la monarchie et la République, sans utilité pour l'une ni pour l'autre, M. Odilon Barrot s'accrochait enfin à une cause déterminée. Mais cette cause, produite et emportée en quelques heures, n'était déjà plus qu'une abstraction, qu'un sentiment, comme l'influence politique de son défenseur n'était plus qu'un souvenir et sa popularité qu'un songe. Le présent et l'avenir lui échappaient en même temps.

Au moment où le chef de la gauche cessait de parler, une des vieilles illustrations de la légitimité, un nom dont le peuple estimait cependant les instincts généreux et la courageuse franchise, se précipitait à la tribune. C'était M. Larochejaquelein, qui avait déjà plusieurs fois demandé inutilement la parole. Son apparition entre un trône qui s'écroulait et un autre qui s'efforçait de naître, souleva un murmure de courroux et de menaces. On crut d'abord que M. la Rochejaquelein voulait essayer de ramasser la couronne de Louis-Philippe pour la placer sur la tète do Henri V. Cette tentative n'eût été d'ailleurs ni audessous de son audace, ni au-dessus de ses espérances. Cependant, M. la Rochejaquelein, saisissant l'impression que produisait sa présence a la tribune en une pareille conjoncture, se hâta de déclarer qu'il n'entendait pas élever des prétentions contraires à celles que M. Barrot venait de défendre. Mais il pensait que l'orateur dynastique s'était trop avancé en faveur de la régence, et qu'il avait, par cela même, mal servi la cause qu'il voulait sauver. Quant à lui, qui dans le passé avait toujours servi la royauté, il ne prenait la parole en ce moment que pour revendiquer les droits du peuple. « Pour vous ! s'écria-t-il en s'adressant à la » Chambre entière, aujourd'hui vous n'êtes rien, plus rien. »

Ces paroles, prononcées d'une voix de Stentor, provoquèrent les réclamations de l'assemblée et les applaudissements des tribunes.

« Quand j'ai dit que vous n'êtes plus rien, reprit alors M. Lorachejaquelein, je ne croyais pas soulever tant d'orages. Ce n'est pas moi, député, qui dirai que la Chambre des députés n'existe plus comme Chambre. Je dis seulement qu'il faut convoquer la nation, et puis... »

En ce moment la voix de l'orateur royaliste fut étouffée par un grand tumulte. Une foule d'hommes armés venait de pénétrer dans la salle et d'envahir l'hémicycle, en criant : « Nous voulons la déchéance du » roi!... La déchéance!... la déchéance!... »

Tandis que la tribune était escaladée par des étrangers agitant des drapeaux tricolores, et parmi lesquels figuraient quelques officiers de la garde nationale, la plupart des membres qui occupaient les bancs du centre refluaient précipitamment vers les banquettes supérieures, et s'évadaient par toutes les issues restées libres. La duchesse d'Orléans, son beau-frère, ses deux enfants et les personnes qui les accompagnaient remontaient en toute hâte les huit ou dix degrés qui les séparaient de la porte faisant face à la tribune, et se jetaient, à tout hasard, dans la foule qui encombrait les couloirs exlérieurs.

Cependant cette irruption s'était accomplie sans violence, sans menaces et avec une espèce de régularité qui étonnait les hommes rompus aux grandes agitations populaires. Ceux-ci, en observation dans les tribuneset particulièrement dans celle des journalistes, remarquaient avec étonnement que le cri de la déchéance, assez rare du reste, élait le seul qui se fît entendre parmi les nouveaux venus. Bientôt un orateur étranger à la Chambre put s'installer a la tribune, et y proposer une mesure dont l'arrière-pensée n'échappa à personne. « Messieurs, dit-il, » je viens vous proposer le 3eul expédient qui puisse vous tirer d'em- » barras. Si vous voulez sauver la situation, vous n'avez qu'une chose » à faire. Gardez-vous de proclamer sans droit le comte de Paris. Mais » que la duchesse d'Orléans et son fils aient le courago de se rendre » sur les boulevards, au milieu du peuple et de la garde nationale. Je » réponds de leur salut. Si le peuple ne consent pas à déférer la cou- » ronne au comte de Paris, eh bien, alors » v

Ici l'orateur inconnu fut interrompu par un formidable cri do vive la Bépublique, parti des tribunes et répété par un nouveau flot de peuple qui venait d'entrer dans la salle. Cependant il continua ainsi : « La seule chose que vous ayez à faire en ce moment, c'est de nous » donner un gouvernement; c'est de le faire à l'instant même. Vous

» ne pouvez pas laisser toute une population sans magistrats Il faut

» que le comte de Paris soit porté sur le pavois aux Chambres Si

» vous hésitez, vous êtes sûrs de voir proclamer la République ! »

A ces mots, le trouble et la confusion sont à leur comble. L'orateur est repoussé de la tribune par un ancien officier d'ordonnance de Napoléon, M. Dumoulin, qui, posant résolument sur le marbre la hampe d'un drapeau tricolore, s'écrie que la France a reconquis sa souveraineté, et que le trône de Louis-Philippe vient d'être jeté par les fenêtres des Tuileries (C).

« On parle ici de la régence, dit-il, mais il n'y a même plus de mo- » narchie! J'arrive des Tuileries avec le peuple qui vient de briser et » de jeter par les croisées ce trône auquel vous tentez en vain de vous » cramponner. Qu'avez-vous fait de la liberté? qu'avez-vous fait de la » révolution de juillet? Vous l'avez vendue à l'étranger; vous avez i> trahi votre mandat; vous ne fûtes que les représentants du privilège. » Aujourd'hui vous n'êtes plus rien. Retirez-vous et ne bravez pas plus » longtemps la juste vengeance du peuple. »

Line clameur confuse couvre ces dernières paroles. Les cris : Plus de

nombreuses criaient de leur côté : « Au nom de M. Ledru-Rollin, silence, citoyens 1 »

Le silence setablit enfin, et le député républicain, l'athlète de In démocratie.,dans celte Assemblée d'aristocrates et de privilégiés, put se faire écouter. Ledru-Rollin était alors l'homme indiqué par la situation, l'orateur attendu par le peuple.

« Au nom du peuple partout en armes et, quoi qu'on fasse, maître de » Paris, je viens, s'écria-t-il d'une voix fortement accentuée, je viens » protester contre l'espèce de gouvernement qu'on est venu proposer » à cette tribune. »

A ces mots une explosion de bravos éclate dans la foule.

« Je ne fais pas, comme vous, continue le jeune tribun en rogar- » dant la gauche dynastique, je ne fais pas une chose nouvelle, car en » 1842, lors de la discussion de la loi de régence, j'ai déclaré dans » cette enceinte, que cette loi ne pouvait point être faite sans un ap- » pel au pays. On vient tout à l'heure de vous parler de la glorieuse » révolution de 1789. Prenons bien garde que les hommes qui en » parlent ainsi n'en connaissent pas le véritable esprit, et ne veuillent » pas surtout en respecter la constitution.

» En 1791, dans le texte même de la constitution, on déclara que » l'Assemblée constituante — l'Assemblée constituante, comprenez-le » bien — avec des pouvoirs spéciaux, n'avait pas le droit de faire une loi j> de régence, et qu'il fallait pour cela un appel au pays.

» Or, messieurs, depuis deux jours nous nous battons pour le droit. » Eh bien, si vous résistez et si vous prétendez nous imposer un gou- » vernement par acclamation, un gouvernement éphémère qu'emporte » la colère révolutionnaire, nous nous battrons encore au nom de la » constitution de 91 qui plane sur le pays, qui plane sur notre histoire, » et qui veut qu'il y ait un appel fait à la nation pour qu'une régence » soit possible. Ainsi, pas de régence possible (de tous côtés: Nous » n'en voulons pas), pas de régence possible, ainsi qu'on vient d'essayer » de l'implanter d'une façon que je dirai véritablement singulière et » usurpatrice. Comment ! tout à coup, sans nous laisser délibérer, vous- » même majorité, venez briser la loi que vous avez faite contre nos efforts » en 1842. Vous ne le voudriez pas. C'est un expédient qui n'a point » de racines dans le pays. Au nom du droit que, dans les révolu- » lions mêmes il faut savoir respecter, car on n'est fort que par le droit, » je proteste au nom du peuple contre votre nouvelle usurpation. »

Attaquant ensuite l'argument emprunté par les partisans de la régence à la nécessité d'arrêter l'effusion du sang, l'orateur répond que cette considération le touche d'autant plus, que ce sang il l'a vu couler d'aussi près que personne. Trois mille hommes sont déjà morts, dit-il, pour la défense de la liberté. Cependant, ceux qui viennent de se battre sont prêts à se battre encore, et le sang ne cessera de couler que quand les principes et le droit seront satisfaits.

De nouveaux bravos éclataient dans la foule ; mais rien ne se décidait, et les royalistes qui se flottaient encore de faire avorter la révolution, supportaient impatiemment des discours qui lui donnaient le temps de se montrer. Aussi M. Berryer somma-t-il plusieurs fois l'orateur d'abréger et de conclure. Mais Ledrn-Rollin, qui ne voyait pas apparaître la colonne de Canssidière, n'avait garde de conclure et prolongeait & dessein le débat. Après avoir parlé au nom du peuple et du droit, il se mit à invoquer les souvenirs historiques, en dépit des protestations do M. Berryer qui lui criait toujours : « Concluez, concluez, nous connaissons l'histoire. » Il cita 1815, époque à laquelle le pays, debout et frémissant, refusa, dit-il, d'accepter l'abdication de Napoléon en faveur du roi de Rome. Il rappela la révolution de 1830 et Charles X voulant en vain abdiquer au profit de son petit-fils. Enfin, voyant à ses côtés M. Lamartine, dont il savait l'opposition à la régence et les récents engagements envers le parti républicain, Ledru-Rollin conclut en demandant un gouvernement provisoire nommé par le peuple, et l'appel immédiat d'une Convention qui régulariserait les droits de tous.

M. Lamartine s'approche alors pour prendre la parole. Une salve d'applaudissements ébranle les voûtes de la salle, et fait place aussitôt h un profond silence, comme si tout le monde pressentait qu'il était réservé à cet homme d'entraîner la révolution indécise et de fixer le sort de la journée.

« Messieurs, dit M. Lamartine, je partage aussi profondément que » qui que ce soit parmi vous le double sentiment qui a remué tout à » l'heure cette enceinte, en voyant un des spectacles les plus touchants » que puissent présenter les annales humaines : celui d'une princesse » auguste se défendant avec son fils innocent, et venant se jeter, du » sein d'un palais désert, au milieu de la représentation nationale. »

Ici, l'orateur est interrompu par des applaudissements et de sourds murmures. Les uns saluent dans ses paroles le prélude d'un discours uropiceà la régence; les autres protestent déjà contre une défaillance u. 3

18 msroinr: pe France.

que semble expliquer ln mobilité d'une nature asservie à toutes les impressions. Mais l'illustre orateur s'en aperçoit, et, sans livrer encore le secret de sa pensée, il continue en ces termes :

« Je disais, messieurs, que j'avais partagé aussi profondément que » qui que ce soit dans cette enceinte, le double sentiment qui l'agi- J> tait tout à l'heure. Et ici je ne fois aucune distinction, car le mo- » ment n'en veut pas, entre la représentation nationale et la représen- » talion des citoyens, de tout le peuple. De plus, c'est le moment de » l'égalité, et celte égalité ne servira, j'en suis sur, qu'à faire recon- » naître la hiérarchie de la mission que les hommes spéciaux ont reçue » de leur pays, pour donner, non pas l'apni ornent, mais le premier » signal du rétablissement de la concorde et de la paix publique. »

A ces paroles, qui semblent consacrer l'existence légale de la Chambre, ce qui reste encore des centres applaudit avec enthousiasme, tandis que le peuple demeure froid et silencieux.

« Mais, messieurs, reprend l'orateur, en promenant son regard vers » les tribunes, si*je partage l'émotion qu'inspire ce spectacle attendris- » saut des plus grandes catastrophes humaines; si je partage le respect » qui vous anime tous, A quelque opinion que vous apparteniez dans » cette enceinte, je ne partage pas moins vivement le respect dû à ce » peuple glorieux qui combat depuis trois jours pour redresser un » gouvernement perûde, et pour rétablir sur une base désormais iné- » branlable l'empire de l'ordre et l'empire de la liberté. (Applaudisse- » menls frénétiques.) Messieurs, je ne me fais pas l'illusion qu'on se » faisait tout à l'heure à cette tribune ; je ne me ligure pas qu'une acela- » malien spontanée, arrachée à une émotion et à un sentiment publics, » puisse constituer un droit solide et inébranlable pour un gouverne- » ment de trente-six millions d'hommes. Je sais que ce qu'une acela- » malion proclame, nneautre acclamation peut l'emporter. Et, quel que » soit le gouvernement qu'il plaise à la sagesse et aux intérêts de ce pays » de se donner dans la crise où nous sommes, il importe au peuple, » a toutes les classes de la population, à ceux-là surtout qui ont versé » quelques gouttes de leur sang dans cette lutte, d'en cimenter un gou- » vernemenl populaire, solide, inébranlable enfin. (Les appîaudisse- » ments redoublent.) Eh bien, messieurs, comment y parvenir .' Commuent trouver un gouvernement parmi ces éléments flottants, dans » cette tempête où nous sommes tous emportés, e! où une vague vient » surmonter à l'instant même la vague qui nous a portés jusque dans

RKVOLniON DE FÉVRIER Î8/18. - 19

» cctlo enceinte? Comment trouver celle base inébranlable? Endescen- » dant dans le tond même du pays; eu allant extraire pour ainsi dire » ce grand mystère du droit national, d'où sort tout ordre, toute » liberté, toute vérité. C'est pour cela que, loin d'avoir recours à ces » subterfuges, à ces surprises, à ces émotions dont un pays, vous le » savez, se repent tôt ou tard, je viens appuyer de toutes mes forces la » double demande que j'aurais laite le premier à cette tribune, si l'on » m'y avait laissé monter au commencement de la séance, la demande » d'abord d'un gouvernement, je le reconnais, de nécessité, d'ordre » public, de circonstance, d'un gouvernement qui étanche le sang qui » coule, d'un gouvernement qui arrête la guerre civile entre les ci- » toyens (acclamation générale), d'un gouvernement qui suspende ce » malentendu terrible qui existe depuis quelques années entre les diflé- » rentes classes de citoyens, et qui, en nous ernpècbaut de nous recon- » naître pour un seul peuple, nous empêche de nous aimer et de nous » embrasser. Je demande donc que l'on constitue à l'instant, du droit » de la paix publique, du droit du sang qui coule, du droit de ce peuple » affamé par le glorieux travail qu'il accomplit depuis trois jours ; je » demande que l'on constitue un gouvernement provisoire qui ne pré- » juge rien, ni de nos droite, ni de nos ressenti ment s, ni de nos sym- » patliies, ni de nos colères, sur le gouvernement définitif qu'il plaira » au pays de se donner, quand il aura éle consulté. »

Cette proposition fut reçue avec des transports d'enthousiasme. Les murmures de quelques dynastiques vaincus se perdaient dans l'acclamation du peuple, qui voyait dans l'avènement d'un pouvoir provisoire la réalisation de ses espérances et l'aboutissement démocratique de la grande crise des trois jours. On demanda de tontes parts le nom des membres du gouvernement provisoire, et alors quelques jeunes gens, placés au pied delà tribune, remirent à l'ora'eur la liMe précédemment arrêtée dans les réunions républicaines. Riais, avant d'aborder la question d'hommes, Lamartine tenait à préciser les devoirs que la révolution imposait ù ses élus.

« Selon moi, dit-il, le gouvernement provisoire que vous allez insli- » tuer aura pour première el grande mission : 1° d'établir la trêve » indispensable et la paix publique entre les citoyens; 2° de préparer » à l'instant les mesures nécessaires pour convoquer le pays tout en- » lier, et pour le consulter; pour consulter la garde nationale tout en- » tière, le pays tout entier, tout ce qui porte dans son titre d'homme Jes

» droits de citoyen. (Applaudissement immense.) Un mot encore, ajoute » Lamartine, les pouvoirs qui se sont succédé de puis cinquante ans... »

Au moment où l'orateur prononçait ces dernières paroles, une salve de coups de fusil retentit dans les avenues du palais et se répercuta d'écho en écho. L'Assemblée et la foule qui encombre la salle se lèvent en sursaut. Au même instant une longue rumeur de voix et de pas se fait entendre dans les couloirs. Les portes de l'une des tribunes publiques se brisent en éclats sous les coups de crosse, et l'on voit apparaître un nouveau flot d'hommes armés, les bras nus, les mains noircies de poudre, l'œil en feu, qui, debout sur les banquettes, menacent, provoquent, insultent les députés, et crient : « à bas la Chambre! plus de Chambre I plus de corrompus! plus de traîtres! vivo la République! » Et le peuple des deux premières invasions pousse un cri de joie en apercevant les nouveaux venus, avec lesquels il échange de bruyantes manifestations de sympathie et d'intelligence. C'est l'avant-garde de cette colonne si impatiemment attendue par Ledru- Rollin, et qui doit balayer les derniers débris de la monarchie.

Presque au même instant, les deux portes de 1 hémicycle cèdent encore une fois sous la pression de deux courants qui inondent tumultueusement l'intérieur do la salle des séances, obstruent le bureau, se pressent, se foulent sur les degrés de la tribune, ondulent dans tous les sens et refluent comme un torrent sur tous les gradins de l'amphithéâtre, où ils se mêlent aux législateurs que la frayeur n'a pas encoro arrachés de leur place.

Cette nouvelle vagne, composée d'ouvriers, d'élèves des écoles, de gardes nationaux, tous combattants des trois jours, tous enivrés de l'odeur de la poudre et du délire des révolutions, armés de fusils, de piques, de sabres ou de simples baïonnettes, élevant sur leurs tètes des drapeaux noircis et déchirés par le feu, et les étendards aux franges d'or qu'ils ont pris aux Tuileries; cette foule, à la fois dédaigneuse! irritée, vient, à son tour, jeter à la face des royalistes terrifiés les cris de : « A bas la régence! à bas les corrompus! vive la République! » Et quand elle les aperçoit fuyant un à un devant la victoire du peuple, elle s'écrie encore : « Laissez-les passer. Place aux traîtres, place aux vendus. »

Après cette exécution morale, le tumulte devient immense. Un des combattants qui s'agitent dans une des tribunes supérieures, abaisse le canon de son fusil dans la direction de la tribune, qu'il croit occupée par un ennemi du peuple. Si le coup part, il peut devenir le signal

d une sanglante catastrophe. Heureusement le mouv ement de cet homme a été aperçu d'en bas, et les cris : « Ne tirez pas, ne tirez pas, c'est Lamartine qui parle, » retentissent avec force. L'insurgé relève son arme et se rassied.

Néanmoins, le bruit et l'agitation vont croissant. Pressés, serrés les uns contre les autres, les groupes populaires ne forment plus qu'une masse confuse et du sein de laquelle éclatent les mêmes cris : « A bas la régence I à bas les députés! vive la République! » Ces vociférations s'élèvent de galerie en galerie, se croisent de tribune en tribune, et font vibrer la voûte de vitrines qui domine ces milliers de tètes. L'oreille n'entend que ces cris, l'œil ne distingue que le canon des fusils et le rayonnement des baïonnettes. Le président, après de vains et presque ridicules efforts pour rappeler l'ordre au milieu du chaos, se couvre en signe de détresse et disparaît. Jamais une plus colossale convulsion n'apparut aux regards de l'histoire. Tout le drame, toute la poésie d'uno grande révolution étaient là.

La Chambre des députés avait cessé d'exister. Le peuple et quelque» membres de la gauche restaient seuls dans la salle. Tous les autres avaient plus ou moins honteusement déserté la fortune de la monarchie.

« — J'ai fait mon devoir jusqu'à la fin, disait M. Dupin; mais il m'en reste un plus grand encore à remplir, celui do sauver mon pays par la liberté, et je saurai m'y dévouer.

— Dites, lui répondit brusquement le colonel Courtais, que vous songez déjà à conserver votre emploi et vos émoluments. »

C'était, en effet, le premier symptôme de ce débordement d'apostasies qui devait bientôt scandaliser la République et mortifier la dignité humaine. La royauté de Louis-Philippe râlait encore, et déjà les partisans les plus exaltés de ce prince convoitaient sans pudeur los faveurs et les sourires de la République !

La foule réclamait à grands cris un autre président, et le nom de Dupont (de l'Eure) circulait dans toutes les bouches. Lamartine était toujours à la tribune, s'efl'orçant en vain de dominer le plus effroyable des tumultes. Sa voix vibrante était étoutïée sous les cris : « Dupont de l'Eure ! Dupont de l'Eure!... les noms... les noms des membresdu gouvernement provisoire. » Enfin, le noble vieillard, dans lequel l'estime publique appelait d'instinct l'autorité du courage, de la modération et de la vertu, parvint au fauteuil, entouré de combattants et appuyé sur les bras de MM. Carnot et Pascal Duprat.

22 HJST01RK HE FRANCE-.

A son aspect, les lètes se découvrent et un immense cri de vive Dupont (de l'Eure) s'échappe des poitrines et remplit la sollc.

Cependant le temps pressait et d'innombrables voix continuaient à demander les noms, les noms. Le bruit s'accroissait des efforts qu'on faisait pour obtenir le silence. Enfin, le tumulte parut un instant se calmer, et Lamartine, qui tenait un papier à la main, put articuler les noms d'Arago et de Carnot; mais l'ouragan recommença plus violent que jamais.

— Il faut qu'on sache que nous ne voulons plus de royauté! s'écriaiton d'un coté.

— Plus de Bourbons, un gouvernement provisoire et ensuite la République, répondait-on de l'autre.

— A bas les Bourbons ! les cadets comme les aînés ! criait-on des tribunes.

— Ils ne l'auront pas volé, c'est un prêté pour un rendu, répondait M. la Rochejaquelcin (E).

Eutin, une voix plus puissante que les autres ayant fait comprendre que M. Dupont (de l'Eure) allait proclamer les membres du gouvernement provisoire, la tempête s'apaisa. Les combattants, les étudiants, les élèves de l'école Polytechnique, les gardes nationaux et les ouvriers, qui jusque-là étaient restés dans l'hémicycle, ou sur les marches de la tribune, prirent place, en riant, sur les bancs des ministres et des députés absents, comme pour procéder à une délibération régulière. Alors le nouveau président lut successivement les noms suivants, que les sténographes du Moniteur, debout sur le bureau des secrétaires delà Chambre, livraient ensuite, à haute voix, à la sanction du peuple:

Lamartine. (Oui! oui îj

Ledru-Rollin. (Oui! oui!)

Arago. (Oui ! oui !)

Dupont (de l'Eure). (Oui ! oui !)

Marie. (Oui ! non I oui I non ! )

Georges Lafayctte. (Oui! non ! non!) A ce moment les cris recommencèrent. Des voix nombreuses voulaient la proclamation immédiate de la République. D'autres demandaient que les membres du gouvernement provisoire criassent vive la llèpublique avant d'être acceptés par le peuple. Le tumulte était encore une fois à son comble, et les mots « à l'Hôtel de ville, conduisons le gouvernement provisoire à l'Hôtel "de ville, » retentissaient de toutes parts.

RÉVOLUTION DE FEVRIER 18'i8.

Enfin, Dupont (de l'Eure) quitta le fauteuil, et Lamartine, qui était resté à la tribune, en descendit, se perdit dans la foule et quitta la Chambre, suivi d'un grand nombre de citoyens.

Le peuple qui obstruait les galeries obéit à ce mouvement; mais un© gronde partie de celui qui encombrait la salle des séances, les couloirs et l'hémicycle, ne s'éloigna point et les clameurs recommencèrent. Toutefois le silence se rétablit encore, en voyant reparaître Ledru- Rollin à la tribune.

« Citoyens, dit-il, vous comprenez que vous faites ici un acte grave, » en nommant un gouvernement provisoire. Dans des circonstances » comme celles où nous sommes, tous les citoyens doivent faire silence » et prêter attention aux hommes qui veulent constituer un gouverne- » ment. Tout à l'heure il y a eu des réclamations. Un gouvernement » provisoire ne peut pas se nommer d'une façon légère. Voulez-vous » me permettre de vous lire les noms qw semblent proclamés par la » majorité? A mesure que je les lirai, suivant qu'ils vous conviendront » ou qu'ils ne vous conviendront pas, vous crierez oui ou noji. El pour » faire quelque chose d'officiel, je prie messieurs les sténographes du » Moniteur de prendre note des noms h mesure que je les prononce- » rai, parce que nous ne pouvons pas présenter à la France des choix » qui n'auraient pas été approuvés par vous (F). »

Que voulait Ledru-Rollin en provoquant celle seconde élection? Consacrer la première par une nouvelle épreuve, ou bien introduire dans la liste déjà adoptée des noms qui n'y figuraient pas encore? Cette dernière hypothèse semble la plus probable. Quoi qu'il en soit, l'orateur de la République lut la liste suivante:

Dupont (de l'Eure). (Oui! oui ! )

Ârago. (Oui! oui î)

Lamartine. (Oui ! oui !)

Ledru-Rollin. (Oui ! oui!)

Garnier-Pagès. (Oui f non! non!)

Marie. (Oui ! non !)

Crémieiix. (Oui! oui! non!) Les noms de Marie, de Garnier-Pagès et de Crémieux semblaient être l'objet particulier d'une vive résistance. Mais Ledru-Rollin ayant invité les dissidents h se lever pour qu'on put savoir de quel côté se trouvait la majorité, ils n'insistèrent plus et l'élection resta définitivement acquise aux sept noms qui précèdent.

Ce fait accompli, Ledru-Rollin annonça que d'immenses devoirs appelaient le nouveau gouvernement h l'Hôtel de ville, et que la séance était levée. La foule qui inondait encore la salle, commença h s'écouler aux cris de : « Vive la République! h l'Hôtel de ville ! » Ledru-Rollin la précédait, entouré de ses nombreux clients.

Cependant, en apercevant au-dessus du fauteuil de la présidence lo tableau qui figurait la prestation du serment de Louis-Philippe, un groupe de retardaires monte sur le bureau et se dispose à lacérer celte toile. Au même instant, deux coups de feu partis de l'hémicycle atteignent au cœur l'image du roi. Mais un jeune ouvrier s'élance à In tribune, proteste contre cet acte de destruction et réclame pour les monuments, la propriété et l'art, le respect que leur doit une nation généreuse. «Pourquoi détruire? s ecrie-t-il. Nous avons montré que le peuple sait vaincre ses ennemis; montrons maintenant qu'il sait honorer sa victoire. » Tout le monde applaudit ces généreuses paroles. La foule se retire aux cris de vive la République l et la salle reste déserte. — Il était quatre heures huit minutes.

Ainsi finit cette mémorable séance. La monarchie était morte sans que la République fût née. Entre la chute de l'une et l'avènement de l'autre, la France flottait dans l'inconnu comme un vaisseau sans gouvernail.

Quand, dans le silence des passions, l'histoire recherchera le véritable caractère de cette crise parlementaire, au point de vue des divers chefs de parti qui jouèrent un rôle dans ce grand drame, elle ne trouvera qu'incertitude dans les desseins de ces hommes, trouble dans leur pensée, timidité et dissimulation dans leur conduite. Tous cédèrent au hasard des événements; aucun n'eut le courage ni l'intelligence de les saisir d'une main fermo et de les diriger; aucun ne sut être l'homme du moment. Le peuple seul savait ce qu'il voulait et marchait résolument dans sa volonté, sa sincérité et sa force. Lui seul avait un dogme, une foi, un fanatisme; lui seul se proclamait franchement républicain.

En effet, prenez, l'un après l'autre, les arguments développés à la tribune pour ou contre la régence, vous n'en trouverez pas un seul qui commande, par une mâle sincérité, l'estime des âmes élevées; pas un seul qui jaillisse d'une ardente conviction, ou qui soit pris dans la vérité de la situation. De misérables chicanes de compétence, des subtilités de droit public, des faits sciemment controuvés et une obscurité systéma-

tique, voilà tout ce qui remplit les cinq ou six discours prononcés dans celle grando circonstance. 1

Que dit M. Dupin pour surprendre à la Chambre la proclamation de la régence? Que Louis-Philippe laisse le pouvoir à sa libre transmission sur la tète du comte de Paris, avec la régence de la duchesse ^Orléans. Cela était matériellement faux. Le roi fugitif avait refusé de dépouiller le duc de Nemours de la régence, qui lui était dévolue par la loi de 1842. L'acte d'abdication ne disait pas un mot de la duchesse d'Orléans, et M. Dupin le savait.

Qu'objecte M. Marie pour écarter la régence? Un respect judaïque pour la loi de 1842, comme si la révolution qui emporte un règne ne peut pas emporter une loi. Qu'ajoute-t-il pour rallier les députés du privilège au système d'un gouvernement provisoire ? Qu'une fois institué, ce gouvernement avisera concurremment avec les Chambres. Or, de deux choses l'une : ou M. Marie ne voulait pas la République, qu'il devait cependant proclamer quelques heures plus tard ; ou il savait que l'existence du parlement monarchique, contre lequel se faisait la révolution, était inconciliable avec l'avènement delà démocratie, et dans ce cas quel rôle jouait M. Marie?

Que soutenait M. Crémieux, dans le même ordre d'idées que M. Mario ? Qu'il était impossible que tout le monde fût d'accord pour proclamer la duchesse d'Orléans régente et le comte de Paris roi, et que la population de la capitale ne pouvait pas accepter immédiatement celte proclamation. Immédiatement! l'inslitutiondela régence n'était donc, aux yeux de M. Crémieux, qu'une question de temps et de formes?

Ledru-Rollin lui-même, dont les aspirations républicaines n'étaient cependant pas douteuses, sur quel terrain se plaçait-il? Sur le terrain de la compétence. Lui aussi refusait au parlement le droit de briser en 1848, la loi qu'il avait faite en 1842. Il soutenait, avec raison, que le pays seul avait le droit d'instituer une régence, et il demandait la nomination d'un gouvernement provisoire, dont la mission serait d'appeler une Convention qui régulariserait les droits du peuple. Implicitement, c'était beaucoup pour l'avenir de la République. Mais, au point où les choses étaient arrivées, ce n'était pas assez. Le mot manquait à la pensée.

Rien assurément de plus explicite que l'opinion de M. Lamartine, cinq minutes avant l'ouverture de la séance. Il voulait alors la République, rien que la République. Cependant, quand M. Lamartine se iu à

2fi HISTOIRE DE FRANCE.

trouva placé devant l'Assemblée royaliste, quelle mission attribua-t-il au gouvernement provisoire pour lequel il combattait? La mission de rétablir la paix entre les citoyens, et de préparer les mesures nécessaires pour convoquer le pays et pour le consulter. Du reste, ce gouvernement provisoire ne devait, disait-il, rien préjuger, ni de nos droits, ni de nos ressentiments, ni do nos sympathies, ni de nos colères, sur le gouvernement définitif qu'il plairait au pays de se donner, quand il aurait été consulté. Quant à la régence, M. Lamartine ne voulait pas qu'elle sortit d'une acclamation spontanée, arrachée à une émotion et à un sentiment publics, parce que cela ne pouvait constituer un droit inébranlable, et que ce qu'une acclamation proclame, une autre acclamation peut l'emporter.

Évidemment tous ces hommes inclinaient plus ou moins vers la République, mais aucun d'eux n'osait la proclamer comme un fait accompli par la victoire populaire. L'insurrection avait déjà prononcé sur le sort de la monarchie, et ils hésitaient à prononcer l'arrêt de l'insurrection. Ils balbutiaient, ils ne parlaient pas la langue révolutionnaire. Ils allaient à la République sans rompre avec la royauté. Ils avaient de la tactique quand il ne fallait avoir que du courage et de la franchise. Ils rabaissaient une révolution victorieuse aux proportions d'une intrigue qui change d'allure et de caractère suivant les vicissitudes d'un combat.

Quant aux défenseurs avoués du régime qui croulait, non-seulement ils n'eurent pas, dans la rue, une goutte de sang à verser pour leur drapeau, mais leurs actes, leurs paroles et leur attitude dans la Chambre furent empreints de déplorables et ignominieuses faiblesses. Douleurs, regrets, indignation, tout, chez ces hommes, fut inintelligent, mesquin et misérable. Ni le spectacle d'un grand naufrage, ni la faiblesse, ni la grâce, ni le malheur, ni les souvenirs, ni la reconnaissance, ni la vergogne humaine ne purent arracher à cotte niasse corrompue un beau caractère, un dévouement généreux ou un cri do lame.

Enfin, conséquent avec lui-même, le parti légitimiste saluait et caressait le chaos comme une espérance.

La fameuse séance du 24 février 1848 peut donc se résumer ainsi : Delà part des députés de toutes les nuances, incertitude, tâtonnement, dissimulation et peur; de la part du peuple, détermination, audace et persévérance sérieuse, parce qu'en révolution il n'y a de sérieux que

la passion; au-dessus des uns et des autres, In main de Dieu et la force des choses conduisant la France à la République, indépendamiuent des hommes.

Quoi qu'il en soit, cette séance restera comme une date dans l'histoire de la dégénération des caractères politiques.

Quand tout fut fini au palais Bourbon, un jeune élève de l'école Polytechnique, qui regardait passer les membres du gouvernement provisoire, se tourna vers le peuple et lui dit :

« Mais, vous voyez bien qu'aucun d'eux ne veut résolument la République! Nous serons trompés comme on 1830. »

Cet enfant savait l'histoire?

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