‹ Histoire de la révolution de février. [Tome 1]Chapitre 12 sur 12 · TROISIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PÉRIODE

L'heure de l'application des théories humanitaires avait sonné. 11 fallait passer du domaine des idées dans le domaine des faits. Il fallait, — non [)as attendre le résultat problématique des spéculations philosophiques d'une application trop abstraite et trop lente , — mais , recourant au plus pressé , adopter les expérimentations socialistes d'une pratique incontestable et d'une application immédiate.

Puisque , de l'aveu même de ses détracteurs les plus acharnés, la Révolution de février était autre chose qu'une Révolution politique (t), il importait que sa signification sociale fut proclamée. iJne religion nouvelle apparaissait aux hommes , non pas pour la première fois, mais avec une persistance que la logique des événements rendait excusable. C'était le SOCIALISME ! Ses révélateurs étaient nombreux , mais ils ne s'accordaient pas tous sur les moyens, s'ils se rencontraient, ou à peu près, sur le but. Beaucoup

(1) Voir la Revue des Deux-Mondes, d'Avril 1848.

d'entre eux ne voulaient pas assez se convaincre de cette vérité qu un peuple qui naît à la vie morale est un enfant qui naît à la vie maténelle , c'est-à-dire qu'il a besoin , pour son esprit, d'aliments sains et sûrs. Tout peuple enfant est crédule : grande avait donc été la faule, involontaire, de quelques réformateurs « amoureux du nivellement » qui lui avaient soufflé dans l'esprit certains aphorismes, malheureusement trop intelligibles, à l'aide desquels il détruira toujours et démolira sans cesse, aveuglément. Il y a loin du dogme républicain , — auquel nous tendons chaque jour davantage, — au dogme égalisateur et non égalitaire que préconisaient alors certains philosophes, continuateurs de Gracchus Babœuf , lequel ne voulait point admettre, — ce qui est irrécusable pourtant, — la supériorité du talent, l'inégalité de l'intelligence; lequel encore voulait que tout homme de génie fût poursuivi comme un fléau social. Babœuf avait été plus heureux ailleurs; et malgré l'estime qu'on doit avoir pour ses autres idées, on ne pourrait sincèrement que condamner celle-ci qui ne tendrait à rien moins qu'à étaler les intelligences sur un lit de Procuste afin de ne pas permettre que l'une en dépassât une autre. Et , en la condamnant , on condamnerait conséquemment les spéculations plus extravagantes que hardies , si imprudemment préconçues par quelques novateurs impatients, et plus inquudemment encore répandues par eux. Dire que Viné^ TOME I. 28

(faille (les /hculfcs est, précis(hnent, lu cotulilion nécessaire de f'(î(j(i/i lé (les fortunes (1) semblerait plus raisonnable et pins logique que d'admettre la parité des intelligences et des capacités conmie conséquence de l'égalité des rétributions, comme appendice à la parité des fortunes. L'égalité, ainsi entendue, deviendrait une chimère et une absurdité indigne du XIX' siècle. Personne n'en voudrait; personne ne voudrait de l'égalité devant le brouet noir de Lycurgue « dont la science n'a servi qu'à imposer des pri- « valions à ses concitoyens qu'il a rendus égaux « comme la tempête rend égaux tous ceux qui ont « fait naufrage, — comme Omar rendait tous les « musulmans égaux et aussi savants les uns que les « autres en brûlant toutes les bibliolhèques(2).» Point d'utopistes ; point de rêveurs. Il est rare que rêveries et utopies aboutissent; et il faut que tout aboutisse, aujourd'hui que le monde est en voie de renouvellement, l'état social de transformation.

Point d'utopistes, ai-je dit. Point de haine aux utopistes, ajouterai-je; parce (jue « toute doctrine qui C(uisole et qui élève les âmes doit être accueillie (3) ;» parce que, « si nos utopies sont des rêves, vos faits accomplis sont des monstruosités (4). » Dans les pre-

(1) Proudhon , Qu'est-ce que la propriété? p. 108.

(2) Camille Desiuoulins, ii" G du Vieux Cordelicr.

(3) Robespierre, Discours à la Convention, du 20 prairial. [\] Jérémie Benthani.

miers mois de la Révolution , cette haine subsistait vivace; elle subsiste encore. On ne fait point accepter la vérité et le bonheur aux hommes sans qu'il en coûte. Il ne faut pas repousser dédaigneusement les théories qui , de prime abord, semblent être impraticables, parce qu'elles peuvent l'être pour le présent, et ne l'être pas pour l'avenir. L'avenir nous a-t-il donc donné son mot? Il ne faut pas crier : Raca ! aux utopistes, parce que, dans le système le plus faux, le plus creux, le plus stérile, en apparence, il y a des idées utiles , saines et praticables dont chacun peut faire son profit. On ne s'est point vanté de ce qu'on a dérobé à Owen , à Fourier, à Saint-Simon, à Morus, à Campanella, néanmoins les emprunts sont nombreux.

Et puis, ne doit-on pas, — grands et petits, faibles et forts , riches et pauvres, — se sentir pris d'un saint respect et d'une protonde admiration pour tous ces rêveurs, pour tous ces utopistes, pour ces humbles grands hommes, qui, — dans le sanctuaire de leur conscience et dans les arcanes de leur cœur , — ont pesé le monde avec son cortège d'afflictions et de misères, et, pleins de foi, ont voulu faire disparaître ces afflictions et ces misères? Ils ont été trop loin, pour la plupart, dit-on. Ils ont voulu renouveler trop violemment le monde, changer trop brusquement le code social, transformer trop brutalement ce qui était. Ils ont imité, en cela, je le sais, les fil-

les de Pélias, qui égorgèrent leur père en voulant le rajeunir. Mais ils voulaient remplacer la mort par la vie, le doute par la foi , le désespoir par le repos. S ils ont marché si vite à l'accomplissement de leur mission souveraine , s'ils ont prétendu faire disparaître brusquement, violemment, brutalement, les afllictions, les misères, les ruines morales de notre pauvre société, c'est qu'il est de ces lèpres immondes, de ces maux horribles, de ces plaies épouvantables dont on n'a victorieusement raison qu'avec le feu. Où avezvous vu qu'un médecin avait hésité à cautériser une chair pantelante et putréfiée, pour sauver la vie d'un malade? Ces hommes ont porté le scalpel et la flamme dans les chairs corrompues , gangrenées de notre société: elle a crié, elle criera encore, qu'importe? Ne sera t-elle pas sauvée?...

Comment donc, à eux vos malédictions? A eux qui n'ont pas, — comme ont fait les chrétiens ascètes, — déshérité la vie présente de toute rémunération positive, prise en elle et non en une espérance dérisoire en Dieu qui se contente d'avoir fait le monde et qui se repose, sans se soucier des clameurs que le monde lui envoie, échos perdus dans l'innnensité désespérante du ciel!

A eux vos blasphèmes ? A eux qui n'ont pas cru que la douleur universelle, — résumée ainsi par saint Paul, le grand poète théologien : Omnis creatum ingemiscil ! — dût être le lot fatal des générations à

naître! A eux qui ont repoussé cet héritage du mal que nous ont légué tant de générations accroupies dans la crainte du Seigneur et dans la résignation de la souffrance qu'elles croyaient tenir de lui ! A eux qui, — n'acceptant pas les maximes élastiques des grands déistes épicuriens du xvnr siècle , — ont proclamé que la vie n'est pas une trouvaille , — ainsi que l'a écrit Fontenelle , — que l'ordre de la nature n'est pas parfait en lui-même et immuable,

— comme l'ont prétendu Pope et Bolingbroke ,

— et que surtout tout n'est pas bien. — comme l'a répété sur tous les tons Voltaire, dans son Candide et dans son Poème sur Lisbonne. — Oui , toutes vos malédictions, toutes vos clameurs, toutes vos ironies à ces révélateurs qui, convaincus solennellement que « les maux du peuple sont l'effet de la mauvaise constitution de la société » (1) , ont voulu, solennellement, rectifier l'erreur des hommes aussi bien que celle de la nature ! Ils ont été humains, puisqu'ils ont voulu guérir les maux de l'humanité ! Ils ont été grands, puisqu'ils ont voulu l'affranchir, pensant avec Homère que lorsque les hommes perdent leur liberté, Jupiter leur enlève la moitié de leur âme ! Bonheur et indépendance, voilà le sang nouveau qu'ils ont voulu infuser aux veines appauvries du vieil Eson, — la société! — qui les a voués à l'exécration, au mépris et

(1) J.-J. Rousseau , Contrat social.

à la honte, noble récompense d'un si glorieux travail !. .. Mais que vous vous incliniez — convaincus et obéissants, — ou que vous vous redrcssi».'/ — orgueilleux et rebelles, — quoi que vous fassiez enfin, — esclaves d'hier qui repoussez la régénération de demain, — l'œuvre s'accomplira!..

Dans les premiers mois qui suivirent février, on s'effrayait de ces mots : socialisme, communisme, jetés comme épouvantai! aux oreilles inaguerries des bourgeois. On s'effrayait du mot et on ne connaissait pas la chose, suivant la coutume. Bien embarrassés eussent été les plus aveugles et les plus portés à la condamnation et à la répression des doctrines communistes, si on leur eût demandé ce qu'ils entendaient parle communisme, cette aspiration de l'avenir. Il y avait communistes et communistes . comme il y a républicains et républicains, c'est à-dire qu'il se trouvait en France, la patrie des intelligences, des hommes assez inintelligents ou assez impatients pour semer partout des doctrines de partage forcé, de communauté conqjlète et immédiate, et des hommes dévoués, intelligents et forts, qui rêvaient et rêvent encore la grande communion humaine, et qui conviaient l'humanité tout entière au grand banquet du bonheur. Et encore ne doit-on rien préjuger de l'avenir, qui ne nous a point dit son secret, je le répète. Sait-on ce qu'il nous réserve? On peut le pressentir lorsqu'on opère sur les renseignements que fournit la

marche logique et mathématique des événements humains. Mais on ne peut rien affirmer. Sait-on si la Révokition interrompue à Babœuf ne reprendra pas à Babœuf?

Que signifiait donc cette pression sourde , — mais avouée assez haut pour être constatée, — contre celte science sociale dont on pourrait dire ce que Diderot disait du livre d'Helvétius qui avait vendu le secret de tout le monde (1). Le socialisme était de ces choses qu'on est condamné à chercher longtemps sans pouvoir en trouver l'expression ou la définition , et dont cependant tout le monde a l'instinct (2). Qui oserait contester que la France n'avait pas l'instinct du socialisme? Qui oserait avancer que les premiers rudiments de la science sociale ne se trouvaient pas chez le peuple? En faisant des livres pour résumer cette doctrine du bon sens éparse dans les cœurs , les philosophes vendaient bien, en effet, le secret de tout le monde. Qui le nierait?

D'ailleurs, toutes les opinions sont respectables lorsqu'elles sont sincères, toutes les doctrines dignes d'attention lorsqu'elles sont le fruit de la conscience et de la conviction. La croix du Christ ne serait-elle point brûlée, par hasard, et prétendrait-on la relever pour y clouer de nouveaux martyrs? Laissez le grand

(1) nifierol, Aintrécidtion du livre de IKsprit.

(2) Irtcm.

jour aux utopies; elles mûrissent ou elles tombent.

Mais on se refusait à celte mansuétude alors ! Le communisme soulevait un toile général , et les communistes, comme les premiers chrétiens , étaient montrés du doigt, raillés, bafoués et lapidés. C'était pour les bourgeois spectacle aussi curieux et repoussant que l'alganon deBicêtre,que la chaîne des galériens! Vous avaient-ils pris vos enfants pour en faire des valets ou des baïonnettes, bourgeoises peureuses? Vous avaient-ils pris vos femmes pour leurs orgies, vos maisons pour payer ces orgies, bourgeois poltrons? Ne saviez-vous pas qu'ils vivaient plus sobrement et phis chastement que vous,, ces maudits? qu ils respectaient,plus que vous ne le faisiez, la morale et la famille, ces quakers modernes qui n'avaient que l'hôpital pour persijcctive ! 0 mon pays! est-ce bien toi qui as vu cela? 0 sainte République, esl-ce bien loi qui as permis cela?

Pourquoi cet étonnement et cette sauvage fureur au nom du communisme et à propos des communistes? Est ce que la secte et les sectateurs se produisaient pour la première fois, par hasard? Sous le règne de Louis-Philippe on avait jngé et condamné quelquesuns de ces hommes, «w^r maximes subversives, disaiton. C'étaient des ouvriers tailleurs pour la plupart, honnêtes et probes avant tout. Ce n'était donc pas de vol qu'on les accusait, pourvoi qu'on les condamnait. Ils étaient communistes, c'était tout leur

— Ml —

crime, et il était grand en etîet. La loi avait besoin de les frapper de sa verge de i'er; ne fallait-il pas rassurer les propriétaires!

Je n'entreprendrai point de raconter l'histoire du communisme, c'est-à-dire de la science sociale. Elle a ses racines dans les générations disparues, racines arrosées du sang de ses apôtres et de ses martyrs, bien entendu, car il paraît que c'est la condition essentielle de l'épiinonissement des grandes choses. Aussi, ne regardez pas aux racines trempées dans le sang et dans les sueurs; mais voyez la tige, voyez les rameaux, voyez la cime : elle touchera bientôt au ciel, dont elle émane. Toutes les religions ont eu leur Calvaire,

— toutes leur martyrologe. N'y touchons pas ; mais disons, à propos du socialisme et des socialistes, « qu'ils ont leurs aïeux (1). »

Dès l'année 1834, les doctrines communistes, bravant les foudres du parquet, la prison et l'exil, s'étaient mises à conspirer de nouveau et ouvertement, mais pacifiquement, contre la vieille société, marâtre et inhumaine, qui avait des préférés, et qui^ pour ses malvenus, restait sans entrailles. Le vieux Buonarotti,

— tradition vivante du passé, lien vivant de la Révolution de 92 et de la Révolution de 1830, — Buonarotti était le grand-prêtre autour duquel se ralliaient les admirateurs et les disciples les plus fervents de

(1) Louis Blanc, Nouveau Monde, n" d'octobre 1849.

Piatotî, de ThoDias Monis, de Rabœuf, et plus tard de Cabet ; jeunes hommes dévoués, à l'imporination ardente, qui, aux yeux des doctrinaires d'alors, avaient le tort de croire, avec Condorcet. à la perfcctibililé indéfinie de l'espèce humaine; avec Lessing, à l'éducation complète du genre humain ; avec Hobbes et Jean-Jacques Rousseau, aux droits égaux qu'ont les hommes à tout ce qui peut leur être nécessaire, et dont ils sont seuls juges.

Le trait signalétique, le fond commun des doctrines communistes se définissait : « L'égalité des travaux et des jouissances est le seul but de la société ; l'égalité sans restriction amène et garantit le plus grand bonheur de tous, avec la certitude qu'il ne pourra jamais leur être enlevé, et enfin l'impartiale distribution des biens et des lumières doit être le résultat infaillible de tous les efforts. » C'était, au reste, le trait signalétique de toutes les écoles communistes le fond commun des doctrines socialistes qui, de près ou de loin, avaient des points de contact avec le symbole communautaire. C'est rigoureusement juste. Je sais bien que cela frise le matérialisme et que Dieu est oublié ; mais il n*est guère logique qu'une religion adopte l'idolâtrie de celle qui l'a précédée. Les ïndous avaient leur Timourti ; — les Mexicains leur Teoti, leur dieu de granit noir et d'or; — les Perses leur Zeruane- Akerene (le temps absolu); — leshabilantsde Meiiqihis et de Thèbes avaient leurs crocodiles. D'ailleurs, il

n'était pas surprenant que les communistes oubliassent Dieu, en partie; est ce que Dieu songeait beaucoup à eux? ..

Au 24 février, phalanstériens, selon Fourier; communistes égrilifaires, selon Babœuf ; communistes icariens; selon Cabet ou selon Morus, — car V Utopie de l'un et VIcarie de l'autre «^ont une seule et même chose; — communistes indéfinis selon Louis Blanc, selon Pierre Leroux et selon Proudhon ; — toutes ces écoles, différentes d'allures, de drapeau et de formes, mais avec un but commun, — le bonheur de tous, avec un symbole commun : liberté, égalité, fraternité! avaient cru que l'heure était venue pour elles, que le grand jour de l'application de leurs théories et de la réalisation de leurs espérances était enfin arrivé. C'était légitime ; on ne doit pas en rire. Il était naturel que l'on crût en la République comme en l'ère des félicités raisonnables promises aux déshérités de la société moderne. Cette attente devait être déçue,

je sais bien que les théories si diversement produites et expliquées, qui s'annonçaient ainsi , n'étaient pas toutes et à un égal degré, praticables; que ces systèmes , qui demandaient leur part de soleil , de publicité et d'application, n'étaient pas tons de la catégorie des systèmes écrits pour le présent, par de; penseurs appartenant à l'école positive de Loke et de Bacon, par des philosophes ayant tout simplement

le génie du bon sens (1). Mais il n'était pas digne d'une démocratie d'exposer à tous une pareille fin de non recevoir. J'aurais compris que l'on nutopinnisât (2) pas la France, et qu'on ne lui appliquât point le mode administratif et gouvernemental du phalantère et de l'Icarie; mais j'aurais compris que le gouvernement provisoire et, par suite, la Constituante, — empruntassent, par exemple, à Louis Blanc la solidarité des associations, — aux piialanstériens leur organisation unitaire des assurances, — à Proudhon et à Girardin leur remplacement de l'impôt par la prime d'assurance, et à d'autres les divers plans d'organisation financière, commerciale, politique, qui semblaient le plus aisément et le plus économiquement réalisables. Toutes ces idées étaient fécondes et salutaires; elles sauvaient le pays; elles {'enrichissaient. C'était , de plus, un pas immense fait vers la fraternité politique et la solidarité intégrale...

Rien de cela n'avait été fait ; les trois mois de misère mis par le peuple au service de la République approchaient de leur terme. Il y avait des mécomptes, et ces mécomptes engendraient de sourdes rumeurs, qui montaient par intervalles, et dont on s'effrayait, Fay ce que vouldras , — était la phrase qu'on lisait sur la porte de l'abbaye de Thélème. Le gouvernement provisoire semblait avoir pris cette

(1) Guizot, Histoire de la civilisation en France.

(2) C'est le mot et le souhait de Thomas Morus à la dernière page de son utopie.

phrase pour devise , et , soit incapacité , soit indifférence, il semblait que son attitude signifiât, pour le peuple : « Fayce que vouldras! nous te permettons de te débattre dans ton incertitude du lendemain, dans tes angoisses du présent. Mais ne va pas trop loin dans la manifestation de ces angoisses et de ces incertitudes: nous les reprimerions sévèrement.» Voilà quelle était la pensée, sinon le langage du gouvernement provisoire , qui , de tous les moyens organisateurs que lui offraient l'expérience et les hommes pratiques, n'avait su choisir que ce remède , pire que le mal , appelé les atehers nationaux. Voilà comment il entendait l'organisation du travail; voilà comment il proclamait le droit au travail ! Les philosophes, les penseurs, les économistes sérieux, avaient donc raison de ne plus compter sur lui, et de s'en remettre aux ouvriers du soin de trouver la solution du problème du prolétariat.

Les communistes disaient : La société se compose d'immenses catégories de citoyens , lesquels doivent être organisés par une science spéciale. Quel est le principe de cette science sociale? Le principe opposé à celui qui existe dans nos Codes, le principe opposé à l'individualisme : l'association ! L'association , la communauté si l'on veut, tous les mots enfin qui expliquent dans leur contenu une idée collective opposée de l'individualilé. Voilà quel était le principe des communistes, un principe de sociabilité, de soli-

darité, d'association, d'amour sous lequel devait s'annihiler, disparaître, s'éteindre le principe personnel, individualiste , égoïste , le principe de nos codes , de nos chartes et de nos lois ! Et, en cela, les communistes raisonnaient juste et sainement. A cela, il fallait battre des mains et applaudir du cœur. L'association ! c'était la clef de voûte de toutes les théories, la pierre angulaire de tous les systèmes! Par l'association les hommes soat appelés à s'apprécier , à constater leur valeur réciproque , et au bout de cettt; parité de besoins , de ce concours fraternel de facultés , au bout de cette égalité enfin, il y a une résultante de satisfactions, de jouissances et de bonheurs que l'on ne peut sérieusement contester. Que la société moderne ne s'y trom[)e pas : c'est là qu'est sa garantie, sa sécurité, sa condition d'existence, son arche de salut !

A tort ou à raison , le citoyen Auguste Blanqui était, au mois d'avril 1848, le représentant actif de ce communisme tant redouté. Son club de la rue Bergère était assidûment suivi. Il y électrisait là des milliers d'hommes dans l'esprit desquels des espérances nouvelles et plus sérieuses avaient remplacé les espérances hâtivement conçues après lévrier. Blanqui était applaudi lorsque y déroulant devant les

— U1 — yeux de ses auditeurs haletants d'attention , le sinistre tableau des misères du prolétariat, il indi(juait la route à suivre pour arriver à la Cessation de ces misères, à l'extinction de ces maux. Sa puissance sur les masses était grande encore, presqu'aussi grande qu'au 25 février.

Les hommes de l'Hôtel-de-Ville, — qui n'avaient souci que de gouverner, de quelque manière que ce fût, avec les errements monarchiques ou avec la connaissance incomplète des besoins à satisfaire, — et qui passaient leur temps à fabriquer des décrets inutiles souvent et parfois absurdes , et à se faire entre eux une petite guerre assez déloyale , — avaient pris quelque ombrage des succès de Blanqui et de son influence énorme sur le peuple. Ils ne pouvaient point réaliser ce qu'il promettait , ce qu'il voulait qu'on accordât aux ouvriers ; ils convinrent de ruiner son influence , d'abattre sa puissance , en le calomniant.

M. Taschereau, ami du National, avait inséré dans

un numéro de sa Revue rétrospective un document émané du cabinet de M. Guizot, et dans lequel Blanqui jouait un rôle infâme — qui l'assimilait tout d'un coup aux Chenu, aux Davoust, aux Charles iMarchal et aux Lucien de la Hodde , — le rôle de dénonciateur. Lui , chef des sociétés secrètes , était accusé de trahison pendant la période de 1834 à 1839. La pièce, sur laquelle on s'appuyait pour arguer de la

trahison de Blanqui , n était pas signée ; en outre , quoique trouvée, selon M. Taschereau , le 24 février pendant le combat, elle n'était publiée que six semai nés après , lorsque le gouvernement provisoire commençait à s'alarmer de l'iniluence envahissante de Blanqui.

Je n'ai point à défendre ou à charger ce dernier de l'accusation de trahison portée contre lui. Quoi qu'il en fût de tout cela, calomnie gratuite ou vérité, voilà quel moyen avaient employé les hommes de l'Hôtel-de-Ville pour se défaire de Blanqui qui les gênait, comme les avaient gênés Albert et Louis Blanc. Ne pouvant l'exiler au Luxembourg, on cherchait à l'exiler des ccrurs oli il régnait tout-puissant. On le craignait, cela est avéré, et l'on craignait aussi Cabet et Baspail comme les représentants les plus populaires de l'idée socialiste , du programme communiste. Par contre, on redoutait le communisme. Ledru-Bollin lui-même manifestait, à cet égard, certaine répulsion qu'il ne s'expliquait pas et qui lui venait de son ignorance du sillon nouveau que creusaient les désirs du peuple. Avait-il des raisons pour se défier des prôneurs de ces doctrines? On doit le croire! Avait -il deviné l'ambition dictatoriale de Blanqui ? Gela est à supposer, car l'ambition de Blanqui serait plus aisée à démontrer que son déshonneur. Mais que cette and^ition allai jusqu'à vouloir faire ce qu'il avait hésité à taire dans la nuit du 25 au 26 fé-

vrier, — qu'il voulût renverser le gouvernenient provisoire qui compromettait désastreusement la République , et y substituer un comité de salut public présidé par lui , c'est ce qu'il n'est point donné d'affirmer. Blanqui voyait, avec douleui-, le gouvernement issu des barricades s'engager de plus en plus dans une voie funeste à la Révolution. Il lui était bien permis d'essayer de lui barrer le chemin , au risque de se faire écraser et de succomber broyé mais victorieux. 11 fallait seulement se sentir assez fort etassez appuyé pour accomplir cette tâche pénible, mais nécessaire. Blanqui était fort, il était soutenu par des bras puissants et par des cœurs généreux. Ce qu'il aurait tenté aurait pu réussir. Mais, pour cela, encore une. fois, il n'aurait pas fallu qu'une calomnie anonyme, gratuite ou non, vint lui barrer le passage, à son tour. Celte calomnie le frappait et l'enclouait, pour ainsi diie, plus que n'eût pu le faire une résistance armée.

M. de Lamartine l'avait fait appeler auprès de lui , pour connaître s'il était véritablement redoutable, il l'avait trouvé meilleur que sa réputation , dit-il dans son histoire. Ce qui ne Tavait pas empêché de lui offrir un emploi quelconque, une ambassade, je crois. Blanqui était de fer; il n'avait point plié. On avait cherché à le briser.

De sourdes rumeurs avaient donc couru dans les clubs; rumeurs diverses, rumeur» contraires. Quelque A , TOME I, ^9

douloureux qu'en soit Taveu, on ouvrait de tous côtés les yeux sur les allures équivoques de 1 Hôtel-de-Ville. On remarquait , — pour la première fois depuis deux mois environ qu'il f(»nclionnait, — que le gouvernement provisoire n'était pas entièrement composé de républicains , et qu'à part Ledru-RoUin , Flocon , Louis Blanc et Albert , les autres membres s'étaient, dès l'abord, prononcés assez ouvertement même pour la régence; ce qui n'offrait que de médiocres garanties touchant le concours dévoué qu'ils avaient promis d'apporter à l'établissement de la République.

La Republique était acceptée [)ar le peuple, et ces hommesdu gouvernement insinuaientque l'Assemblée nationale seule aurait le droit d'imposer à la France un gouvernement quelconque, tut -il monarchique ou impérialiste. C'était un échappatoire. On était quitte envers le peuple à qui l'on avait donné la République; quitte envers la bourgeoisie et l'aristocratie à qui l'on avait promis la ratification jésuitique de l'Assemblée nationale. Or, au train dontallaient les choses, cette assemblée promettait d'être composée presqu'entièrement de créatures dévouées ou acquises à la monarchie. Encore une fois le peuple allait être oublié, — ses réclamations dédaignées, ses droits méconnus!

Une protestation imposante contre ces tendances

contre-révolutionnaires fut alors résolue, le 15 avril,

/v.pour le lendemain 16. Ce fut au club de la rue

Bergère que la première motion en fut faite, puis de là répétée dans tous les autres clubs avancés.

Le Luxembourg accepta aussi cette résolution, non par haine pour les collègues modérés du gouvernement, mais par sympathie sincère pour les ouvriers, sans cesse promenés de promesses en promesses. Louis Blanc et Albert, malgré le fraternel concours que leur avaient apporté les chefs d école pour hâter, en commun, la solution pacifique du grand problème du prolétariat, — Louis Blanc et Albert, malgré leur bonne foi, rougissaient parfois du rôle qu'ils avaient accepté dans l'espoir d'y être utiles, et qui les contraignait à amuser une multitude frénétique, à la bercer presque de chimères, à l'endormir à l'aide d'utopies. Ce rôle leur pesait. Ces braves gens, qui venaient chaque jour recueiUir avidement des paroles consolatrices, et qui, chaque jour, comptaient sur le lendemain pour recevoir lefruit de leur attente, — ces honnêtes prolétaires étaient héroïques de courage,sublimes d'abnégation. N'était-ce point un crime que de mentir ainsi chaque jour, et que de remettre chaque jour au lendemain la réahsation des espérances de la veille? Louis Blanc et Albert étaient les complices très involontaires de ce crime, et l'on conçoit qu'ils songeassent à en décharger leur conscience.

Le dimanche 16 avril, les délégués des corporations ouvrières , — relevant du Luxembourg , — les délégués des principaux clubs de Paris et de la ban-

lieue, se réunissaient dans la vaste plaine du Champde-Mars, dans le but de proposer au gouvernement quatorze d'entre eux comme officiers d'état major, car dans la nouvelle organisation de la garde nationale . le pouvoir, <)utre les capitaines d'état-major affectés aux diverses légions, avait attribué aux ouvriers, aux gens de lettres, aux artistes et aux étudiants, un certain nombre de choix des officiers destinés au service de la place de Paris. Il y avait, on le devine aisément, un autre but plus significatif à côté de celui là. On ne le cachait pas, du reste. C'était une solution à cette sérieuse question de l'organisation du travail , solution sans cesse ajournée.

A midi, le Champ-de-M:irs était couvert d'une multitude frémissante, qui bientôt, et dans le plus grand ordre , prenait le chemin de rHôtel-de-Ville. L'aspect de cette manifestation était d'un pittoresque étrange. Ces masses d'hommes aux vêtements si divers , ces bannières tricolores flottant au milieu des représentants de chaque corps d état ; les inscriptions inscrites sur ces bannières, où l'on remarquait cette devise : « Aholilion de l' exploitation de C homme par l'homme. Organisation du travail par l'Association. » Tout cela était d'un effet imposant. La signification de la manifestation se lisait sur tous les visages et dans toutes les allures. C'était la Révolution qui passait là.

La Révolution! Je ne me trompe pas en disant cela,

car quelle autre chose eût communiqué à Paris la panique qui s'empara de lui ? Que le autre chose que le fantôme de la Révolution eût alarmé si fort la bourgeoisie, d'ordinaire si fanfaronne? Oui, c'était bien la Révolution qui passait là; c'était bien le bruit calme de sa marche qu'on entendait par la ville, le long du fleuve. Si ce n'avait pas été la Révolution , est-ce que la bourgeoisie, — malgré ses airs de tranche-montagne , — eût mis le pied dehors pour repousser l'agression qu'elle sentait venir de son côté, avec son merveilleux instinct, aidé quelque peu des avertissements de la police de M. Armand Marrast? Oui, encore une fois, c'était bien la Révolution qui passait là.

La plaie faite, le 17 mars, à l'amour-propre de la bourgeoisie saignait encore. Le 17 mars avait condamné ses prétentions et donné gain de cause au peuple. Le il mars avait été un triomphe pour celuici, une défaite pour elle. Que de raisons pour prendre une revanche éclatante qui effaçât la honte de cette défaite en affaiblissante portée de ce triomphe !

L'à-propos de cette revanche lui était offert, d'ailleurs, par le gouvernement provisoire lui-même qui avait, en quelque sorte , donné à la bourgeoisie le signal et le mot d'ordre de sa levée de boucliers et lui avait soufflé sa belliqueuse ardeur en condamnant officiellement les doctrines communistes , celles des clubs et voire celles du Luxembourg qu'il ne craignait

point de répudiercomme siennes. Labourgeoisie, forte de ce désaveu, équivalant pour elle à une autorisation tacite de tout oser , s'était levée en masse en criant : i)/or^ aux communistes] et, de temps en temps, pour varier la monotonie fraternelle de ce hurlement : Mort à Ledru-Rollinl Mort à lilanqui! Mort à liarbès ! Mort à Louis Blanc ! On le voit, elle confondait tout dans sa réprobation ! Elle envelopj)ait tout dans sa haine! On serait même fondé à supposer que c'était surtout à Ledru-Rollin et à Louis Blanc qu'elle en voulait par ces cris de mort.

Et cependant, contraste bizarre! c'était Ledru-Rollin qui l'avait lui-même convoquée. Pourquoi cela? c'était anormal, incompréhensible surtout. Ledru-Rollin, l'homme de la révolution, appelant la contre-révolution à son secours, conviant la réaction à la curée des républicains! Encore une fois, pourquoi cela? Pourquoi ce rappel ? Est-ce qu'il partageait les i'rayeu rs de la bourgeoisie ? Allons donc ! Ce serait lui faire injure que de le supposer. Est-ce qu'il condamnait les justes réclamations du peuple? Est-ce qu'il jugeait, dans sa conscience, qu'elles se manifestaient trop violemment et qu'il était temps de mettre un terme à des exigences ainsi formulées? Pas le moins du monde. Ledru- Rollin ne partageait pas, j'en conviens, toutes les il usions des socialistes. Il avait le malheur de n'accepter » des réformes sociales que ce qui lui semblait le plus sainement praticable;. il voulait beaucoup, mais il ne vou-

— 4SH — lait pas assez, et cela explique pourquoi il désapprouvait, un peu trop ouvertement peut-être , les homnies qui voulaient trop et qui, parleurs incitations et leur emportement révolutionnaire, poussaient le peuple à se faire trop violemment sa part dans les avantages sociaux. Sa haute raison, ici, dominait son cœur , en maîtrisait les généreuses expansions, en éteignait les effluves passion nées. La raison la plus lumineuse a des heures d'éblouissement et de fatigue où elle voit les choses grossies ou amoindries, oii elle ne juge plusavec sa sanité habituelle. La haute raison de Ledru Rollin avait donc pu avoir son heure d'éblouissement. II avait pu ne pas voir juste et ne pas juger sainement la grave signification delà situation. Et il avait fait battre le rappel, disant sans doute, dans la rigidité de sa conscience d'honnête homme, comme avait dit l'ennemi de Marc-Antoine en quittant le consulat : « Je jure que j'ai sauvé la République ! »

Mais était-ce donc un crime si grand? .le ne parle pas des conséquences de l'acte, mais de l'acte en soi. Le citoyen Ledru-Rollin, qui ne sympathisait pas avec Blanqui, — quoique ne faisant pas à ce dernier l'injure de redouter ses agressions, — avait, néanmoins, de légitimes inquiétudes sur le rôle que pouvaient jouer, en cette circonstance, les amis imprudents de Blanqui. En outre, comme ministre de l'intérieur, il répondait de l'ordre dans Paris, de la tian(juillité de la France, à laquelle s'unissait, dans son esprit. Té -

tablissement légal de la République. On l'avait accusé déjà de parlialitéen faveur des ouvriers, au préjudice des bourgeois ; il tenait à l'affection sincère des premiers plus qu'à l'estime équivoque des seconds; mais, avant tout, il tenait à faire loyalement son devoir, quelque périlleux que ce devoir fût pour sa vie et pour sa popularité. Et d'ailleurs, la garde nationale, — à laquelle son appel s'adressait pour la sauvegarde de Paris et du gouvernement provisoire, — la garde nationale n'éfait-elle pas composée mi-partie de bourgeoisie, mi-partie de peuple? En faisant battre le rappel, Ledru-Rollin conviait le peuple à se faire respecter et à se protéger lui-même dans les élans trop déraisonnables d'une partie de lui-même. Cela est clair ; et, en tout cas, si cela n'absout pas complètement le républicain, cela absout, du moins, le ministre de l'intérieur.

Pendant (jue la manifestation populaire ^'organisait et s'avançait en bon ordre vers l'Hôtel-de-Ville, des rumeurs alarmantes et d'un grotesque navrant couraient dans la ville. Les bourgeois avaient obéi au rappel ; ils s'étaient massés sur les points les plus rapprochés du siège du gouvernement; la générale battait dans tout Paris, qui se levait pour écraser la conspiration et anéantir les conspirateurs. On répétait partout que les communistes, — et tous les ouvriers étaient englobés sous cette dénomination suspecte, — s'étaient emparés des Invalides; qu'ils y avaient mis

le feu ; qu'ils pillaient et saccageaient l'aristocratique faubourg Saint-Germain. On ajoutait que, grâce à ces mêmes communistes, le faubourg Saint-Denis et le faubourg Saint-\ntoine, en pleine insurrection, allaient tenter une attaque à main armée contre l'Hôtel~de-Ville, etc., etc.

fl n'est pas besoin d'ajouter que ces bruits, propagés par la malveillance ou par d'imbéciles officieux, n'avaient aucun fondement. Le faubourg Saint-Germain n'avait eu à subir aucune dévastation, aucun pillage, aucun incendie ; le faubourg Saint-Antoine était assez calme, et les projets d'insurrection n'existaient que dans l'esprit oblitéré des semeurs d'alarmes. Mais enfin, quoique absurdes, — ou plutôt à cause de leur absurdité et de leur invraisemblance, — ces rumeurs étaient accueillies. Ellestrouvaient des oreilles pour les recevoir et des bouches pour les propager. Avec ces mots d'anarchistes, de pillage, de communistes, d'atteintes à la propriété, ou aurait fait marcher les bourgeois sur des barres rougies au feu. L'égoïsme a une bravoure relative. Aussi les gardes nationaux hurlaient-ils, de toute la force de leurs poumons : Morl aux communistes! en ajoutant, comme je l'ai dit : Mort à Ledru-RoJlin l Mort à Raspail ! A brrs BlanquH A bas Cnbet! A bas Louis Blanc! Fraternelle et touchante litanie de malédictions !

A midi et demi, au bruit de l'approche des commu-

- 4^8 nistes,— c'est-à-di re des ouvriers venant du Champ-de- Marsetaccompagnant une charrette dans laquelle était le produit des collectes faites au Champ-de-Mars et à l'Hippodrouie, — la garde républicaine, la garde mobile et le bataillon de garde nationale de service à l'Hôtel-de-Ville avaient pris les armes. A une heure la 9" légion de la garde nationale prenait position dans le jardin, et le 1" et le 2" de la mobile, commandés par les chefs de bataillon Hamel et Ciary, arrivés presque en même temps, occupaient la salle Saint-Jean et les appartements donnant sur la rue Lobau. Au même moment tous les élèves des écoles, — les fils de la bourgeoisie, — faisaient irruption dans l'Hôtel-de- Ville, et recevaient des armes et des cartouches ainsi que toutes les légions occupant l'Hôtelde-Ville et la place. A deux heures la place de Grève était occupée par 50,000 gardes nationaux formés par légion et massés par colonnes. Sur les quais, jusqu'au pont Saint-Michel, 50,000autres gardes nationaux barraient le passage ; les rues de la Vannerie, du Temple, Lobau, des Coquilles et de la Tixeranderie, débouchant sur la place de l'Hôtel-de-Ville , étaient occupées par des masses de gardes nationaux et les 20,000 hommes de la garde mobile, ayant à leur tête le général Duvivier. En outre, les dispositions mili laires du colonel Rey, gouverneur de l'Hôtel-de-Ville, avaient rendu cette position inexpugnable. Du premier étage jusqu'aux combles il y avait des armes et

des soldats. Chaque porte intérieure était défendue par une pièce de canon servie par l'artillerie de la garde républicaine. Caveant consules! Cet appareil militaire devait servir de lazaret aux pestiférés du communisme qui allaient arriver, et les contraindre à une quarantaine en vue de la maison communale !

Ce qu'il y avait d'affligeant encore dans tout cela, c'est que les meilleurs, les plus purs et les plus dévoués d'entre les républicains avaient pris les armes contre ces pauvres communistes, contre ces ouvriers qu'ils aimaient et avec lesquels, sans le malentendu du rappel, ils eussent fraternisé de grand cœur. Le club de la Révolution, entre autre, avait fourni un honorable contingent de défenseurs à l'ordre public, à /a société menacée. Barbés, colonel de la 12Mégion, et président de ce club, était venu à la tête de la légion, se mettre au service du gouvernement provisoire. Barbés, Xa Boyard de la démocratie, commit l'appelle quelque part Proudhon. Barbés, le chevaleresque héros du drame du 1 2 mai, dont une condamnation à m.ort n'avait pu affaiblir l'énergie républicaine, et la foi dans l'avenir du peuple ; — Barbés amené à offrir son épée contre une partie du peuple ! On dit qu'il en versa des larmes de douleur. Je le crois. Ces larmes-là l'absolvent.

Cependant la colonne d'ouvriers, grosse de quatrevingt mille hommes environ, s'avançait vers l'Hôtelde-Ville, mais entre deux haies de soldats dont les

sentiments étaient loin d'être sympathiques. Quatrevingt mille hommes seulement sans armes! Et pour les repousser, une armée de deux cent mille guerriers bourgeois et autres, toute frémissante et impatiente d'exterminer l'hydre de l'anarchie!

■ Arrivée à la hauteur du pont d'Arcole, la colonne s'arrêta. La milice citoyenne lui refusait le passage. De quel droit? Du droit de la force. Et ne pouvant ni reculer ni avancer, prise entre deux haies d'ennemis, elle fut forcée d'entendre les vociférations de la multitude moutonnière, et les cris toujours répétés de : A bas la commission des travailleurs ! À l'eau JJlanqui! Al'eau Cabet! A l'eau les communistes! Qui avait ordonné à la bourgeoisie et aux alarmistes de proférer ces cris fratricides? Demandez à M. Armand Marrast. A l'eau les communistes! Je n'invente pas cette parole horrible. Elle fut dite, elle fut répétée, et peu s'en fallut que l'exécution ne suivît la menace. La Seine n'était-elle pas là?

Pour l'honneur de la République, ces provocations odieuses restèrent sans efîet. Les rangs s'ouvrirent pour laisser passer la manifestation qui put défiler devant le gouvernement provisoire et lui offrir, — par l'entremise des délégués qu'elle s'était choisis et que l'on laissa approcher, — les dons patriotiques qu'elle avait recueillis. Des coups de baïonnettes et des menaces de mort à des citoyens qui apportaient au gouvernement des dons volontaires et des offrandes prises sur leur travail !

Il était cinq heures. Les corporations débouchaient sur la place, bannières déployées, et les membres du gouvernement provisoire sortaient deTHôtel-de-Ville, et prenaient place sur des chaises qui avaient été apportées sur le perron. Sur le premier rang étaient MM. Dupont (de l'Eure), A. Marrast, Garnier-Pagès, Crémieux, et les citoyens Louis Blanc et Albert ; sur le second rang : MM. Pagnerre , Marie , Flocon , Lamartine et Bethmont \ par derrière et dominant tous les autres membres le citoyen Ledru-Rollin. M. Arago n'avait pas jugé convenable de se montrer.

Il s'agissait de paraître unis pour paraître forts, et les membres du gouvernement provisoire, sans exception, paraissaient très unis. M. Garnier-Pagès, Y ami des travailleurs, se penchait même par moment , avec une certaine affectation, sur son collègue Ledru- Rollin, et cherchait à lui prendre familièrement le bras , pour recueillir un peu de la popularité qui s'attachait au ministre de l'intérieur. Celui-ci avait fait un geste pour le repousser : — « Comment, mon bon, vous me refusez le bras? — lui avait dit M. Garnier-Pagès. l'ami des travailleurs. — Si vous me tefidiez plus souvent la main au conseil, — avait répliqué Ledru-Rollin, — vous auriez mieux le droit de me prendre le bras en public (1). »

Les députations d'ouvriers défilèrent devant le

(1) Voir les mémoires de Caussidière, p. 22, t. 2,

gouvei*nément en poussant les cris de : Vive la République! Vive Ledru-RoUin! Vive Louis Blanc! Vive le gouvernement provisoire!

On prononça tout naturellement des discours. Les uns Turent bons , d'autres mauvais. Parmi les premiers , il faut mentionner la déclaration des travailleurs, déclaration significative, conçueen ces termes:

« Citoyens membres du gouvernement provisoire,

« La réaction lève la tête ; la calomnie, celle arme favorite des hommes sans principes et sans honneur, déverse de tous côtés son venin contagieux sur les véritables amis du peuple. C'est à nous, hommes de la Révolution , hommes d action et de dévouement, de déclarer au gouvernement provisoire que le peuple veut la République démocratique ; que le peuple veut l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme; que le peuple veut l'organisation du travail par l'association. Vive la République ! »

Les discours prononcés , les députations ouvrières se retirèrent, et les membres du gouvernement provisoire rentrèrent dans l'Hotel-de-Ville, pour se féliciter du résuUat de cette journée Beau résultat ! Grande journée, en effet ! noble victoire ! Si le peuple n'avait point gardé son attitude calme et dédaigneuse en face des mesures provocatrices des gardes nationaux, il en serait résulté une collision sanglante.

Dans la soirée, les boutiquiers illuminèrent leurs

boutiques , les nobles marquis de l'agio illuminèrent leurs hôtels, le gouvernement provisoire fit illuminer Paris. Le désordre n'était-il pas vaincu? L'anarchie n'était-elle pas vaincue ? Le despotisme du ruisseau n'était-iljpas vaincu {i)l Et, le hnôemain, le National disait que la journée avait été excellente; — la Presse y voyait une leçon contre les malfaiteurs ; — et le Journal des Débats félicitait le gouvernement. Cela se comprend : il le voyait près de sa ruine ! N'adressaitil pas les mêmes félicitations à Louis-Philippe , quelques jours avant le 24 février?

Ah! messieurs les royalistes! messieurs les bourgeois! vous ne vouliez pas pardonner à qui vous avait pardonnes! vous criiez : Â bas les communistes ! n'osant pas crier encore : J bas les républicains ! n'estce pas?

Le lendemain aussi, les ouvriers du Champ-de- Mars, les délégués des corporations ouvrières, siégeant au Luxembourg, faisaient à leurs calomniateurs une réponse significative. Gomme réponse à cette réponse , le gouvernement provisoire faisait afficher Une proclamation dans laquelle il se félicitait des résultats de la journée du \Q avril, et, suprême ironie! triste contraste! les citoyens Redru-Rollin, Albert et Louis Blanc avaient signé cette proclamation.

On a désigné cette journée la journée des dupes ! Le nom lui restera.

(1) Cesont les expressionsde {'Assemblée nationale, n» du 17avril.

Quatre jours après cette journée néfaste arrivait /a fèie de la Fraternité! En un pareil moment, dans de pareilles circonstances, avec de pareilles dispositions! était-ce un sarcasme? Non. Ne nous hâtons pas d'être sévères, nous serions peut-être injustes. Les dictateurs de février, malgré leurs tendances, malgré leur parti pris de ne point permettre à la Révolution d'avancer, — ces hommes , chaque jour en contact avec la foule, avec le peuple, c'est-à-dire avec le dé' vouement, avec la grandeur d'âme, avec le désintéressement, avec toutes les vertus civiques dont le peuple est le foyer; — ces hommes se sentaient retrempés par ce viril contact; ils s'y exposaient trop raiement, par malheur. Si, au lieu de délibérera huis-clos, dans l'ombre, dans le mystère même, sous la pression énervante de Tégoïsme et de la peur, — ils eussent délibéré au grand soleil , sur la place publique, devant le peu[)le assemblé, leurs décrets eussent été admirables, leurs actes irréprochables. Ils eussent été les uns et les autres, — en dépit des antipathies secrètes et des répulsions particulières, — à la hauteur de leur suprême mission; ils eussent été sublimes!

Enfin, le peu qu'ils avaient gagné au contact delà multitude dont les bons instincts et les saines inspirations se dégagent magnétiquement et embrasent ceux qui l'entourent, — ce peu, les membres du gouvernement Provisoire l'avaient. Il ne faut pas les faire plus coupables qu'ils ne l'étaient. D'abord parce que leur conduite , vue à distance , n'a pas l'excuse du moment, et que leur tâche, vue ainsi, paraît plus aisée qu'elle ne l'était véritablement; ensuite , parce qu'à côté de leurs erreurs, il y avait de bonnes intentions, de généreux projets, auxquels il n'a manqué , peutêtre, pour être réalisés, qu'un peu plus de courage d'un côté et qu'un peu moins de mauvais vouloir de l'autre.

Il ne faut donc pas imaginer que les dissensions civiles qui s'étaient manifestées, trahies, à plusieurs reprises, n'avaient point affligéle gouvernement provisoire. Il avait regretté , au contraire , d'y avoir quelque peu contribué , volontairement ou involontairement. Et, désireux d'effacer, autantqu'il était en lui de le faire , les traces déplorables de ces conflits , de ces malentendus, de cette haine, — il faut bien écrire le mot , — il avait organisé , pour le 20 avril, la fête de ta Fraternité.

Malgré les réclamations et les pétitions , l'armée , tenue en suspicion depuis le 24 février où pourtant elle avait cédé le laurier au peuple, — selon la belle expression de Pierre Dupont, — l'armée avait été rap- TOME 1. 30

pelée ii Paris. Cette défiance , pour légitime qu'elle était, jusqu'à un certain point néanmoins, était injurieuse pour les nobles cœurs qui battaient sous l'u-, niforme à l'unisson des cœurs des ouvriers.

Dans une république bien organisée, dans un Etat démocratique régulièrement mis en jeu, où tout doit être lïarmonie et confiance , une armée est inutile, c'est un anachronisme, et un anachronisme ruineux; deux cents miliions prélevés sur les besoins généraux. Les parasites doivent disparaître. La guerre n'entre point en ligne de compte dans la grande balance du progrès. L'humanité la réprouve; elle fait rétrograder la civilisation.

Mais, par malheur, au 20 avril, la République n'était pas bien organisée , la démocratie point encore solidement établie; les monarchies étrangères jetaient sur nous des regards de convoitise et de courroux ; les contre-révolutionnaires, nombreux et puissants, cherchaient à bouleverser la France, à meurtrir le sein de cette vieille mère qui, à toutes leurs attaques, n'avait répondu que par le plus généreux des pardons : l'oubli! L'armée était donc nécessaire, ou à peu près, et, bien qu'elle dût bientôt devenir une auxiliaire terrible pour la contre-révolution, le peuple la laissait revenir à lui sans trop de répulsion.

L'armée avait donc repris sa place. Le gouvernement provisoire, voulant tenter une réconciliation facile, l'avait conviée à la grande fête qu'il avait organi-

sée ; et elle s'était mêlée au peuple entier armé qui formait la garde nationale.

Le jeudi 20 avril, dès sept heures du matin, ainsi que l'avait arrangé le programme officiel, les gardes nationales et les troupes occupaient les places qui leur avaient été assignées.

La pluie tombait avec abondance, et cependant les légions étaient au grand complet, et la foule, à flots pressés, sortait des maisons et encombrait les rues, les places et les boulevarts. Il semblait que chacun eût compris le noble sentiment qui avait, en cette circonstance, guidé le gouvernement provisoire. Chacun voulait s'associer à ce sentiment, partager cette communion des âmes, et oublier les rivalités de partis dans un accord fraternel et touchant.

Les airs nationaux retentissaient sur tous les points, dans toutes les rues, sur toutes les lèvres, dans tous les cœurs! La Marseillaise, marche enivrante, vieille de cinquanie ans et sans cesse rajeunissant, non pas à cause des sentiments farouches qu'elle exprime , mais par les souvenirs gigantesques qu'elle évoque! le Chant du Départ, qui laisse après lui comme un parfum antique, comme une traînée d'impressions sublimes et d'inspirations héroïques!

Quatre cent mille hommes avaient répondu aux appels réitérés des tambours, dont les roulements avaient réveillé les habitants de Paris à cinq heures et demie. Quatre cent raille hommes armés s' échelon-

naient sur les quais jusqu'à la Bastille, de la Bastille à la Madeleine, et de la Madeleine à l'Arc-de-Triomphe, où avait été dressé un immense amphithéâtre richement décoré, et se prolongeant jusque sous la voûte du monument.

A 9 heures et demie, le gouvernement provisoire, réuni au ministère de la guerre, en était sorti pour se rendre à TArc-de-ïriomphe. A dix heures et demie, il prenait place sur cet amphithéâtre, disposé pour le recevoir, et dans l'ordre suivant : Les onze membres du gouvernement, le secrétaire-général et les deux ministres, rangés circulairement; derrière eux, les sous-secrétaires d'État; à gauche, les blessés de Février et les décorés de Juillet; à droite, les détenus politiques et l'état-major gériéral de l'armée ; plus loin, sur les degrés de l'estrade, étaient réunies des députations de différents corps de l'État, et entre autres de la m igistrature. Sous la voûte du monument se trouvait un autre amphithéâtre, élégamment paré, occupé seulement par des dames invitées à la solennité, et auxquelles des bouquets avaient été offerts. Parmi elles on remarquait madame Dudevant, si populaire et si connue sous le nom de George Sand. Des deux côtés de cette voûte régnaient des gradins où étaient placés, avec les personnes munies de billets, les orphéonistes à droite, et, à gauche, la musique des régiments de ligne et des carabiniers. En avant, on apercevait un hémicycle assez étroit, en-

touré de drapeaux destinés à la garde nationale et à l'armée. C'était sur cet hémicycle qu'avaient pris place les membres du gouvernement provisoire. Il était surmonté, de chaque côté, de piédestaux sur lesquels se trouvaient les emblèmes de la République, D'éclatantes banderolles tricolores flottaient, sur lesquelles ces dates étaient écrites : 22, 23. 24, 25 Février 1848!...

Une salve de vingt-un coups de canon avait salué l'arrivée du gouvernement provisoire.

Les colonels des différentes légions et des détachements de l'armée, les chefs de bataillon de la garde nationale mobile, les colonels de la garde républicaine et de la garde civique, tous accompagnés de leurs porte-drapeaux, étaient rassemblés là pour recevoir les drapeaux. M. Arago, ministre delà guerre, s'avançant alors sur le bord de l'estrade, prononça, d'une voix énergique , une allocution empreinte de patriotisme , qu'il termina par :

« Colonels, au nom de la République,

(' Nous prenons à témoin Dieu et les hommes que vous jurez fidélité à son drapeau ! »

Les colonels répondirent en agitant leurs épées dans les airs : « Nous le jurons ! vive la République! » Et des milliers de voix répétèrent, à l'unisson : « Vive la République!). Oui. elle vivra, quoi qu'on fasse.

Aussitôt après cette allocution , accueillie avec un enthousiasme indescriptible, le citoyen Dupont (de

l'Eure), président rlu conseil , remit le premier drapeau dans les mains du colonel de la garde urbaine, et donna l'accolade fraternelle à celui qui avait été jugé par ses camarades digne d'un si précieux dépôt , et la remise des autres drapeaux continua.

Leur forme était toute nouvelle. La hampe était surmontée d'une pique au bas de laquelle était un médaillon où se trouvait gravé en reliei le coq gaulois, et au-dessous de ce médaillon une plaque oblongue portant, comme les enseignes de Rome, les initiales R. F. également gravées en relief. Dans la partie blanche de la flamme , au centre d'une couronne en feuille de chêne, on lisait en lettres d'or: Liberté, Égalité, Fraternité, et au milieu : Unité. Les mots Répuôdque française étaient . en outre, inscrits sur le drapeau.

Les membres du gouvernement provisoire avaient, tour à tour, remplacé M. Dupont (de l'Eure), dans sa tâche patriotique ; et tous les drapeaux à distribuer le furent successivement , par leurs soins aux chefs du génie, des pompiers, de là marine, de l'infanterie légère, de la garde nationale, de l'infanterie de ligne, de l'iiriitlerie, de la grosse cavalerie, des équipages de ligne de la cavalerie, de la garde républicaine de l'Hôtel-de -Ville, de la légion de cavalerie de la garde nationale, des blessés de février, des détenus politiques, etc.. etc.

Cette distribution faite, le défilé commença. Il était onze heures.

La garde mobile ouvrait la marche, avec Caussidière, l'énergique préfet de police, en tête, l'épée nue. Le crouvernement provisoire battit des mains à l'aspect de cette turbulente jeunesse, manœuvrant déjà avec la rigidité de tenue et la régularité d'allures des vieux soldats Et les applaudissements de la foule se mêlèrent aux applaudissements du gouvernement provisoire.

Après la garde mobile, un détachement de l'armée s'était présenté , celui du 18*^ de ligne , et les marques les plus vives de sympathie l'avaient accueilli : Vive l'armée! vive la ligne! vivent nos frères!

Des citoyens en grand nombre , mêlés aux soldats, fraternisaient avec eux; les colonels, en passant devant le gouvernement provisoire, saluaient de l'épée, et les cris enthousiastes de : Vive la République ! s'échappaient de toutes les bouches, pendant que le canon tonnait de cmq en cinq minutes, et que le chœur des enfants de Paris, placé sur l'estrade , chantait le Réveil du Peuple ! et que la musique , placée à gauche de la troisième estrade , jouait la Marseillaise. C'était enivrant ! C était grand à voir et à entendre. Que ceux qui ce jour-là, aveugles et sourds, ne virent et n'entendirent rien, aillent interroger les flancs de pierre de l'Arc-de-Triomphe. Ils parleront éloquemment , car ils en ont gardé souvenir.

La garde nfitionale de la banlieue eut son tour. Un orand nombre de bataillons venaienl de fort Ibin; l'un

entre autres, d'Essonne et un autre de Blois. Ils étaient accourus , à marclios forcées, pour prouver au gouvernement de la République leur dévouement 2 la France et aux idées qui faisaient sa grandeur.

Le déPdé continuait toujours. La nuit vint qu'il n'était pas encore terminé. D'heure en heure des bataillons se succédaient et passaient devant le gouvernement provisoire, les colonels et les officiers saluant de leurs épées, caporaux et soldats saluant de leurs vivats.

Ainsi passèrent : les douze légions de la garde nationale à pied , dont plusieurs comptaient de 35 à 40,000 hommes; la légion de cavalerie; les quatre légions de la banlieue, avec leur cavalerie et leur artillerie ; les 25 bataillons de la garde mobile ; la garde républicaine à pied et achevai; les sapeurs pompiers; les citoyens appartenant aux ateliers nationaux ; les 28% 29% 34% 45-, 69-^^ et 74« de ligne; les r% 7% 11% 12% 18% 2\\ 28% 25" régiments d'infanterie légère ; le 1" carabiniers, les 1", 2"" et 3^ cuirassiers , les 2* et 8' dragons; le 9^ hussards; — les lanciers; — les 6% 8' et 9' d'artillerie, régiments de l'armée dont quelques-uns étaient au complet, dont quelquesautres étaient représentés par des détachements. Et tout cela sans confusion, sans pèle mêle, sans accident.

La pluie avait cessé, et le soleil, jusque là caché par d'épais nuages, avait percé l'atmosphère humide,

et ses rayons faisaient courir des étincelles sur ces flots de baïonnettes qui se déroulaient , en serpentant, depuis l'Arc-de-Triomphe jusqu'à la Bastille. Baïonnettes ornées de bouquets de violettes, fusils ornés de rubans. C'était la fête du printemps et la fête des esprits. On chantait, on riait, on oubliait. Le peuple oublie si facilement!

Une fête, ai-je dit? Oui. Car bientôt aux hommes armés s'étaient mêlés des hommes sans armes , à la population guerrière s'était unie la population pacifique. Les blouses coudoyaient les uniformes, les bonnets des femmes du peuple se confondaient avec les shakos civiques. Une muraille de chair et une muraille de fer Et puis des cris enthousiastes, des vivats prolongés, des chants nationaux , une agitation frénétique obéissant cependant, sans que rien parût la diriger, à un ordre admirable ! C'était beau, je vous jure; les larmes de joie effaçaient, en ce moment, les larmes de douleur. Il n'est pas de mémoire humaine qui ne garde précieusement le souvenir de cette journée. On a besoin de s'y reporter lorsqu'on veut espérer....

Ainsi la capitale tout entière devait venir saluer le gouvernement provisoire. C'était en quelque sorte l'acte oublié de l'histoire des journées de Février. C'était l'adhésion de Paris à la République.

A cinq heures, les légions de la banlieue et la légion de cavalerie défilaient encore.

Lorsqu'avait passé la douzième légion, son colonel, notre noble ami Barbes, s'étâil avancé;, à cheval, vers le gouvernement provisoire, et, au milieu desa[)plaudissemeuts, il lui avait dit : « Si la légion à laquelle j'ai l'honneur de commander est la dernière par son numéro d'ordre, elle ne sera pas la dernière, soyez en sûrs, à défendre la République! » Et le peuple avait battu des mains, comme il l'avait fait lorsque le gouvernement provisoire, profondément ému, s'était levé spontanément pour saluer à son tour les blessés de février, encore couverts de la capote grise du malade.

Au milieu de cette expansion, de cette concorde, de ce bonheur, la nuit était venue, et le défilé avait continué aux flambeaux. A dix heures un quart, la revue était terminée.

Paris s'illumina encore ce soir-là; les fenêtres furent pavoisées , des banderolles flottèrent aux maisons. La fête fut complète. Elle l'eût été davantage si elle n'avait point dû avoir de lendemain.

Le citoyen Ledru-Rollin avait ét-^ reconduit au ministère de l'intérieur par le peuple, gardes nationaux et ouvriers, au milieu de fanfares palriotiques d'une musique militaire et des cris d'enthousiasme poussés par des centaines de citoj enè.

Une partie de cet immense cortège n'avait pu seule trouver accès dans la cour de l'hôtel. Arrivé en face du grand Perron, Ltdru Rollin avait arrêté son

cheval, et, d'une voix vibrante d'éhnotion , il avait prononcé quelques-unes de ces paroles si profondément senties, qu'il puisait dans son cœur, et qui allaient au coeur de tous.

De chaleureux applaudissements avaient répondu à sa chaleureuse allocution, et l'air avail retenti deS cris mille fois répétés de : Vive la République ! Vive Ledru-Rollin ! Son rappel du 16 avril lui était pardonné.

Il était minuit; la foule s'éloigna. C'est ainsi que se termina cette mémorable journée.

Le jour des élections était arrivé. Le 23 avril elles avaient lieu à Paris, et, simultanément, sur tous les points de la France. Le 29 avril, à onze heures du matin, les trente-quatre représentants de Paris furent proclamés sur la place de l'Hôtel-de-Yille. Malgré les antipathies, tous les membres du gouvernement provisoire avaient été portés; mais le chiffre des voix obtenues par chacun était significatif : M. de Lamartine, l'homme de la bourgeoisie, avait obtenu la première place : il réunissait 252,800 suffrages; Ledru- Rollin et Louis Blanc, lescandidatsdu peuple, venaient après MM. Marrast, Marie, Lasteyrie, Vavin^ Cavai-

gnac, Berger, Peupin et Pagnerre. Après M. Pagnerre! Le citoyen Lamennais était le dernier. Cette grande intelligence jugée inférieure à l'intelligence de M. Antoine Pagnerre! Au fait, ce n'était que juste; n'était ce pas le lib'^aire Pagnerre qui avait produit le citoyen Lamennais! Tout cela en disait long, convenons-en, et, si ce beau résultat n'impliquait point ingratitude de la part des ouvriers, il impliquait au moins l'idée de certaines manœuvres à l'aide desquelles il avait été obtenu.

Je tairai ces manœuvres. Je ne veux pas remuer de la plume et de la pensée ces immondices, où je rencontrerais certains noms et certains scandales. Il me répugne d'avoir à raconter les menées de toute sorte qui amenèrent ce résultat. Je ne veux pas connaître les moyens employés : un historien n'est pas un marquis de Sade.

Ce que je ne dis pas, d'ailleurs, ne le devine-t-on point? Ne sait-on point jour par jour, heure par heure, chacun des coups portés par la contre-révolution à notre République tant aimée? Elle avait brûlé l'échafaud ; on pouvait tout oser contre elle, et l'on avait tout osé. Au 2i février, on l'avait acceptée par peur; maintenant, on la discutait, on niait presque son droit de vivre, on la proclamait une usurpation ! MM. Billault, Dupin, Dufaure, Thiers et Odilon-Barrot, s'étaient mis à travailler contre elle, pour eux. Je ne calomnie pas, je constate des faits. La bourgeoi-

sie les avait quasiment nommés représentants du peuple en nommant certains hommes qui représentaient plus ou moins les idées qu'on avait détrônées avec Louis-Philippe, en février.

Les élections des départements n'avaient guère été meilleures. La plupart des anciens députés avaient été réélus, grâce aux influences locales qui subsistaient encore dans toute leur force. Ledru-Rollin avait agi révolutionnairement, parce qu'il voulait que la Révolution eût un sens; il voulait qu'elle aboutit. Mais, — • je ne puis me lasser de le répéter parce qu'il faut qu'on le sache bien, — l'efTet des mesures prises par lui avait été neutralisé, plus que neutralisé, faussé par des mesures contraires. Le zèle de quelques-uns de ses commissaires avait été très louable et très productif; 1 indifférence ou le mauvais vouloir de quelques autres avait contribué à détruire ce qu'il avait eu tant de peine à édifier. Il ne pouvait connaître tous les commissaires envoyés en mission par lui pour démocratiser la France; un grand nombre de choix lui avaient été imposés soit par ses amis, soit par ses collègues du gouvernement provisoire. Il n'avait pas eu — raisonnablement — le temps de contrôler ces choix; il les avait acceptés de confiance. Il avait eu tort, peut-êire; mais quel autre, à sa place, n'eût point eu ce tort- la!

Le résultat général des élections une fois connu, les républicains s'attristèrent. Ils s'attristèrent davantage

lorsqu'on apprit,àParis,à quels événements lugubres ces élections avaient donné, lieu sur quelques points de la France, à Limoges et à Rouen notamment. C'était le premier sang versé depuis l'installation <le la République, cela ne devait pas être le dernier. A Rouen comme à Limoges, des baïonnettes bourgeoises avaient percé des poitrines plébéiennes, et il s'était trouvé des hommes pour glorifier ces massacres, pour vanter la modération de la garde nationale de Rouen. Ombre de Rellart, tu dus tressaillir de joie ! Les Frank-Carré, les Persil, lesPlougoulm avaient un digne émule : M. Sénard était né 1 Comme ce gouvernement provisoire finissait bien son règne de trois mois! Qu'il était temps que le pouvoir passât en d'autres mains.

Ce pouvoir, le gouvernement provisoire le remettait le jeudi 4 mai à l'Assemblée nationale qui se réunissait pour la première fois dans la salle construite dans la cour de l'ancienne chambre des députés, et qui acclamait la République en ces termes :

« L'Assemblée nationale, fidèle interprète des sen- « timents du peuple qui vient de la nommer, avant « de commencer ses travaux, déclare au nom du « peuple français et à la face du monde entier, que « la République, proclamée le 24 février 1848, est et « restera la forme du gouvernement de la France. La « République que veut la France a pour devise : « Liberté, égalité, fraternité.

« Au nom de la patrie, l'Assemblée conjure tous « les Français de toutes les opinions d'oublier d'an- « ciens ressentiments, de ne plus former qu'une seule « famille. Le jour qui réunit les représentants du « peuple est, pour tous les citoyens, la fête de la « concorde et de la fraternité. Vive la République ! »

C'était beaucoup faire que faire cela; remercionsen tous les membres présents à cette première séance de l'Assemblée constituante. Ils ne voulurent point ce jour s'arroger le droit de mettre en question la République; ils l'acclamèrent. Peur ou prudence, quelque fût entîn le sentiment qui les guidât, ils agirent avec sagesse, avec patriotisme. Ils firent plus, sans le savoir peut-être, ils se lièrent les mains, ils enchaînèrent leur volonté pour l'avenir. Ah ! si la séance du 4 mai 1848 pouvait se refaire aujourd'hui Aujourd'hui que le 24 février est si loin ! Aujourd'hui! qu'aucun n'a plus peur !

Avouons qu'il y avait là, — dans cette séance, devant le spectacle offert par cette réunion de représentants venus des quatre points de la France , — do quoi crier au miracle ! Des voix royalistes proclamant la République ! Des mains parjures se levant pour jurer de la défendre! Oui, les bras s'ouvraient devant toi, ô notre sainte République ! Mais c'était pour t'étouffer ! s'ils avaient osé ! s'ils avaient pu !

Voilà donc ce qu'avait produit le suffrage universel ? Y avait-il lieu de s'en réjouir ou de s'en affliger?

S'en réjouir eut été malséant ; s'en affliger eût été puéril. Le suffrage universel élait, — au mois d'avril, comme aujourd'hui,- -une arme délicate que le peuple était inhabile à manier, dont il connaissait à peine l'emploi, dont il devinait vaguement le but et dont il s'était servi, néanmoins, avec une gaucherie qui prouvait sa bonne volonté et son désir de s'en servir plus tard , avec plus de prudence , de sagesse et d'habileté. Ne faut-il pas de cesapprentissages-là dans toutes les choses de ce monde? Les hommes connaissaient-ils l'emploi du bonheur lorsque Dieu le leur envoya pour la première fois? Non, assurément. ïl en était de même du suffrage universel. On ne sait pas même encore aujourd'hui ce à quoi il est appelé, on le saura plus tard. C'est le levier qu'Archimède eût rêvé; c'est celui que le xix** siècle a trouvé, c'est l'arme civilisatrice par excellence^ c'est l'épée intelligente qui doit briser le nœud gordien qui retient captives tant de vérités, tant de libertés! Ne craignons rien : les expériences qu'il a tentées ne l'émousserontpas, et lorsque l'heure sera venue de l'employer à son noble usage , do le faire servir à son austère destination, ce jour-là , à celte heure là, bien des fronts, courbés aujourd'hui, seront relevéset radieux; — bien des cœurs, aujourd'hui navrés, seront épanouis et joyeux! Il suflîl d'attendre....

Oui, voilà quel avait été le résultat, — je n'ose pomtdire de la mise en œuvre du suffrage universel;

— raais au contraire , de la mise en œuvre des influences les plus diamétralement opposées au suffrage universel; influences dont jai parlé et sur lesquelles je ne veux point revenir ici. C'était presque une victoire pour la contre-révolution, mais , Dieu merci ! ce n'était point une défaite pour le parti vrai de la révolution.

Les républicains, les révolutionnaires le comprirent ainsi, car, après le 4 mai, — c'est-à-dire après l'installation de l'Assemblée nationale. — après que le gouvernement provisoire, remercié par celle-ci dans sa séance du 8, où elle àédardi qu il avait bien mérité de la patrie , eût été remplacé, le 10, par une commission executive composée de Fr. Arago , deGarnier- Pagès, de Marie, de Lamartine et de Ledru RoUin,

— après toutes ces choses et toutes ces dates, arriva le 15 mai!

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Fa:is. — Imprimerie Lacoub et C»., rue S-Hyaciathe-S-M.. 31, et rue Soufflot, 11.

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DC Delvau, Alfred

l)A-5 révolution de février

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