‹ Histoire de la Révolution de février 1848Chapitre 22 sur 43 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

90MMAIRB.

Suite do précédent. — Le Gouvernement provisoire veut encore dissimuler se* divisions. — Sa proclamation sur les événements du 16 avril. — Comment les divers partis envisagent celte journée. — Réclamations auxquelles elle doune lieu. — Nouvelles alarmes, le 18. — Mesures populaires prises par le Gouvernement provisoire. — Il veut faire rentrer l'armée dans Paris.

— Description de la fête de la Fraternité, le 30 avril. — Nouvelle proclamation du gouvernement. — Guerre ouverte entre la majorité et la minorité du conseil. — Attitude des partis avant, pendant et après les élections générales. — Professions de foi des royalistes. — Eûeta produits par les résultats électoraux. — Confiance des royalistes. — Craintes des républicains.

— Troubles et conflits dans les départements. — Clameurs des partis et fausse attitude du gouvernement. — Résumé de la situation après les élections. — Lamartine.

La journée du 16 avril mit un terme aux ménagements officiels qui masquaient encore, aux yeux du pays, les profonds dissentiments qui déchiraient le Gouvernement provisoire. Dans la séance du conseil qui eut lieu après le déûlé, les deux partis, Louis Blanc et Lamartine surtout, échangèrent les plus ardentes récriminations. Toutefois, on voulut encore essayer de donner le change à l'opinion publique.

« Paris, disait le Moniteur du 17 avril, Paris a fait hier une des manifestations les plus spontanées et les plus imposantes dont la grande ville ait encore été le témoin. Le Gouvernement provisoire avait été informé que quelques meneurs, dont les manœuvres étaient surveillées, avaient répandu le bruit insensé de la création d'un comité de salut public.

» Le Gouvernement provisoire savait que l'ordre ne pouvait pas tire sérieusement troublé par ces tentatives, dont il connaissait le ridicule impuissant. Cependant, pour répondre à des inquiétudes exprimées autour de lui, pendant qu'il délibérait au ministère des finances sur les affaires de l'État, il a cru devoir prendre quelques précautions autour de l'Hôtel de ville.

» Au premier coup de tambour, on a vu arriver un nombre infini de citoyens armés; la place, les quais, les boulevards étaient couverts d'une foule innombrable de gardes nationaux habillés et non habillés.

criant tous énergiquemcnt : Vive la République ! vive le Gouvernement provisoire I

» Los ouvriers réunis au Champ de Mars, après avoir repoussé avec force les provocations des perturbateurs, ont appris qu'on essayai! de tromper le gouvernement sur leurs intentions; ils se sont empressés d'envoyer une députation à l'Hôtel de ville pour renouveler leur acte de complète adhésion , exprimer leurs vœux et offrir un don patriotique. Ils sont arrivés ensuite en masse pour déûler devant le Gouvernement provisoire.

» L'unanimité do l'opinion, le concours admirable de toutes les volontés, a donné à cette manifestation ce grand caractère qui a signalé, depuis la révolution de février, la fraternelle union du peuple de Paris en faveur de la République.

» Paris tout entier s'est donc associé à cette manifestation, qui a donné de nouvelles forces au Gouvernement provisoire, et prouvé encore à la France et à l'Europe que la République repose désormais sur d'inébranlables fondements. »

« — La manifestation du 16 avril, disait aussi le National, est le corrolaire et comme la consécration de la manifestation du 17 mars.

» Au 17 mars, sous le couvert d'une réclamation puérile, s'abritait une pensée réactionnaire, le projet d'éloigner du sein du pouvoir républicain tel ou tel membre qui déplaisait à une fraction quelconque de la population. Le 16 avril, certains meneurs s'emparant du prétexte d'une réunion parfaitement légitime, espéraient entraîner un grand nombre de travailleurs dans une démarche dont le but mal avoué devait aboutir à une modification au sein du gouvernement. Dans les deux cas, le peuple parisien, dans son admirable et patriotique bon sens, a discerné l'exacte vérité, et il a su déjouer par sa seule présence, hier comme il y a un mois, les réactionnaires de toute espèce. »

Cependant l'organe de la majorité du conseil ne dissimulait qu'à demi sa répulsion pour les fauteurs du mouvement, dont les noms paraissaient prêts à s'échapper de ses lèvres. Le National déclarait nettement que si son indépendance était entière vis-à-vis de tous les membres du Gouvernement provisoire sans exception, ses sympathies personnelles n'étaient pas égales vis-à-vis de tous. Dans l'intérêt de la cause républicaine et pour conserver l'union de toutes les forces démocratiques, il avait, disait-il, fait taire jusque-là ses impressions particulières. Mais le jour n'était pas éloigné où, reprenant son entière

libellé, il disculorait non pas les personnes, qui lui importaient peu, mais les actes. Et, faisant allusion au parti conventionnel, qui se personnifiait dans Ledru-Rollin, il accusait ce parti de vouloir parodier 93 et fonder en France une école historique, h l'instar de ce que Guillaume IÏI essayait en Prusse. « Mais, ajoutait le National ils commettent un étrange anachronisme, ceux qui dans un temps aussi calme et aussi profondément pacifique, s'obstinent à parler chaque jour des Girondins et des Montagnards. Ces gens ont plus de mémoire que d'imagination; ils ont lu l'histoire de la révolution; ils l'ont étudiée, mais comme des acteurs étudient uuc pièce de théâtre où ils se proposent de jouer un rôle. L'un croit être Danton, un autre Saint-Just, celui-ci Couthon, celui-là Robespierre, chacun apprend par cœur son personnage, et se promet bion, quand le moment sera venu, do le représenter dignement. Eh quoil messieurs, ne pouvez-vous donc nous donner du nouveau? Ne voyez- vous pas que cela est usé, que vous parlez un langage qui n'est plus compris de personne ? Tâchez dono de trouver quelque chose de mieux, et surtout quelque chose qui vous appartienne. »

La Réforme relevait fièrement le gant et répondait ;

« Une alliance bâtarde se dessino maintenant avec une netteté qui doit rassurer bien du monde. Après de si étranges rapprochements, il n'y a plus à s'inquiéter de la paix publique. On ne battra plus le rappel à la moindre alerte, et l'Hùtel de ville va peut-être nous laisser un peu de repos. Et qu'aurait-on à craindre vraiment, quand toutes les opinions sont d'accord pour faire votre éloge; quand on a rallié a son drapeau toutes les bannières : la dynastie, la sacristie ot le droit divin? Qu'est-ce qu'une minorité, une faction avec laquelle on a pu compter au moment du danger, mais qui, devant ce concours inattendu, a si peu de force? Ohl non, l'époque où nous vivons n'a rien do commun, comme vous dites bien, avec celle où la première République fut fondée. Notre noblesse est sans préjugés, notre clergé sans ambition et tout à fait humble. Les Montagnards et les Girondins ne sont que deux vieux mots qui prouvent moins d'imagination que de mémoire; ils ont fait place à quelque chose de plus pédant et de plus rogue,aux doctrinaires de la République, si vous voulez bien. Ceux-ci ne jouent pas au Danton ni au Robespierre; ils jouent au Barras et au Tallien, etc. »

Se retournant ensuite vers Louis Blanc et les écoles socialistes, le National les admonestait ainsi :

« Vous sortez complètement de votre rôle, théoriciens attachés à des sectes fort diverses, quand vous essayez de l'emporter par la violence, quitte ensuite à vider entre vous vos débats particuliers. Vous avez à persuader, non à contraindre, et, quand ce qui est en dehors de vous constitue une majorité immense dans la nation, vous quittez prématurément votre tâche d'apôtre pour tenter d'installer sans transition ce que vous regardez sans doute comme une vérité, mais ce qui n'est tel qu'à vos yeux. »

La guerre était déclarée. La Réforme, interprète de la minorité du conseil, la Commune de Paris, organe le plus virulent du parti exalté, tous les journaux de la démocratie ardente s'y jetèrent avec fureur.

« Nous avions raison, disait la Réforme, de nous défier. La journée d'hier n'a été qu'une journée de dupes. La garde nationale a prêté les mains, sans s'en douter, à une infâme machination. Elle a servi de comparse à la réaction qui chante victoire.

» Ce rappel matinal, cette prise d'armes soudaine, cette irruption de la banlieue au sein de la cité en émoi, tout cela n'était qu'une fausse alerte, qu'un effet sans cause, ou plutôt tout cela n'était que l'effet d'un calcul impie qui spéculait sur d'affreux conflits

» Où était cependant l'ennemi, tandis que la réaction sonnait le tocsin et l'alarme? L'ennemi était au Champ de Mars où cent mille travailleurs se dépouillaient de leurs derniers sous, pour offrir leur tribut à la République. Ils donnaient une leçon nouvelle aux lâchetés égoïstes qui les accusaient, etc. »

Quant à la Commune de Paris, elle appelait hautement tous les dé-„ mocrates au secours de la République trahie. « Nous prions, disait ce journal, tous les révolutionnaires, nos amis, connus et inconnus, tous les présidents de clubs, tous les chefs de corporations de passer dans nos bureaux, afin de nous donner des renseignements sur la situation qui devient plus grave tous les jours. Plus que jamais il importe de se serrer et de se concerter, pour tenir tête à la réaction. » Recherchant ensuite l'origine de la manifestation de la veille, la Commune de Paris soutenait que ce mouvement était l'œuvre des royalistes qui, dans cette journée, semaient l'argent dans Paris et écrivaient partout que leur victoire était certaine. « Et voilà pourquoi, ajoutait cette feuille, le peuple a cru devoir aviser; pourquoi les clubs, les corporations d'ouvriers, les délégués de la garde mobile et de l'armée, de concert avec le comité révolutionnaire, la Commune de Paris et le club de laRévolu-

tion, ont pris leurs armes; les uns dans la garde nationale mobilo, les autres dans leurs compagnies respectives de la gardo nationale sédentaire, pour en contenir au besoin la partie véreuse; les autres sont restés en permanence, prêts à agir selon les événements. »

Les délégués des corporations ouvrières protestaient également contre les clameurs réactionnaires soulevées par la manifestation du 16 avril. Ils affirmaient qu'en se réunissant au Champ de Mars, pour se rendre ensuite à l'Hôtel de ville, les corporations avaient eu pour unique but : 1° d'élire les quatorze ouvriers qui devaient faire partie de l'état-major de la garde nationale; 2° de prouver que les idées d'organisation du travail et d'association soutenues par Louis Blanc étaient les idées du peuple, et que, suivant le peuple, la révolution de février serait avortée, si elle n'avait pas pour effet de mettre un terme à l'exploitation do l'homme par l'homme; 3° d'offrir au Gouvernement provisoire, après lui avoir exprimé les vœux des corporations, l'appui de leur patriotisme contre la réaction. « D'où vient donc, ajoutaient les délégués, que la garde nationale a été convoquée exlraordinairement et en armes comme en un jour de danger? D'où vient qu'avant l'arrivée h l'Hôtel de ville de nos représentants et amis, les citoyens Louis Blanc et Albert, nos délégués, ont reçu un accueil qui avait tous les caractères de la défiance?

» Nous connaissons maintenant ce qui en est, et nous allons le dire.

» Précisément parce qu'ils savaient ce que notre manifestation avait de calme, de vraiment républicain et de favorable à la consolidation do la révolution populaire de février, les réacteurs ont d'abord fait courir le bruit que nous voulions renverser le Gouvernement provisoire au profit du citoyen Blanqui, de manière à exciter contre nous tous, ceux qui voient dans l'existence du Gouvernement provisoire la garantie de l'ordre et de la liberté.

» Si nous avions voulu renverser le gouvernement ou le changer, nous ne nous serions pas réunis sans armes au Champ de Mars; nous aurions pris des mesures pour nous y trouver, non pas comme hier, au nombre de cent mille, mais au nombre de deux ccA mille, ce qui nous eût été facile. Enfin, nous n'aurions pas fait entre nous celte collecte que nous avons été porter à l'Hôtel de ville, et nous n'aurions pas terminé notre pétition par ces mots : Vive le Gouvernement provisoire! »

Inspirée par Louis Blanc, l'adresse des corporations finissait par ces h. 62

paroles comminatoires : « Le peuple sait qu'il est fort; il lui est permis de rester calme ; il est là pour défendre la révolution, telle qu'il la comprend : sous sa sauvegarde elle ne périra pas. »

Les délégués des ateliers nationaux qui s'étaient assemblés à l'Hippodrome, vinrent joindre leurs récriminations h celles de leurs camarades du Luxembourg contre les manœuvres souterraines de la réaction, contre les calomnies dont leur réunion avait été l'objet et le mauvais accueil qu'ils avaient reçu à l'Hôtel de ville. Marrast, visiblement embarrassé, leur répondit que leur réunion avait sans doute un caractère légal, mais que le Gouvernement provisoire avait dû faire battre le rappel, en apprenant que des hommes de bouleversement avaient proclamé un comité de salut public.

Cependant, la contre-révolution triomphante exploitait avec habileté les événements du 16 avril. Son dévouement à la République, son enthousiasme pour l'héroïsme de la garde nationale et le courage de Lamartine, ne connaissaient plus de bornes. Toutefois, elle remarquait dans les discours officiels de l'Hôtel de ville, quelque chose d'équivoque et de contradictoire, qui trahissait un principe de faiblesse. La réaction aurait désiré, disait-elle, que la majorité du Gouvernement provisoire montrât dans cette circonstance plus de fermeté et de franchise. Elle aurait voulu, par exemple, que le pouvoir central louât avec moins de réserve le zèle de la garde nationale; qu'il démentit plus officiellement les actes du ministre de l'intérieur, dont V effet avait été déplorable, et qu'il dénonçât nettement à l'opinion publique la complicité de quelques-uns de ses membres dans le travail anarchique qui désolait le pays. Enfin, pourquoi, disait-elle, défendre aux bons citoyens de crier : A bas les communistes! A la bonne heure, si l'on jetait l'analhèrae à des philosophes, à do pacifiques théoriciens! Mais ce n'était point contre des utopistes que s'indignait la garde nationale; c'était contre des conspirateurs armés, qui prétendaient imposer par la force une odieuse domination à la société française.

En protestant à tout propos de son attachement à la République, la réaction s'emparait de tous les incidents qui lui paraissaient propres à répandre l'inquiétude, à soulever les passions hostiles ou à embarrasser l'administration. Ses émissaires les colportaient dans les départements, où ils affirmaient que la révolution était étoutfée dans son berceau. Mais, de toutes les réactions qui s'ameutaient contre la République de février, la plus redoutable n'était point celle qui rêvait le retour de

Henri V ou celui de Louis-Philippe. Alors un abime séparait encore la France de l'une et de l'autre de ces combinaisons. Mais les contrerévolutionnaires les plus dangereux, parce qu'ils étaient les plus habiles, étaient ceux qui, sous le nom de république, voulaient conserver la royauté et dénier à la révolution ses conséquences naturelles; ceux qui, après avoir soutenu pondant dix-huit ans qu'un roi seul pouvait assurer à la France repos, richesse et puissance, affectaient de ne point comprendre l'étonnement que leur conversion subite causait aux honnêtes gens. En un mot, le parti le plus fatal à la révolution était celui qui, après avoir voulu un roi qui ne gouvernât pas, voulait une république sans démocratie. Ces hommes, touchant à l'aristocratie par la fortune et la fonction, à la bourgeoisie par le sang et les relations habituelles de la vie, soufflaient partout les regrets et les ressentiments qui les dévoraient.

Quoi qu'il en soit, la panique entretenue par les dynastiques continua pendant la journée du 17. Le communisme, dénomination banale sous laquelle ils poursuivaient la République, fut encore ce jour-là l'objet des provocations et des insultes de la réaction. Le 18, h t-Vt heures du matin, le tambour battait encore le rappel. L'alarme régnait de tiouveau dans tous les quartiers de Paris, et les bruits les plus sinistres circulaient dans les rangs de la garde nationale dont plusieurs postes avaient, disait-on, été forcés et incendiés pendant la nuit. Encore une fois les communistes mettaient tout à feu et à sang dans le faubourg Saint-Antoine, et le Gouvernement provisoire se trouvait réassiégé dans l'Hôtel de ville. Les légions, sous l'intluence de la peur, se rassemblaient à la hâte, persuadées qu'elles allaient marcher à une lutte certaine. Et pourtant la tranquillité de Paris n'avait pas été troublée. Seulement, l'état-major de la garde nationale, sachant que les clubs, irrités par les événements du 16, voulaient désormais se réunir en armes, avait cru devoir prendre quelques mesures d'ordre, qui servirent de prétexte à cette fausse alerte.

En présence de ces perturbations de chaque instant et des joies frénétiques de la réaction, le Gouvernement provisoire prit enfin des mesures pour calmer la démocratie et réfréner l'audace des royalistes. Il s'adressa simultanément aux deux partis. « Le Gouvernement pro- » visoire, disait-il dans une proclamation, protège les clubs. Mais pour » que leur liberté, pour que la révolution ne soit point arrêtée dans sa » marche glorieuse, gardons-nous, citoyens, de tout ce qui peut en-

» (retenir dans l'opinion des inquiétudes sérieuses et permanentes; » rappelons-nous que ces inquiétudes servent d'aliment à des calomnies » contre-révolutionnaires et d'armes à l'esprit de réaction ; avisons » donc à des mesures qui, en protégeant la sécurité publique, coupent » court aux dangereuses rumeurs, aux calomnieuses alarmes. Si la » discussion libre est un droit et un devoir, la discussion armée est un » danger : elle peut devenir une oppression. Si la liberté des clubs est » une des plus inviolables conquêtes de la révolution, des clubs qui » délibèrent en arme peuvent compromettre la liberté elle-même, » exciter la lutte des passions et en faire sortir la guerre civile. »

Le Gouvernement provisoire disait ensuite aux royalistes :

« Convaincu que les droits de la conscience humaine sont sacrés et » inviolables; qu'entre de vrais républicains il ne saurait exister » d'autre lutte que la discussion, la discussion bienveillante et libre; » que l'union des esprits est bien près do s'accomplir quand elle a été » préparée par l'union des cœurs; que les ennemis de la République » peuvent seuls être intéressés à répandre la défiance, à encourager » aux dissentiments par des dénominations de parti qui bientôt se tra- » duisent en cris hostiles aux personnes, — le Gouvernement provi- » soire déclare désapprouver de la manière la plus formelle tout cri » provocateur, tout appel à la division entre les citoyens, toute atteinte » portée à l'indépendance des opinions pacifiques.

» Le gouvernement qui a inscrit le mot Fraternité sur les étendards » de la patrie, ne saurait être qu'un pouvoir tutélaire et conciliateur.

» Le cri qu'il aime a entendre, et on le trouvera toujours prêt à en » donner le signal, c'est un cri de généreuse victoire, un cri de liberté, » un cri d'espérance, c'est ce cri sauveur : Vive la République ! »

Ces proclamations étaient accompagnées d'une série de décrets favorables au peuple. La minorité les avait enlevés par des menaces de démission. Mais, d'où qu'ils vinssent, ces décrets donnaient enûn des gages à la révolution, et rendaient au pouvoir une partie de sa popularité. Le premier déclarait le principe de l'inamovibilité de la magistrature incompatible avec le gouvernement républicain, et accordait au ministre de la justice la faculté de suspendre ou de révoquer les magistrats. Le second, abrogeant l'art. 7 de la loi du 4 août 1839, sur l'état-major général de l'armée, mettait à la retraite trente-huit généraux de division, vingt-sept généraux de brigade, neuf colonels ou lieutenants-colonels d'état-major et vingt et un colonels de troupes. Tous

ces officiers étaient connus parleur inféodation au système déchu. Le troisième décret remplaçait les droits d'octroi sur la viande de boucherie: 1° par une taxe spéciale et progressive sur les propriétaires et sur les locataires payant un loyer de 800 fr. et au-dessus ; 2' par un impôt somptuaire sur les domestiques mâles, quand il y en aurait plus d'un attaché à une famille; sur les voitures de luxe, les chevaux et les chiens. Le quatrième prescrivait au ministre des finances et au maire de Paris, de présenter dans le plus bref délai au Gouvernement provisoire un règlement modiûcatif du droit d'octroi sur les vins. Ce règlement devait être basé sur le principe d'égalité proportionnelle, et avoir pour objet de mettre une boisson saine à la portée des travailleurs. Un cinquième décret n'accordait le droit de faire battre le rappel qu'au ministre do l'intérieur et au maire de Paris. Enfin, un sixième prononçait la suspension de divers magistrats et de quelques conseillers référendaires à la cour des comptes, anciens membres de la majorité parlementaire sous Louis-Philippe.

Ces mesures réparatrices irritèrent la réaction, mais elles ramenèrent l'espérance dans le cœur des républicains. « Pour s'être fait longtemps attendre, disait la Réforme, les décrets du Gouvernement provisoire n'en sont pas moins bien venus. C'est l'affranchissement des impôts qui pesaient le plus durement sur le peuple, c'est la répudiation des fauteurs du régime qui en profitaient. Le Gouvernement provisoire ne s'arrêtera pas dans cette voie; il achèvera de nous faire justice de tous ces réprouvés dont la présence est un outrage à la révolution qui les répudie. »

Cependant, depuis le 17 mars, la majorité du Gouvernement provisoire, effrayée des convulsions au milieu desquelles elle vivait, et tremblant pour la sécurité de la future Assemblée, cherchait le moyen de réhabituer la population à l'aspect des soldats, et de faire rentrer l'armée dans Paris. A l'exception de Louis Blanc et d'Albert, la minorité désirait elle-même ce retour. Mais encore fallait-il que l'opinion publique parût le solliciter. Aussi faisait-on dire partout que, commandée par de nouveaux chefs et comptant dans ses rangs un grand nombre d'ouvriers, la garde nationale était assurément assez forte pour défendre la République et contenir les perturbateurs. Cependant, après tant de preuves de dévouement et de zèle, il était temps enfin qu'on lui donnât pour auxiliaires l'armée dont le patriotisme ne pouvait plus être mis en doute. Des pétitions en ce sens étaient adressées au Gouvernement

m HISTOIRE DE FRANCE.

provisoire, qui les accueillait avec complaisance et qui trouva dans la distribution des nouveaux drapeaux, une occasion toute naturelle de ramener dans les murs do Paris les régiments que la révolution en avait éloignés. On avait donc arrêté que cette distribution aurait lieu le 20 avril, et qu'elle serait l'objet d'une grande solennité nationale. La Banquo, la Bourse, los cours, les tribunaux devaient, êtres fermés et toutes les transactions interrompues. « Le peuple et l'armée, disait le National, donneront, en fraternisant ensemble, un magnifique spectacle qui imposera aux ennemis de la République. Déjà les fàcbeuses et injustes préventions que des malentendus avaient inspirées sont dissipées. Tout le monde reconnaît que le peuple, la garde nationale et l'armée ont, dans des proportions différentes, contribué à la glorieuse victoire du 24 février. La fêto qui se prépare consacrera cette patriotique réconciliation. Il importe en tout temps, mais surtout au moment où la France peut être appelée par la voix des peuples à la défense do la cause démocratique républicaine, qu'elle montre au monde la nation tout entière. »

Le jeudi 20 avril, dès six heures du matin, le tambour battait dans toutes les rues. A huit heures les boulevards, les quais, les Champs» Élysées, les places publiques étaient encombrés par les bataillons serrés et compactes de la garde nationale, de la garde mobile et des troupes de ligne. Dans toutes les grandes artères do Paris, le coup d'œil était d'une magnificence inconnue; aux Champs-Élysées, il était féeriquo. D'immenses travaux avaient été exécutés à l'arc de triomphe de l'Étoile. Un amphithéâtre, faisant face aux Tuileries et se prolongeant soui l'arche elle-même, formait des gradins réservés aux femmes. De chaque côté s'élevaient des tribunes destinées aux délégués des corporations, aux condamnés politiques et aux décorés de juillet. Les musiques des régiments, celles de la garde mobile et les orphéonistes étaient placés entre ces tribunes. Au centre, et sur le premier plan, se trouvait l'estrade du Gouvernement provisoire, flanquée de deux urnes antiques de forme colossale. En harmonie avec l'aspect général de l'édifice, l'enceinte de toutes ces constructions était surmontéede nombreux faisceaux de drapeaux tricolores, dominés eux-mêmes par deux mâts gigantesques au haut desquels flottaient d'immenses bannières aux couleurs nationales.

A dix heures, le Gouvernement provisoire était à son poste, ayant derrière lui les ministres choisis en dehors du conseil. Dupont (de l'Eure)

élait assis au milieu; il avait à sa droite Flocon, Marrast, Lamartine, Crémioux et Marie; à sa gauche, Garnicr-Pagès, Ledru-Ro)lin, Arago, Louis Blanc et Albert. Les gradins supérieurs étaient occupés par lés sous-sccrétaireg d'État, l'étal-niajor général de l'armée, le conseil d'État, des députations de la cour de cassation, do la cour des comptes, de la cour d'appel et des tribunaux. Les blessés de février, les anciens détenus politiques, les fonctionnaires appartenant aux administrations publiques et les députations des divers corps d'état. Les légions, sans distinction d'armes ni de numéro, occupaiontun emplacement de vingt kilomètres environ, s'étendant d'un côté jusqu'à Bercy, parles quais; de l'autre, jusqu'à Vincennes, par la ligne des boulevards. La troupe de ligne et la garde mobile, immergées à dessein au milieu des légions, fraternisaient avec elles. C'était une masse confuse de quatre cent mille baïonnettes, presque toutes surmontées de bouquets de fleurs ou de rubans.

Les colonels étaient rangés en cercle au pied de l'estrade, où siégeait le Gouvernement provisoire.

A onze heures, une salve de vingt-un coups de canon annonça la distribution desdrapeaux. Alors Arago se leva, et, s'adressant aux chefs de corps : « Colonels, leur dit-il d'une voix solennelle, le Gouverne- » ment provisoire va conûer ces drapeaux à votre honneur et à Thon* » neur des citoyens et des soldats que vous commandez.

» Que ces couleurs républicaines, dont l'histoire consacre les glo- » rieux souvenirs, rappellent partout à vos yeux l'image vivante de la » France libre et régénérée !

» Que vos cœurs se pénètrent de la sainte devise de la République » devenue désormais l'immortelle foi de la patrie !

» Si cette patrie avait besoin de vos bras, que ce drapeau serve de » guide à leur courage !

» Qu'il soit, au sein de la paix, un symbole de discipline et d'ordre, » un signe de ralliement pour la défense de ces grands principes que » la révolution a proclamés, que la République vivifiera!

» Citoyens soldats, soldats citoyens, tous enfants du peuple, égalc- » ment chers au peuple, portez avec orgueil cet emblème de la force » et de la grandeur du peuple armé.

» il est pour la République un gage d'union et de puissance, pour » tous les peuples libres une garantie d'alliance et d'amitié, pour les » peuples opprimés encore une espérance d'affranchissement.

» Colonels, au nom de la République, » Nous prenons à témoin Dieu et les hommes que vous jurez fidélité » à son drapeau !

» Les colonels répondent en levant l'épée : Nous le jurons I Vive la » République ! »

Après celte allocution, le déÛlé commença par bataillons en masse. En arrivant au pied de l'estrade, chaque colonel ou chef de bataillon faisait faire halte à sa troupe, gravissait quelques degrés et recevait son drapeau des mains d'un membre du Gouvernement provisoire qui, en le lui remettant, prononçait la formule sacrementelle : « Au nom » de Dieu et du peuple, vous jurez de défendre à toujours le drapeau » que la République vous conûe. » Et chaque chef de corps répondait: « Je le jure 1 Vive la République! »

Le défilé dura seize heures consécutives sans que l'encombrement de ces avalanches d'hommes armés occasionnât un seul instant de trouble ni un seul accident. Le soir, la ville entière fut illuminée. Les édifices publics et les maisons particulières étaient couvertes de feux. Des cris et des chants patriotiques retentissaient de tous côtés. Les gardes nationaux, les gardes mobiles et les soldats étaient confondus. L'on eut dit cinq cent mille hommes animés du même sentiment, inspirés de la même pensée. Livré à ses propres inspirations, le peuple n'avait alors qu'une volonté, celle de servir la République, de la défendre dans ses périls et de la préserver de toute souillure pour qu'elle se perpétuât respectée au dedans et puissante au dehors. Jamais, en aucun temps et dons aucun pays, la population armée d'une ville n'avait présenté un spectacle comparable à celui qu'offrait Paris dans la journée du 20 avril 1848. Quelle majesté! quelle force dans cette alliance de l'esprit militaire avec les sentiments les plus généreux !

En contemplant ce spectacle grandiose, le philosophe lui-même prenait en pitié les royautés qui avaient méconnu tant d'éléments de grandeur. Et, en effet, quel magnifique avenir s'ouvrait alors devant la République, s'il eût plu à Dieu de placer à sa tête des hommes de sa taille I

Le 21 mars une proclamation du Gouvernement provisoire exprimait ainsi sa reconnaissance au peuple, à la garde nationale et à l'armée :

« L'unité du peuple, de la garde nationale et de l'armée, qui est la » pensée du gouvernement et la nécessité de la République démocra-

» tique, est désormais accomplie. La journée d'hier a montré aux » yeux ce qui était dans les cœurs : il n'y a plus qu'un peuple. Ce » peuple est confondu et armé pour défendre dans l'ordre la Répu- » blique.

» Citoyens, ne vous étonnez pas qu'un cri de joie et de reconnais- » sance unanime de tous les membres du gouvernement réponde à ces » millions décris du peuple innombrable qui a passé hier devant nous, » en présentant d'une main des armes au gouvernement, en faisant de » l'autre main le geste du serment à la République.

» Jamais la royauté ni l'empire n'ont assisté à une semblable revue ; » car c'étaient dos armées qui passaient devant eux : ici c'était un » peuple I Et le peuple n'avait qu'une âme, et cette âme était la fra- » ternité! Cet arc-de-triomphe élevé à la mémoire d'un conquérant se » rapetissait devant cette multitude. Le génie militaire du conquérant » s'effaçait devant le génie du peuple. C'est le caractère du grand mou- » vement que nous accomplissons : les individualités disparaissent; le » peuple grandit I

» Nous voudrions conserver à la postérité la fidèle image de ce grand » jour fraternel ; cette forêt flottante de baïonnettes que seize heures » n'ont pas suffi pour écouler au pas de charge ; ces fleurs, ces pavil- » Ions, ces rameaux au bout des fusils, symboles de paix dans la force; » ces bataillons accourus des villes et des villages les plus éloignés avec » une partie de leur population ; ces régiments, composés de nos fils » et de nos frères, rentrant dans la capitale réconciliés et entrelacés » dans les groupes armés ou désarmés du peuple; ces visages qui ne » respiraient que la concorde, la confiance, la sérénité de l'ordre et do » liberté; ces cris, dont pas un seul n'a été un cri de haine ou d'a- » larmes; cette unanimité d'adhésions à quelques citoyens modestes » et laborieux, chargés par les circonstances de' veiller au salut de » tous; ce recueillement enfin en rentrant aux flambeaux dans les rues » de Paris spontanément illuminées, comme pour prolonger plus » avant encore dans la nuit ce jour trop court pour laisser contempler » l'armée pacifique de la fraternisation ! Conservez, du moins, cette » image dans vos cœurs !

» L'Europe et la France le sauront demain : l'Europe pour mesurer

» l'incommensurable puissance d'une nation qui, dans une seule ville,

» peut armer trois cent mille hommes en une nuit I la France, pour

» se réjouir de l'esprit qui anime l'universalité de sa capitale, et pour a. 03

» dissiper les craintes que les ennemis de la République pourraient » répandre contre la raison et contre la perpétuité de la République.

» Vous l'avez vu, citoyens ! et la France le verra par vos yeux, après » vous!

» Quand Paris armé est debout, tout s'abaisse et disparaît devant » son attitude.

» L'ordre est garanti.

» La sécurité et l'indépendance de la représentation nationale sont » assurées.

» La famille et la propriété sont sacrées » Les industries sont libres » Le crédit remonte.

» Le numéraire enfoui par la déûance reparait.

» Le travail, cette propriété des travailleurs, est créé par le gouver- » neraent, entouré d'institutions protectrices des droit&du plus pauvre » et du plus faible.

» La fraternité ne sera pas seulement une cérémonie, elle sera la loi.

» La République, impérissable dans sa force et invariable dans sa » marche, continuera la révolution, mais la continuera au profit de » tous; elle sera une, comme vous avez été un. Donnez-lui le temps et » la force, elle vous rendra la justice entre toutes les classes, l'égalité » entre tous les intérêts, l'union entre tous les cœurs, l'influence au » dehors, la sécurité au dedans ! »

Malheureusement ni l'unanimité patriotique du peuple dans la journée du 20 avril, ni la belle proclamation qu'on vient de lire, n'avaient désarmé les partis. Le Gouvernement provisoire était plus que jamais en proie à d'invincibles ressentiments intestins. La majorité et la minorité interprétaient diversement le caractère de celte immense manifestation. Tandis que Lamartine la considérait comme la sanction universelle du peuple à la politique modératrice qui avait prévalu dans la journée du 16, Louis Blanc et ses amis, Ledru-Rollin, lui-même, y voyaient, au contraire, la condamnation des manœuvres réactionnaires qui avaient surpris un instant la religion d'une grande partie de la garde nationale, et trompé l'opinion publique. A leurs yeux la fête de la fraternité signifiait que la population entière de Paris regardait la République comme la seule forme de gouvernement possible, et qu'elle voulait que lo règne de la démocratie se fondât sans déchirements, mais sur des basse» inébranlables. Aux yeux de la minorité du conseil,

celle journée imprimait une grande et salutaire impulsion au mouvement révolutionnaire, entravé par la réaction. Et cette différence d'appréciation poussait encore la majorité et la minorité du gouvernement dans les tendances inverses qui les séparaient depuis deux

mois.

La question de savoir si la dictature révolutionnaire devait présenter une constitution toute formulée h l'acceptation de l'Assemblée nationale, ou laisser à cette Assemblée l'entière initiative du nouveau droit public de la France, était aussi pour le conseil un ferment de discorde. Après avoir longtemps flotté entre les deux systèmes, la majorité ne voulait, en définitive, rien enlever à la plénitude du pouvoir constituant. Mais la minorité, à laquelle se ralliait Dupont (de l'Eure), soutenait que le Gouvernement provisoire devait se présenter à l'Assemblée nationale avec un plan tout préparé , laissant aux futurs représentants la discussion des lois organiques qui, les principes généraux une fois consacrés, auraient été plus flexibles et plus modifiables. Lamartine lui-même avait rédigé un canevas de constitution, proposant un pouvoir exécutif trinitaire qui aurait duré trois ans, et dans lequel trois hommes élus par l'Assemblée nationale auraient représenté les trois éléments dont se compose toute opinion : l'impulsion, la résistance, la modération.

Divers autres projets de constitution, élaborés parCormenin et l'abbé de Lamennais, furent également discutés. Mais le parti de la république stationnaire, le parti conventionnel et le parti socialiste ne pouvaient enfanter une œuvre commune. On argumenta, on s'aigrit, on se divisa davantage, et, pressé d'ailleurs par le temps, on finit par s'en remettre à l'Assemblée nationale du soin de greffer la République sur les liges encore palpitantes de la monarchie.

Cependant, à mesure que les élections approchaient, les défiances et les craintes augmentaient dons le soin du gouvernement, comme au milieu des partis. Ce moment, que tout le monde appelait naguère comme le terme d'un provisoire hérissé de périls, n'apparaissait plus que comme le point d'interseclion entre une situation dangereuse et une autre plus dangereuse encore. Toutes les espérances s'évanouissaient, pour faire place au doute et à l'inquiétude.

Cependant, le nombre des candidats se multipliait à l'infini. A Paris, les clubs et les réunions préparatoires devenaient autant de cratères, où les plus ardentes passions et les plus perfides intrigues bouillonnaient

pèle-raêle. Dans les départements, le travail électoral présentait la même confusion d'hommes et de principes. Sauf les républicains, qui étaient dans leur rôle, partout les candidats abdiquaient leur passé, leur foi, et mentaient effrontément à la nation. Etrange anachronisme I Pour capter les suffrages d'un peuple qu'on disait pourri de monarchie, les royalistes de toutes les origines se proclamaient démocrates par excellence et fervents défenseurs de l'idée rénovatrice.

M. Monta lembert disait à ses électeurs : « Je le répèle après » qu'une révolution inouïe a passé sur mes paroles, la liberté a été » l'idole de mon âme. A l'extérieur j'ai toujours proclamé la légiti- » mité des peuples, et placé en première ligno le droit divin des natio- » nalités. Je n'ai jamais cessé de protester contre la solidarité qu'on » cherchait à établir entre la France libérale et l'œuvre du congrès de

» Vienne Si la vie politique m'était rouverte par le suffrage de mes

» concitoyens, je travaillerais de bonne foi et sans la moindre arrière- » pensée à fonder la constitution de la République. Jurons donc de » n'accorder nos suffrages qu'aux hommes qui nous garantiront toutes » les libertés du chrétien et du citoyen : liberté de conscience et des » cultes; liberté de la science et de la pensée; liberté de la presse et de » la parole; liberté du domicile et du foyer domestique; liberté d'édu- » cation et d'enseignement; liberté du travail et de l'industrie; liberté » de l'individu et de la propriété; liberté d'association et de réunion; » liberté en tout et pour tous »

M. Falloux s'écriait, à son tour : « Désormais c'est le gouverne- » ment de tous par tous qu'il importe de régulariser. C'est la société

» dans sa plus haute acception qu'il importe de défendre Travailler

» bien à faire comprendre au clergé des campagnes toute l'importance » de son altitude dans le mouvement actuel. La religion fleurit dans » les républiques américaines; elle a fait au moyen ûge même la splen-

>► deur des républiques italiennes Il n'y a plus à celte heure qu'un

» mot de l'ancieune unité française qui soit debout : la patrie. Rallions- » nous tous à ce glorieux et saint nom ; prononçons-le, non pas avec » crainte et comme imposé par une sorte de terreur, mais comme des » hommes auxquels ni le mot ni aucun des dévouements qu'il iui- » plique ne sont inconnus ou indifférents. »

Venait ensuite M. Ségur d'Aguesseau : « Ce n'est pas, disait-il, up

» Circulaires des 9 mars et 3 avril 1848.

RÉVOLUTION DE FEVRIER im. 501

» roi, ce n'est pas une dynastie seulement qui ont été emportés par la » prodigieuse révolution de février 1848. C'est la royauté même qui » a péri ! La forme monarchique a fini son temps. Elle est désormais » convaincue d'impuissance pour satisfuirc aux nécessités sociales de

» la démocratio triomphante Comptez sur ma fidélité aux intérêts

» delà patrie et sur mon inaltérable dévouement à la République. »

Écoutons maintenant M. Mouciiy : « J'accepte la République sans » restriction et sans arrière-pensée. L'Assemblée nationale est con- )> voquée pour constituer l'œuvre démocratique delà révolution sociale » de 1818; jo viens vous demander l'honneur de vous représenter... » Je veux que le travail soit organisé dans des conditions telles que les » droits du maître soient respectés, que l'ouvrier ne soit plus, comme » par le passé, réduit à l'état de machine, d'outil de production ; mais » un agent libre, intelligent, intéressé aux succès et aux profits des pro~

» ducteurs Je marcherai dans celte voie; j'y porterai le souvenir de

» mon aïeul Louis deNoailles, qui fut, au début de l'Assemblée consti- » tuante, le promoteur du célèbre décret du 5 août 1789, portant » abolition du régime féodal ; de ce même Louis de Noailles qui » mourut glorieusement au service de la République, en combattant » pour elle contre ses ennemis. »

M. la Rochejaquelein : « La lia ti on, maltresse d'elle-même, peut » seule se donner la constitution qui lui convient. Voilà le principe

» Mais il fallait au gouvernement une forme, un nom : la Répur- » blique a été proclamée par le Gouvernement provisoire. J'ai déjà et » tout de suite promis mon concours : je tiendrai parole »

M. Vàtimesml : « Que les Français y prennent garde; toutes » les libertés et les libertés de tous sont solidaires. On ne saurait » toucher aux droits d'un seul individu sans que ceux de la nation

» entière soient menacés La liberté de conscience est le plus pré-

» cieux de ces droits; et le Gouvernement provisoire lui-même a rendu » hommage à celte liberté, en la prenant pour base de l'un de ses » actes.

» J'ai soutenu ces principes sous le dernier gouvernement. Je l'ai » fait plutôt pour l'honneur de la justice et de la raison qu'avec l'espoir » du succès, puisque ce gouvernement niait la liberté d'association; » mais lorsque je vois que c'est précisément cette négation qui a été » l'une des principales causes de sa chule, ai-je tort de me flatter que » toutes les oreilles ne serout pas fermées à ma voix sous le régime

h républicain qui a écrit sur sa bannière : Liberté, Égalité, Fra- » ternilé I »

M. Cambacérks : « Les eflorts de l'opposition n'ont pu éclairer le » funeste gouvernement qui vient de succomber; sa chute a créé de » graves embarras, dont il faut sortir promplement si nous voulons » fonder une république sincère et durable, etc. »

M. IvÉmilly : « Jurons de travailler sans relâche à l'édifice qui » doit immortaliser le dix-neuvième siècle, et abriter les peuples dans » l'avenir!

» Jurons d'assurer à jamais l'établissement, la consolidation, le h triomphe paciûque d'une République forte, grande et glorieuse! »

M. Civrac : « Dans l'état actuel de la France, la forme républicaine » doit rallier tous les esprits. Seule, elle sera une digue contre l'anar- » cliie; seule, elle sera capable d'enfanter une rénovation sociale.

» La République est le gouvernement de tous, par tous et pour » tous. »

M. Laussat: « Que voulons-nous? la liberté, l'égalité, les sympa-

» thies fraternelles Mais à la jouissance de ces droits imprescripti-

h blés, si souvent proclamés, si souvent méconnus, il nous faut des » garanties. Et ces garanties, dans quelles institutions les chercherai-je? » Dans les institutions démocratiques, parce qu'elles assurent l'air et la » lumière à toutes les pensées, le triomphe à toutes les vérités. Je » veux donc les institutions démocratiques , je les veux sincères et h avec toutes leurs conséquences. »

Les orléanistes ne se montraient pas moins fanatiques de la République.

M. Dupin disait à ses électeurs, qu'après le 24 février on avait reconnu qu'il n'y avait plus de monarchie possible, et que ceux qui s'honoraient de lui avoir été fidèles jusqu'au dernier jour, avaient cru do leur devoir social, de leur devoir de citoyen, de se rallier franchement a la seule forme qui pût désormais conjurer les malheurs publics, la formo républicaine.

M. Rouher proclamait que la révolution de février était une révolution sociale, et demandait la suppression immédiate de tous les impôts vexatoires, plus particulièrement onéreux à la classe ouvrière. « Dans tous les cas, disait-il, mes sympathies demeurent acquises à une » république forte qui comprenne et applique toutes les sublimités » chrétiennes de sa devise : liberté, égalité, fraternité I »

M. IUroche pensait que les travaux de l'Assemblée nationale devaient avoir pour but principal : « 1" de constituer définitivement » J'élablissement de la République ; 2° do proclamer et assurer les droits » de l'bomme en société, la liberté, l'égalité, la sûreté, la propriété; » 3° d'ouvrir l'ère de la fraternité, en assurant au travailleur, par des » institutions nouvelles, le bien-être auquel il a droit et la place qui lui » est due au foyer de la grande famille; 4° d'assurer à tous une instruc- » lion morale et pratique qui permette à la République de profiter de » l'intelligence et du génie do tous ses enfants; 5* de respecter la » liberté individuelle, d'assurer la liberté des cul les et celle de la presse; » 6° d'établir une nouvelle organisation judiciaire en harmonie avec » les principes républicains; 7° de réorganiser l'impôt, de diminuer les » gros traitements, d'établir l'équilibre des buigels; 8° de maintenir » à l'élection politique la large base du suffrage universel; 9° d'abolir » définitivement la peine de mort en matière politique, et de fonder » la diplomatie sur l'alliance des peuples, et sur la paix solide qui doit » être le résultat de cette alliance. »

M. Denjoy écrivait aux électeurs de Lespare : « La France, après » tant d'essais, ne peut plus vouloir la monarchie... Une colère du peuple » a fait crouler l'édifice; la monarchie est morte, le peuple est adulte; » la France, désormais, ne peut plus être gouvernée que par la France.., » Hommes du travail de toutes conditions, seuls honnêtes gens que je » connaisse, soyez donc toujours du poste; les premiers partout, à la

» garde nationale, au club, à l'élection Liberté, égalité, fraternité,

» et quo Dieu protège la République ! »

M. Abbattucci disait aux électeurs du Loiret : « Les vieux partis » ont disparu...

» Mon àme s'élève et s'agrandit devant ce grand spectacle.

» N'attendez pas de moi que j'entre ici dans de grands détails sur la » constitution de la nouvelle République.

» Aujourd'hui le monde est bouleversé, Y ancien édifice a disparu; il » faut que des mains fermes et prudentes fassent sortir Y édifice nouveau » du sein de la terre. Il faut accepter dans toutes ses conséquences la » révolution politique et sociale qui vient de s'opérer. Il faut donner » satisfaction à tous les intérêts, à tous les besoins de la nouvelle » société.

» La nation est une, nous avons tous les mêmes titres, les mêmes » intérêts : nous relevons tous de l'égalité. »

II. Billault s'offrait ainsi aux suffrages des citoyens de la Loire- Inférieure : « Mon avenir sera net comme mon passé : si j'entre à » l'Assemblée nationale, ce sera pour y travailler résolument, efïica- » cernent à la fondation régulière et définitive en France du gouverne- » ment républicain. Rêver une restauration monarchique serait in- » sensé. Il faut savoir accepter virilement, sans arrière- pensée, les faits » inévitables. Pour les hommes politiques qui, avant le 24 février, » préféraient la monarchie, tout autant que pour ceux qui, dès lors, » se préparaient à la République, pour tous, sans distinction désormais, » en face de ce que nous avons vu, de ce que nous voyons chaque jour, » la question doit apparaître irrévocablement résolue. Quant à moi,

» j'en ai pris loyalement mon parti Élu, mes efforts, non élu, mes

» vœux, sont acquis à cette gigantesque entreprise, dont à la fois vont » dépendre et la grandeur et la félicité de la France. »

M. Léon Faucher n'avait point, disait-il, appelé la République; « mais il l'acceptait loyalement, hautement, sans arrière-pensée. »

M. Duvergier de Hauranne n'avait point, lui non plus, désiré l'avènement de la République; « mais il desirait sa durée et il était » prêt, dans la mesure de ses lumières et de ses forces, à l'organiser » fortement, en réalisant les promesses de sa triple devise, liberté, » égalité, fraternité!

De leur côté, les impérialistes étaient tout aussi explicites dans la manifestation de leurs vœux pour le triomphe de la démocratie.

M. Lucien Murât disait aux électeurs du Lot : « Hier, après trente » ans d'exil, il m'était permis de revoir la France, et ce bonheur » immense d'un ûls à qui l'on rend sa mère, je le dois à la Itépu- » blique.

» Aujourd'hui la République fait appel à tous les dévouements. Je » m'offre à elle, et je viens vous demander l'honneur de siéger à l'As- » semblée nationale.

» Banni par les ennemis de la France, je vous apporte des États-Unis » vingt-deux ans d'expérience et d'opinions républicaines. Je suis ûls de » Murât et de Caroline Bonaparte, cousin de cet honorable Gaétan » Murât, que vous avez tous connu et aimé. Tels sont mes titres.

» Si vous me confiez vos intérêts, je saurai les défendre; si vous me » chargez de vos droits, je saurai les faire valoir. La came du peuple me » sera sacrée, et si je ne puis vaincretje saurai mourir. »

M. Caulaincourt, duc de Vicencr, résumait ainsi ses principes po-

litiques : « Le gouvernement républicain ; tout autre est impossible; » toute anière-pensée serait criminelle. »

Le colonel Vaudrey écrivait, à son tour, aux électeurs de la Côted'Or : « Vous connaissez mes convictions démocratiques; un gouver- » nement républicain pour la France a été le rêve et l'espérance de » toute ma vie. »

Entin, M. Persigny sollicitait en ces termes les suffrages du département de la Loire : « Quant à mes opinions, je vais vous les exposer » avec franchise : hier, je croyais sincèrement que, entre des habitudes » monarchiques de huit siècles et la forme républicaine, but naturel » de tous les perfectionnements politiques, il fallait encore une phase » intermédiaire, et je pensais que le sang de Napoléon, inoculé aux » veines de la France, pouvait mieux que tout autre la préparer au » régime complet des libertés publiques; mais après les grands événe- » ments qui viennent de s'accomplir, je déclare que la République» rc- » gulièrement constituée, pourra compter sur mon dévouement le plus » absolu.

» Je termine par une dernière et solennelle déclaration. Délivré par » le peuple, je dois ma vie au service du peuple. Tout ce que Dieu voudra » m'accorder de courage, d'intelligence et de résolution, sera désor- » mais consacré à l'affranchissement de la seule servitude qui pèse » encore sur lui, la servitude de la misère. »

Tandis que ces professions de foi inondaient le pays, et que tout le monde se faisait peuple, les royalistes des deux branches semaient sourdement la terreur dans les provinces. Grâce à l'immense influence que lui donnait le suffrage universel, le clergé pesait de tout son poids sur la conscience des habitants des campagnes, troublait les populations, les épouvantait et les détachait de la République.

Paris était livré à une agitation sans borne. Les murs de la capitale se couvraient, se dépouillaient et se couvraient encore d'innombrables placards. La circulation était presque interrompue par une foule de crieurs forcenés qui imposaient aux passants des bulletins d'élection, des listes imprimées et des votes tout faits. Les clubs ne désemparaient ni nuit ni jour. C'étaient de tous côtés le dernier cri, le suprême appel des candidats, et il ne manquait, pour compléter ce chaos, que le schisme éclatant de la majorité et de la minorité du Gouvernement provisoire devant l'urne électorale.

Or, ce schisme se produisit le 21 avril. « Jusqu'au dernier moment, il. . C4

disait l'organe de la minorité, nous avons refusé de faire un choix parmi les membres du Gouvernement provisoire. Mais en présence de ce qui se passe depuis quelques jours, après les infâmes calomnies qui sont propagées avec une perfidie révoltante, nous ne pouvons échapper à cette triste conviction, que les partis bâtards qui se coalisaient sous l'ancien régime pour égarer l'opinion publique, et qui ne voyaient dans la révolution de février qu'une transition pour arriver à la régence, ont renoué leur alliance pour marcher d'un commun accord dans la grande lutte électorale. Dans de pareilles circonstances, et lorsque tous les ennemis du principe démocratique se concertent pour exclure les plus purs républicains, toute division dans nos rangs serait une faute, toute générosité serait une duperie. La Reforme se rallie donc franchement et complètement aux choix adoptes par les délégués des ouvriers et des clubs. »

La liste de ces délégués, qui représentaient deux cents clubs environ, n'admettait que quatre des membres du Gouvernement provisoire — Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon et Albert — parmi ses candidats à l'Assemblée nationale. Le divorce était donc flagrant entre la majorité et la minorité, qui, dès ce moment, se combattirent à ciel ouvert et sans dissimuler plus longtemps les dissentiments politiques et les antipathies personnelles qui les divisaient depuis deux mois.

Telles étaient les perturbations au milieu desquelles s'accomplirent les élections qui devaient décider des destinées de la République. A peine les premiers résultats en furent-ils connus, que la réaction poussa un cri de triomphe, et la démocratie ardente un cri de détresse. Les républicains modérés ne pouvaient eux-mêmes contenir l'expression des plus tristes pressentiments. « Dès à présent, disait le National, on peut pressentir l'esprit et les tendances de la nouvelle Assemblée nationale. On ne peut le méconnaître, l'esprit de réaction a eu, dans ces élections, une plus large part que ne devaient le faire augurer l'empressement et l'enthousiasme avec lesquels la République a été proclamée et acceptée partout. »

L'interprète de l'Hôtel do ville avait grand soin d'attribuer cet insuccès à deux causes, qu'il eût été, selon lui, facile d'éviter : l'ajournement des élections et le choix des commissaires généraux que le ministre de l'intérieur avait envoyés dans les déparlements, et qui n'avaient su ni changer la direction des services, ni rompre les traditions, ni donner partout une vigoureuse impulsion. Du reste, si la majorité du

conseil voyait un malheur dans lo résultat électoral, elle n'y apercevait point de péril. « Ces embarras, iuséparables d'une grande commotion politique et sociale, ont réveillé, disait-elle, les espérances de la réaction. A un prudent silence succède l'injure et la menace : soit. Les républicains ont triomphé des royalistes de toutes les branches et de toutes les couleurs, quand leurs maîtres disposaient des trésors et dos armées de la France; la victoire peut-elle être douteuse quand ils sont réduits à s'emparer frauduleusement d'un drapeau qui ne leur appartient pas, et à emprunter un langage dont la transparence dissimule mal leurs projets? »

La minorité était moins circonspecte que la majorité.

« L'heure est solennelle! s'écriait la Réforme. Que les républicains y songent et se recueillent. Ne nous dissimulons rien ; les élections sont faites contre les hommes qui ont préparé et proclamé la République. On commence par nous attaquer avant de s'en prendre aux principes. La marche est habile et ne nous laisse pas le choix des moyens. Nous devons nous tenir sur le qui vive et attendre. »

Cependant la Réforme adjurait les cœurs chauds et les tètes ardentes de ne point engager do lutte sur lo terrain des noms propres. « Mais si l'on veut nous tailler une république aristocratique et bourgeoise, élroite et cauteleuse, usurière et rachilique, aux armes, citoyens, car nous serions trahis 1 Aux armos, car co no serait plus les noms propres qui seraient en question, mais les principes. »

Les clubs et leurs journaux allaient plus loin que la Réforme.

« Ce qui arrive était nécessaire, disait la Commune de Paris, Avant de se précipitor dans l'avenir, il fallait anéantir jusqu'aux derniers vestiges du passé; il fallait prouver qu'on avait eu lo droit de le pulvériser à coups de canon, et que, sous cet échafaudage nommé le justemilieu, il n'y avait rien que persévérité, ruse et malédiction. L'esprit do caste tente un dernier effort : il organise ses adeptes pour la dernière bataille. Invasion des impurs, procession des vendeurs qui viennent encore souiller le temple, nous vous remercions de votre succès. Le moment n'est pas loin où vous rendrez compte de votre impudeur à celui que vous bafouez aujourd'hui sous vos masques. La révolution sociale ne sera pas escamotée; le peuple no s'est pas démis : en lui ré-* side tout droit et toute force. Votre délégation éphémère ne se légitime que par votre accord avec sa volonté loule-puissantc. Tremblez donc, hommes qui n'êtes rieu par vous-mêmes, de marcher h son encontre;

tremblez de violer le mandat qu'il a remis entre vos mains. Si vous faites un pas en arrière, il sera debout!... »

— Que voulez-vous? répondaient les journaux royalistes. Les

hommes que vous menacez ne sont-ils point lo produit du suffrage universel, tel que vous l'avez organisé? Faudra-t-il encore que l'Assemblée nationale soit soumise au contrôle particulier des clubs et des comités révolutionnaires? Mais quelle que soit l'audace de certaine fraction, il faudra bien que tout le monde s'incline devant cette Assembléo qui lient son mandat de l'universalité des citoyens, et qui seule aura ; le droit de parler au nom de la France.

Les journaux légitimistes marchaient plus franchement à leur but. Au lendemain des élections, l'un d'eux formulait ainsi le programme du parti :

« 1° Nous croyons que la Franco est monarchique;

» Que le principe de la royauté, qui a fait la carte de la France, qui a réalisé l'unité do la France, la force et la grandeur de la France, est le principe auquel la France doit revenir, si elle ne veut pas périr ;

» Que ce principe n'est nullement incompatible avec la liberté;

» Qu'il n'est nullement antipathique à l'esprit actuel de la majorité de la nation ;

» Qu'il se prête parfaitement à tous les progrès de la civilisation; » 2° Nous croyons que la royauté doit reposer sur la légitimité; » Que lo duc de Bordeaux est aujourd'hui la personnification de ce principe;

» Que, si le duc de Bordeaux mourait sans descendant mâle ou refusait la couronne, lo comte de Paris serait le représentant du principe de la royauté légitime.

» Que le rétablissement de la royauté légitime doit être demandé par la nation elle-même. »

Et tandis que Paris pantelait sous ce débordement de haines et de fureurs, quelques villes des départements protestaient à main armée contre les choix sortis de l'urne électorale. Rouen et Elbeuf devenaient le théâtre de conflits dans lesquels se reproduisaient tous les phénomènes précurseurs des grandes insurrections. D'un côté, le peuple; de l'autre, la garde nationale et les troupes s'y livraient des combats qui, après avoir fait couler un sang généreux, finissaient par la défaite de la démocratie, le triomphe et les joies de la réaction. Et cette lutte impie, dans laquelle deux cents coups de canon avaient été tirés, laissait cent

cinquante cadavres d'ouvriers sur le carreau, sans qu'un seul de leurs adversaires eût péri. A Nîmes, après la proclamation du scrutin électoral, une partie de la population faisait feu contre l'autre. A Béziers, la foule envahissait et saccageait l'hôtel de la sous-préfeclure. Le département de l'Ain était dans la plus vive agitation, et le chef-lieu do la préfecture avait dû être transporté de Bourg à Nantua. A Limoges, une insurrection d'ouvriers avait brisé l'urne du scrutin, désarmé la garde nationale, et élevé un pouvoir nouveau à côté du pouvoir central. Mais là du moins pas une goutte de sang n'avait été répandu, et les vainqueurs veillaient eux-mêmes à la sûreté des personnes et des propriétés des vaincus. A Bordeaux, à Amiens, à Nantes, à Troyes, et dans quelques grandes cités, des troubles plus où moins graves apparaissaient comme les préludes d'une guerre civile.

Ces troubles retentissaient dans Paris, où ils jetaient sans cesse de nouveaux ferments de perturbation. « Le sang coulo dans les départements, s'écriait la réaction; des gardes nationaux, des pères de famille, armés pour le maintien de l'ordre social, se portent courageusement au devant du danger; ils répriment l'insurrection au risque de leur vie. Cependant on les insulte ici, on les dénonce comme des hommes sans foi, sans entrailles, qui, après avoir affamé les ouvriers, cherchent à se délivrer d'eux par le canon. Et le gouvernement que fait-il? Quels gages de sympathies et de reconnaissance envoie-t-il à ses défenseurs? Il combat la révolte sans oser la condamner. Depuis plusieurs jours Rouen , Elbeuf, Limoges, d'autres villes peut-être sont dans les angoisses de la guerre civile. Et le Moniteur reste muet! Et, pendant que le gouvernement se renferme dans cetle prudente réserve, des placards incendiaires sont afûchés sur les murs de Paris, au nom des sociétés qui délibèrent en armes 1 Pourquoi cetle agitation, ces déûances, ces cris do fureur? Parce que, avant même que l'Assemblée nationale soit réunie, les exaltés supposent qu'ils n'y siégeront pas en majorité. Le droit de la nation, la vertu du suffrage universel, tout s'efface du moment où les terroristes ne se croient pas en mesure de faire la loi. Le peuple, c'est eux. »

Les journaux de la majorité du conseil condamnaient aussi, mais avec timidité, les désordres qui semblaient éclater de tous côtés, et dont ils attribuaient encore la responsabilité aux commissaires de Ledru-Rollin.

Quant à la démocratie ardente, elle ne voyait la cause de ces trou*

Lies que dans les complots de la contre-révolution. « Nous voulons, s'écriait la Réforme en parlant de l'insurrection rouennaise, nous voulons une enquête impartiale, et il n'est pas donné à vos juges de l'essayer. Le parquet actuel est devenu l'instrument do la réaction. Le procureur-général Sénard a mis ses mandats d'amenor à la discrétion do la bourgeoisie. La bourgeoisie arrête et emprisonne comme il lui plaît. Cette dictature, que le gouvernement n'a pas su saisir, c'est la bourgeoisie qui lexerce. La liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté d'association n'existent plus; la bourgeoisie a effacé tout cela : il n'y a de libre sur le pavé ensanglanté de Rouen que la bourgeoisie.

Enfin, la Société républicaine centrale, présidée parBlanqui, couvrait Paris d'un manifeste délirant de rage et de vengeance. On y lisait avec offroi i

« La contre-révolution vient de se baigner dans le sang du peuple. » Justice, justice immédiate des assassins I Depuis deux mois, la bour- » geoisio royaliste de Rouen tramait dans l'ombre une Saint-Barthé- » lemy contre les ouvriers. Elle avait fait de grands approvisionnements » de cartouches. L'autorité le savait. Ces paroles de mort éclataient » çà et là, symptômes précurseurs de la catastrophe : Il faut en finir avec » ces canailles! Citoyens du Gouvernement provisoire, d'où vient que, » depuis ces deux mois, les populations ouvrières de Rouen et des » vallées environnantes n'avaient pas été organisées en gardes natio- » nalosî — D'où vient que l'aristocratie possédait seule l'organisation » et les armes? — D'où vient qu'au moment de l'exécution de son » affreux complot, elle n'a rencontré devant olle que des poitrines » désarmées ? — D'où vient la présence à Rouen du 28e régiment de » ligne, ce sinistre héros du faubourg de Vaise en 1834? — D'où vient » que la garnison obéissait aux ordres de généraux ennemis déclarés » de la République, d'un général Gérard, créature et âme damnée de » Louis-Philippe? — Ils avaient soif d'une sanglante revanche, ces » sicairesde la dynastie déchue ! Il leur fallait un massacre d'avril pour » consolation d'un second juillet! Leur attente n'a pas été longue 1 — » Les journées d'avril, deux mois à peine après la révolution I c'est » aller vile , citoyens du Gouvernement provisoire. — Et rien n'y » manque, a ces nouvelles scènes d'avril I Ni la mitraille, ni les boulets, » ni les maisons démolies, ni l'état de siège, ni la férocité de la solda- » tesque, ni l'insulte aux morts, l'insulte unanime des journaux, ces

RÉVOLUTION DE FÉVRIER 1SÛS. 511 » lâches adorateurs de la force! La rue Transnonain est surpassée

» C'est une insurrection royaliste qui a triomphé dans la vieille capi- » taie de la Normandie, et c'est vous, gouvernement républicain, qui » soutenez ces assassins révoltés? Est-ce trahison ou lâcheté? Etes-vous » des soliveaux ou des complices?... — On ne s'est pas battu, vous le » savez bien ! on a égorgé! et vous laissez raconter glorieusement les » prouesses des égorgeurs 1... — Justice donc, justice des assassins !... » La Société républicaine centrale demandait, en terminant : « i° La dissolution et le désarmement de la garde bourgeoise do » Rouen.

» 2° L'arrestation et la mise en jugement des généraux et des officiers » de la garde bourgeoise et de la troupe de ligne qui ont ordonné » et dirigé le massacre.

» 3° L'arrestation et la mise en jugement des soi-disant membres de » la cour d'appel, séides nommés par Louis-Philippe, qui, agissant au » nom et pour compte de la faction royaliste victorieuse, ont emprisonné » les magistrats légitimes de la cité, et rempli les cachots de répu- » blicains.

» 4° Leloignement immédiat de Paris des troupes de ligne, qu'en » ce moment même les réacteurs dressent, dans des banquets fratricides, » à uneSaint-Barlhélemy dus ouvriers parisiens. »

Résumons-nous. Au dehors, Posen, Cracovie, Vienne, Berlin, une portion de la Vénétie, presque toutes les nationalités que le magnifique mouvement de février avait évoquées à la liberté, retombant l'une après l'autre sous le joug de l'oppression. En France, le choc de tous les partis, de tous les intérêts et de toutes les passions armées les unes contre les autres : telle paraissait être la situation de l'Europe, au moment où le Gouvernement provisoire allait remettre ses pouvoirs à l'Assemblée nationale. Cependant, quand l'histoire mesurera ces tempêtes passagères à l'immensité de l'événement qui venait de transformer la France, elle reconnaîtra que ce noble pays n'était troublé qu'à la surface des choses, et qu'il offrait réellement le spectacle d'une sagesse si prodigieuse, quel sera l'étonnement des siècles? Qu'étaient, en effet, ces irritations et ces violences isolées, à côté de l'ordre admirable avec lequel dix millions de citoyens exerçaient pour la première fois leur droit collectif de souveraineté? Que signifiaient quelques conflits partiels, en regard de la masse nationale s'essayant au su tirage

universel avec une dignité, un ensemble, une unanimité de prudence et de patriotisme, qui resteront à jamais comme le fait culminant de la révolution de février?

Quoi qu'il en soit, une grande individualité, qui fut aussi une grande espérance, dominait, de toute la hauteur d'une popularité sans exemple, les agitations révolutionnaires que nous venons de retracer. Trempée dans la révolution elle-même, consacrée par dix élections et deux millions trois cent mille suffrages, embellie de toutes les gloires et de toutes les grâces du génie et du courage, la popularité de Lamartine semblait alors défier les vicissitudes de la politique et les inconstances de la fortune. Personne ne doutait que cet homme, autour duquel rayonnaient tous les intérêts de liberté, d'ordre et de sécurité publique, ne fût appelé d'acclamation à la première magistrature de l'État. Les représentants qui arrivaient à Paris couraient tous lui en apporter l'assurance, et ses adversaires eux-mêmes en étaient si convaincus, qu'ils songèrent un instant à s'asseoir près de lui dans un nouveau gouvernement. Dans une entrevue qui eut lieu entre Caussidière et Lamartine, à l'issue des élections : — Il me semble, dit le préfet de police, qu'un pouvoir composé de trois membres, et dans lequel les noms de Ledru-Rollin et de Flocon figureraient à côté du vôtre, satisferait en même temps la bourgeoisie et le peuple.

— Cette combinaison ne serait point acceptée, répondit Lamartine; je n'ai obtenu plus de deux millions de suffrages que parce que j'offre au pays des garanties d'ordre et de paix. Peut-être, cependant, ne serait-il pas impossible de faire entrer Ledru-Rollin dans le gouvernement; mais quant aux autres, il n'y faut pas songer.

Le lendemain, la question d'un gouvernement trinitaire fut encore agitée dans une conférence entre Lamartine, Ledru-Rollin et Flocon. Ce jour-là le ministre des affaires étrangères ne déclina point d'une manière aussi formelle la solidarité de ses deux collègues dans lo pouvoir nouveau; mais les susceptibilités de Flocon rendirent, assuret-on, tout arrangement impossible, et l'on dut s'en remettre encore une fois à l'initiative de l'Assemblée.

L'idole du jour, l'homme fatidique sur lequel étaient fixés les regards, les craintes et les espérances de l'Europe, songcait-il sérieusement à partager un fauteuil que la France semblait lui offrir tout entier? Dieu seul le sait.

Page 1