CHAPITRE XVII
SOMMAIRE
Installation de l'Assemblée nationale. — Aspect de Paris dans la matinée du 4 mai. — Le Gouvernement provisoire se transporte au palais Bourbon. — Le cortège. — Démonstration» publiques. — - La salle des séances. — • Aspect des tribunes. — - Attitude des représentants. — Ouverture de la séance. — Discours de Dupont (de l'Eure). — Immenses acclamations. — Trois incidents. — Proclamation de la République, sur la demande de la députation de Paris. — Débals sur cet incident. — Le peuple veut que la République soit proclamée en plein soleil. — L'Assemblée se transporte sous le péristyle du palais. — Magnifique spectacle. — Dès le lendemain, la réaction apparaît. — Exposé officiel de l'état de la France depuis le février. — Premières intrigues parlementaires. — Coablion contre la minorité du Gouvernement provisoire. — Quelle sera la forme du pouvoir intérimaire? — La cause du parti démocratique semble perdue. — Elle se relève sous la parole de Jules Favre, de Lamartine, du père Lacordaire et de Ledru-Rollin. — Combattu par les royalistes, le système d'une commission executive triomphe dans l'Assemblée. — Abnégation de Lamartine. — Les partis coalisés l'abandonnent. — L'élu de dix départements ne figure plus que l'avant-dernier sur la liste des nouveaux gouvernants. — Sa dignité en présence de celle situation. — Formation du ministère. — L'Assemblée et le pouvoir exécutif sont constitués. — La révolution proprement dite est terminée. — Jugement sur le Gouvernement provisoire.
Le jour était enfin arrivé où la première Assemblée sortie du suffrage universel, devait prendre possession de la souveraineté nationale et proclamer la République. Quelques heures encore, et le Gouvernement provisoire allait remettre entre les mains des représentants du peuple la dictature que le peuple lui avait confiée.
C'était le 4 mai. Un décret de la veille réglait le cérémonial de cette grande solennité, et confiait à un bataillon de la garde nationale le service du palais législatif.
Dès le matin, un soleil radieux étincelait sur Paris. Le rappel battait dans toutes les rues. Les gardes nationaux, en grande tenue et les canons de leurs fusils ornés de fleurs, de rameaux et de rubans tricolores, se dirigeaient en foule vers les lieux de rassemblement. Toute la population était en émoi. Des groupes innombrables d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards, parés de leurs habits de fêle, ruisselaient sur les boulevards, la rue de Rivoli, la placo de la Révolution, le jardin des Tuileries, les quais et les ponts. A ce moment, Paris,
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il la fois paciGquc et tumultueux, empressé et bienséant, heureux et grave, présentait un aspect inconnu jusqu'alors. On eût dit que le sentiment d'ordre et de respect qui gouvernait la France depuis deux mois, voulait se retremper dons cette solennité, la plus grande des
siècles.
Avant onze heures, les légions de la garde nationale, les bataillons de la garde mobile et les troupes de ligne avaient pris leurs positions, autour desquelles le peuple continuait à se masser, au cri de vive la République! mais sans rompre les rangs et sans jeter aucun trouble dans cette forêt de baïonnettes. Sur toute la ligne qu'allait parcourir le Gouvernement provisoire — la rue de la Paix, les boulevards des Capucines et de la Madeleine — les trottoirs, les croisées et les toits étaient surchargés de spectateurs.
A midi et demi, les membres du conseil, déjà réunis \ la chancellerie, descendirent sur la place Vendôme, et, précédés d'un détachement de lu garde nationale à cheval, du général Courtais suivi de son état-major, accompagnés du préfet de police, des maires et adjoints de Paris, ils se rendirent, à pied, au palais de l'Assemblée nationale, en suivant l'itinéraire indiqué. Les dictateurs étaient en habit noir, gilet blanc, écharpe tricolore, et portaient la rosette rouge à leur boutonnière. Ils marchaient deux à deux et dans l'ordre suivant : Albert et Flocon, Louis Blanc et Crémieux, Marie et Ledru-Rollin, Lamartine et Dupont (de l'Eure), Marrast et Garnier-Pagès ; Arago.
Venaient ensuite, Bethmont, Bastide, Carnot, Subervic, Caussidicre, Pagnerre et une foule de magistrats. Deux haies d'officiers supérieurs de la garde nationale s'avançaient, l'épée à la main, sur les deux flancs du cortège, dont la garde républicaine, un escadron de lanciers et un escadron de dragons fermaient la marche. Le peuple le devançait, l'enveloppait et faisait éclater sur son passage les témoignages du plus vif enthousiasme pour la République et lo Gouvernement provisoire. Toutefois, dans ce trajet à travers l'opulence et la bourgeoisie armée, les plus nombreux et les plus chauds applaudissements s'adressaient à Lamartine dont aucun nuage n'avait encore terni l'immense popularité. Ces vivats, concentrés sur un seul nom, résumaient les rancunes des vieux partis contre la minorité du Gouvernement provisoire, et saluaient, dans le prestigieux adversaire deLedru-Rollin, le futur président de la République.
A une heure vingt minutes, le Gouvernement provisoire faisait son
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entrée dans le palais de l'ancienne Chambre des députes, mais pas encore dans la salle des séances.
Cotte salle, élevée en quarante-cinq jours dans la principale cour de l'ex-palais Bourbon, et dont toutes les issues se reliaient avec les constructions préexistantes, offrait un aspect simple et sévère. Sa forme était rectangulaire, avec une extrémité — celle qui faisait face au bureau — légèrement cintrée. Elle avait vingt-sept mètres de largeur, sur trente-neuf de longueur. Dix rangs de banquettes à dos droit, recouvertes de drap vert et disposées en gradins sur les deux faces latérales et sur la partie cintrée, laissaient au milieu un vaste espace pour la circulation des représentants. Une galerie extérieure courait sur tous les flancs du pourtour. A trois mètres environ du gradin supérieur étaient trois rangs de tribunes publiques desservies par deux escaliers à double révolution, placés aux angles de la façade principale de 1 édifice. Au-dessus d'un soubassement orné de grands panneaux de différents tons, s'élevait une suite de pilastres qui divisaient les tribunes, supportaient le plafond et étaient couronnés d'une corniche et d'une frise décorées de divers ornements, tels que des faisceaux de drapeaux tricolores, des grisailles représentant des trophées républicains, des tables portant les mots : Liberté, fraternité, égalité, et les dates, 22, 23 et 24 février. Derrière la tribune de l'orateur, une large draperie, les faisceaux de la République et diverses inscriptions consacrées par la révolution complétaient la décoration de cette salle, dont l'ornementation extérieure consistait en une frise ornée de guirlandes et de couronnes, de trois figures symboliques de la Liberté, de la Fraternité et de l'Égalité, de douze groupes de forme colossale représentant l'Agriculture et l'Industrie; enfin, de deux trophées formés de couronnes de ebéne èt d'emblèmes démocratiques.
Dès midi, six cents représentants étaient déjà à leurs places. Les tribunes publiques et les tribunes réservées étaient encombrées d'une foule bariolée d'habits noirs et de blouses, de bonnets ronds et d'élégantes coiffures. Toutes ces physionomies paraissaient heureuses et animées du plus fervent amour de la République. La tribune diplomatique était occupée par l'ambassadeur d'Angleterre, l'ambassadeur de Turquie et quelques autres ministres en habits de ville. Les représentants des républiques américaines y figuraient seuls en costume officiel.
La physionomie des représentants du peuple était calme et grave, )eur conversation animée sans irritation. Elle exprimait la curiosité
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naturelle chez des hommes qui cherchent à se connaître et à se compter. Presque tous étaient vêtus de noir. Deux seulement, Caussidière et Flocon, portaient le costume décrété lavant-veille par le Gouvernement provisoire : habit noir, gilet blanc rabattu sur les revers, panlalon noir, ceinture tricolore en soie garnie d'une frange en or, et ruban rouge à la boutonnière gauche, avec les faisceaux de la République. La distribution des places choisies au hasard avait amené de singuliers rapprochements. A droite, presque au-dessus de Béranger le poète, on apercevait tout un banc de légitimistes au milieu desquels était assis M. la Rochejaquelein. MM. Barrot, Duvergier de Hauranne, Malleville, Rémusat, toutes les notabilités de l'opposition dynastique avaient déserté le côté gauche, où ils siégeaient naguère, pour aller s'installer au centre droit. M. Montalembert avait pris place en face de la tribune, à égale distance des deux principales masses. Le parti du National occupait les sièges de gauche, placés immédiatement au-dessus du banc réservé au Gouvernement provisoire et aux ministres. Enfin , à l'extrême gauche et au sommet de la Montagne, on apercevait, groupés en un seul faisceau, Barbès, Étienne et Emmanuel Arago, Caussidière et Félix Pyat; un peu plus loin, Guinard, David (d'Angers), l'abbé Lacordaire en costume blanc de dominicain, et, au-dessus de lui, M. Lamennais. La petite église des économistes, MM. Léon Faucher, Wolowski, etc., était assise au centre gauche. Les députations de l'ouest, moins M. la Rochejaquelein, siégeaient au centre. Enfin, une vingtaine d'ecclésiastiques, répandus ça et là sur le versant de droite, imprimaient à cette grande scène quelque chose de pittoresque et de nouveau qui attirait tous les regards.
Un vif sentiment d'allente dominait toutes les imaginations, quand, à une heure et demie, le doyen d'âge, Audry de Puyraveau, s'assit au fauteuil de la présidence. Les huissiers crièrent : En place. Chacun courut 5 son banc, le silence se fit et l'on vit presque aussitôt entrer le Gouvernement provisoire, qui alla s'asseoir sur le premier banc de la droite, tandis que 1 etat-major de la garde nationale, qui l'accompagnait, s'arrêtait au pied de la tribune. Le canon tonna au dehors, et les cris de Vive la République I ébranlèrent la salle à trois reprises différentes.
Après avoir donné quelques minutes à ce premier entraînement, Dupont (de l'Eure), suivi de ses collègues, se dirigea vers la tribune au bas de laquelle tous les membres du Gouvernement provisoire resté-
rent debout, pendant que leur vénérable président adressait, d'une voix émue, mais ferme, ces paroles à l'Assemblée : « Citoyens représentants du peuple,
» Le Gouvernement provisoire de la République vient s'incliner » devant la nation, et rendre un hommage éclatant au pouvoir souve- » rain dont vous êtes investis.
» Élus du peuple! soyez les bienvenus dans la grande capitale, où » votre présence fait naître un sentiment de bonheur et d'espérance » qui ne sera pas trompé.
» Dépositaires de la souveraineté nationale, vous allez fonder nos 1» institutions nouvelles sur les larges bases de la démocratie, et donner » à la France la seule constitution qui puisse lui convenir, uneconsti- » tution républicaine.
» Mais, après avoir proclamé la grande loi politique qui va consti- » tuer définitivement le pays, comme nous, citoyens représentants, » vous vous occuperez de régler l'action possible et efficace du gou- » vernement dans les rapports que la nécessité du travail établit entre » tous les citoyens, et qui doivent avoir pour base les saintes lois de la » justice et de la fraternité.
» Enfin, le moment est arrivé pour le Gouvernement provisoire de » déposer entre vos mains le pouvoir illimité dont la révolution l'avait » investi. Vous savez si, pour nous, cette dictature a été autre chose » qu'une puissance morale, au milieu des circonstances difficiles que » nous avons traversées.
» Fidèles à notre origine et à nos convictions personnelles, nous » n'avons pas hésité à proclamer la République naissante de février.
» Aujourd'hui, nous inaugurons les travaux de l'Assemblée natio- » nale, à ce cri qui doit toujours la rallier : Vive la République I »
A peine ce dernier mot était-il prononcé, qu'un frémissement électrique parcourut l'immense auditoire. Les tribunes et l'Assemblée se lovèrent ensemble et répétèrent plusieurs fois, avec des gestes pleins d'énergie et de passion, le cri de Vive la République! mêlé à celui de Vive le Gouvernement provisoire I Cependant ce gouvernement de nécessité et d'acclamation venait d'abdiquer la puissance souveraine qu'il tenait du peuple, et cette idée produisait uno profonde émotion parmi la plupart des citoyens qui assistaient au testament d'un pouvoir naguère sans limites. Les actes de cette grande dictature, les dangers qu'elle avait traversés, les difficultés qu'elle avait vaincues, les désas- 1
1res qu'elle avait évités, les services qu'elle avait rendus, se retraçaient à tous les souvenirs, et chacun se regardait avec anxiété. Enfin, le Gouvernement provisoire n'existait plus, et les ministres, seuls, conservaient encore une autorité de quelques heures.
Peu d'instants après, l'Assemblée s'élant retirée dans ses bureaux pour procéder à la vérification des pouvoirs, la séance demeura suspendue jusqu'à trois heures et demie. La proclamation des élections vérifiées ayant commencé, rien ne promettait de nouvelles émotions, quand trois incidents imprévus vinrent donner à cette séance une solennité dont la France ne perdra jamais le souvenir. Un représentant de Marseille, Démoslhènes Olivier, ayant demandé que chaque membre de l'Assemblée nationale fût tenu de prêter individuellement serment à la République une et indivisible, l'Assemblée, entraînée par les observations du ministre de la justice sur le scandale de tant de serments prêtés et violés pendant les soixante dernières années, repoussa cette proposition, et, se levant comme un seul homme, elle fit plusieurs fois retentir la salle des cris de vive la République I Évidemment, tandis que les républicains dédaignaient la vaine garantie du serment politique, les royalistes acceptaient avec bonheur une décision qui leur épargnait de nouveaux liens et de nouveaux parjures.
Quoi qu'il en soit, l'Assembléo était encore sous l'impression de ce premier débat, lorsque M. Berger, ancien membre de la gauche dynastique, vint lui proposer, au nom de la députation de la Seine, de voler la proclamation suivante :
« L'Assemblée nationale,
» Fidèle interprète des sentiments du peuple qui vient de la nommer, » Avant de commencer ses travaux,
» Déclare, au nom du peuple français et à la face du monde entier, » que la République, proclamée le 2% février 1848, est et restera la h forme du gouvernement de la France.
» La République que veut la France a pour devise ; Liberté, éga- » lité, fraternité!
» Au nom de la patrie, l'Assemblée conjure tous les Français, de » toutes les opinions, d'oublier d'anciens dissentiments et de ne plus » former qu'une seule famille.
» Le jour qui réunit les représentants du peuple est pour tous les » citoyens la fête de la concorde et de la fraternité. Vive la Répu- » bliquel »
La lecture de ce projet d'adresse fut suivie de longues et chaleureuses acclamations. Toute l'Assemblée se leva d'un mouvement spontané, en criant encore : Vive la République! Cependant, la proposition de M. Berger souleva une généreuse rivalité de patriotisme. Clément Thomas demanda que l'adresse proposée au nom des représentants do la Seine, le fût au nom de l'Assemblée tout entière. Germain Sarrut proposa d'ajouter les mots : République démocratique, a ceux de liberté, égalité, fraternité. Ducoux, pensant qu'une pareille proposition ne devait pas être faite incidemment, demanda qu'on lui donnât la plus grande solennité, et que, dans une séance spéciale, l'Assemblée vint en corps proclamer et jurer, à la face du monde, la République démocratique, uno et indivisible. Mais Emmanuel Arago et Degoussée s'opposèrent à tout ajournement; ils soutinrent que l'instant était assez solennel, et l'Assemblée en masse, debout et frémissante, répondit à celte pensée par un immense cri de Vive la République! De son coté, Barbés s'écriait de sa place que le premier acte du peuple, en conquérant sa souveraineté, ayant été de proclamer la République, collo-ci n'avait nul besoin d'une nouvelle proclamation. « En etrel, di- » sait, à son tour, le président de l'Assemblée, la proclamation de la » République ne saurait être mise en discussion. Personne ici ne peut » plus douter de son existence. »
« — Aussi, répondit Vignerle, ne s'agit-il pas de la proclamer, mais » de la saluer. La République, c'est le soleil qui vivifie la France et » qui vivifiera le monde. Toutes les communes de France ont adhéré » à la République, par des procès-verbaux. Vous autres, citoyens, vous » avez tous déclaré que vous étiez républicains, et vous n'êtes ici que » parce que vous l'avez déclaré. » Et une explosion de bravos couvrit les paroles de Yigncrte.
Trélat monta également à la tribune. « Aujourd'hui, dit-il, il y a » quelque chose de beaucoup plus significatif que les votes et les » acclamations réitérées que nous avons entendus : c'est que la Répu- » blique est un enfantement qui se préparait depuis longues années; » la République est un fait nécessaire, et la preuve la plus éclatante » qu'elle est un fait nécessaire, un fait scientifique, un fait de longue » élaboration et de long travail, c'est qu'ici même, dans celte enceinte, » elle est proclamée à côté d'une salle où elle était en contestation il y » a deux mois. »
L'impatience do l'Assemblée ne permit pas à l'orateur de continuer.
Elle se leva tout entière et de formidables cris de Vive la République! répétés d'échos en échos, allèrent apprendre aux masses qui entouraient le palais, que la représentation nationale ratifiait à l'unanimité le grand œuvre du peuple de Paris.
L'Assemblée était encore sous l'émotion de cette scène, quand le commandant supérieur des gardes nationales vint lui annoncer que le peuple demandait que la République fut proclamée en plein soleil. « En conséquence, ajouta Courtais, je propose que le Gouvernement » provisoire et les citoyens représentants du peuple se rendent à l'in- » stant sur le péristyle du palais. »
Cette proposition produisit un moment d'hésitation dans la droite. Les royalistes se regardaient avec étonnement et semblaient se dire : Quoi ! toujours le peuple! Serait-il donc encore le maître? Est-ce qu'on lui obéit encore? Est-ce qu'il n'est pas encore satisfait? Pourquoi nous faire affronter les hommes de février, les hommes des barricades, les hommes de la révolution !
Un des représentants, M. Fiandin, Ht observer à ses collègues qu'ils ne devaient pas interrompre ainsi leurs travaux ; que leur devoir était de terminer la vérification des pouvoirs, et que, dans tous les cas, il fallait mettre aux voix la proposition du général Courtais.
» Quoi! s'écrie alors Babaud-Larivière, l'héroïque population de » Paris vous fait demander, par le commandant supérieur des gardes » nationales de la Seine, de venir proclamer la République a la face » du soleil , et il se trouverait un cœur fiançais qui no voudrait pas » donner à la population parisienne cette marque de confiance et d'es- » limel »
Alors, le président de l'Assemblée, les membres du Gouvernement provisoire et tous les représentants du peuple quittent la salle des séances et se rendent en masse sur le péristyle du palais. Jamais spectacle plus magique n'a glorifié Paris. Du pont des Invalides au pont de la Concorde, le long des Champs-Élysées, sur la place de la Révolution, sur les deux terrasses des Tuileries, sur les quais, sur les berges du fleuve, aussi loin que la vue peut s'étendre, une immense population s'otrre aux regards de la représentation nationale. Des armes brillent de tous côtés. Là, c'est la garde nationale; ici, la garde mobile; à leurs côtés, la ligne et la garde républicaine; partout, le peuple. Un soleil splendide inonde tout cela, les tambours battent aux champs, les drapeaux s'inclinent et des milliers de voix crient à la fois : Vive la République!
vive l'armée ! vive l'Assemblée nationale I vive le Gouvernement provisoire! L'enthousiasme est à son comble. La joie de tous répond au
bonheur de tous, et la République est magnifiquement proclamée
proclamée par le peuple, en présence de Dieu.
A ce moment, les drapeaux de l'armée et de la garde nationale vinrent se placer sur les marches du palais, en face du Gouvernement provisoire. Le canon tonna de nouveau, les tambours battirent aux. champs, et le président de l'Assemblée fit à haute voix une nouvelle lecture de la proclamation de la République, qui fut accueillie par des cris frénétiques de vive la République! vive l'armée! vive la nation! Jamais pareille acclamation n'avait inauguré la souveraineté d'un peuple.
Puis, l'Assemblée descendit en corps les degrés du grand péristyle, se mêla aux citoyens qui se pressaient en dehors des grilles, fraternisa avec le peuple et les soldats, et, descendant processionnellement la rue de Bourgogne au milieu des plus vives explosions d'enthousiasme, elle rentra en séance. Il était six heures vingt minutes.
Mais dès le lendemain, la réaction, qui s'était bornée jusque-là à diffamer la minorité du conseil, attaque tout à coup l'ensemble du Gouvernement provisoire, en discutant les acclamations dont il a été l'objet dans la séance inaugurale. « En proclamant la République, disait l'organe le plus accrédité du parti dynastique, l'Assemblée donnerait-elle sa pleine adhésion à tous les actes du Gouvernement provisoire? Cette question, que chacun s'adressait ce matin, nous paraît tranchée À présent. Trois fois, au commencement de la séance, dans la cérémonie d'installation qui a précédé la vérification des pouvoirs, trois fois on a tenté de confondre avec le cri de vive la République!' un hommage rendu au Gouvernement provisoire, trois fois cette tentative a avorté. L'Assemblée est restée grave et recueillie, refusant l'éloge empressé comme le blâme irréfléchi, et se réservant de statuer, après le compte qui lui sera rendu, dans sa pleine indépendance. »
On essayait également d'alarmer les députés sur leur sécurité personnelle. « La nuit dernière, écrivait le Constitutionnel, une députation des clubs, composée de trois cent cinquante à quatro cents personne, s'est transportée au ministère de l'intérieur et a choisi des délégués qui ont été introduits dans le cabinet du ministre. Ils y ont exprimé la volonté d'obtenir une tribune pour les clubs, et ont exigé
que deux bureaux de la Chambre fussent mis à leur disposition, afin n. 6G
qu'ils pussent assister aux séances, prendre des notes, se concerter et se transporter ensuite dans leurs clubs respectifs, pour y rendro compte des opérations de l'Assemblée. 11 parait que ces demandes leur ont été fort gracieusement accordées.
» On assure qu'en récompense, le club ou siège le citoyen Barbés a décidé qu'une carte d'admission honoraire serait adressée au citoyen Ledru-Rollin. Ce qui est certain , c'est que ces délégués apparaissent aujourd'hui comme do véritables inspecteurs dans le palais où siège l'Assemblée. Nous verrons si l'Assemblée exercera dans le pays le pouvoir suprême qui lui est conlié, mais provisoirement elle ne parait guère, jusqu'à présent, maitresso dans son propre domicile. »
Ces manœuvres avaient pour but d'agir sur la composition du gouvernement intérimaire qui devait remplir l'intervalle entre la réunion de l'Assemblée nationale et le vote de la Constitution. En les rendant de plus en plus suspects aux royalistes de l'Assemblée, la réaction voulait écarter du pouvoir exécutif presque tous les hommes qui avaient fait partie de la dictature. Elle était unanime pour conserver Lamartine, que deux millions de suffrages électoraux ne permettaient pas de frappor encore; elle no répugnait point à lui associer Mario et Marrast, fort bien l'un et l'autre dans l'estime de l'aristocratie bourgeoise; elle n'osait s'attaquer ni à la vieille intégrité de Dupont (de l'Eure), ni à la célébrité scientifique d'Arago; mais elle voulait, à tout prix, le renversement de Ledru-Rollin et des autres membres de la minorité du conseil. Or, pour cela il fallait éviter toute sanction collective des actes du Gouvernement provisoire, et séparer, dans l'opinion, les deux partis qui l'avaient divisé.
•Cependaut, après trois jours consacrés à la vérification des pouvoirs et à l'organisation du bureau, Lamartine ayant rendu compte, au nom du président du Gouvernement provisoire, des actes de la révolution, et tous les ministres étant successivement montés à la tribune pour y exposer les motifs de leur conduite et la situation de leurs départements respectifs, l'Assemblée vota d'acclamation que le Gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie.
L'aperçu général, lu par Lamartine et dans lequel se trouvait résumée la situation comparée de la France au 24 février et au 4 mai 1848, s'exprimait ainsi :
« Une révolution a éclaté le 24 février, le peuple a renversé le trône, » il a juré sur ses débris de régner désormais seul et tout entier par
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» loi-même, il nous a chargés de pourvoir provisoirement aux dangers » et aux nécessités de l'interrègne qu'il avait à traverser pour arriver » en ordre et sans anarchie à son régime unanime et définitif. Notre V> première pensée a été d'abréger cet interrègne en convoquant aus- » sitôt la représentation nationale en qui seule réside le droit et la forco. » Simples citoyens, sans autre appel que le péril public, sans autre » titre que notre dévouement, tremblant d'accepter, pressés de restituer » le dépôt des destinées de la patrie, nous n'avons eu qu'une ambition, » celle d'abdiquer la dictature dans le sein de la souveraineté du » peuple.
» Le trône renversé, la dynastie s'écroulant d'elle-même, nous ne » proclamâmes pas la République, elle s'était proclamée elle-même par » la bouche de tout un peuple, nous no fîmes qu'écrire le cri de la » nation.
» Notre première pensée, comme le premier bosoin du pays après la » proclamation de la République, fut le rétablissement de l'ordre et de la » sécurité dans Paris. Dans celte œuvre, qui eût été plus difficile et plus » méritoire dans un autre temps et dans un autre pays, nous fûmes » aidés par le concours des citoyens. Pendant qu'il tenait encore d'une » main le fusil dont il venait de foudroyer la royauté, ce peuple ma** » gnanime relevait de l'autre main les vaincus et les blessés du parti » contraire, il protégeait la vie et la propriété des habitants, il préser- » vait les monuments publics, chaque citoyen de Paris était à la fois » soldat de la liberté et magistrat volontaire de l'ordre. L'histoire a » enregistré les innombrables actes d'héroïsme, de probité, de désin- » téressement, qui ont caractérisé ces premières journées de la Répu- » blique. Jusqu'ici, on avait quelquefois flatté le peuple en lui parlant » de ses vertus ; la postérité, qui ne flatte pas, trouvera toutes les ex- » pressions au-dessous de la dignité du peuple de Paris dans cette crise.
» Ce fut lui qui nous inspira le premier décret destiné à donner sa » vraie signification k la victoire, le décret d'abolition de la peine do » mort on malièro politique; il l'inspira, il l'adopta, il le sigaa par une » acclamation de deux cent mille voix sur la place et sur le quai de » l'Hôtel de ville; pas un cri de colère ne protesta. La France et l'Eu- » rope comprirent que Dieu avait ses inspirations dans la foule, et » qu'une révolution inaugurée par la grandeur d'Âme serait pure comme » une idée, magnanime comme un sentiment, sainte comme une vertu.
» Le drapeau rouge, présenté un instant non commo un symbole
» de menaces ou de désordre, mais comme un drapeau momentané de » victoire, fut écarté par les combattants eux-mêmes pour couvrir la » République de ce drapeau tricolore qui avait ombragé son berceau » et promené la gloire de nos armées sur tous les continents et sur toutes » les mers.
» Après avoir établi l'autorité du gouvernement dans Paris, il fallait » faire reconnaître la République dans les départements, dans les co- » lonies, dans l'Algérie, dans l'armée; des nouvelles télégraphiques et » des courriers y suffirent. La France, les colonies, les armées, recon- » nurent leur propre pensée dans la pensée de la République. Il n'y » eut résistance ni d'une main, ni d'une voix, ni d'un cœur libre en » France à l'installation du gouvernement nouveau.
» Notre seconde pensée fut pour le dehors. L'Europe indécise atten- » dait le premier mot de la France. Ce premier mot fut l'abolition de » fait et de droit des traités réactionnaires de 1815 , la liberté rendue » h notre politique extérieure, la déclaration de paix aux territoires, de » sympathie aux peuples, de justice, de loyauté et de modération aux » gouvernements. La France dans ce manifeste se désarma de son am- » bition, mais ne se désarma pas de ses idées; elle laissa briller son » principe, ce fut toute la guerre.
» Cette politique commandait au ministre de la guerre des mesures » en harmonie avec ce système de négociation armée. Il rétablit avec » énergie la discipline à peine ébranlée; il rappela honorablement dans » Paris l'armée un moment éloignée de nos murs pour laisser le peuple » s'armer 1 ni- même. Le peuple désormais invincible ne tarda pas à » redemander à grands cris ses frères de l'armée, non-seulement comme » une sûreté, mais comme une décoration de la capitale. L'armée ne » fut plus dans Paris qu'une garnison honoraire, destinée a prouver à » nos braves soldats que la capitale de la patrie appartient à tous ses » enfants.
» Nous décrétâmes de plus la formation de quatre armées d'obser- » vation: l'armée des Alpes, l'armée du Rhin, l'armée du Nord, » l'armée des Pyrénées.
» Notre marine confiée aux mains du même ministre comme la » seconde armée de la France, fut ralliée sous ses chefs dans une disci- » pline commandée par le sentiment de sa vigilance. La flotte de Toulon h alla montrer nos couleurs aux peuples amis de la France sur le lit— » toral de la Méditerranée.
» L'armée d'Alger n'eut ni une heure ni une pensée d'hésitation; » la République et la patrie se confondirent à ses yeux dans le senti* » ment d'un même devoir. Un chef dont le nom républicain, les sen- » timents et les talents étaient des gages à la fois pour l'armée et pour » la révolution, le général Cavaignac, reçut le commandement de » l'Algérie.
» La corruption qui avait pénétré les institutions les plus saintes, » obligeait le ministre de la justice à des épurations demandées par » le cri public. Il fallait prompte ment séparer la justice de la poli- » tique. Le ministre fit avec douleur, mais avec inflexibilité la sépa- » ration.
» En proclamant la République, le cri de la France n'avait pas pro- » clamé seulement une forme de gouvernement, elle avait proclamé un » principe. Ce principe, c'était la démocratie pratique, l'égalité par les » droits, la fraternité par les institutions; la révolution accomplie par » le peuple devait s'organiser, selon nous, au profit du peuple, par une » série d'institutions fraternelles et tutélaires propres à conférer régu- » lièrement à tous, des conditions de dignité individuelle, d'instruc- » tion, de lumière, de salaire, de moralité, d'éléments de travail, » d'aisance, de secours et d'avéncment à la propriété, qui supprimas- » sent le nom servile de prolétaire, et qui élevassent le travailleur h la » hauteur de droit, de devoir et de bien-être des premiers-nés à la pro- » priété. Élever et enrichir les uns sans abaisser et sans dégrader les » autres, conserver la propriété et la rendre plus féconde et plus sacrée, » en la multipliant et en la parcellant dans les mains d'un plus grand » nombre, distribuer l'impôt de manière à faire tomber son poids le » plus lourd sur les plus forts, en allégeant et en secourant les plus » faibles, créer par l'État le travail qui manquerait accidentellement » par le fait du capital intimidé , afin qu'il n'y eût pas un travailleur » en France à qui le pain manquât avec le salaire; enfin étudier avec » les travailleurs eux-mêmes le phénomène pratique et vrai de l'asso- » ciation et les théories encore problématiques des systèmes, pour y » chercher consciencieusement les applications, pour en constater les » erreurs, telle fut la pensée du Gouvernement provisoire dans tous » les décrets dont il confia l'exécution ou la recherche au ministre des » finances, au ministre des travaux publics, enfin à la commission du » Luxembourg, laboratoire d'idées, congrès préparatoire et statistique » du travail et des industries, éclairé par des délégués studieux et intel-
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» ligents de toutes les professions laborieuses, et présidé par deux memp bresdu gouvernement lui-même.
» La chute soudaine de la monarchie, le désordre des finances, le » déclassement momentané d'une masse immense d'ouvriers rnanu- » facturiers, les secousses que ces masses de bras inoccupés pouvaient » donner à la société, si leur raison, leur patience et leur résignation » pratique n'avaient pas été le miracle de la raison du peuple et l'ad- » miration du monde; la dette exigible de près d'un milliard, que le » gouvernement déchu avait accumulée sur les deux premiers mois de » la République; la crise des industries et du commerce, universelle » sur le continent et en Angleterre, coïncidant avec la crise politique » de Paris; l'énorme accumulation d'actions de chemins de fer ou » d'autres valeurs fictives, saisies à la fois dans les mains des porteurs j» et des banquiers par la panique des capitaux; enfin, l'imagination » du pays qui se frappe toujours au delà du vrai aux époques d'ébranlé lement politique et de terreur sociale, avaient tari le capital travail- » lant, fait disparaître le numéraire, suspendu le travail libre et volon- » taire, seul travail suffisant à trente-cinq millions d'hommes; il fallait » y suppléer provisoirement ou mentir à tous les principes, à toutes h les prudences, à toutes les nécessités secourables de la République. » Le ministre des finances vous dira comment il fut pourvu à ces >> évanouissements du travail et du crédit, en attendant le moment » enûn arrivé où la confiance rendue aux esprits rendra le capital à la » main des manufacturiers, le salaire aux travailleurs, et où votre sa- » gesse et votre puissance nationale seront à la hauteur de toutes les » difficultés.
» Le ministère de l'instruction publique et des cultes remis dans la » même main, fut pour le gouvernement une manifestation d'inten- » tion et pour le pays un pressentiment de la situation nouvelle que » la République voulait et devait prendre dans la double nécessité » d'un enseignement national et d'une indépendance plus réelle des » cultes égaux et libres devant la conscience et devant la loi.
» Le ministère de l'agriculture et du commerce, ministère étranger .» par sa nature à la politique, ne put que préparer avec zèle et ébau- » cher avec sagacité les institutions nouvelles appelées à féconder le » premier des arts utiles. Il étendit la main de l'État sur les intérêts » souffrants du commerce, que vous seuls vous pouvez relever par la > sécurité.
» Telles furent nos différentes et incessantes sollicitudes. Grâce à la » Providence, qui n'a jamais plus évidemment manifesté son inter- » vention dans la cause des peuples et de l'esprit humain, grâce au » peuple lui-même, qui n'a jamais mieux manifesté les trésors de rai- » son, de civisme, de générosité, de patience, de moralité, de véritable » civilisation que cinquante ans de liberté imparfaite ont élaborés dans » son âme, nous avons pu accomplir, bien imparfaitement sans doute, » mais non sans bonheur pourtant, une partie de la tâche immense et » périlleuse dont les événements nous avaient chargés.
» Nous avons fondé la République, ce gouvernement déclaré impos- » sible en France à d'aulres conditions que la guerre étrangère, la » guerre civile, l'anarchie, les prisons et l'échafaud; nous avons mon- » tré la République heureusement compatible avec la paix européenne, » avec la sécurité intérieure, avec l'ordre volontaire, avec la liberté » individuelle, avec la douceur et la sérénité des mœurs d'une nation » pour qui la haine est un supplice et pour qui l'harmonie est un ins- » tinct national.
» Nous avons promulgué les grands principes d'égalité, de frater- » nité, d'unité, qui doivent, en se développant de jour en jour dans » nos lois, faites par tous, accomplir l'unité du peuple par l'unité dô » la représentation.
» Nous avons universalisé le droit de citoyen en universalisant le » droit d'élection, et le suffrage universel nous a répondu.
» Nous avons armé le peuple tout entier dans la garde nationale, et T> le peuple tout entier nous a répondu en vouant l'arme que nous lui » avons confiée à la défense unanime de la patrie, de l'ordre et des » lois.
» Nous avons passé l'interrègne sans autre force exécutive que l'au- » torité momie et entièrement désarmée dont la nation voulait bien re- » connaître le droit en nous, et ce peuple a consenti à se laisser gou- » verner par la parole, par ses propres et généreuses inspirations.
» Nous avons traversé plus de deux mois de crise, de cessation do j> travail, de misère, d'éléments d'agitation politique, d'angoisses so- » ciales, de passions accumulées en masses innombrables dans une » capitale d'un million et demi d'habitants, sans que les propriétés » aient été violées, sans qu'une colère ait menacé une vie, sans qu'une » répression, une proscription, un emprisonnement politique, une » goutte de sang répandue en notre nom ait attristé le gouvernement
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» dans Paris; nous pouvons descendre de celte longue diclalure sur la » place publique et nous mêler au peuple sans qu'un citoyen puisse » nous dire : Qu'as-tu fait d'un citoyen? »
» Avant d'appeler l'Assemblée nationale à Paris, nous avons assuré » complètement sa sécurité et son indépendance, en armant, en orga- » nisant la garde nationale, et en vous donnant pour garde tout un » peuple armé. Il n'y a plus de faction possible dans une République » où il n'y a plus de division entre les citoyens politiques et les citoyens » non politiques, entre les citoyens armés et les citoyens désarmés. » Tout le monde a son droit, tout le monde a son arme; dans un pa- » rr il État l'insurrection n'est plus le droit extrême de résistance & » l'oppression, elle serait un crime. Celui qui se sépare du peuple » n'est plus du peuple! Voilà l'unanimité que nous avons faite; per- » pétuez-la, c'est le salut commun.
» Citoyens représentants l notre œuvre est accomplie, la vôtre com- » mence. La présentation même d'un plan de gouvernement ou d'un » projet de constitution eût été de notre part une prolongation témé- » raire de pouvoir ou un empiétement sur votre souveraineté. Nous » disparaissons dès que vous êtes debout pour recevoir la République » des mains du peuple. Nous ne nous permettrons qu'un seul conseil » et un seul vœu, à titre de citoyens, et non à titre de membres du >> Gouvernement provisoire. Ce vœu, citoyens, la France l'émet avec » nous, c'est le cri de la circonstance : ne perdez pas le temps, cet élé- » ment principal des crises humaines ; après avoir absorbé en vous la » souveraineté, ne laissez pas un interrègne nouveau allanguir les res- » sorts du pays. Qu'une commission de gouvernement, sortie de votre » sein, ne permette pas au pouvoir de flotter un seul instant de plus, » précaire et provisoire, sur un pays qui a besoin do pouvoir et de » sécurité. Qu'un comité de constitution, émané de vos suffrages, ap» » porte sans délai à vos délibérations et à votre vote, le mécanisme » simple, bref et démocratique de la constitution, dont vous délibé- » rerez ensuite à loisir les lois organiques et secondaires.
» En attendant, commo membres du gouvernement nous vous ro » mettons nos pouvoirs.
» Nous remettons avec confiance aussi à votre jugement tous nos j> actes. Nous vous prions seulement de vous reporter au temps, et de » nous tenir compte des difficultés. Notre conscience ne nous reproche » rien comme intention. La Providence a favorisé nos efforts. Amnis-
» tiez notre dictature involontaire ! nous ne demandons qu'à rentrer » dans les rangs des bons citoyens.
» Puisse seulement l'histoire inscrire avec indulgence au-dessous » et bien loin des grandes choses faites par la France, le récit de ces » trois mois passés sur le vide entre une monarchie écroulée et une » République à asseoir ! Et puisse-t-elle, au lieu des noms obscurs et » oubliés des hommes qui se sont dévoués au salut commun, inscrire » dans ses pages deux noms seulement : le nom du peuplo qui a tout » sauvé, et le nom de Dieu qui a tout béni sur les fondements de la » République. »
Tous les ministres rendirent ensuite un compte séparé de leurs actes, sans qu'aucune manifestation parlementaire exprimât encore la force numérique des partis. Seulement, quand Ledru-Rollin et Louis Blanc montèrent à la tribune, l'un comme ministre de l'intérieur, l'autre comme président de la commission du Luxembourg, des murmures contenus et un silence courroucé leurs confirmèrent qu'ils se trouvaient en face d'une majorité ennemie. Lamartine développa ensuite la situation de la République vis-à-vis de l'Europe. Ce tableau, tracé avec un incomparable talent, fut couvert d'applaudissements, et l'on en demanda l'impression et l'envoi aux départements et aux puissances étrangères. Mais Lamartine supplia l'Assemblée de ne rien innover dans une matière si délicate et si dangereuse. D'ailleurs, le 3/oniteur, qui allait dans toute l'Europe, ne porterait-il pas bientôt ses paroles à la connaissance des citoyens français et même à cello des cours étrangères?
Quelle serait, cependant, la forme du pouvoir intérimaire qui allait succéder à la dictature de février? Prolongerait-on jusqu'au vote de la constitution l'existence du Gouvernement provisoire? L'Assemblée nationale exercerait-elle le pouvoir exécutif par des ministres choisis par elle et incessamment révocables? Déléguerait-elle, au contraire, ses pouvoirs à une commission exécutive prise dans son sein et investie du droit do nommer ses ministres et ses agents? Le gouvernement passerait-il aux mains d'un seul ou de plusieurs? Enfin, quel était l'homme, ou quels étaient les hommes auxquels on confierait cette nouvelle dictature?
Ces questions dominaient toutes les autres, agitaient toutes les ambitions et se trouvaient au fond de toutes les intrigues. Les deux fractions royalistes et presque tous les républicains timorés qui s'étaient h. 67
630 IflSTOHlE im FRANCE.
fait les antagonistes do la minorité du conseil, prêchaient la nécessité d'un pouvoir unitaire et présentaient Lamartine comme l'homme indiqué pour exercer l'autorité transitoire. En effet, le citoyen sur . la tète duquel rayonnait l'auréole do deux millions trois cent mille suffrages, semblait seul prédestiné à ce grand rôle; la France l'y appelait et l'Europe l'y attendait. Enfin les champions de la monarchie, les partisans d'une république purement politique, l'aristocratie bourgeoise, la propriété, le commerce, l'industrie, tous les intérêts effrayés et ligués le sollicitaient au pouvoir : les uns dans l'espéranco qu'il le rendrait à la légitimité, les autres pour qu'il les préservât de nouvelles tourmentes, tous pour être délivrés d'un gouvernement divisé et orageux.
Au milieu des vicissitudes de la dictature do février, Lamartine luimême avait souvent caressé la perspeclive de cette espèce de souveraineté révolutionnaire. « Il se sentait, dit-il, la force et la prudence » nécessaire pour manier doucement et fermement ce pouvoir à la sa- » tisfaction de l'Assemblée. Il se flattait de donner à la République un » ascendant immense, sans allumer la guerre et par un seul geste éner- » gique préparé et accompli à propos au delà des Alpes \ » El puis, ses amis qui espéraient lier leur fortune à la sienne; les légitimistes et les orléanistes qui considéraient son élévation comme la défaite de la démocratie et la réhabilitation du principe d'autorité, tous exa riaient ses droits, aiguisaient son ambition et le pressaient de poser hardiment sa candidature.
Dans la soirée qui suivit l'ouverture de l'Assemblée, les salons du ministère des affaires étrangères offraient déjà l'aspect d'une cour. Les royalistes y affluaient et se plaignaient que le Gouvernement provisoire n'eût pas préparé un projet de constitution, ou du moins le titre relatif i;u pouvoir exécutif. Du reste, ils ne doutaient pas que ce pouvoir ne fût remis aux mains de l'homme à qui la majorité du parlement , comme la majorité du pays, n'avaient rien h refuser. L'Assemblée, disaient-Us, renfermait sept cents représentants prêts à soutenir Lamartine, Dupont (de l'Eure), Garnier-Pogès et Marie, mais fermement résolus à ne point consacrer l'antagonisme qui avait déchiré, qui déchirait encore le Gouvernement provisoire.
Le lendemain, les légitimistes se réunirent en grand nombre chez le marquis Sauvaire-Barthélemy, ancien pair de France et l'un des
> Lamartine, Révolution de 1848.
hommes les plus considérables du parti. Le choix de Lamartine y fut adopte comme une conséquence obligée de son immense popularité, et surtout comme une nécessité passagère qui, dans cette occurrence, devait rallier tous les "intérêts monarchiques. Mais si, par le fait de Lamartine, ou par tout autre motif, celte combinaison échouait, il fallait, disait-on, que l'Assemblée nationale exerçât elle-même le pouvoir intérimaire, par des ministres qu'elle élèverait et renverserait à son gré. Ce système avait sans doute l'inconvénient de raviver les vieux souvenirs révolutionnaires, mais il offrait l'immense avantage d'écarter la démocratie, de porter aux affaires des hommes dévoués k la majorité, dont on croyait être sûr, et de réagir ainsi contre le mouvement démocratique.
Toutefois, pour ne point irriter prématurément la révolution, on convint de faire la part de l'élément républicain modéré. Marrast, Bûchez, Marie, Barthélémy Saint-Hilaire et quelques autres popularités bourgeoises, devaient entrer au pouvoir concurremment avec trois ou quatre chefs de l'opposition dynastique. Quant aux légitimistes, ils étaient d'accord pour reconnaître que leur moment n'était pas arrivé, et que leur rôle consistait moins à gouverner la République qu'à dominer son gouvernement par l'action souterraine des comités, dont la création allait être votée et dans lesquels ils concentreraient leurs forces. Il fut donc décidé que tous les hommes importants du parti légitimiste entreraient dans les trois comités qui devaient nécessairement exercer la plus grande influence sur les destinées de la République : le comité des finances, le comité des travaux publics et celui des affaires étrangères. Par le premier, (es royalistes dominaient les systèmes d'impôt, d'emprunts et de privilèges industriels; ils pesaient sur toutes les grandes questions économiques, ils embarrassaient, ils énervaient la révolution. Par le second, ils entravaient le mouvement socialiste et restaient maîtres du grand débat entre le capital et le salaire, l'association et la concurrence. Par le troisième, ils détournaient les courants de la République au dehors, ils enchaînaient la France nouvelle à la politique extérieure des deux dernières monarchies, ils la séparaient do l'Europe démocratique, ils la refoulaient sur elle-même , ils donnaient aux vieilles aristocraties le temps de se reconnaître, ils préparaient la conjuration qui devait aboutir à l'abandon de la Lombardie, au sacriûce de Venise, à l'immolation de la Hongrie, à la campagne de Rome, k l'asservissement de
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l'Allemagne et à la résurrection de toutes les tyrannies que la révolution de février avait frappées au cœur.
Cependant, quels que fussent les penchants de Lamartine et les incitations qui l'assiégeaient, il s'arrêta sur le bord de l'abîme où le poussaient la coalition des royalistes et l'aveuglement de quelques républicains. Son patriotisme prévalut sur ses appétits de puissance et de gloire. Nous qui différons avec lui sur plusieurs points fondamentaux du régime démocratique, mais qui l'avons vu si souvent aux prises avec les angoisses secrètes de sa conscience d'honnête liomme, nous lui devons la justice de reconnaître que, dans cette circonstance, il sacrifia noblement ses illusions et son ambition aux intérêts de la République naissante. Lamartine comprit que son avènement au pouvoir aurait pour résultat inévitable de diviser le parti républicain et de frayer les voies à la réaction, car la majorité ne l'aurait nommé qu'à la condition d'exclure ses collègues. Il comprit aussi que tous les éléments du parti démocratique constitueraient aussitôt une opposition puissante, et que l'Assemblée, divisée elle-même en deux camps acharnés l'un contre l'autre, précipiterait la France dans la contre-révolution ou dans l'anarchie, certainement dans la guerre civile. D'ailleurs, dans ses nuits d'insomnie, comme dans ses épanchements intimes, Lamartine se demandait ce que deviendrait une République sans républicains dans le gouvernement. Les cent mille hommes des ateliers nationaux, les quatre-vingt mille prolétaires armés par la révolution et encadrés dans la garde nationale, les cinquante mille ouvriers des corporations qui obéissaient au Luxembourg, les bandes de la Préfecture de police, les montagnards, les Lyonnais, la garde républicaine, les clubs, les associations , enfin toutes les forces d'essence insurrectionnelle qui ne reconnaissaient d'autre autorité morale que celle de Ledru-Rollin, de Caussidière, de Louis Blanc, de Raspail ou de Blanqui, assisteraientelles, impassibles et résignées, à l'ostracisme de leurs chefs, à la négation de leurs principes, au mépris de leurs théories, de leurs rêves et de leurs espérances?
Dans cette cohésion de tant d'intérêts similaires et exaspérés, Lamartine voyait les éléments d'un 18 brumaire populaire, auquel il n'aurait à opposer que le concours tardif des départements, c'est-à-dire une guerre civile avec des proportions inconnues, des résultats incalculables.
Pour échapper à ces perplexités, il songea un instant à se réfugier
dans l'éclat d'une popularité sans exemple et que trois mois de tempêtes n'avaient fait qu'accroître. L'épuisement do ses forces physiques aurait servi de préleste à celte orgueilleuse abnégation, qui lui promettait (ant de retours de fortune. Mais celle velléité d'un instant s'arrêta devant la crainte que sa retraite n'enhardit le parlement à écarter du pouvoir tous les hommes qui avaient appartenu au Gouvernement provisoire. Et, dans ce cas, les conséquences de son éloignement auraient pu être les mêmes que celles de son avènement isolé au pouvoir, c'est-à-dire la lutte de deux partis irréconciliables, la guerre civile, le chaos ou une contre-révolution. Lamartine ne voulut livrer la République à aucune de ces chances et résolut loyalement de jouer sa puissance dans l'Assemblée et sa popularité au dehors, contre une combinaison qui ferait entrer dans le pouvoir intérimaire son principal antagoniste du Gouvernement provisoire, et qui porterait aux affaires les républicains qui avaient reçu le baptême delà révolution. En d'autres termes, il se décida à soutenir le système d'une commission executive élue par l'Assemblée, nommant ses ministres et gouvernant sous sa propre responsabilité. Cette détermination restera dans l'histoire comme une date glorieuse de la vie de Lamartine.
Ce fut au milieu de cette agitation des esprits et de celte coalition des partis, que s'ouvrit la séance du 9 mai. Dornès, Trélat et Jean Reynaud avaient saisi l'Assemblée d'un projet de décret, posant en principe la nomination d'une commission exécutive composée do cinq membres investis du droit de choisir eux-mêmes des ministres responsables. Cette proposition avait pour but d'introduire dans le nouveau pouvoir toutes les nuances de l'opinion républicaine que contenait le Gouvernement provisoire, et dont chacune représentait une force dans le pays, un intérêt dans la société. Mais la commission chargée d'examiner la question, avait repoussé cette proposition à la majorité de quatorze voix contre quatre, et lui avait substitué un projet d'après lequel l'Assemblée nationale nommerait directement, au scrutin individuel et à la majorité absolue, neuf ministres responsables et révocables, qui, réunis sous la présidence d'un dixième minisire sans portefeuille, également élu par elle, formeraient un conseil et rendraient compte à. l'Assemblée de leur gestion.
Ce fut sur ce terrain que se livra la première bataille des partis coalisés contre les hommes et les idées que la révolution avait portés au pouvoir. Les passions étaient allumées. On élait impatient de mesurer
ses forces. On sentait que de l'issue de ce combat allait dépendre la direction que l'Assemblée imprimerait à ses délibérations ultérieures. Chacun avait préparé ses armes. L'ardeur qu'on apportait dans la lutte donnait une signification tranchée à la victoire, et tout semblait annoncer que cette victoire resterait à l'amalgame de personnalités et d'opinions instinctivement réunies, les unes pour étouffer la République, les autres pour renverser les hommes qui l'avaient faite.
La majorité de la commission avait habilement choisi pour rapporteur un jeune ouvrier élu par la population de Paris, et qui cachait sous la blouse de l'artisan un des instruments les plus actifs et les plus persévérants de la réaction. Il disait en terminant :
« Quelle idée de sa grandeur, de sa puissance et de sa souveraineté, » n'allez-vous pas donner au peuple, lui qui a gémi pendant tant de » siècles sous le joug d'un gouvernement indépendant et propre, lors- » qu'il apprendra que c'est lui, car vous, c'est lui, qui vient de nom- * mer les ministres! »
Plusieurs représentants de la Montagne combattirent avec énergie les conclusions de M. Peupin, tandis que, par une étrange interversion des rôles, quelques membres de la droite les appuyaient sur le principe de la souveraineté populaire résumée par l'Assemblée qui devait, disaient-ils, exercer directement tous les pouvoirs jusqu'à la promulgation de la constitution nouvelle. Étrange anomalie, que l'esprit de parti pouvait seul expliquer! Deux principes étaient en présence : celui de la séparation du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, et celui de la confusion des pouvoirs. Et c'étaient les démocrates qui défendaient le premier, c'étaient les aristocrates qui préconisaient le second 1 Les uns voulaient que l'Assemblée déléguât la souveraineté, les autres qu'elle la retint et gouvernât par elle-même. Un homme parfaitement intègre, mais dont les aspirations ne s'étaient pas élevées jusqu'à la République, M. Lherbelle, monta le premier sur la brèche et développa avec beaucoup d'ardeur et de talent cette thèse, que le pays demandait à grands cris que l'Assemblée fit cesser un provisoire qui était pour lui une cause d'anxiété cl d'effroi.
L'orateur ne se dissimulait pas que l'ostracisme qu'il appelait sur la tète du Gouvernement provisoire pouvait soulever de nouvelles convulsions; mais il était convaincu que si la mesure qu'il sollicitait amenait un conflit, l'Assemblée nationale aurait pour elle la garde nationale et tous les ouvriers.
Ces paroles, les premières qui eussent exprimé jusqu'alors l'hostilité du parti dynastique contre les hommes de la révolution, furent accueillies par les républicains comme une provocation des ennemis de la démocratie. « Pas de provocation, pas de vaines alarmes ! s'écria-t-on de plusieurs côtés, car on pourrait y répondre. » Enfin l'agitation croissait, lorsque Jules Favre monta à la tribune, où l'avait précédé uno grande réputation d'éloquence. La curiosité rétablit le calme. Apres avoir établi quo là où tout est en fermentation, l'unité de volonté et de direction clans lo gouvernement est surtout nécessaire, l'orateur s'attacha à prouver que celte unité ne pouvait se trouver dans une Assemblée de neuf cents membres, cumulant à la fois le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Se plaçant ensuite sur le terrain brûlant des partis, et entrevoyant dans le système do la commission la pensée de harasser sans cesse les hommes de cœur qui avaient proclamé la République : « Eh quoi! s'écria-t-il, lorsque pendant ces deux mois de Gouver- » nement provisoire, nous avons vu contre les hommes dévoués qui » ont consenti a prendre le timon difficile des affaires, les calomnies les » plus infâmes être répandues à flot et venir battre le pied de l'Hôtel » de ville, est-ce que nous ne sommes pas en droit de prévoir que ce9 » enseignements du passé seront la leçon de l'avenir? Est-ce que nous » ne sommes pas en droit de prévoir que les mêmes hostilités, les » mêmes passions viendront attaquer ceux que vous couvrirez d'un » bouclier impuissant? Vous serez placés dans celte alternative, ou de » tout étouffer à la tribune, ou de dire : notre souveraineté est telle » quelle empêcbe l'expression de l'opinion publique; ou bien vous » devrez examiner ces plaintes qui seront déposées contre les ministres, » vous devrez les examiner en séance publique; il faudra que le nii- » nistre comparaisse, que lo minisire se justifie, et si vous entendez le » ministre, vous entendrez son accusateur. »
Les partis coalisés venaient de citer l'exemple do la Convention si jalouse de ses droits. Jules Favre leur répondit que si la République de février devait imiter la Convention dans ce qu'elle avait de grand, de noble, de généreux et de pratique, elle devait aussi éviter ses fautes. Or, l'une des principales fautes do la Convention était précisément d'avoir affaibli et énervé le pouvoir qu'elle avait créé,^en voulant, elle aussi, nommer des ministres. Éuumérant ensuite les dangers que pouvait susciter un pouvoir ministériel isolé et livré à toutes les haines, & toutes les jalousies, à toutes les rivalités, l'orateur parla de la guerre
étrangère qui pouvait éclater le lendemain ; « car, disait-il, il y a bien des cœurs qui souffrent encore de voir l'Autriche diriger ses bataillons sur les Alpes, et nos armées tranquilles dans leurs cantonnements. » Puis, résumant dans une individualité le véritable caractère de ce débat, il tinit en déclarant que si l'Assemblée se bornait à nommer les ministres par le scrutin secret, elle aurait l'air, aux yeux de la nation, de faire d'une question de principe une question de parti, et de vouloir immoler un homme sous le prétexte de faire une constitution. Cet homme, c'était Ledru-Rollin.
Ce discours avait déjà profondément ébranlé les esprits et déconcerté les tactiques, lorsqu'un homme revêtu du froc et do la cordelière des dominicains, fixa tous les regards sur la tribune. L'abbé Lacordaire acheva de dévoiler l'intrigue multiple qui s'agitait dans ce débat. « Au » fond, dit le grand prédicateur, bien que nous soyons tous des répu- » blicains, que nous ayons tous acclamé la République dans celte en- » ceinte et à la face du peuple français qui nous regardait, qui nous * écoutait, qui mêlait ses applaudissements aux nôtres; cependant, » quant à moi, je déclare que je suis républicain nouveau; je déclare » qu'avant le 24 février j'étais monarchiste et non pas républicain; » et, par conséquent, je comprends très-bien qu'ayant des aînés et des » anciens dans la République, il ne me convient pas à moi, si jeune » dans cette opinion et qui n'ai pas encore fait mes preuves, d'écarter » mystérieusement ou publiquement ceux dont la pensée a devancé la » mienne, ceux qui ont obtenu par leurs combats, ce que moi-même » j'entrevoyais à peine dans le lointain des choses possibles et d'un » avenir inconnu. »
La lutte se caractérisait de plus en plus, mais ce fut en vain que le chef de l'ancienne gauche dynastique s'efforça de détruire l'effet produit par le discours de Jules Favre et le cri échappé à la conscience d'un prêtre honnête homme. Les arguments, plus captieux que solides, d'Odilon Barrot ne purent ébranler la majorité de l'Assemblée ramenée tout à coup à la cause des principes et à la vérité de la situation. Cet orateur avait cependaut caressé avec adresse les souvenirs, les préjugés et les passions révolutionnaires. Sans doute les ministres directement nommés» par l'Assemblée seraient incessamment attaqués dans leur politique générale et dans leurs actes particuliers. Mais, devait-on s'en effrayer et appeler anarchie cette vie des nations libres, co droit de la représentation nationale d'exercer un contrôle de tous les in-
stanfs sur les agents du pouvoir exécutif, de les destituer même en leur retirant la conGance des représentants du peuple? «C'est là, » s'écriait-il, le règne de l'opinion publique. Est-ce que ce règne au- » roit cessé depuis que l'opinion est souveraine, sans intermédiaire » et sans limite ? Enûn, il n'y a pas de choix, notre résolution est tra- » céc, imposée par la nécessité. En nous viennent s'absorber tous les » pouvoirs, et si nous ne sommes pas tous les pouvoirs nous ne sommes » rien. »
Ce suprême effort de l'homme le plus influent de la coalition enleva les applaudissements des adversaires du Gouvernement provisoire; mais il ne put triompher de la lumière que la discussion avait jetée dans la conscience de la majorité. Néanmoins, les esprits étaient encore flottants lorsque Lamartine vint mettre un terme à toutes les incertitudes, en traçant à grands traits les inconvénients et les impossibilités d'un gouvernement immédiat, direct, perpétuel, par la voix et par la main de neuf cents députés- réunis dans une même enceinte.
Puis, s'indignant de l'exclusion dont les réactionnaires voulaient frapper quelques-uns de ses collègues, « Souvenez-vous, dit-il, que » tous les droits donnent toutes les forces, et tremblez de laisser en » dehors du gouvernement, des droits, des souffrances et des exigences » légitimes; tremblez, car elles ont leur foi, leur droit, leur impair tience, et dans ce droit, dans cette foi, dans cette impatience, se » trouvent leurs dangers et leurs forces. Alors les grands partis pcu- » vent naître et peuvent venir combattre, non pas la nation tout en- » tière, mais cette nation aristocratique, cette nation oligarchique, » cette nation monarchique qui, au lieu d'étreindre l'universalité du » pays dans le lien constitutionnel, forme le faisceau national d'un » faisceau restreint, borné, faible, et qu'il est dans la puissance des » factions de briser tous les jours. »
Lamartine demandait ensuite quel serait le rôle de la majorité du Gouvernement provisoire, si le choix de la majorité de l'Assemblée tombait sur quelques-uns des membres de ce gouvernement, tandis qu'elle en écarterait violemment et injustemeut quelques autres.
« Eh quoil après avoir défendu en commun les vrais intérêts du » pays, après nous être séparés hier pleins d'estime les uns pour les » autres, pleins de confiance et peut-être de reconnaissance les uns » envers les autres, malgré des dissentiments bien plus présumés que » réels, quand l'histoire vous dira un jour par quels sacrifices récipro-
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» ques, par quelle immolation de nos sentiments ou de nos désirs per- » sonnels nous sommes arrivés à ce concours qui a été le salut com- » mun, nous viendrions le lendemain combattre ici, juger, peut-être » accuser, au gré de telle ou telle passion, les collègues que nous H avions la veille, les amis avec lesquels nous gouvernions le pays... » Non, citoyens, c'est là un rôle que vous ne pouvez pas demander à » un homme d'honneur. »
C'en était fait des espérances de la réaction. Sur sept cent quatrevingt-seize représentants présents à cette séance, quatre cent onze décidèrent que le gouvernement intérimaire se composerait d'une commission e\écutive, investie du droit de nommer et de révoquer ellemême ses agents de tous les degrés.
Ce résultat fut proclamé au milieu d'un grand enthousiasme et des cris répétés de vive la République! La coalition restait atierrée d'une défaite que rien ne devait lui faire redouter, et les républicains s'applaudissaient d'une victoire inespérée. Mais Lamartine était perdu dans l'opinion de ceux qui, la veille encore, l'encourageaient à la dictature : les royalistes masqués, les républicains rivaux de la minorité du Gouvernement provisoire, les adversaires personnels de Leilru- Rollin et de Louis Blanc, toutes les frayeurs, toutes les jalousies, toutes les rancunes, ne voyaient plus en lui qu'un ennemi et un obstacle à renverser.
Cependant il restait à décider de combien de personnes se composerait la commission exécutive, et si les membres de l'ancien Gouvernement provisoire pourraient en faire parlio. Battus sur le principe, les royalistes et les pseudo-républicains se retranchèrent derrière les questions d'homme. Un représentant des Hautes-Pyrénées, avocat à la faconde méridionale, plaida les dissidences, les tendances opposées, les principes contradictoires et les rivalités qui avaient divisé la dictature révolutionnaire. Il attaqua la part léonine que la minorité s'était faite dans la distribution des pouvoirs, et blâma avec violence l'action du ministre de l'intérieur sur les événements des deux derniers mois. Alors Ledru-Rollin , pour qui le débat devenait un fait personnelle, courut à la tribune et répondit avec beaucoup de calme et de dignité qu'au lieu de désirer l'union, qui n'était que sur leurs lèvres, ses adversaires voulaient fomenter la défiance et la confusion nécessaires à leurs projets. Enfin, la même majorité qui avait rejeté la nomination directe des ministres par l'Assemblée constituante, écarta
les motions incidentes, et décréta que la commission exéculive serait composée de cinq membres élus au scrutin de liste et à la majorité
absolue.
Telle fut l'issue de ce débat, dans lequel ceux qui prétendaient personnifier les idées d'ordre et de gouvernement avaient essayé d'établir, à leur proût, l'amalgame des pouvoirs exécutif et législatif.
Le soir même, les salons de Lamartine, que les coalisés encombraient depuis huit jours, étaient presque déserts. Réunis chez leurs chefs respectifs, les légitimistes et les orléanistes, l'opposition dynastique et les défeclionnaires de l'Hôtel de ville, cherchaient le moyen de frapper, le lendemain, l'homme dont la fière loyauté venait de tromper leurs haines et de flétrir leurs espérances. Une portion de la nuit du mardi et toute la matinée du mercredi furent employées à recruter des adversaires à Lamartine, que les vaincus voulaient absolument exclure de la commission exécutive. Le parti socialiste, ne doutant pas de sa propre élimination, manœuvra dans le même sens. L'aristocratie bourgeoise, qui, dans le système adopté par l'Assemblée, voyait avec terreur le maintien probable de Ledru-Rollin, l'homme de ses antipathies, répudiait déjà Lamartine et taxait de lâcheté, de complicité et d'ambition personnelle la conduite de son idole de la veille. Tous ces clémonts combinés et conjurés dans l'e3pace d'une nuit, produisirent le plus soudain et le plus grand revirement d'opinion dont l'histoire ait conservé le souvenir. Et celui que dix départements venaient de nommer d'acclamation représentant du peuple, le citoyen illustre sur qui étaient fixés les regards du monde entier, la plus vaste popularité de l'époque, ne sortit que l avant-dernier de l'urne parlementaire. L'Assemblée élut François Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine et Ledru-Rollin, membres de la commission exécutive du gouvernement de la République '.
Lamartine venait donc de perdre en un seul jour son ascendant sur la représentation nationale et, peut-être, la confiance du pays. Il reçut ce coup avec sérénité, et, n'opposant que la résignation d'une belle âme aux caprices de la faveur publique, il accepta sans aigreur et sans plainte le rôle secondaire que lui faisait la rancune des partis.
La commission exécutive procéda ensuite à la nomination du ministère. Composée elle-même des principales nuances du parti républicain»
• Les suffrages se divisaient ainsi : Volanis, 794. — Majorité absolue, 398. — Arago, 7*5. - Cwier-Pagès, 716. - Marie, 70S. - Lafoartioe, 64t. - Ledru-Rollin, 46».
— moins l'élément socialiste, — elle porta dans le choix des membres du nouveau cabinet, l'esprit qui avait présidé à sa propre élection. Elle appela Recurt au ministère de l'intérieur, Bastide aux affaires étrangères, Crémieux à la justice, l'amiral Casy ù la marine, Trélat aux travaux publics, Flocon à l'agriculture et au commerce, Bethmont aux cultes, Carnot à l'instruction publique, et Duclerc aux finances. L'intérim de la guerre fut confié au colonel Charras jusqu'à l'arrivée du général Cavaignac, Marrast conserva la mairie de Paris, Caussidière, dont on redoutait le mécontentement, fut maintenu dans ses fonctions de préfet de police, et le général Gourtais garda le commandement supérieur de la garde nationale do la Seine.
Aussi hétérogène que la commission exéculive elle-même, ce cabinet ne lui apportait que des forces indécises, incohérentes, réfractaires quelquefois, toujours inégales aux nécessités d'une situation battue et menacée par de terribles orages. En effet, il était évident pour tous que, repoussées de la sphèro gouvernementale, les écoles socialistes, autour desquelles convergeaient les soldats les plus actifs et les plus aventureux de la révolution, les droits refoulés, les espérances trompées, les douleurs et les misères qui fermentaient dans les profondeurs de la population parisienne, ne tarderaient pas à se redresser contre un pouvoir sans unité au dedans et sans affinités au dehors. Également suspect aux vieilles idées et aux nouvelles théories, obstacle aux royalistes, obstacle aux républicains ardents, dédaigné par les uns, détesté par les autres, généralement pauvre d'ampleur, d'expérience, de talent et de résolution, ce frêle mécanisme était fatalement condamné à périr écrasé entre l'ancienne société qui le tirait en arrière, et la révolution qui le poussait en avant. Enclins à la conciliation, hommes probes et courageux, mais désirant autre chose que ce qu'ils faisaient et constamment travaillés par le doute, les membres du pouvoir exécutif ne pouvaient ni satisfaire les convictions, ni dissiper les alarmes, ni rassurer les intérêts qui se heurtaient dans tous les sens, ni dompter la monarchie, ni fortifier la République, ni amortir les résistances du passé, ni modérer les exigences de l'avenir. Comme instrument collectif, ils avaient tout ce qu'il fallait pour gouverner la République affermie et tranquille; rien de ce qu'il fallait pour l'affermir, la tranquilliser et triomper des convulsions qui grondaient déjà lorsqu'ils acceptèrent la direction des affaires.
Cependant, les élus du suffrage nniversel avaient pris, au nom du
peuple, possession de sa souveraineté. Les destinées de la République étaient passées entre les mains de l'Assemblée nationale. Les pouvoirs publics étaient constitués. La révolution proprement dite était finie, mais il restait à la réglementer et à la féconder.
Une constitution à faire , un gouvernement à fonder, un nouvel ordre social à établir, toute une législation politique, civile, religieuse et militaire à refondre, et la démocratie à implanter dans le régime nouveau : telle était la mission de l'Assemblée constituante. Appuyée sur l'assentiment de l'immense majorité des citoyeus, il n'était pas de progrès que cette Assemblée ne pût inaugurer, pas de nobles choses qu'elle ne pût accomplir, pas de réactions qu'elle ne pût étouffer, pas d'anarchies qu'elle ne pût vaincre dans sa toute-puissance.
Comment a-t-elle justifié la confiance et réalisé les vœux du pays qui l'avait choisie pour organiser sa grande conquête de février? Qu'at-elle fait pour dompter les résistances aristocratiques, pour éteindre les espérances coupables, pour asseoir et cousolider l'œuvre de la révolution, enfin pour ou contre la République?
C'est ce que nous dirons un jour, bientôt peut-être, en écrivant l'Histoire de l'Assemblée constituante de 1848.
Quant au Gouvernement provisoire dont nous venons de parcourir la courte existence, ce n'est point sur la cendre encore chaude des événements, que peut s'exercer envers lui la justice de l'histoire. Il n'est donné à personne de devancer la maturité des choses. Toutefois on peut sans trop de présomption préjuger le verdict de la postérité sur la conduite des hommes qui guidèrent les premiers pas de la révolution de février. L'histoire, quand elle planera au-dessus des intérêts et des passions qui obscurcissent le jugement des contemporains, dira que ces hommes, fatalement soumis à deux tractions inverses et voulant tracer deux sillons à la fois, ne surent ni relever le trône ni couronner le peuple; que s'ils avaient le sentiment, la passion même de la liberté, ils n'en avaient ni la foi ardente, ni la formule, pi la logique; que si l'idéal des institutions démocratiques était dans leurs rêves, ils ignoraient le mécanisme du gouvernement populaire; que, pleins de hardiesse dans les détails, les discours et les théories, ils furent d'une déplorable timidité dans les applications d'ensemble; qu'investis, par une révolution juste et grande, du droit de renouveler la société, le cœur leur faillit devant les vieilles institutions; qu'ils n'osèrent toucher ni à l'impôt, ni aux salaires, ni à la magistrature, ni à l'armée, ni à l'église,
ni aux traités internationaux, ni à rien de ce qui constituait la vie du régime déchu; que leur gouvernement ne fut qu'une ébauche de dictature, et leur système qu'une aspiration d'honnêtes gens ; qu'ils ne prirent aucune ferme et légitime initiative pour introduire dans les faits la fraternité théorique de leur principe; qu'ils ne montrèrent aucun génie politique, et que, d'une révolution qui pouvait être un immense progrès humanitaire, ils ne surent faire qu'un bouleversement stérile.
Mais, équitable dans ses sévérités, l'histoire ajoutera que si le Gouvernement provisoire dépensa en pure perte la plus grande force que la Providence eût jamais remise aux mains de quelques hommes, il ne manqua, néanmoins, ni de courage, ni d'activité, ni de désintéressement, ni d'abnégation ; qu'il inaugura le règne du peuple par la clémence; qu'il exprima de la révolution tout ce qu'elle contenait de magnanime; qu'il proclama un grand principe; qu'il fonda le suffrage universel ; qu'il contint d une main ferme les violences populaires; qu'il montra une inébranlable résolution dans ses dangers personnels; qu'il obéit constamment à la volonté de faire le bien, et que, s'il trompa les espérances de la République, ce ne fut que par un désir excessif de la faire aimer, de l'infuser dans les mœurs de la France et de lui imprimer le cachet de notre génie.
Peut-être aussi l'histoire dira-l-elle que la nation avait encore des progrès à faire dans le sérieux de la pensée, et que des convictions qui s'évaporent en chants patriotiques et en coups de fusil ne suffisent point pour régénérer un peuple.
Quoi qu'il en soit, au moment où s'arrête ce livre (10 mai 1848), le Gouvernement provisoire a disparu de la scène et la révolution retourne déjà sur ses pas. Mais ni le Gouvernement provisoire, ni la révolution de février n'emportent avec eux la fortune de la démocratie, et la France trouvera un jour d'elle-même le centre de gravité de la vraie République, d'une République selon ses intérêts, ses besoins, son caractère, sa place et sa mission dans le monde.