CHAPITRE II
SOMMAIRE
Résumé des progrès de l'insurrection. — tftal des choses à quatre heures de l'après-midi. — Le peuple a l'Hôtel de ville. — Scènes diverses dans l'intérieur et au dehors. — Marrasi, I.ouis Blanc, Allert et Flocon à l'Hôtel de ville. — Gouvernement provisoire de /fl Réforme. — Caussidière à la Préfecture de police. — Sa proclamation au peuple de Paris. — Première idée d'une armée révolutionnaire. — Les régentistes au ministère de l'intérieur. — M. Malleville et M. Duchàtel. — M. Gamier-Pagès et M. Malleville envoyés à l'Hôtel de ville pour y proclamer la régence. — Ce qu'ils y firent.— Une scèue de comédie. — L'élection de M. Garnier-Pagès à la mairie de Paris. — Nouvelle réunion des régenlistes au ministère de l'intérieur. — M. Odilon Parrot. Avis de M. Garnier-Pagès relatif à la duchesse d'Orléans. — Tableau de la situation générale de Paris. — Retour à la Chambre des députés. — Trajet du Gouvernement provisoire, du palais Bourbon a l'Hôtel de ville. — Scènes diverses. — Aspect de la place de Grève. — Grandes scènes dans l'intérieur du palais du Peuple. — Ambitions personnelles et antagonisme. — Constitution du Gouvernement provisoire. — Première apparition des royalistes, Nouvelles et bruits divers. — Tumulte aux portes du Gouvernement provisoire. —
La République! — Première mesure. — Création d'uu ministère. — Tout Paris ruisselle vers l'Hôtel de ville. — Tumulte et récriminations contre la composition du Gouvernement provisoire.
Avant de raconter les grandes choses dont l'Hôtel de ville va devenir le théâtre, reportons nos regards sur les événements qui avaient lieu dans Paris tandis que les scènes que nous venons de décrire se passaient dans l'enceinte de la Chambre des députés.
Comme on l'a déjà vu, l'insurrection s'était emparée du palais du peuple h midi et demi. Dès ce moment une foule immense, houleuse, frémissante de passions diverses, était accourue à l'Hôtel de ville, de tous les points de la capitale et des banlieues. Les cours, les longs corridors, les galeries, les vastes salles de cet immense édifice ne suflisaient plus à contenir les courants d'hommes, de baïonnettes, do piques, do lances et de haches qui s'y engouffraient en mugissant, ou s'entassaient sur les escaliers et dans les bureaux abandonnés.
Là, des orateurs, noirs de poudre, les habits déchirés et le pistolet au poing, volcanisaient cetlo multitude déjà surexcitée jusqu'au délire.
Montés sur des tables, suspendus aux corniches des croisées ou exhaussés sur les épaules des combattants, les orateurs se succédaient les uns aux autres, à mesure que leurs forces s'épuisaient ou que le flux les enlevait. Ils adjuraient le peuple de se préserver de la trahison, de se donner lui-même un gouvernement provisoire, d'organiser sa victoire et d'imposer ses lois. Ils lui jetaient des noms que mille voix confuses discutaient à la fois, et que la foule acceptait ou rejetait avec des cris convulsifs, revenant sur ses choix, les abandonnant, les reprenant et n'arrêtant rien. Chaque flot qui se précipitait dans ces terribles comices, y vomissait do nouvelles fureurs, de nouvelles craintes, de nouvelles espérances, de nouvelles passions et de nouveaux noms. C'était une convulsion sans fin, un bouillonnement de méfiances et d'imprécations sans terme et sans limite.
Au dehors, la foule qui venait se briser sur les péristyles et sur les portes encombrés, et le trop plein que l'intérieur regorgeait en sens inverse présentaient sur la place de Grève un spectacle formidable.
Dans cette place — défendue par quatre pièces de canon braquées devant la grille qui enceint le palais, fermée à toutes ses issues par de fortes barricades, parsemée de chevaux morts, et encore chaude du sang des cadavres que la piété du peuple transportait dans l'intérieur — une masse de trente ou quarante mille hommes, amoncelée, croissante, fiévreuse et pressée par les affluents qui débordaient derrière elle, faisait de vains efTorts pour se frayer un passage. La vague qui voulait sortir et celle qui voulait entrer s'entrechoquaient au milieu d'une immense clameur, qu'augmentaient le hennissement des chevaux abandonnés dans les cours, et la détonation des armes que les combattants du dedans déchargeaient sous les voûtes des galeries et qui venaient se répercuter sur la place. Qu'on ajoute à toute cette agitation, à touto cette inquiétude, h toute cette effervescence populaire, à toute cette contraction humaine, le contraste d'un religieux et silencieux respect devant les brancards qui fendaient ces blocs d'hommes, pour transporter aux hôpitaux et aux ambulances les martyrs de la liberté, et l'on n'aura encore qu'une idée incomplète du spectacle que présentaient l'Hôtel de ville et la place de Grève, une heure après être tombés au pouvoir du peuple.
Cependant, 1 élection si tumultueuse du palais Bourbon n'avait admis que des parlementaires dans la composition du gouvernement provisoire. Les noms empruntés au journalisme démocratique el adop-
lés, le malin, dons les réunions du National et de la Réforme, avaient élé écartés de la liste proclamée à la tribune du palais lîourbon. M. Lamartine avoue lui-même qu'apercevant le nom de Louis P»lane sur une des listes qui lui furent remises, il le passa sous silence. « Il con- » naissait, dit-il, la puissance de popularité de ce jeune écrivain et il » appréciait son talent ; mais il redoutait l'esprit de système dans un » gouvernement de pacification cl de concorde. »
Quoi qu'il en soit, les élus de la démocratie militante ne s'étaient point tenus pour battus. Dès qu'ils avaient pu pressentir le résultat de l'élection qui se manipulai I à la Chambre des députés, ils étaient accourus à l'Hôtel de ville où, places au cœur de la révolution, ils constituaient un autre gouvernement provisoire, ou plutôt, ils reformaient, par l'adjonction de leurs propres noms, le gouvernement qui venait de naître ailleurs. Quand le pouvoir issu de la Chambre des députés arrivera à 1 Hôtel de ville, il y trouvera MM. Marrast, Flocon, Louis Blanc et Albert, s'organisant et prenant déjà possession du pouvoir souverain.
Du reste, les hommes de la Reforme n'avaient pas attendu L'issue de la séance» pour se proclamer et faire acte d'autorité. Immédiatement après la prise des Tuileries, les principaux meneurs du parti étaient rentrés au siège de ce journal, OÙ ils avaient définitivement arrêté la liste du gouvernement provisoire, lancé leur manifeste et pourvu à la nomination d'un préfet de police et d'un directeur général des postes (G). Ces nouveaux fonctionnaires étaient Etienne Ara go et Caussidière, auquel on adjoignit Sobrier. Ce ne fut, toutefois, qu'après une assez longue résistance, que Caussidière se décida h accepter le poste et la responsabilité de préfet do police. Il arguait de son inaptitude à des fonctions si ardues, et parlait des services qu'il pouvait rendre encore dans les rangs des combattants, si l'insurrection ne devait pas désarmer. Cependant Caussidière finit par céder aux instances de Flocon et de ficaune; et, accompagné de quelques combattants armés, il alla résolument s'installer à l'hôtel de la Préfecture.
Ce poste, si important au point de vue politique et stratégique, venait d'être envahi par une colonne d'insurgés partie des barricades de la rue Uambuteau, pour aller délivrer les prisonniers faits la veille sur le peuple et qu'on savait se trouver encore au dépôt de la Préfecture. Arrivé sur le quai aux Fleurs l'attroupement s'était divisé en deux corps, dont l'un devait assaillir le repaire par la cour du Harlay, et
l'autre par la rue do Jérusalem. Mais au moment où les insurges vont commencer l'attaque, le grand portail de l'hôtel s'ouvre à deux battant», et laisse voir dans l'intérieur la garde municipale rangée en bataille, l'arme apprêtée, et disposée à faire feu. Le sang allait couler 011001*6, lorsqu'un homme du peuple, s'élaneanl le sabre à la main et relevant audacieusement les fusils qui s'inclinaient déjà, somma ces soldats de mettre bas les armes, s'ils ne voulaient pas élro égorgés par les citoyens qui, dit-il, s'avançaient en masse sur la Préfecture. Les gardes municipaux persistaient néanmoins à vouloir se défendre, lorsque des coups de feu partis du quai vinrent heureusement mettre un terme à ces appétits de combat.
Indépendamment des gardes municipaux à pied qui s'étaient concentrés à la Préfecture , deux ou trois cents cavaliers de celte arme encombraient une arrière-cour. Le désordre était à son comble. Le flot populaire grossissait à chaque instant. Une plus longue résistance était impossible. Quelques soldats brisèrent leurs fusils plutôt que de les rendre; mais le corps se résigna, déposa ses armes au fond de la cour, et, revêtus de blouses prises dans les magasins de la Préfecture, ou prêtés par les hommes du peuple, ces militaires exécrés purent échapper sains et saufs à la colère de la foule qui s'agglomérait au dehors. Alors 011 mit en liberté les prisonniers politiques faits dans les journées précédentes, et l'hôtel, resté au pouvoir de l'insurrection, fut gardé par un bataillon de garde nationale.
Ce fut sur ces entrefaites que Caussidière vint prendre possession de la Préfecture de police. Le nouveau magistrat s'inslalla sans obstacle, et. après avoir pourvu aux mesures les plus urgentes, il publia la proclamation suivante :
« Citoyens,
» Un Gouvernement provisoire vient d'être installé : il est compose, » de par la volonté du peuple, des citoyens F. Arago , Louis Blanc, » Marie, Lamartine, Flocon, Ledru-Rollin, Recurt, Marrast, Albert, » ouvrier mécanicien.
» Pour veiller à l'exécution des mesures qui seront prises par ce » Gouvernement, la volonté du peuple a aussi choisi pour ses délégués » au département de la police les citoyens Caussidière et Sobricr.
» La même volonté souveraine du peuplea désigné le citoyen Élieuno » Arago pour la direction générale dets | » les.
» Comme première exécution des ordres du Gouvernement provi- » soirc, il est ordonne à tous les boulangers et fournisseurs de vivres » de tenir leurs magasins ouverts à tous ceux qui en auraient besoin.
» Il est expressément recommandé au peuple de ne point quitter ses » armes, ses positions, ni son attitude révolutionnaire. Il a été trop » souvent trompé par la trahison ; il importe de ne pas laisser de pos- » sibilité à d'aussi terribles et d'aussi criminels attentats.
» Pour satisfaire au vœu général du peuple souverain, le Gouverne- » ment provisoire a décidé et effectué, avec l'aide de la garde natio- » unie, la mise en liberté de tous nos frères détenus politiques; mais en » même temps il a conservé dans les prisons, toujours avec l'assistance » honorable de la garde nationale, les détenus pour crimes ou délits » contre les personnes et les propriétés.
» Les familles des citoyens morts ou blessés pour la défense des droits » du peuple souverain, sont invités à faire parvenir aussitôt que pos- » sible aux délégués au département de la police, les noms des victimes » de leur dévouement à la chose publique, afin qu'il soit pourvu aux » besoins les plus pressants.
» Les délégués au département de la police.
» Caussidière et Sobrier (H). »
Gaussidière apprit bientôt que parmi les gardes nationaux qui s'étaient emparés des postes de la Préfecture, se trouvait un grand nombre de sergents de ville et d'agents de police déguisés. Des hommes du peuple s étant présentés pour occuper ces postes : « Mes amis, leur avait » dit le commandant de la milice suspecte, vous pouvez vous retirer, » la garde nationale est assez nombreuse ici pour faire le service. » Cette circonstance éveilla les premiers soupçons de Caussidière, et lui suggéra l'idée d'organiser sur-le-champ une garde spécialement destinée au service de la Préfecture de police. Il ordonna en conséquence de convoquer les chefs de groupe, les chefs des barricades dont le dévouement lui était connu, et d'enrôler tous les républicains qui se présenteraient pour faire partie de cette garde prétorienne, qui devait jouer un si grand rôle dans les événements ultérieurs.
A ce moment, un citoyen étant venu lui rendre compte des dernières scènes du palais Bourbon et de la composition du Gouvernement provisoire. « Mauvais éléments! s'écria Caussidière. Le National y prédoh mine, et si la révolution n'est pas étouffée, nous reverrons bientôt les » beaux jours de la Gironde et de la Montagne. » Puis, apprenant que
l'Hôtel do ville venait d'appeler Garnier-Pagès à la mairie de Paris, il blâma aussi cette nomination qu'il taxa de stupidc, et qui, selon lui, devait amener au pouvoir une kyriello d'intrigants. « Enfants, dit-il » en s'adressant aux républicains qui l'entouraient, enfants, ce n'est » pas tout que d être venus ici, l'essentiel est d'y rester. Formons au- » jourd'bui, à l'instant même, une armée révolutionnaire dans laquelle » entreront tous nos amis des sociétés secrètes, tous les détenus polit i- » ques, tous les bons, qui n'entendent probablement pas s'être battus » pour le roi de Prusse; et puis nous verrons venir les royalistes, les » régenlistes et les muscadins du National. Mais d'abord faisons de » l'ordre, rassurons ceux qui tremblent, et prouvons à la bourgeoisie » que la République ne veut pas la dévorer... A la besogne. »
Faisant ensuite appeler ceux des employés de la police qui n'avaient pas déserté les bureaux, Caussidière se mita prendre les dispositions les plus rapides, les plus intelligentes et les plus énergiques, pour rendre un peu de sécurité à cette société si épouvantée et si profondément troublée.
Ainsi donc, avant même que le Gouvernement provisoire fût installé à l'Hôtel de ville, les rudiments d'une nouvelle commune et les germes d'une lutte intestine dans la guerre civile fermentaient à l'hôtel de la Préfecture de police.
D'un autre côté, les partisans de la régence, battus à la Chambre des députés, s'étaient réfugiés au ministère de l'intérieur, où ils no désespéraient pas encore de la fortune de leur cause. Dès la première apparition de M. Odilon Barrot à l'hôtel de la rue de Grenelle, toutes les ambitions dynastiques étaient necourues pour recueillir l'héritage du ministère Guizot. Un seul homme protestait contre ce débordement d'avidités, et adjurait ses amis politiques de refuser leur concours à tout ministère qui aurait pour but de continuer le règne de Louis- Philippe, ou d'inaugurer celui de la régence. Initié aux projets de l'insurrection qu'il avait secondée de tous ses efforts, il déclarait hautement que la révolution ne devait point s'arrêter à une modification du principe monarchique. Selon lui, le peuple était rentré dans le plein exercice de sa souveraineté, et toute combinaison parlementaire qui préjugerait sa volonté, ou devancerait son verdict, serait déjouée et infirmée par l'événement. Cet homme, dont l'intelligence put se troubler un jour de crise, mais dont le patriotisme ne faillit jamais, cet
homme, dont la calomnie, l'ingratitude et la persécution ont payé les u. 5
généreux services, était le brave colonel Courtais. Mais ses instances échouèrent devant la soif d'un pouvoir si longtemps et si impatiemment convoité.
Dans le court espace de temps qui s'était écoulé depuis sa nomination, le nouveau président du conseil, M. 0. Barrot, n'avait défini livement disposé que de deux portefeuilles : celui des finances promis à M. Garnier-Pagès, et celui de l'intérieur, réservé à M. Léon de Malleville.
Celui-ci n'avait pu se rendre à aucun des conciliabules qui avaient eu lieu dans la nuit et dans la matinée chez M. Odilon Bnrrot et chez M. Thiers; mais informé, à midi et demi, que la succession de M. Duchâtel venait de luiécheoir, il était accouru au ministère de l'intérieur, et avait pris la direction des affaires de ce département. Il y avait trouvé M. Duchatel qui, disait-il, attendait son successeur.
— « Votre successeur! s'écria M. Malleville, il sera bientôt ici. Votre successeur, c'est le peuple armé qui s'approche. Allez-vous-en donc bien vite, malheureux; quittez cet hôtel, quittez Paris, quittez la France si vous le pouvez (I). »
Et, poussant M. Duchâtel par les épaules, il le fit évader par une des portes du jardin, qui communiquent avec le ministère du commerce.
Cinq minutes plus tard, le peuple entrait en eflet dans l'hôtel de l'intérieur, posait des sentinelles à toutes les issues, plaçait cet édifice sous la sauvegarde de l'insurrection triomphante, et se retirait sans avoir commis un excès.
M. Barrot, M. Garnier-Pagès, M. Gustave de Beaumont et quinze ou vingt députés de la gauche, successivement arrivés, se trouvaient alors réunis dans le cabinet du ministre. Ce moment coïncidait avec celui où la question de la régence commençait à se débattre dans In Chambre des députés. Les dynatisques ne doutaient pas du succès de celte combinaison , dont le télégraphe annonçait déjà le triomphe aux départements. On se croyait certain de réussir dans la Chambre, mais on redoutait l'initiative que le peuple do l'Hôtel de ville pouvait prendre sur les délibérations do l'Assemblée. Il fut donc arrêté que M. Garnier-Pagès et M. Malleville se rendraient au quartier général de la révolution, pour se saisir du mouvement, annoncer la déchéance de Louis-Philippe et proclamer la régence (J).
L'Hôtel de ville était tel alors que nous le décrivions tout à l'heure. Une foule innombrable en obstruait les abords, et les deux émis-
saires de M. Odilon lîarrot ne parvinrent qu'à grand'peinc, et grico seulement au nom populaire de Garnier-Pagès, à fendre la masse compacte qui mugissait sur la place de Grève, et qui, s'ouvrant et se refermant sans cesse, les porta de flot en flot jusque sous le grand péristyle Là, de nouvelles vagues les enveloppèrent et les roulèrent d'escalier en escalier dans la salle du conseil municipal.
Cette salle, où le conseil siégeait encore sous la présidence do M. Thiéry, était envahie par le peuple qui y proclamait la République. Cependant, quand le nom de Garnier-Pagès eut circulé dans la foule, pour laquelle il symbolisait l'idée républicaine, on s'écria de tous cotés qu'il fallait faire sileuce et entendre le député démocrate. — Pagès! Pagèsl silence, écoutons Pagès. Vive la République!
M. Garnier-Pagès restait étonné, M. Malleville stupéfait.
Le premier prit enliu la parole et essaya de raconter ce que personne n'ignorait: le triomphe du peuple, la nomination du ministère Barrot, l'abdication de Louis-Philippe et l'avènement de la régence. A ces derniers mots, la voix de l'orateur fut étouilée sous les cris de : « Vive la République l à bas tous les Bourbom! » Plus Garnier-Pagès insistait, plus l'irritation et le tumulte croissaient. Les membres du conseil municipal, épouvantés, quittaient leurs places, se perdaient dans la foule et s'esquivaient. Non-seulement on ne voulait pas entendre parler de la régence, mais on allait jusqu'à contester la sincérité des faits rapportés par M. Pagès.
« Nous ne voulons plus de Louis-Philippe ni de sa race! s'écriait-on ; » mais, quand mémo nous en voudrions, qui nous garantirait son ab- » dication?
» — Moi ! répondit M. Gustave de Beaumont, qui venait de rejoindre » ses deux collègues; moi, qui avais l'honneur d'être présent lorsque » le roi... »
Alors une effroyable tempête éclate dans la salle. On crie de toutes parts : « A bas le royaliste! vive la République! » Le tumulte et la confusion sont à leur comble, lorsque M. Malleville, dont la haute stature et la voix retentissante dominent le désordre, parvient enûn à se faire écouter.
« Que faites-vous! s'écrie-t-il. Vous proclamez une forme de gouver- » nenient, et vous ne songez pas à la plus urgente de toutes les néces- » sités. La première chose à faire en ce moment, c'est d'instituer une » autorité municipale. Hâtez-vous donc d'organiser la mairie de Paris. »
Ces mots, mairie de Parie, réveillant les souvenirs révolutionnaires d'une autre époque, les esprit s acceptèrent cette direction. «Oui , oui ! » s'écrièreut toutes les voix, nommons un maire de Paris, nommons
» Garnier-Pagès. » Et ce député, que protégeait une mémoire chère au peuple, fut élu d'acclamation premier magistrat de la cité. Puis on voulut lui donner pour adjoint le patriote colossal qui avait pris l'initiative de la proposition. « Malleville adjoint, Malleville adjoint! » s'écrièrent en même temps une foule de citoyens, qui prenaient pour un tribun athlétique, l'homme aux larges épaules et aux mâles accents qui se présentait à eux sous les auspices de Garnier-Pagès.
Mais une magistrature républicaine souriait peu au coadjuteur de M. Thiers. Cependant M. Malleville, homme d'esprit et de courage, qui sait le langage des masses et la fibre qu'il faut attaquer quand on parle au peuple, M. Malleville fit preuve dans cette circonstance d'une remarquable audace.
« Vous êtes, dit-il, de véritables fous qui ne savent ce qu'ils font. » Quoi ! vous ne me connaissez pas ; vous ne savez pas qui je suis; vous » ignorez si je n'ai pas voté plusieurs fois avec des hommes que vous » considérez comme vos adversaires, et vous me nommez adjoint du » maire de Paris! Vous voulez confier une magistrature démocratique à un homme qui est peut-être un royaliste !
» — N'importe, répondait le peuple, séduit par l'apparence d'une
» brusque franchise, n'importe, vous êtes un bon b Vive Malle-
» ville! Malleville adjoint!
» — Voulez-vous m'entendre, oui ou non? reprit M. Malleville. Je » vous disque n'étant pas connu de vous, je ne veux pas accepter l'hon- » neur que vous me faites. Est-ce clair? Mais, ajouta-t-il en montrant » Recurt, voilà un brave citoyen, un démocrate éprouvé, un de vos » amis, que chacun de vous connaît et qui mérite la confiance du » peuple. Nommez-le adjoint, vous ne sauriez faire un meilleur choix. » On applaudit, et tous les regards se tournèrent vers Recurt qui fut nommé d'acclamation adjoint au maire de Paris.
Cependant, dit un historien1 témoin de cette scène de comédie, M. .Malleville se trouvait mal à l'aise dans ce centre d'insurrection, où l'avait jeté une démarche irréfléchie. Déjà quelques assistants, moins indulgents que la masse, l'apostrophaient avec menace. U était même
1 Alias Regnaud.
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gardé à vue par des individus qui semblaient obéir à une consigne. De temps à autre il se rapprochait de la porte à petits pas; mais chaque lois, lorsqu'il croyait toucher au but, des bras vigoureux le saisissaient doucement et le ramenaient au milieu de la salle. Durant deux ou trois heures, M. Mallevillo resta ainsi renfermé dans des murailles vivantes, pressé, serré, coudoyé, étouffé, témoin d'une effrayante exallation qu'il était loin de partager. Enfin, vint à passer quelqu'un de sa connaissance, qui paraissait avoir sa liberté de circulation. M. Malleville l'appelle et le supplie tout bas de le délivrer.
« Citoyens! s'écrie le nouveau venu, je vais remplir une mission du » gouvernement et j'ai besoin d'un homme de confiance. Le citoyen » Malleville va m'accompagner.
» — Place, disent aussitôt les hommes en blouse, place pour une » mission du gouvernement. »
Et M. Malleville put enfin quitter sa prison. Heureux d'avoir abdiqué, satisfait de n'être plus rien, il se rendit précipitamment au ministère de l'intérieur (K), tandis que Garnier- Pages, revenu de son étonnement et rallié à la République naissante, prenait possession de son édilité populaire.
Après la séance de l'orageuse Chambre, dans laquelle la régence venait de naître et do mourir, plusieurs députés s'étaient réunis de nouveau au ministère de l'intérieur. Pour ceux-ci la question n'était pas résolue, et tous croyaient avoir laissé un problème derrière eux.
Sous prétexte de réfréner les excès qu'une multitude armée pouvait commettre dans l'ivresse d'une victoire inespérée, ils cherchaient le moyen de réunir et de montrer au peuple des forces encore imposantes. Des ordres étaient donnés à la garde nationale pour qu'elle se tînt rassemblée et sous les armes. Ils étaient signés par M. 0. Barrot et conçus en ces termes laconiques : « Au nom de l'ordre, la lre légion se rendra sur la place de la Madeleine. » Mais la garde nationale qui avait laissé passer la révolution, n'avait désormais ni la volonté, ni l'unité, ni la force nécessaires pour l'arrêter. Aussi les mesures tentées nar les dynastiques du ministère de l'intérieur, n'aboutirent à aucun résultat. On remarquait parmi eux MM. Bethmont, Oudinot, Lamoricière, Abatucci, Marie, Carnot et plusieurs autres. Ils discutaient la constitution du Gouvernement provisoire, auquel Marie et Carnot s'efforçaient de rattacher M. Odilon Barrot, comme s'ils disposaient de l'assentiment du peuple. Mais le ministre de la monarchie expirante répondait qu'il
no pouvait accepter la responsabilité des faits qui venaient de s'accomplir au palais Bourbon ; que la régence de madame la duchesse d'Orléans était la seule combinaison à laquelle il pût prêter son appui; que c'était une conquête inespérée et, selon lui, excessive; que, si la révolution persistait à vouloir autre chose, son rôle, à lui, était de s'effacer de la scène politique, et de rentrer, du moins pour quelque temps, dans la vie privée. « Après l'attitude que j'ai prise aujourd'hui » dans la Chambre, je ne pourrais, disait-il, prêter aucune force à votre » Gouvernement provisoire, si tant est que vous ayez un gouvernement » quelconque. »
C'est à ce moment que M. Barrot reçut de Garnier-Pagès l avis qu'il ne fallait plus songer à conduire le comte de Paris et sa mère à l'Hôtel de ville, car ils n'y trouveraient que des périls. Alors, et comme ou le verra plus tard, M. Barrot se rendit précipitamment à l'hôtel des Invalides devenu le refuge de la duchesse d'Orléans, et ses amis s'éloignèrent du ministère de l'intérieur, où M. Malleville resta seul.
En résumé, tout Paris debout, cent mille hommes armés, semant le frisson et les alarmes dans cette immense capitale; le peuple maître de l'Hôtel de ville et voulant fondre lui-même ses libertés dans une four naise ardente; deux ou trois fantômes de gouvernement provisoire se préparant à se disputer la souveraineté; un pouvoir prétorien plein d'audace et de force installé à la Préfecture de police ; la passion débordant toutes les àmes et un terrible inconnu planant sur la révolution, telle était l'état des choses, lorsque le Gouvernement provisoire acclamé dans la Chambre des députés, se mit en marche pour l'Hôtel de ville. Quand la pensée se reporte à ce chaos, et qu'on voit ensuite la société renaître, se reformer et se rasseoir en quelques heures, la sagesse humaine reste confondue.
A l'issue de la séance, quelques personnes pressées de désarmer la sédition, avaient demandé de bonne foi que le Gouvernement provisoire s'établît immédiatement dans le palais du président de la Chambre. Mais M. Lamartine avait saisi tout d'abord l'immense danger de cette installation. Il avait compris que c'eût été mettre aux prises deux révolutions, deux systèmes, deux pouvoirs, deux armées ennemies, et que la nuit ne se serait probablement pas écoulée sans que le gouvernement de l'Hôtel de ville eût anéanti le gouvernement de la Chambre. « Donner une heure à la proclamation d'un gouvernement municipal » à l'Hôtel de ville, c'était, disait-il, laisser s'organiser la guerre servile
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» au milieu de la guerre politique. C était ouvrir la veine de la France » à des flots de sang. »
Mais cette guerre, ces anarchies, ce sang étaient-ils nécessairement dans les éventualités de la crise? Oui, si le gouvernement de la Chambre eût été assez fort pour faire rétrograder la révolution et disputer au peuple les fruits de sa victoire et le prix de son sang. Alors, en effet, une lutte sanglante eût pu s'engager entre deux pouvoirs simultanément issus d'une mémo insurrection. Mais telle n'était point la situation respective des uns et des autres. Aucun équilibre n'existait entre l'autorité contestée du gouvernement élu par la Chambre, et la toute-puissance révolutionnaire de l'Hôtel de ville. Qui sait, d'ailleurs, si, en faisant parcourir à la révolution si philosophique, si morale et si religieuse, de 1848, toute sa sphère légitime, l'action populaire n'eût pas épargné de nouvelles convulsions h la société? L'esprit du peuple n'était alors ni à la haine ni au fanatisme. Il combattait pour la revendication de ses droits indignement méconnus, mais rien que pour cela ; il voulait la liberté, mais rien que la liberté. Et, quand on réfléchit à la facilité inespérée avec laquelle, au milieu de son triomphe, il se laissa gagner à la cause de la modération et de l'humanité, on est tenté de regretter les influences qui assoupirent ses anxiétés et endormirent sa prudence avant l'achèvement de son œuvre. Toujours généreuse, mais toujours sur ses gardes, la révolution aurait peut-être, une fois pour toutes, fondé la République et commencé pour la France l'ère du repos dans la liberté. Mais la révolution désarma avant l'heure marquée pour la paix.
Perdus dans la foule qui se précipitait par toutes les issues du palais Bourbon, les membres du gouvernement parlementaire se trouvèrent longtemps séparés les uns des autres. Dupont (de l'Eure), Crémieux et Lamartine parvinrent seuls à se rejoindre aux portes de l'Assemblée, où Dupont (de l'Eure), dont le grand âge trahissait les forces, monta dans un cabriolet amené par le peuple. Lamartine et Crémieux se placèrent en tète d'un détachement de cinq ou six cents citoyens dont la moitié seulement était armée, et le cortège, guidé par deux braves officiers, le colonel Dumoulin et le capitaine Desnoyers, se mit en marche vers l'Hôtel de ville, en longeant les quais, tandis que des bataillons de l'armée royale descendaient, en sens inverse, l'autre rive du fleuve. Un escadron lancé sur ce groupe isolé eût su,ffi alors pour enlever ce Gouvernement provisoire dont les neuf dixièmes de la po~
pulntion ignoraient l'existence, et dont le titre, émané d'une acclamation partielle, pouvait être également contesté par l'insurrection et par la monarchie. Mais, forts de leur conscience, ces hommes de cœur so jetèrent dans la tempête sans compter avec les retours de la fortune.
Parvenue devant la caserne du quai d'Orsay, où venait de rentrer un régiment de dragons, un frémissement de colère parcourut la foule. L'irritation du peuple sembla se rallumer à l'aspect de ces soldats qu'il avait vu combattre plusieurs fois à coté de la garde municipale, objet privilégié de ses haines. Lamartine s'en aperçut, et, comprenant les conséquences d'un nouveau conflit, au lieu de hâter sa marche pour l'éviter, il s'arrêta en face de la caserne. Et voici comment il conjura, en l'affrontant, un malheur qu'une attitude moins franche et moins \ \rï\e eût fait éclater peut-être. C'est lui-même qui parle :
« Exténué depuis le matin de pensées, de paroles et d'actions, j'avais » soif. Je feignis cependant plus d'altération encore que je n'en éprou- » vais, et, m'adressant aux soldats pressés devant la grille : Soldats, » dis- je, un verre de vin? Cette demande, répétée à l'instant par le » groupe qui m'entourait, fut entendue des dragons. Ils apportèrent » un verre et une bouteille. Lamartine élevant le verre dans sa main » avant de boire, sourit et, faisant allusion au banquet, prélude et cause » de la révolution : Amis, s'écria-t-il, voilà le banquet! Que le peuple » et les soldats y fraternisent ensemble! et il but. A ce geste, à ces » mots, les dragons et le peuple crièrent de concert : vive Lamartine! » vive le Gouvernement provisoire. Les mains serrèrent les mains, et » la paix fut scellée. »
Après ce temps d'arrêt, l'escorte des dictateurs se remit en mouvement, traversa la Seine sur le pont Neuf et s'arrêta de nouveau devant les barricades du quai de la Mégisserie, afin de donner à Dupont (de l'Eure) le temp3 de descendre de voiture et de gagner a pied la tète de la colonne. Quelques instants plus tard, le Gouvernement provisoire se trouvait noyé dans l'océan qui mugissait sur la place de Grève. Les groupes le9 plus rapprochés ne dissimulaient point leurs dédains et leurs méûances pour un pouvoir qui n'émanait pas du peuple.
— D'où viennent-ils? s'écriait-on.
— De la Chambre des députés.
— Nous n'en voulons pas. A bas la Chambre des députés! Cependant, *au nom vénéré de Dupont (de l'Eure) les sympathies
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pour ce noble vieillard se réveillèrent dans la multitude, et une acclamation unanime couvrit les sinistres rumeurs qu'avait soulevées l'idée d'un pouvoir issu de la Chambre des privilèges. A ce moment, l'enthousiasme qui éclatait en explosious soudaine?, les coups de fusil qui se mêlaient au bruit du tocsin; les mugissements d'un peuple encore chaud de la passion de la lutte, de la colère des idées et de la démence du triomphe ; la vue des cadavres gisant dans le sang ; le passage des blessés, que leurs frères transportaient silencieusement dans les hôpitaux — toutconlribuaità répandre une sombre et magnifique énergie sur ce grand drame. Il y avait dans tout cela quelque chose d'épique et de théâtral, un mélange de deuil et de gloire, de douleur et d'ivresse, qui jetait toutes les âmes et tous les esprits hors de leur orbite. On eut dit les phénomènes d'un monde inconnu.
Cependant, de quelque respect que la foule entourât le patriarche de la liberté, quelques efforts qu'elle fit pour lui frayer un passage à travers la masse fiévreuse qui s'interposait entre l'Hôtel de ville et le Gouvernement provisoire, Dupont (de l'Eu rej, Lamartine et Crémieux, ballottés en tout sens, refoulés en arrière, repoussés en avant, tantôt réunis et tantôt séparés, ne parvinrent qu'après un long temps et des ditticullés infinies à se rejoindre sous le péristyle du palais.
Ce péristyle était l'allluent où venaient se mêler et se heurter tous les courants qui s'efforçaient de pénétrer dans l'Hôtel de ville ou d'en sortir. Les deux rampes qui conduisent au premier étage étaient surchargées d'hommes armés, entassés, frémissants d'impatience, étouffant sous la pression de la foule qui descendait et de celle qui s'agglomérait derrière eux. Dupont (de l'Eure), Lamartine et Crémieux, 'les seuls des membres du Gouvernement provisoire qui se trouvassent réunis sur ce point, désespéraient de refouler la masse suspendue sur leurs tètes, lorsqu'un nouveau Ilot les saisit, les éloigna de l'entrée principale, et les engoutfra, pour ainsi dire, par une porte latérale, dans une des cours de l'Hôtel de ville. Là encore, ils se trouvèrent comme ensevelis dans une fournaise et séparés de nouveau les uns des autres. Cette cour, envahie par les combattants, était remplie aussi de chevaux abandonnés, encombrée de cadavres, de débris et de blessés. Les grands corridors du premier étage, dans lesquels Dupont (de l'Eure), Lamartine et Crémieux arrivèrent successivement, les pièces inconnues qui s'offraient à eux présentaient le même encombrement et le même tumulte. Partout la foule, partout des blessés, des mourants, des
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cris confus, des orateurs perchés sur des meubles, des motions et des hurlements. Enfin, dispersés, perdus et découragés, ils désespéraient de pouvoir se réunir et se constituer, lorsqu'ils se retrouvèrent par hasard dans une des grandes salles où le peuple avait établi ses assises. On les accueillit aux cris de vive la République! Lamartine prit la parole et, sans se prononcer encore sur la forme du gouvernement, il célébra la victoire du peuple; il parla de sa souveraineté reconquise et de l'exercice qu'il allait être appelé à en faire en réglant lui-même ses destinées.
Cette réserve déguisée sous les plus magnifiques formes du langage, souleva cependant des murmures auxquels l'orateur tint tète; il parvint à dominer et apaiser l'orage. Puis, on soumit à une nouvelle sanction populaire les noms des divers membres du Gouvernement. Ceux de Dupont (de l'Eure), de Ledru-Rollin, d'Arago et de Lamartine furent accueillis par de frénétiques applaudissements. Ceux de Crémieux, de Garnier-Pagès et de Marie excitèrent peu d'enthousiasme; ils soulevèrent môme des réclamations qui s'éteignirent cependant dans l'exaltation générale. Enfin, les préventions individuelles semblèrent céder un moment à la soif de déblayer et de reconstruire, de refaire de l'ordre et de rasseoir la société.
Pendant ce temps une scène analogue, mais plus irritée et plus bruyante, avait lieu dans la grande salle Saint-Jean, où une autre foule s'occupait aussi du choix d'un Gouvernement provisoire. Escorté de Jules Favre, de Félix Pyat, de Grandmesuil et d'un groupe des plus énergiques combattants, Ledru-Rollin s'était rendu séparément à l'HôteKde ville, et avait harangué le peuple sur la place de Grève. Monté sur une estrade, le fougueux tribun avait proclamé, de son coté, la souveraineté du peuple, et déclaré que la nation rentrée dans tous ses droits allait être immédiatement appelée à se donner telle forme de gouvernement qu'il lui plairait de choisir. Mais, lui non plus, n'avait pas cru devoir prononcer encore le grand mot de République. Cependant, porté à la salle Saint-Jean, où Flocon et Louis Blanc venaient do se déclarer franchement républicains et de se faire élire membres du Gouvernement provisoire, Ledrun-Rollin fut plus explicite. Alors il présenta la République comme le seul gouvernement digne de laFrance, le seul capable de rendre et de garantir au peuple ses droits usurpés par la monarchie, et il ne doutait pas, dit-il, que la nation désormais souveraine, ne se hàlàt de se constituer en République. Ces paroles
n'impliquaient pas l'avènement immédiat de la démocratie; cependant elles furent saluées par des cris formidables de vive Ledru-Rollin, vive la République!
Non loin de là, dans une pièce ignorée de la foule, Marrast, qui avait évité de paraître dans ces scrutins épuratoires; Flocon et Louis Blanc, qui s'y étaient présentés en confessant leur foi politique, cherchaient aussi les moyens d'entrer de vive force dans le Gouvernement provisoire, dont la Chambre les avait écartés. Déjà les ambitions individuelles succédnient aux premiers élans de la victoire, et les partis commençaient à se diviser parce qu'ils commençaient h vaincre. Les pures joies du triomphe remplissaient le cœur des citoyens, mais les rivalités de l'ambition et les serpents de la jalousie s'étaient déjà glissés dans celui des chefs de parti. Ce fut le premier symptôme des dissensions intestines qui devaient énerver le Gouvernement provisoire, soulever tant de tempêtes et tromper tant d'espérances.
Les événements se précipitaient. Toute autorité était anéantie. Trois cent mille hommes armés erraient sur les ruiues de tout gouvernement. Toutes les passions étaient déchaînées. Le jour tombait, et si les ténèbres de la nuit s'abaissaient sur Paris avant que le Gouvernement provisoire eût pu se faire reconnaître et accepter par le peuple, cette capitale de quinze cent mille Ames pouvait devenir le théâtre de toutes les fureurs humaines. Le jour pouvait, en se levant, éclairer d'horribles débris. Enfin la société était suspendue sur un abîme, et chaque minute perdue aggravait les périls d'une situation sans exemple.
Chacun des membres du Gouvernement provisoire éprouvait le supplice de la responsabilité que de telles éventualités faisaient peser sur sa tête. Mais, dispersés, refoulés de salle en salle, ballottés de groupe en groupe, ne trouvant pas un lieu de refuge où ils pussent se réunir, méditer et délibérer, c'est-à-dire agir, ils étaient en proie à toutes les tortures de l'impuissance, lorsqu'un hasard providentiel vint mettre un terme à leurs anxiétés. En longeant un étroit corridor vers lequel le public ne se portait pas encore, un capitaine de la garde nationale, M. Saint-Amant, avait découvert un appartement désert. C'était le cabinet du préfet de la Seine, que M. Rambuteau venait d'abandonner depuis dix minutes seulement. Deux ou trois pièces également vides s'étaient présentées aux yeux de l'officier que la foule avait séparé de M. Lamartine. Il revint sur ses pas et, guidé par les clameurs qui signalaient ça et là la présence du grand orateur, il parvint à le rejoindre,
ainsi que MM. Dupont (de l'Eure) et Crémieux. Il les attira, à travers les mugissements, les coups de feu, les blessés et les mourants qui obstruaient les corridors, dons celle solitude bénie où il leur fut permis de respirer. Mais la foule ne tarda point à les y suivre. Lamartine prenait la plume pour rédiger un manifeste, lorsque, en dépit des efforts de ses amis, la porte fut forcée et la pièce envahie. Alors, grâce à l'agitation et au tumulte, Lamartine, Crémieux et Dupont (de L'Eure] purent se dérober encore, et gagner uue pièce voisine où ils ne tardèrent pas à être rejoints par M. Ledru-Kollin. Vint ensuite M. Marie et, plus tard, M. François Arago, qu'une indisposition avait retenu diins son lit une partie de la journée.
Le gouvernement provisoire se trouvait enfin réuni. Au milieu de ces dix ou douze hommes, on remarquait avec étonnement une femme du peuple entourant de toutes ses pieuses sollicitudes le vénérable Dupont (de l'Eure), dont rien ne put la déterminer à se séparer avant la fin de la soirée. Puis arrivèrent successivement Belhmont, Bixio, Recurt, Carnot, Pagnerreet Guinard. Il était sept heures. Tous étaient épuisés de fatigue et de faim. Un huissier alla chercher, par une porte secrète, un broc de vin chez le marchand du coin et un fromage de Gruyère chez l'épicier. Un verre et deux couteaux composaient tout le luxe de ce banquet dictatorial. Voilà, dit Lamartine, en rompant gaiement un morceau de pain, voilà du moins un repas qui promet à la France un gouvernement à bon marché.
Les sept membres du Gouvernement provisoire, Lamartine, Arago, Dupont {de l'Eure), Ledru-Rollin, Crémieux, Garnier Pages et Marie, se trouvaient donc rassemblés dans cette petite chambre où allait se résoudre le problème de la révolution. Dans un cabinet voisin, Marrast, Flocon, Louis lilanc et Albert s'occupaient eux aussi de rédiger des proclamations. Ils se mêlèrent aux élus du palais Ikmrbon. Les premiers venus et les derniers arrivés s'observèrent quelques instants avec un certain embarras. On sentait le froissement de prétentions rivales prêtes à éclater. Crémieux demanda tout bas à Lamartine ce que ces messieurs faisaient là. « Je l'ignore, » répondit celui-ci, en manifestant le même étonnement que son collègue. Mais Garni or-Pagès, dont l'élection avait été laborieuse et qui voulait prévenir un conflit inopportun, se hâta de dire tout haut : « Ces messieurs sont les secrétaires du Gouvernement provisoire. » Et ses collègues comprirent le sens de cette proposition, et la nécessité d'absorber des popularités et des ambitions
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qui, laissées en dehors du gouvernement primitif, auraient pu constituer un antagonisme fatal à la révolution. Les trois journalistes et l'ouvrier furent donc acceptas d'acclamation comme secrétaires du Gouvernement provisoire.
De leur côté, Marrast, Flocon, Louis Blanc et Albert, à qui le titre de secrétaires faisait place dans le pouvoir nouveau, et qui espéraient franchir bientôt l'espace qui les séparait encore de la souveraineté collective, ne firent entendre aucune réclamation, laissant à la force des choses et aux sympathies du peuple le soin de changer en voix délibérative la voix consultative que leur accordaient les élus de la Chambre. a Leurs noms, dit Lamartine, placés d'abord au bas décrets se rappro- » chèrent insensiblement des noms des membres du Gouvernement » provisoire eux-mêmes. Ils s'élevèrent par empiétement sur la page » au rang qui ne leur appartenait pas d'abord. Et personne ne contesta » cette usurpation consentie par tous. D'ailleurs, sur quel titre légal » aurait pu s'appuyer le gouvernement pour écarter ces nouveaux ve- » nus? Il n'avait pour tout titre que sa propre usurpation sur l'anar- » chie, et son courage à se jeter entre la guerre civile et le peuple. Les » autres en avaient autant. On leur lit place dans l'audace et dans le » danger (L). »
Cette première difficulté applanie d'instinct, le Gouvernement provisoire se constitua sous la présidence de Dupont (de l'Eure), la plus grande et la plus légitime popularité des sept. Ses vertus, ses années, son vieux patrotisme, son courage éprouvé, son intégrité proverbiale, le désignaient naturellement au choix de ses collègues et à la confiance du pays. Placer la révolution sous l'égide de Dupont (de l'Eure), c'était en quelque sorte la sanctifier, la dégager de l'anarchie, imposer aux pervers et rassurer les peureux. C'était donner à la société bouleversée la plus puissante des garanties, la garantie de la raison, de la probité, d'une vie sans tache et d'un dévouement sans alternatives. Cependant, effrayé de son grand âge et de ses infirmités, l'illustre vieillard ne voulut accepter la double présidence du gouvernement et du conseil des ministres, qu'à la condition de pouvoir les déléguer en cas d'absence ou de maladie. L'homme qui, pour la liberté de son pays, fôt mort sur l'échafaud comme un Jean de Witt, craignait alors que ses quatrevingts ans n'eussent pas la force de se mesurer avec les orages auxquels il dévouait sa vieillesse.
A peine le Gouvernement provisoire était-il installé dans ce réduit,
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dont une (able, un écritoire et huit ou dix chaises formaient tout l'ameublement, qu'il s'y vit entouré par une foule de citoyens appartenant à toutes les opinions. Sous prétexte d'avis importants à commuquer au nouveau pouvoir, des noms plus ou moins connus du peuple parvenaient à traverser la masse, de plus en plus frémissante, qui encombrait les abords des deux petites pièces servant de refuse aux sept hommes dans les mains desquels reposait en ce moment le sort de la France et de l'Ëurupe. On y vit arriver successivement des députés de toutes les couleurs, ceux-là surtout qui semblaient tenir de plus près à la monarchie renver-ée; des généraux qui, quelques heures plus tôt, combattaient eontre la République; des colonels de la garde nationale, des maires do Paris, les citoyens les plus considérables des divers quartiers, des journalistes de toutes les opinions. On eut dit que tous ces hommes, animés le matin de sentiments et de vœux si opposés, n'appartenaient plus qu'à une seule cause, la cuise de la démocratie. Ceux que ne pouvait contenir l'exiguïté du local, se massaient dans l'antichambre, où ils fatiguaient déjà les républieains de la veille des témoignages de leur sympathie, des assurances de leur dévouement et des offres de leur concours. C'était le prologue de la honteuse comédie que les royalistes allaient jouer le lendemain. Jamais parti vaincu n'avait mis autant de précipitation à se renier et À s'avilir. Mais ne devançons pas le moment où ces conversions scandaleuses afficheront sans vergogne, sous les yeux même du peuple, tout ce que l'intérêt et la peur peuvent mettre d'abject dans le cœur de l'homme.
Cependant, trente ou quarante citoyens, c'est-à-dire tout ce que pouvait recevoir la première pièce, s'y tenait debout autour du Gouvernement provisoire. Si notre mémoire est exacte, on distinguait parmi eux les généraux Pire, Lamoricière, Bedeau et Duvivier, le colonel Courtais, Bastide, Louis Blanc, Bûchez, Marrast, Recurt, Barthélémy Saint-Hilaire, Charles Lesseps, Bixio, Legendre, Sarrans, Flottard, Larochejaquelein, Iletzcl, Pagnerre, Thomas, rédacteur du National, Dornez, Payer, Ernest Grégoire, Duclerc, Degousée, le docteur Sanson, etc.
La majeure partie de ces hommes appartenait à la République. Un grand nombre avait pris une part énergique à la lutte des trois jours, presque tous avaient joué leur tète dans les événements qui avaient préparé, ou dans ceux qui avaient déterminé la révolution. Cependant, sauf la diversité des caractères, l'altitude et le langage de ces citoyens étaient sérieux et solennels comme la crise. Les ardeurs
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du combat et les bouillonnements de la victoire faisaient place au recueillement des esprits et au travail intime des consciences. On se sentait sur le seuil d une nouvelle existence, et chacun apportait, à son tour, dans ce conseil ou plutôt dans cette conversation suprême, ses inspirations, ses craintes, ses espérances, ses vœux, ses convictions, ses renseignements et ses avis. Les nouvelles les plus contradictoires, et quelquefois les plus alarmantes, se succédaient de minute en minute sans déconcerter un courage, sans faire pâlir une figure. A Paris le triomphe des insurgés était complet, incontestable. Mais les rapports variaient sur les événements du dehors. On disait qu'en sortant des murs de la capitale, l'armée s'était reformée sous les ordres du maréchal Bugeaud, et qu'elle se préparait à tenter, avec le jour, un retour offensif; qu'une partie des troupes était rentrée dans les forts dont les parapets se couvraient d'artillerie ; que la garnison de Vincennçs, ayant à sa tète le duc de Montpensier, faisait des dispositions pour attaquer le faubourg Saint-Antoine; que plusieurs escadrons de cavalerie battaient la campagne, coupaient les grandes routes et les voies ferrées, pour intercepter les arrivages et affamer la population; que de nouveaux régiments, accourus de l'intérieur, rejoignaient les troupes royales, et que Louis- Philippe, revenant sur ses pas au moment où il avait appris la déconiiture de la régence, se rendait h Lille avec l'intention d'appeler h lui les divisions du nord et de l'est, et de revenir sur Paris à la tète d'une armée formidable.
D'un autre côté, le peuple, qui n'avait plus d'adversaires à combattre et sur lequel ne pesait plus aucune autorité, commençait, disaiton, à se livrer à la plus effroyable anarchie. Il se ruait sur les palais et les monuments publics. Le château de Ncuilly était saccagé et à moitié détruit. Celui des Tuileries, le Louvre, la Bibliothèque et les trésors artistiques qu'il renferme, étaient menacés d'incendie. Déjà même, disait-on, le feu avait été mis sur quelques points de ce gigantesque édifice. Enfin, on parlait d'ouvrir les prisons, qui, dans l'obscurité de la nuit, auraient vomi sur Paris tout ce qu'elles renfermaient d'hommes de sang et de crime.
A ces bruits, presque tous dénués de fondement, mais naturels au milieu d'un semblable chaos, vonaient se joindre les mugissements de la houle populaire qui, descendant des faubourgs, regorgeait, délirante et impétueuse, sur la place de Grève, s'entassait dans tous les alllucnts qui débouchent sur l'Hôtel de ville, assiégeait le palais qu'elle reni-
plissait de ses vociférations, et venait battre jusqu'aux portes du cabinet occupé par le Gouvernement provisoire, aux cris de vive la République! nous voulons la République! Mais ce (rouble immense, ces anxiétés, ces doutes, tout ce formidable inconnu d'une situation sans exemple dans l'histoire du monde, étaient impuissants à troubler la raison et à intimider l'audace de ces hommes qui av aient presque tous le sentiment réfléchi du sacrifice et du péril. A chaque nouveau danger imaginaire ou réel, immédiat ou prochain, qui s'offrait à leurs yeux, ils opposaient froidement les virilités du patriotisme, les inspirations du dévouement, le calme de l'abnégation et la ferme v olonté de vaincre avec la liberté ou de s'enterrer sous ses débris. Chacun se recueillait, réfléchissait, suggérait une idée, proposait une mesure et s'offrait pour l'exécuter, sans se préoccuper des conséquences.
Cependant, dans cette décomposition sociale, il fallait se hâter de reconstituer quelque chose. On s'occupa donc d'improviser des chefs pour les divers services, sans considérer autre chose que les présomptions d'aptitude et les certitudes, plus ou moins fondées, de dévouement à la révolution. Après quelques scrupules de la part des uns, quelques appétits mal déguisés de la part îles autres, on parvint en peu d'instants à former un ministère pris en grande partie dans le sein même du Gouvernement provisoire. Les divers portefeuilles étaient offerts et acceptés sans trop mesurer leur importance à celle des citoyens qui en étaient nantis. C'était comme une attribution provisoiro sur laquelle personne n'avait le temps ni la volonté de discuter. On était placé devant l'ennemi, et chacun courait au poste qui lui était assigné, sans se demander s'il allait commandera des soldats de son arme.
Toutefois, parmi ces ministères il en était un dont la possession intéressait de trop près l'avenir de la révolution, pour ne pas tenter deux partis que la force des choses avait, seule, rapprochés dans le Gouvernement provisoire. Il était évident, en effet, que le triomphe de la République allait dépendre surtout de l'impulsion, plus ou moins franchement démocratique, que le déparlement de l'intérieur imprimerait au mouvement révolutionnaire. L'action politique et administrative était toute 15. Aussi Ledru-Rollin, comprenant que la direction de ce ministère pouvait seule compenser la minorité numérique de son parti dans le Gouvernement qui se formait, déclara sans détours que le portefeuille de l'intérieur était le seul que les justes exigences de ses amis
lui permissent d'accepter. Cette prétention, nettement exprimée ou nom d'un parti avec lequel il n'était pas encore permis do marchander, blessa quelques jalousies silencieuses, et souleva quelques ombrages. Mais ni les uns ni les autres n'osèrent éclater en face de la tempête qui grondait, et le ministère convoité par les deux nuances républicaines resta aux mains du représentant le plus considérable de la démocratie.
Le choix d'un ministre de la guerre offrait aussi de sérieuses difficultés. D'un côté, les dispositions du gros de l'armée étaient douteuses. Selon toutes les probabilités, la lutte pouvait, devait même recommencer entre la monarchie et la révolution. Or, confier le commandement de la force publique à l'un des généraux qui avaient combattu le peuple, c'était peut-être ranimer les ressentiments de celui-ci, réveiller ses soupçons et lui créer des droits à de nouvelles exigences. Cependant presque tous les militaires dont le choix eût pu être agréable à l'armée, s'étaient montrés ennemis des principes de la révolution. Tous devaient leur fortune à la dynastie pour la défense de laquelle ils combattaient, quelques heures avant, dans les rues de la capitale. Toutefois, une jeune célébrité semblait se recommander à la République parla franchise toute militaire de son caractère, par l'éclat de quelques beaux services et des velléités d'opposition au gouvernement déchu. C'était le général Laraoricière, qui avait dû faire partie du ministère Barrot, et qui s'était bravement interposé entre le peuple et les soldats pour arrêter l'effusion du sang. Après avoir reçu deux blessures en essayant de proclamer la régence, ce général avait percé la foule qui obstruait l'Hôtel de ville, et il se trouvait en ce moment près du Gouvernement provisoire, qu'il aidait de ses conseils. Cependant il refusa le portefeuille de la guerre, sous prétexte que quinze ans de résidence en Afrique le rendaient impropre aux oflaires administratives de ce département. Il ne connaissait pas assez l'armée, et peut-être n'en était-il pas assez connu, disait-il, pour en devenir utilement le chef. Mais, s'il ne se croyait pas à la hauteur des fonctions qu'on voulait lui accorder, le général Lamoricière revendiquait l'honneur de défendre la République à la tète du premier corps d'armée qui marcherait à l'ennemi.
Alors le Gouvernement provisoire porta ses regards sur le général Bedeau, dont la renommée n'était pas sans éclat. Cet officier, qui devait, lui aussi, aux princes de la maison d'Orléans son rapide avancement dans l'armée, figurait parmi les chefs qui avaient dû étouffer l'insurrection parisienne. Mais sa retraite devant le peuple, depuis la porte ii. 7
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Saint-Martin jusqu'à la place du Carrousel, son attitude inofl'ensive en présence des insurgés, et la supposition qu'on lui devait le désarmement d'un régiment qui avait livré ses fusils aux républicains, le rendaient possible. Sa nomination n'éprouva donc aucune résistance sérieuse de la part des démocrates qui assistaient à l'enfantement du pouvoir révolutionnaire. Toutefois le général Bedeau, qui n'était pas présent au moment de sa nomination, ne crut pas, lui non plus, pouvoir accepter un portefeuille des mains de la République naissante. Et, se retranchant derrière les mêmes considérations que venait d'alléguer le général Lamoricière, il déclina un honneur certain, pour une éventualité qui laissait du temps à la réflexion : il promit son épée en cas de guerre.
Enfin, après une demi-heure de discussion, le pouvoir ministériel, que l'adjonction du général Subervic allait bientôt compléter, fut réparti de la manière suivante :
Dupont (de l'Eure), président du conseil sans portefeuille. — Lamartine, ministre des affaires étrangères. -*- C rémieux , ministre de la justice. — Ledru-Rollin, ministre de l'intérieur. — Bedeau, minisire de la guerre. — Goudchaux, ministre des finances. — Ârago, ministre de la marine. — Bethmont, ministre de l'agriculture et du commerce. — Marie, ministre des travaux publics. — Carnot, ministre de l'instruction publique et des cultes. — Le général Cavaignac, gouverneur de l'Algérie. — Garmcr-Pagk, maire de la ville de Paris. — Courte», commandant supérieur de la garde nationale et des troupes appartenant à la première division militaire.
Guinard et Recurt étaient nommés adjoints au maire de Paris. Tous les autres maires de la capitale étaient provisoirement maintenus, avec le titre de maires-adjoints d'arrondissement. Enfin, la Préfecture de police, qui s'était organisée elle-même sous les ordres de Caussidièro, et dont les allures donnaient déjà de vives inquiétudes, était placée sous la dépendance du maire de Paris.
Cependant, tout Paris semblait refluer vers l'Hôtel de ville. Deux cent mille citoyens ruisselaient por la rue Saint-Antoine, les quais, les ponts et tous les affluents qui dévorsent sur la place de Grève. L'agitation et le tumulte étaient immenses. La foule, parmi laquelle circulaient les noms des membres du Gouvernement provisoire, les discutait avec violence. Elle s'inclinait devant la vertu proverbiale de Dupont (de l'Eure), mais elle redoutait ses quatre-vingt-deux années. « Que pourra-
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t-il, disait-on, contre les complots et les intrigues qui vont assiéger sa vieillesse?» Le nom d'Arago ralliait tous les assentiments. Il avait pour lui l'intégrité du caractère et la souveraineté de la science, contre laquelle les masses ne s'insurgent jamais. Ledru-Rollin était la personnification la plus éclatante des sympathies et de la confiance du peuple. Mais le peuple voyait dans Marie et dans Crémieux des patriotismes équivoques, des tribuns sans relief et sans muscles. Enfin, Garnier- Pagès, dont les transactions avec l'opposition dynastique étaient connues, ne lui apparaissait que comme le reflet effacé et vacillant d'une popularité éteinte. Quant à Lamartine, tout éblouissant de gloire littéraire, et dont un chant national, lo chant des Girondins, vulgarisait la popularité, son nom était partout accueilli avec enthousiasme. Cependant on appréhendait ses mœurs aristocratiques et l'empire de son imagination sur les premiers élans de sa pure et honnête conscience. En résumé, sur les sept hommes qui composaient primitivement lo gouvernement révolutionnaire, trois seulement inspiraient au peuple une confiance entière. Tous les autres lui paraissaient comme plus ou moins dépourvus des fortes convictions et des grandes énergies nécessaires pour briser les résistances et faire triompher les révolutions.
Mais, ce qui soulevait le mécontentement et blessait l'orgueil de ces masses, c'était surtout l'exclusion des chefs de parti dont la parole, la plume et le bras faisaient vibrer depuis quinze ans la fibre populaire; de ces hommes qui avaient conquis leurs sympathies dans les ténèbres des conspirations, dans le travail des sociétés secrètes, dans les luttes de la rue, dans les prétoires des tribunaux, dans les prisons et dans l'exil. Elles demandaient pourquoi les précurseurs, les apôtres, les soldats, les martyrs de la liberté, dont les noms étaient dans toutes les bouches, ne figuraient pas sur la liste du Gouvernement provisoire; pourquoi Flocon, Louis Blanc, Guinard et même Marrast, qui avaient longtemps combattu et souffert pour la République, auraient perdu lo droit de régler sa victoire? A ces démocrates éprouvés on avait, disait-on, préféré des députés du privilège, des patriotes équivoques, des jouteurs de tribune et des avocats qui n'avaient payé d'aucun sacrifice et d'aucune expiation des hardiesses sans péril.
Et ces hommes qui s'étaient emparés du pouvoir, on ne savait de quel droit, qu'en faisaient-ils en ce moment? Au nom de quel principe, monarchique ou républicain, entendaient-ils inaugurer la souveraineté du peuple et exercer l'interrègne? Pourquoi n'avaient-ils pas
déjà proclamé la République? Qui savait s'ils ne s'occupaient pas, en ce moment, de relever, dans la personne d'une femme, la royauté renversée dans la personne de Louis-Philippe? Tout était à craindre d'un gouvernement dans lequel, après tout, un seul tribun énergique représentait le peuple. Enfin, il n'y avait plus une minute à perdre, si l'on ne voulait pas être trahi et vendu comme on le fut en 1830. Il faiblit forcer le Gouvernement provisoire à s'expliquer immédiatement, à définir et à proclamer la République, à délibérer sous les yeux des délégués du peuple, ou le renverser.
Tels étaient, le 24 février à huit heures du soir, les ombrages, les jalousies, les rancunes et les ambitions qui commençaient à bouillonner au foyer même de la révolution.