DEUXIÈME PÉRIODE
La bourgeoisie n'avait pas vu sans un certain déplaisir l'incorporation du peuple dans la garde nationale. Quoi qu'elle en dit, ses préjugés de castes s'étaient révoltés contre cette assimilation. Il est des gens chez lesquels l'orgueil étouffe le cœur. La bourgeoisie avait crié, mais ses cris s'étaient perdus sans échos dans le vide.
Sans échos ! Je me trompe. Les partis vaincus au 24 février, — forcés au respect, sinon à l'admiration pour la magnanimité de la conduite du peuple, — les anciens partis étaient peu à peu sortis de leur stupéfaction et de leur contrainte. Puisque la République qui avait remplacé leur fétiche ne frappait point, son glaive justicier étant encloué, on pouvait impunément la frapper, c'est-à-dire la ruiner. Les merveilleuses et patriotiques intrigues de 1792 s'étaient alors reproduites. On savait le gouvernement provisoire désuni, on savait le peuple un peu mécontent, — car les améliorations attendues n'arrivaient guère, — le parti républicain luttait contre le parti socialiste, il y avait
moyen de pêcher en eau trouble. Quoi? Eh! parbleu! une couronne. C'est assez ordinairement dans la boue ou dans le sang qu'on la ramasse.
Les anciennes coteries avaient donc recueilli les plaintes amères de la bourgeoisie, avec la pensée bien arrêtée d en profiter. Comment? La chose était aisée ou malaisée, selon les moyens employés
Déjà plusieurs maisons de commerce importantes avaient liquidé; plusieurs maisons de banque, — entre autres la maison Gouin et Cie, — avaient suspendu leurs paiements. Pour beaucoup de gens la Révolution de février devait être un paravent, sous le couvert duquel allaient se jouer quelques-unes de ces petites comédies industrielles et commerciales qui prennent sur certains esprits. Et, de ce qu'une dépêche du ministre des finances était arrivée à la Bourse, annonçant que la reprise des affaires était ajournée, un nombre assez considérable d'agioteurs avait sonné le tocsin de la banqueroute, et les caisses d'épargne avaient, tout d'un coup, été assaillies de demandes extraordinaires de remboursement.
Je sais bien que les remboursements des compagnies de chemins de fer étaient devenus, ou à peu près, douteux; — que les capitaux flottants avaient cessé, comme par enchantement, d'aflluer au Trésor;— que les versements de l'emprunt avaient été arrêtés ; - — mais de là à un désastre la distance était grande, et il fallait avoir les yeux malveillants pour grossir ainsi le péril.
L'encaisse de la Banque de France était de 1 20 millions. Le paiement du premier semestre de la rente n'était que de 50 millions; il en restait, par conséquent, 70 destinés à pourvoir, et largement, à toutes les éventualités. Et, comme pour répondre aux bruits malveillants jetés dans la circulation, le gouvernement provisoire venait de prendre, en date du 5 mars, une mesure décisive : le paiement au 6 mars pour Paris, au H pour les départements, du semestre des rentes exigible seulement le 22 de ce mois, c'est-à-dire qu'il avait pris l'avance d'une quinzaine de jours! Cette mesure amenait un résultat favorable en rendant à la circulation iine forte partie de ce bienheureux numéraire, à l'endroit duquel on avait de si pénibles appréhensions. Il résultait en outre, de renseignements pris, qu'une somme de 50 millions allait vivifier les transactions.
Les échéances des bons du Trésor allaient courir à partir du 1" avril, il est vrai; mais ces échéances n'étaient pas considérables, et les rentrées des impôts allaient égaler,- sinon dépasser — les dépenses journalières et forcées. Et d'ailleurs, le gouvernement provisoire n'avait-il pas proposé à ses créanciers, à défaut de remboursement, une élévation du taux de l'intérêt, une transformation de leurs créances en titres de la dette fondée? Cette élévation du taux de l'intérêt avait été fixée par le ministre des finances à 4 et demi et 5 pour 100, selon que le terme des bons
du Trésor ne dépassait pas cinq mois ou atteignait Tannée entière.
Mais ces mesures étaient trouvées insuffisantes, — sans doute parce qu'elles étaient proposées par un gouvernement républicain. On objectait que les porteurs de bons du Trésor avaient besoin d'a'gent pour le mois d'avril, - mois des échéances et des paiements de toutes sortes; et que ces porteurs, forcés de réaliser un numéraire pour faire face aux exigences de ces écliéances, s'étaient vus forcés de vendre leurs titres à la Bourse avec des perles énormes, quelque chose comme 30 pour 1001
D'abord était-ce bien prouvé? Ensuite, n'eùt-il pas été plus simple de créer des titres de rente au porteur circulant au pair comme monnaie légale, et échangés par l'État, au fur et à mesure des échéances el des demandes de remboursement, contre les titres de la dette ilottante? Ce remède, proposé par quelques-uns, — par de bien intentionnés, — ce remède était héroïque, car c'était l'assimilation à l'assignat, mais il sauvegardait la situation linancièrc du pays; situation qui, certes, avait besoin d'être étayée par des moyens efficaces du genre de celui-ci, mais qui, en résumé, n'était point aussi iufpiiétante qu'on voulait bien le faire croire. Un comptoir descompte venait d'être ouvert.
Et cependant, à entendre les sourdes rumeurs qui couvaient dans lair, la banqueroute était imminente,
et le mal fait à l'industrie et au commerce par la Révolution, irréparable. Comme si la France n'avait plus le même sol fertile, les mêmes richesses naturelles, les mêmes principes de production et de consommation? Est-ce que, par hasard, Louis-Philippe avait emporté avec lui les clefs d'or de la prospérité et de la grandeur de notre nation!...
Cette banqueroute, dont tant de gens qui la souhaitaient faisaient un épouvantail pour les rentiers, avait été conseillée au gouvernement provisoire par (pielques uns des plus recommandables et des plus honorables d'entre eux. D'abord M. Delamarre, banquier, propriétaire du journal la Patrie, et qui devait plus tard devenir l'une des plus fermes colonnes du parti de Vordi^e, M. Delamarre s'était rendu au ministère de l'intérieur dans les premiers jours de la Révolution, et, après bien des sollicitations, avait été reçu par le citoyen Ledru-Rollin, auquel il avait dit : «La République n besoin d'argent et ne sait comment s'en procurer. Le moyen est bien simple; il y a dans Paris tant de capitalistes. Voici leurs noms et la désignation de leur fortune. Mandez-les au ministère de l'intérieur, et faites-leur connaître qu'ils sont taxés chacun à telle somme dans l'emprunt forcé de 50 millions que veut faire la République. Ils résisteront d'abord, mais ils finiront par céder et signeront l'engagement de souscrire à votre demande. Toutefois, il faudra les tenir en chartre privée, jusqu'à ce que les
mandats aient été acquittés (1). «Était-ce clair? Le digne banquier, qui plus tard, dans son journal, n'avait point assez d'injures immondes à jeler à la face du gouvernement provisoire, venait benoîtement conseiller une infamie à l'un de ses membres, voulant ainsi marquer d'un sceau déshonorant la première étape de la révolution nouvelle. Il avait tout prévu. Les victimes devaient résister, puis, tinalement, se laisser extorquer leurs signatures; et, comme un certain scandale s'en serait suivi tout naturellement, si la chose eût été divulguée par eux, il fallait les garder à vue, sous clef, en chartre privée^ enfin, jusqu'à l'encaissement des obligations Le projet du banquier Delamarre n'était pas autre chose qu'un impôt progressif forcé. Sa liste, où il faisait le dénombrement des fortunes de chacun de ses confrères, prouvait qu'il l'avait établie en conscience! Proh pudor! Ledru-RoUin l'avait chassé du ministère de l'intérieur. Ensuite, et vers le même temps, un autre banquier, enfant d'Israël, avait rendu une mystérieuse visite au ministre des finances, M. Goudchaux* et ce banquier était M. Achille Fould, le roi des baissiers et des agioteurs, le futur ami intime et ministre de M. Louis Bonaparte; et là, face à face avec le ministre du gouvernement provisoire, fncie ad faciem, connue jadis son aïeul Moïse avec Dieu, il avait tout simplement,
(I) Voir le Moniteur d\i 22 avril 1849.
lui, proposé une double banqueroute au gouvernement provisoire, en sollicitant du ministre des finances l'ajouruement du paiement du semestre échéant le 22 mars, mieux encore l'ajournement du deuxième semestre échéant le 22 septembre (1) ! C'était honnête, n'est-ce pas? C'était habile, en tout cas. M. Achille Fould jouait à la Bourse, et il comptait, — à l'aide des mesures ingénieuses et morales qu'il proposait, — réaliser à coup sûr^ et sans grands efforts, certains bénéfices tolérés. M. Fould, banquier, était le digne émule de M. Delamarre, banquier Aussi faut-il croire qu'ils s'étaient mutuellement entendus, qu'ils avaient agi de concert et dans l'intérêt l'un de l'autre. Ils devaient faire payer cher plus tard, aux républicains, cette double humiliation.
Ainsi donc, d'un côté les légitimistes, qui avaient vu avec douleur leurs titres de noblesse supprimés par décret du 28 février; — les orléanistes, qu'on avait destitués de leurs emplois dans les diverses branches de l'administration publique; et d'un autre côté les bourgeois, — aristocratie de fraîche date, — qu'on avait dépossédés d'une partie de leurs petits privilèges, et dont les empiétements des institutions populaires avaient réchauffé le dépit, — toutes ces coteries s'étaient pour ainsi dire entendues, et les etîels de celte fusion provisoire n'avaient pas tardé à se manifester.
(1) Moniteur du 22 avril 1849.
Les légitimistes avaient organisé leur conspiration, renouvelée de 1792, contre la République, conspiration de douairières et de revenants de Coblentz, exdames d'atours de Marie-Antoinette , ex-valets de chambre de S. M. Louis XVIIL Tous et toutes, à l'envi. s'étaient mis à renvoyer leurs domestiques, à réduire leur train de maison , à supprimer leurs dépenses ordinaires , à vivre , en un mot , et volontairement , à la portion congrue , disant avec ironie aux gens qu'ils avaient jusque-là employés et payés : « La République vous nourrira! » Les écus avaient des velléités d'émigration comme jadis les parchemins. Du Hel dans le langage, de la haine dans la conduite ; cela allait de soi. Non contents de congédier leurs valets, les aristocratiques habitants du faubourg Saint - Germain et du faubourg du Roule avaient envoyé çà et là des émissaires chargés de distribuer des secours aux anciens garles municipaux, et avec ces secours des instructions secrètes. Un drapeau blanc, à fleurs de lis d'or, avait été trouvé dans un chantier occupé par un grand nombre d'ouvriers qui l'avaient brûlé sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Un M de Caumont avait été arrêté dans une distribution des secours énoncés plus haut, qu'il faisait à des gardes municipaux dont quelques-uns avaient môme reçu, en paiement, une certaine quantité de pièces d'un franc à l'effigie du bien-aimé boiteux de Frosdorf , Henri V, — l'héritier direct de Henri IV, — par un
procédé connu seulement de madame la duchesse de Berry et de quelques intimes.
Après cette conspiration anodine des légitimisles était venue la conspiration plus ostensible des bourgeois.
Le 14 mars le gouvernement provisoire, — qui avait déjà décrété l'abolition des titres de noblesse qui étaient une anomalie dans un État républicain , - avait décrété l'abolilion des signes distinctifs des compagnies d'élite de la garde nationale, aulreconti-aste choquant avec la devise trinitaire. C'était à Ledru-Rollin qu'était due cette mesure libérale, c'était sur lui quedevait bientôt en retomber la responsabilité.
Les compagnies d'élite menacées s'étaient agitées, et une protestation collective avait été arrêtée par elles et signée dans les bureaux du journal la Presse qui en avait fourni l'idée. On sait qu'à ce moment, M. de Girardin , qui en était le rédacteur en chef, avait une idée nouvelle par jour. Celle-là n'était pas, assurément , la meilleure et la plus saine.
Dans la matinée du 16 mars, soixante mille gardes nationaux se mettaient en marche vers l'Hôtel-de- Ville pour porter au gouvernement provisoire une protestation contrôla dissolution immédiate des compagnies de grenadiers et de voltigeurs. La 1"" légion était en tête, composée de gardes nationaux, la plupart sans armes, et précédée de tambours et d'officiers au
commandement desquels la colonne obéissait. Cela donnait à la démarche que faisaient les compagnies d'élite supprimées un caractère illégal qu'elle n'aurait pas dû avoir.
Au moment où la tête de la colonne débouchait sur la place du Chàtelet, le général Courtais , commandant de la garde nationale, se présentait suivi de deux élèves des écoles et de trois chasseurs, à cheval comme lui. Le général était très pâle, et il avait son épée nue à la main. 11 profita d'un moment d'arrêt, pour adresser aux mécontents une allocution paternelle, en les priant de rentrer chez eux.
Des colloques extrêmement vifs eurent lieu ; des propos blessants furent engagés, et pendant le tumulte qui en résulta , un garde national se précipita sur le général Courtais et lui arracha brutalement son épée qu'un chef de bataillon lui rendit quelques instants après.
La foule grossissait et criait ; Vive Comptais ! pendant que la colonne des mécontents un peu décontenancée hurlait : A bas Cour lais !
Avancer était difficile , reculer honteux. Ce fut ce dernier parti que prirent les gardes nationaux Forcés de lâcher pied, quelque peu elîrayés des clameurs soulevées par leur manifestation , et de l'orage qu'ils avaient amassé sur leurs têtes , ils se retirèrent , en emportant le sentiment du ridicule de leur démarche avortée et les huées que la foule n'eut pas la géuéro-
site de leur épargner. N'étaient-ils point assez punis?
Mais , là où ils avaient échoué , d'autres avaient réussi : la dixième légion les avait précédés à l'Hôtelde-Ville, avec les mêmes projets et, probablement aussi, avec les mêmes intentions fraternelles; car, à l'apparition de Ledru-Rollin et d'Arago, qui venaient dans une voiture de place, des cris forcenés s'étaient fait entendre à l'adresse du premier, dont la circulaire récente avait rouvert certaines rancunes. A bas Ledru-Rollin! avaient crié des misérables. Vive Ledru-Rollin l avaient répondu les ouvriers indignés à juste titre. A bas Ledru-Rollin ! Étaient-ils ivres ou fous? Ils parlaient de meurtre à l'endroit même oii avait été assassiné Foulon !
Par bonheur, le peuple était là. Ledru-Rollin et Arago rentrèrent sans danger à l'Hôtel-de-Ville, où les suivit la députation des compagnies d'élite , que M. Armand Marrast vint recevoir sur le perron de l'Hôtel de-Ville. L'admonestation qu'il leur fit avait un double caractère : paternel et ironique. Le parti bourgeois du conseil du gouvernement donnait ses sympathies à la manifestation des bonnets à poil; mais il avait quelque dépit de l'insuccès. La confusion, en effet, en retombait un peu sur lui.
Mais ce complot fanfaron d'une partie de la garde nationale, — à propos d'un problème de vestiaire, qui
ne méritait pas d'avoir pour l'apprécier et le condamner ies grandes assises de l'opinion publique, — devait avoir sa coiitre-(»artie iintinvlle. M. François Arago l'avait dit la veille à la députalion des conservateurs du privilège : « Votre manifestation aura le résultat fdchevx de provo([ucr une manifestation du peuple. » M. François Arago redoutait les manifestations populaires, et il aurait presque applaudi à celle des gardes nationaux privilégiés, si elle n'avait point dû en amener une autre plus fâcheuse.
Le lendemain, en effet, à dix heures, plus de cinquante mille citoyens se {iressaient depuis l'Arc-de- Triomphe jusqu'aux chevaux de Marly, attendant le moment de se mettre en marche vers l'Hôtel-de-Ville. A la suite de la manifestation de la veille, Caussidière avait envoyé des exprès dans la banlieue annonçant que le lendemain, 17 mars, le peuple devait se rendre auprès du gouvernement provisoire pour le féhciter du décret égalitaire qu'il avait rendu, et lui promettre appui , dévouement et protection. Les clubs, les corporations, le Luxembourg, avaient fait les mêmes démarches et le même a[)prl.
A onze heures, l'ordre du départ étant arrivé, la colonne se mit <m marche et se rendit, par les quais, à la place de l'Hôtel-de-Vilk. déjà garnie d'une affluence considérable. > etle manifestation, opérée avec le plus grand ordre et le plus grand calme, était composée, je l'ai dit, de près de cinquante mille citoyens
sans armes, la plupart vêtus de blouses, et tenant à la main de petits drapeaux tricolores montés sur des baguettes de la longueur du doigt. Ces citoyens étaient groupés par compagnies de trois à quatre cents personnes.
A une heure, la tête de cette patriotique procession, grossie sans cesse de'bataillons nouveaux, toucha à la place de Grève. Cent mille hommes la composaient : les derniers rangs n'avaient point encore dépassé le pont des Arts.
Une députation de délégués du peuple, au nombre d'environ trente-cinq, — parmi lesquels Lacambre, Sobrieret Cabet, fut introduite dans la maison communale et conduite dans la grande salle de réception.
Un ouvrier, le citoyen Girard, prit alors la parole pour protester, au nom de tous, contre l'injurieuse et ridicule manifestation de la veille, et pour offrir de nouveau au gouvernement provisoire le concours énergique de la brave population de Paris. Puis, pour que cette manifestation populaire eût un but plus sérieux encore, plus significatif, le^ délégués admis au sein du gouvernement demandèrent l'éloignement des troupes déjà rappelées dans Paris, l'ajournement des élections de la garde nationale au 5 mai, — l'ajournement des élections pour l'Assemblée nationale au 31 mai.
Le peuple ne red-mlait pas l'armée, dans laquelle il avalises fils, ses frères, ses amis; mais il redoutait TOME I. 26
les influences que pouvait exercer sur elle la coterie bourgeoise qui formait la majorité du gouvernement provisoire, majorilè toujours dominée, à son insu ou de son plein gré, par les éternels conspirateurs des républiques : les peureux ! Voilà pourquoi il demandait si impérieusement l'éloignemciit des troupes. N'était-ii pas armé? Ne suffisait-il pas, lui, garde nationale, pour la surveillance intérieure, pour la répression de toutes les tentatives contre-révolutionnaires?
, iLe peuple demandait, en outre, l'ajournement des élections, .'-es raisons qu'il faisait valoir étaient fondées, il faut l'avouer. Retarder les élections, c'était enraciner davantage la République; c'était permettre à tous de la comprendre; c'était concourir à la fonder solidement par une Assemblée nationale entièrement composée de républicains. C'était logique; et la circulaire de Ledru-Rollin, en date du 12 mars, avait raison, lorsque, s'adressant aux commissaires envoyés
dans les départements, elle leur disait : « Il faut
que l'Assemblée soit animée de l'esprit révolutionnaire, et que le jour de l'élection soit le triomphe de la Révolution. »
Le parti de la contre-révolution avait si bien compris cela; il avait si bien vu l'obstacle immense que cette circulaire et ses conséquences opposaient à l'envahissement de ses projets, (jue, quelques jours avant le 17 mars, une députation du club monarchique de
YAssociation nationale, improprement appelé Club républicain pour la liberté des élections, s'était présentée à l'Hôtel-de-Ville pour exiger, au nom des membres de ce club, le retrait, le désaveu de la circulaire du ministre de l'intérieur. Et savez-vous quels étaient les hommes que la circulaire de Ledru-Rollin avait scandalisés, et qui venaient ainsi revendiquer au nom du peuple la liberté d'élection? M. le marquis de Lavalette, rédacteur en che[ de ï Assemblée nationale, journal soutenu par d'anciens conservateurs; — M. de Lagrange, ex-député; — M. de Bernard, propriétaire ; — MM. de Chamoy, de Froissard, de Lubersac, de Quinsonnas, de Saint-André, de Romanet, de Tascher, de Gaube, de Saunois, et autres citoyens, amis du peuple, bien entendu, et surtout membres du fameux club de ['Association nationale, que les ouvriers, avec leur bon sens ordinaire, appelaient le Club des pairs et des députés !
Donc le peuple avait raison de demander au gouvernement provisoire l'ajournement des élections; il avait raison d'insister auprès de lui, — de vouloir qu'il délibérât , séance tenante , sur ses volontés. MM. Marrast , Marie , Garnier-Pagès et Arago s'étaient effacés au second plan, pour laisser tout l'embarras de la réponse à Ledru-Rollin et à Louis Blanc. Ce dernier avait dit aux délégués des ouvriers :
« Puisque les membres du gouvernement ont
l'honneur de représenter le peuple, ils doivent le
faire dignement. Les vœux exprimés par le peuple seront l'objet de mûres délibérations; mais ces délibérations doivent être libres, et le peuple a parfaitement compris, dans son admirable sagesse, que gêner la liberté de ses représentants, ce serait compromettre leur dignité et, par conséquent, la sienne...
« Laissez-nous délibérer, pour qu'il soit bien entendu que le gouvernement provisoire de la République ne délibère pas sous lempire d'une menace. Il était permis à ceux qui ne représentaient que le privilège , il leur était permis d'avoir peur; cela ne nous est pas permis, à nous, parce que nous sommes -vos représentants, et qu'en gardant notre dignité nous gardons la vôtre. »
Il y avait de la fermeté et de la dignité dans ces dernières paroles. Elles furent comprises et ap|)laudies. Au milieu de la tempèle, il faut laisser le pilote seul à son poste et ne pas entraver la manœuvre qu'il ordonne, même par des services exagérés, sous peine devoir sombrer l'équipage La liberté de résolution du gouvernement provisoire ne devait point être gênée, ses allures arrêtées dans leur expansion, à moins cependant (ju'elles ne devinssent trop folles et manifestement contraires à l'esprit de la Révolution.
Le citoyen Cabet, membre de la députation, après avoir applaudi comme les autres au chaleureux discours de Louis Blanc, n'en avait pas moins insisté pour avoir une réponse plus positive à rapporter au peuple qui attendait.
Ledru-Rollin lui répondit , et il le fit avec non moins de chaleur et d'éloquence que Louis Blanc. 11 avait demandé à tous les commissaires envoyés en mission dans les départements de lui faire connaître au plus tôt l'état des esprits et des populations, pour savoir s'il était véritablement nécessaire d'ajourner les élections.
Un des délégués lui répliqua : Il y a deux questions sur lesquelles le gouvernement provisoire peut donner une réponse immédiate, sans ambiguité surtout. Ces questions ne concernent que Paris, dont on connaît l'esprit, les vœux, les espérances : le renvoi des troupes et l'ajournement des élections de la garde nationale.
Ce fut alors au tour de Lamartine de prendre la parole. L'esprit de cet orateur était continuellement tendu vers les moindres occasions où il y avait chance d'être écouté et applaudi. 11 buvait l'enthousiasme, il s'en enivrait. M. de Lamartine était très éloquent, très disert, mais son éloquence ressemblait un peu, par malheur, à cette rivière de l'Arcadie dont l'eau conservait toujours, en toute saison, la même température. C'était doux et, à cause de cela, un peu fade. Aux fortes intelligences, il faut de viriles paroles, comme aux forts estomacs, de rudes et puissants breuvages.
« Je n'ajoute rien à ce que vous a dit tout à l'heure, avec autant de dignité que de convenance, notre col-
lègue, M L. Blanc. Vous sentez, comme nous, en qui le peuple a mis sa confiance et s'est personnifié, le jour du combat et de la victoire, qu'il n'y a de gouvernement possible qu'à la condition que vous ayez la confiance de conférer une autorité morale à ce gouvernement. L'autorité morale de ce gouvernement , qu'est-ce autre chose , non -seulement pour lui , mais pour le peuple, pour le public, pour les départements, pour l'Europe, qui nous regarde, qu'est-ce autre chose que son indépendance complète de toute pression extérieure ? Voilà l'indépendance du gouvernement, voilà sa dignité, voilà son unique force morale, sachez le bien. »
Ainsi parla M. de Lamartine. Ses prosopopées étaient brillantes, mais dans toutes ses allocutions il laissait trop percer son goût pour cette figure subtile de rhétorique qu'on nomme, je crois, prétérition. Il se décida néanmoins à parler plus catégoriquement sur le renvoi des troupes :
«... 11 faudrait que le pouvoir fût insensé, après ce qui s'est passé , après que la royauté déchue a vu se fondre quatre-vingt mille hommes de troupes contre le peuple désarmé de Paris, pour songer à lui imposer, avec quelques corps d'armée épars et animés du même républicanisme , des volontés contraires à vos volontés et à votre indépendance. Nous n'y avons pas songé , nous nij songeons pas , nous n'y sojigerons jamais, La République, à rinlériour, no veuf d'au
très défenseurs que le peuple armé. Voilà la vérité,' rapportez-la au peuple... » Un mois plus tard, M. de Lamartine émit, au sein du conseil, l'avis de rappeler les troupes à Paris, et son avis prévalut. // tj avait toujours songé, il laissait ainsi supposer que le pouvoir était insensé.
Après avoir dit ensuite que le peuple ne devait avoir rien à craindre des troupes tant qu'il serait aux affaires, M. de Lamartine avait terminé par cette péroraison digne de l'exorde : « Prenez garde à des réunions de ce genre , quelque belles qu'elles soient. Les 1 8 brumaire du peuple pourraient amener, contre son (jré, les 18 brumaire du despotisme! » Il devait bientôt se souvenir de cette parole, et la rendre prophétique par ses actes à la commission executive.
Les délégués du peuple, suivis des membres du gouvernement, descendirent alors sur les marches de l'Hôtel-de-Ville. Le citoyen Dupont (de l'Eure) , soutenu par deux de ses collègues , monta sur la table placée sur le perron , et Louis Blanc fit une courte harangue qu'il termina par cette phrase : «Nous vous remercions de votre calme, do votre sagesse, de votre modération : vous avez compris qu il faut laisser la violeiice à ceux qui ne sont pas forts ! »
Cela dit, les membres du gouvernement provisoire rentrèrent à l'Hôtel-de-Ville aux cris de : Vive la République ! poussés par cent mille poitrines émues. La fo ulf agitH dans l'air ses drapeaux tricolores, confiante
dans les promesses qui venaient de lui être faites. Vive Ledru-Rollin ! criait-elle en se dirigeant , en bon ordre, vers la place de la Bastille. Vive Ledru-Rollin ! C'était, pour le cœur du tribun calomnié, une compensation des vociférations insensées de la veille.
Une partie assez nombreuse des groupes qui avaient pris part à la manifestalion du matin, accompagna Louis Blanc et Albert, lorsqu'ils sortirent du siège du gouvernement pour se rendre au Luxembourg. Parmi lessuivants de cette escorte, on remarquait une soixantaine de prêtres.
De son côté, M. de Lamartine fut reconduit chez lui, à son hôtel de la rue de Lille, par une population enivrée, comme Caton d'IUiqiie l'avait été par les Romains, le dernier jour de sa questure. Seulement Cicéron, son collègue , a[)pelait dédaigneusement les admirateurs du civisme de l'ami de Pompée, la canaille de Rome, lioniuU fœce. Qu'en pensait l'auteur des Girondins/'
Dix raille hommes, enfin, se rendirent au ministère de l'intérieur, où le citoyen Ledru-Rollin , dans une sympathique improvisation, chercha à les réconcilier avec leurs frères de Tannée, en leur disant que les mêmes cœurs battaient sous l'uniforme et sous la blouse glorieuse du travail.
Le soir, les maisons et les rues furent illuminées. Le peuple fêlait sa victoire, la dernière qu'il dut remporter !
Le lendemain le Moniteur enregistra doux décrets, par lesquels les élections de la garde nationale et celles de l'Assemblée nationale étaient ajournées, mais ces dernières d'un délai insignifiant. Quant au renvoi des troupes, U n'en fut plus question. L'opinion de la majorité du gouvernement provisoire eut force de loi. Le peuple avait pris une revanche des prétentions exorbitantes d'une fraction de la bourgeoisie; sa manifestation avait prouvé sa force, mais elle n'avait point autrement abouti.
Cela se passait pendant que l'ex-famille royale s'installait à Claremont, dans une propriété appartenant au roi des Belges. Depuis le débarquement de Louis- Philippe àNew-Haven, obscure hôtellerie d'un obscur port de mer, les événements avaient marché vite en Europe; des trônes avaient été ébranlés, comme le sien, par la main puissante du peuple. Frédéric- Guillaume, roi de Prusse, était en fuite, et Berlin en république; Louis, roi de Bavière, avait abdiqué pour suivre le char aventureux de la comtesse de Lansfeld, la trop fameuse Lola Montés ; Cracovie et Varsovie étaient en pleine insurrection ; — Milan était débarrassée des troupes autrichiennes; — Gènes s'était détachée de la Sardaigne pour se constituer en repu-
blique; — Rome couvait son insurrection ; — Dublin s'agitait sous le souffle éloquent de ses trois repealers aimés, O'Brien, Meagher et Mitchell, qui, dans des meetings gigantesques, osaient rappeler aux Irlandais ce qu'avait fait le peuple de Paris en trois jours, en une nuit, en quelques heures.
En même temps aussi paraissait le déplorable décret des 45 centimes, dont les ennemis de Ledru-Rollin et de la République devaient plus tard se faire une arme auprès des paysans pour ruiner la popularité de l'un et de l'autre.
M. Garnier-Pagès, ministre des finances, successeur de M. Michel Goudchaux, avait déclaré, — dans un rapport fait au gouvernement de la Répubhque, en date du 1 6 mars, — que, malgré lé décret du 9 mars ordonnant la vente des diamants et du domame de la couronne, l'aliénation des bois de l'État jusqu'à concurrence de 100 millions, et, bien que ces diverses ressources, combinées avec l'ajournement des dépenses les plus prochaines , parussent , au premier abord, suffire à dégager complètement la situation, — il fallait pourvoir aux besoins urgents qui se manifestaient de toutes parts. Le système financier de M. Garnier-Pagès pouvait offrir de magnifiques garanties; mais, par malheur, l'héritage laissé par la monarchie, dont les dilapidations sans fin avaient épuisé le Trésor et tué les ressources, cet héritage était trop lourd, L^ gaspillage des deniers publics avait produit se^
fruits; la désorganisation était à peu près complète. La dette flottante qui, après 1830, avait payé les frais d'installation et de dotation de la maison d'Orléans, ne pouvait plus apporter le moindre secours au gouvernement nouveau Bien au contraire, elle créait elle-même nos embarras financiers, lesquels, à leur tour, réagissaient fatalement sur notre situation politique. Les emprunts étaient impuissants à parer au mal ; l'emprunt de 230 millions ne se couvrait pas : il fallait que le gouvernement provisoire demandât à l'impôt les ressources dont il avait besoin. Voilà quel était, en substance, le long rapport du ministre des finances.
Qui le croirait, parmi ceux qui devaient tonner avec tant de violence contre l'impôt d'un milliard sur les riches, M. Garnier-Pagès, l'homme du National, et par conséquent l'homme-Iige de la bourgeoisie, M. Garnier Pages avait songé à un impôt stir te revenu pour réparer les désastreux effets du legs de la monarchie. Un impôt sur le revenu, qu'était-ce, s'il vous plaît, sinon l'équivalent de l'impôt d'un milliard sur les riches?
Oui, le ministre des finances avait mûri dans sa tête ce grand projet d'un income-tax, cet impôt du revenu qui, il l'avouait, « juste en principe,.et plus juste que tous les autres pour les raisons connues de tout le monde, offrait, eu outre, le mérite d'une perceptiou facile. »
Mais quelque juste, quelque révolutionnaire que fût cette mesure, on avait dû renoncer à remployer, à cause des trop grandes lenteurs exigées par les formalités préalables de l'exécution. H aurait fallu quatre mois au moins, et indispensablement, pour la confection des rôles.
Quant à l'impôt direct, les rôles de 1848 étaient fails; ils étaient en cours de recouvrement. Par l'addition de 45 centimes au montant des quatre contributions, la désorganisation des finances s'arrêtait à temps, le mal était à moitié réparé, le gouvernement provisoire n'inscrivait pas le mot déshonorant de banqueroute sur la première page de son histoire.
La conclusion du rapport de M. Garnier-Pagès avait donc été le décret suivant, qu'il avait soumis aux délibérations de ses collègues :
« Décret.
« Le gouvernement provisoire , considérant que l'intérêt de la République exige que de puissants secours soient immédiatement donnés au travail , à l'industrie, au commerce ; considérant qu'il n'est |ias moins nécessaire ni moins urgent de réorganiser les forces militaires de la République, décrète : il sera perçu temporairement , et pour l'année 1848 seulement, quarante-cinq centimes du total des rôles des quatre contributions directes de ladite année. Les centimes portant sur la contribution foncière seront à la charge du propriétaire
seul, nonobstant toute stipulation contraire dans les baux et conventions. Le montant des centimes temporaires sera de suite exigible, sans qu'il soit besoin de nouveaux avertissements aux contribuables Les frais de perception de ces mêmes centimes sont fixés, par les percepteurs, au quart du taux déterminé par les contributions ordinaires; il ne sera alloué aucun frais aux receveurs généraux et particuliers. »
Ce projet de décret, daté du 16, trahissait assez une partie des inquiétudes de la majorité bourgeoise du conseil du gouvernement, à laquelle appartenaient surtout MM. Garnier-Pagès, A. Marrast et Lamartine. Considérant qu'il n'est pas moins nécessaire ni moins urgent de réorganiser /es forces militaires de la République. Était-ce clair .^ Et que devenait après cela l'assurance donnée le lendemain par Lamartine « que le peuple ne devait rien avoir à craindre des troupes tant qu'il serait aux affaires? » Mais passons.
Bien que nécessitée par les circonstances, bien que l'honneurde la France fut plus précieux à sauvegarder que certains intérêts particuliers , cette mesure n'en était |ias moins impoîitique et impopulaire, impopulaire précisément parce qu'elle était inqjolitique , et elle l'était parce qu'elle permettait aux ennemis de là Révolution de s'attaquer à ses institutions en frappant les actes de ses ministres.
Ledru-Rollin,— -snrlenom duquel^devaient en retomber tout l'odieux et toute l'impopularité, — en
vit, un des premiers, tout le danger, et il combattit, de toutes ses forces, le projet de décret proposé par M. Garni er-Pagès. Louis Blanc , Albert et Flocon l'appuyèrent. La discussion fut animée , elle dura longtemps, et plusieurs menaces de démission eurent lieu II fallut céder. L'antagonisme existant entre les divers membres de la commission gouvernementale ne pouvait pas être impunément révélé en ces heures de crise. Et la démission de Ledru-Rollin ou de Louis Blanc eût infailliblement fait une situation pire. On ne parlait jamais en vain à Ledru-Rollin du repos et de la grandeur de la République. Il céda devant ces sérieuses considérations.
Il céda. Mais pour atténuer , autant quil était en lui , le désastreux et foudroyant effet qu'allait vraisemblablement produire, dans les campagnes, l'impopulaire décret des quarante-cinq centimes, il exigea que dans la circulaire officielle qui accompagnerait le décret les percepteurs fussent autorisés à en décharger la cote du petit propriétaire et du petit cultivateur. Celait prudent , c'était juste, c'était selon son cœur.
En outre, la publication du décret dans les dépar tements fut accompagnée , comme correctif, du numéro 7 du Bullciin de la liépubliqiie. Ce bulletin, tout entier de la main de George Sand, disait :
« Lorsipi'un gouvernement subit la dure nécessité de demander à la nation un sacrifice exceptionnel ,
il remplit son devoir en expliquant au peuple les causes de cette nécessité et l'utilité de ce sacrifice.
« La République n'est pas coupable du monstrueux désordre qu'elle a trouvé dans les finances de l'État. Si le gouvernement provisoire en a accepté la responsabilité matérielle , il n'en peut accepter la responsabilité morale.
«D'ailleurs, dans la secousse terrible qu'une banqueroute eût donnée à toutes les classes de la société, le peuple eût bien plus souffert que d'une augmentation momentanée de l'impôt. L'impôt est un sacrifice régulier que tous supportent également. La banqueroute est un sinistre qui semble frapper au hasard, mais qui entraîne avec lui des ruines incalculables.
« Cependant, la répartition de l'impôt doit subir de grandes modifications. Dans un bon système d'organisation sociale , tout ce qui restreint la consommation du peuple, tout ce qui l'humilie et le blesse par un exercice vexatoire , tout ce qui porte atteinte à ses vrais besoins ou à sa dignité, doit disparaître. L'Assemblée nationale aura donc , sous ce rapport , des réformes immenses à décréter, et si elle hésitait à remplir franchement et grandement ce devoir, elle ne représenterait ni vos intérêts ni vos sentiments.
« .... Nous traversons une crise que le patriotisme et le dévouement de tous peuvent facilement conjurer. La monarchie vous avait imposé bien des sacri-
fices; la République commence par vous demander un sacrifice nouveau; mais ce sera , à la fois, le premier et le dernier, si vous secondez le mouvement courageux et sincère que la République vous imprime. « Habitants des campagnes , c'est vous surtout qu'une augmentation de contribution étonne et alarme au premier abord. Ne vivant pas au centre de l'action, vous n'avez pas pu jusqu'ici vous rendre compte du mauvais emploi de vos deniers. Sous la Rf'^publique, il vous en sera rendu un compte fidèle. Vous aurez droit de l'exiger, et l'exercice de ce droit sera pour vous un devoir.
« .... Une administration bien entendue diminuera le budget de l'État et cette réforme peut être immédiate. C'est vous dire que bientôt vous recueillerez les premiers fruits du sacrifice qui vous est imposé. « Ce sacrifice: la République le considère comme un emprunt que, sous toutes les formes , elle vous rendra peu à peu , et que vous pouvez l'aider à vous rendre au centuj)le , en veillant plus que jamais au choix de vos députés républicains.
« Il importe donc que vous sachiez d'avance ce que vous avez b' droit et le devoir de réclamer d'une nouvelle constitution. Réduction des dépenses qui n'enrichissaient que les personnes appelées à l'administration publique; snppression de tous les emplois inutiles, augmentation, par conséquent, de toutes les dépenses qui intéressent le sort de tous, et prompte manifesta-
tion des bienfaits de l'impôt, répartition nouvelle de certains impôts qui ne frappent pas le riche et le pauvre dans une proportion équitable; enfin, le compte-rendu de la gestion publique mis à la portée de chacun, et surtout, avant tout peut-être, conservation du droit de tous à l'élection nationale.... »
J'ai donné, on le voit, une grande partie du bulletin , c'était utile. Cela prouve quelles réformes le citoyen Ledru-Rollin entendait introduire dans l'administration , quelles idées sociales il voulait implanter dans les esprits. Et si ce qu'il avait conçu de grand et de généreux n'a point été accompli, la faute n'en est pointa lui, certes, mais à d'autres. Si j'ai insisté aussi vivement sur sa non-participation à ce déplorable impôt des 45 centimes, c'est qu'on a mis un acharnement inouï à lui en attribuer le fâcheux honneur et la plus fâcheuse responsabilité, alors que, publiquement et à plusieurs reprises, M. Garnier- Pagès a revendiqué cet honneur et cette responsabilité. Je n'en parlerai plus.
La réaction, — un instant intimidée par la manifestation significative du peuple au 17 mars, — avait néanmoins repris ses allures souterraines. Le résultat des élections pouvait la tuer, ou tout au moins la
condamner au silence pour longtemps. Il fallait donc empêcher que ce résultat ne fût celui que le peuple était en droit d'attendre, et que l'Assemblée nationale constituante eût une majorité de républicains.
Pour en arriver là , ce qu'elle fit , je ne le raconterai point, c'est long et ce n'est pas honorable. Quand mes yeux rencontrent des turpitudes, ils aiment à s'en détourner.
Mais, si je ne dis pas tout , j'en veux dire quelque chose. Les attaques déloyales dirigées par le parti de la contre-révolution con tre le parti vrai de la révolution ne doivent pas complètement jouir des bénéfices du silence et des immunités de l'oubli.
Les élections de la garde nationale furent les premières exploitées. Elles ne devaient avoir lieu que le 5 avril. Ce délai permettait aux intrigues ourdies de longue main de se développer et d'aboutir. Tous les moyens étaient bons pour empêcher les républicains d'arriver à la Constituante. On les mit en œuvre.
Les ouvriers avaient pris goût aux clubs ; ils en aimaient les bruits si nouveaux pour eux ; l'étrangclé leur en plaisait. Et puis, dans la plupart, de bonnes choses y étaient dites, en mauvais français quelquefois, mais qu'importait? Elles sortaient du cœur, et le cœur est toujours compris. Mais ils entraient presque indifféremment dans tous les clubs, quoiqu'ils n'y allassent point, je vous le jure, avec indilTérence. Ils étaient beaux à voir, avec leurs figures brunies par le
soleil ou estompées par la fatigue, écoutant, les oreilles et les yeux tendus, ce qu'on disait et ce qu'on faisait; comparant, analysant, s éclairant au milieu de cette fièvre qui montait des cerveaux aux fronts. Les routes que prenaient leurs pensées, — à ce choc d'opinions diverses, — étaient neuves pour eux. Routes obscures quelquefois , — semées d'abîmes et menant à l'inconnu. Routes illuminées, souvent, fournies abondamment de jalons indiquant la distance parcourue et la distance à parcourir. Et, en regagnant à pas pressés le logis modeste, ils repassaient, dans la mémoire, ce qu'ils avaient entendu, ce qu'ils avaient vu, et ils disaient: «Nous savons! ». Mais savaientils bien?
Tous les clubs ne se ressemblaient pas; tous n'étaient pas animés de la même foi républicaine, le même souffle révolutionnaire n'avait pas passé sur tous. A côté du club du peuple , il y avait le club de la bourgeoisie , tous deux côte à côte , et les ouvriers se trompaient quelquefois de porte. L'enseignement n'était plus le même; l'enseigne était fausse, elle invitait à la méprise. Toutes les réunions , même celles où la réaction se montrait avec le moins de ménagement et d'hypocrisie , — toutes empruntaient son nom à la République pour l'abattre plus commodément. C'était peut-être habile, mais ce n'était pas loyal assurément.
Dans ces dernières, comme dans les autres, la
question à l'ordre du jour, c'était les élections; mais dans celles-ci surtout on s'occupait moins des candidats bourgeois à élire qu'à détruire les candidatures populaires. Celle de Barbes , entre autres, avait été compromise par des menées de toutes sortes. On lavait porté au grade de colonel , il avait accepté , et néanmoins , la veille de l'élection , des affiches sorties on ne savait d'où allaient annoncer son désistement.
Aucun événement, d'ailleurs, n'était négligé par la réaction. Elle exploitait tous les bruits, lorsqu'elle n'en forgeait pas, et par malheur certains événemeiits venaient parfois donner à la malveillance l'occasion de s'exercer. Les bulletins de la République, le décret des quarante-cinq centimes, les commissaires, et l'aiïaire de Risquons-tout.
]J 'diï'dlre de Risquons- tout ax ait eu déplorable issue. Le début avait promis tout autre dénouement, pourtant. Un grand nombre de Belges, en résidence à Paris, au moment de la Révolution de février, électrisés par cette victoirepopulaire, et désireux de porter dans leur pays la propagande révolutionnaire qu'ils supposaient préparé à recevoir, avaient formé une avant-garde de deux mille compatriotes auxquels s'étaient joints un certain nombre de volontaires parisiens. Ils n'avaient point d'armes, point de munilions, point d'argent. Le sieurBlervacq, chef de cette avanl-garde, s'était adressé d'abord à Caussidière, puis à Ledru-RoUiji qui n'avait pas voulu prendre
sur lui de faire donner les armes et l'argent qui manquaient, el avait promis d'en déférer à ses collègues. Plusieurs jours s'élaient écoulés sans qu'aucune décision, pour ou contre, eût été prise, et impatiente d'agir, la colonne belge était pdrtie,le samedi 25 mars, par un train spécial du chemin de ter du Nord, qui devait les conduire à Mouscron. Qui avait mis ce train à sa disposition? Qui avait fourni les armes et l'argent nécessaires à l'expédition? Personne et tout le monde. MM. Lamartine, Bastide et Marrast avaient promis, et M. Bûchez, adjoint au maire de Paris, avait fait le reste.
La colonne de volontaires était partie. Elle était entrée en Belgique par la frontière de Quiévrain, et repoussée sur ce point, elle s'était transportée à deux lieues de Lille, dans le bourg de Séclin, où elle était restée jusqu'au mardi suivant. Dans la nuit du mardi au mercredi; les volontaires belges s'étaient dirigés vers Lille, en faisant le tour des fortifications et en reprenant la route de Gand où ils s'étaient emparés de deux voitures pleines de fusils destinés aux gardes nationales de la frontière. 1,600 fusils avaient été distribués, et chaque homme avait reçu plusieurs paquets de cartouches.
Ainsi armés, les volontaires croyaient, sans doute, pouvoir vaincre tous les obstacles etfai retomber toutes les résistances, lîs avaient bon espoir dans le succès de leur entreprise. Et aune demi-lieue de Mouscron,
après avoir traversé un pont près de Turcoing, ils avaient été accueillis par les décharges des vedettes d'un bataillon du premier chasseurs belges, flanqué d'un escadron de cavalerie, et soutenu à petites distances par d'autres détachements d'infanterie. Il y avait trahison assurément; mais doii partait-elle! C'est ce qu'on ne sut pas, c'est ce qu'on ne sait pas encore. Toujours est-il que la lutte fut assez vive, qu'une douzaine d'hommes furent mortellement atteints de chaque côté, une quarantaine seulement furent blessés. C'était beaucoup, mais le nombre en aurait pu être plus considérable, si le maire de Mouscron ne se fut interposé. La petite armée de volontaires se débanda. Une partie se replia sur Turcoing où elle fut désarmée; l'autre partie revint à Paris. Voilà en quelques lignes ce que fut l'échauffourée de Risquons-tout, dont on attribua tout naturellemenl l'initiative au citoyen Ledru-RoUin. Cette déplorable affaire bien exploitée, entre les mainsdegens habiles, pouvait enlever des adhérents à la République et en gagner à la contre-révolution. Celle-ci ne manqua point de s'en emparer, bien entendu. Dieu sait ce qui fut dit et fait à ce propos.
Puis , malgré l'activité déployée par le citoyen Gui" nard , — malgré le zèle apporté par le citoyen Courtais , — des faits vinrent qui étaient de nature à altérer profondément les résultats des élections de la garde (nationale. Un grand nombre d'officiers, nom-
mes par la faveur sous le régime déchu, et craignant que le mode d'élection démocratique leur fût cpp-s traire, influèrent sur les opérations du recensement, de manière à en faire omettre une partie des citoyens dont le vote était supposé hostile à leurs vieilles prétentions. Cette exclusion indirecte était choquante pour l'esprit d'égalité qui devait présider aux actes d'installation de notre jeune République. Les réclamations des citoyens lésés arrivèrent malheureusement trop tard. De bons choix furent faits, certes, mais le plus grand nombre furent mauvais ou médiocres. La réaction avait gagné du terrain et profité de la mollesse d'initiative des hommes qui élaientaux affaires, et qui avaient ainsi compromis la stabilité de la République. Le parti démocratique fut vaincu, ou à peu près C'était d'un fâcheux augure pour la grande lutte des élections de l'Assemblée.
Il fallait, n'est-ce pas? avoir une grande confiance dans sa force, •— ou, pour être plus vrai , dans la faiblesse de ses adversaires, — pour ourdir de sembla-r bles intrigues, pour oser de telles choses? La réaction espérait, et ses esjjérances étaient coupables. Elles attestaient, en outre, la débonnaireté populaire ou l'incurie du gouvernement , je n'ose pas dire la complicité gouvernementale. Je n'ose pas dire, non plus, que le gouvernement provisoire encourageait ces tentatives . et donnait le mot d'ordre aux partis hostiles à la République. Mais il ne réprimait pas le
dévergondage d'espérances qui se manifestaient maintenant en plein soleil, dans les colonnes des journaux; et c'est là qu'était le mal. C'était livrer, pieds et poings liés, le repos et le bonheur de la France à ceux qui l'avaient tenue une fois déjà sous leurs genoux,— eux ou leurs maîtres, qu'importe?
Aussi, qu'arrivait-il? ce qu'il arrive d'ordinaire, en pareille occurrence. Les journaux de la réaction, — dont le gouvernement provisoire, par son silence, semblait autoriser, je le répète, les espérances insoleîites et audacieuses , — ces journaux se ruaient à l'onvi sur lui , et s'en partageaient les lambeaux. L'impunité leur étant acquise, par l'impossibilité de sévir oii il s'était volontairement placé, — l'impunité leur donnait du courage , et ils mordaient, et ih déchiraient, et, en mordant, ils bavaient. C'était une ébriété de calomnie, une orgie d'injures, une folie de diffamation !
Quelques-uns même , dans leur ardeur, allèrent trop loin. Le moment n'était point encore assez opportun pour laisser tout-à-fait tomber les masques. On pouvait attaquer, mais en imitant les plus prudentes d'entre les feuilles monarchiques qui donnaient assez vertement sur les doigts à la République, en prétextant humblement que c'était dans son intérêt et par patriotisme. Vertueux patriotes! sincères républicains !
Parmi les plus âpres à l'attaque , un journal entre
tous se faisait remarquer, c'était la Presse, rédigée par M. Emile de Girai-din.
M. Emile de Girardin était un homme d'un mérite incontestable, d'une intelligence élevée, fine, imperturbable dans le travail de ses idées , voulant bien ce qu'il voulait et voulant beaucoup. Mais à cause même de l'infatigabilité de sa patience, de son activité et de sa volonté, on devinait en lui l'ambitieux. Son ambition était honorable, je me hâle de le dire, mais enfin c'était de l'ambition, et elle se trahissait trop. On sentait qu'il voulait arriver, par quelque chemin que ce fût. C'était une capacité compromise. Mécontent de sa réputation de publiciste, — réputation assez grande pourtant et tendant sans cesse à s'élargir, — • il cherchait sans cesse un autre aliment à l'ambition dont il était dévoré. Après avoir été député, il avait songé à être représentant du peuple; mais ce n'était pas tout : il lui fallait un ministère. Plus qu'un autre, — ou autant qu'un autre, — il était digne d'être ministre. Il eût servi avec talent les intérêts qu'on lui eût confiés. Mais il avait de la ténacité; il aurait doublé M. Guizot, avec plus d'habileté, néanmoins. Sa logique profonde, — cette raison du raisonnement, — lui aurait peut-être fait défaut dans des sphères où elle ne s'était point familiarisée. M. de Girardin ministre eût fait regretter M. de Girardin, journaliste. Le portefeuille aurait écrasé le jouraal comme le fait écrase l'idée. On n'est point puissant partout et en
tout temps ; on l'est à son heure , à propos , et dans certaines conditions d'état et de lieu. Le tempérament moral , d'ailleurs , ne se modiUe-t-il pas aussi radicalement parfois que le tempérament physique? Le gouvernement de f ouis-Philippc ou le gouvernement provisoire auraient pu l'accepter, non pas parce qu'il était journaliste habile, vigoureux, profond, mais ^?/027we journaliste profond, vigoureux, habile. J'ajoute : Louis-Philippe ou le gouvernement provisoire eussent dû se 1 attacher. Il n'aurait pas été, pour l'un ou pour l'autre, ami maladroit et compère inactif, Le gouvernement provisoire, surtout, qui s'était entouré, comme avec préméditation , de médiocrités, n aurait-il pas dû, dès la première heure du premier jour, aller chercher cet homme, — cet ambitieux s'il vous plaît de l'appeler ainsi ; n'a pas de l'ambition qui veut ! — et lui dire : «Nous prenons en main la destinée de trente-quatre millions de Français. Dieu nous voit, il connaît notre dévouement, mais il ne nous aidera pas. Voulez-vous nous aider dans cette œuvre surhumaine où nous allons soulîrir et où nous serons forcés de boire la ciguë. » 11 eût répondu : « Oui ! » et beaucoup de choses qui furent faites n'eussent pas été faites, beaucoup de faiblesses commises ne l'eussent pas été.
Le gouvernement provisoire ne voulut point consommer ce qu'il regardait, sans doute, connue une alliance adultère. Il repoussa l'idée d'une mésalliance;
il se sentait assez fort pour lutter et pour parfaire l'œuvre entreprise. M. deGirardin fut écarté par lui, et quelques mois après ce dédain porta ses fruits. Il avait espéré d'abord , aux premiers vagissements de la nouvelle République; il s'était écrié : « Une heure de pouvoir vaut mieux que dix ans de journalisme! » L'heure de pouvoir lui étant refusée, le journaliste avait ressaisi son journal, et il s'en était fait une arme redoutable.
Mais cette arme était un peu comme la lance d'Achille, qui guérissait les plaies qu'elle avait faites; M. de Girardin avait blessé et guéri tour à tour, variant adroitement son thème et la destination de ses attaques. Au commencement, on eût pu croire à une conversion sincère. Une cérémonie touchante avait eu lieu le jeudi 2 mars au cimetière de Saint-Mandé. La tombe d'Armand Carrel, tué en duel par M. Emile de Girardin, avait été le but d'un pieux pèlerinage. Une foule nombreuse de citoyens entourait avec recueillement la place où gisait niort celui qui, vivant, avait défendu la cause })opulaire. M. Armand Marrast, après avoir salué la statue de Carrel, avait, du haut des marches de sa tombe, prononcé quelques paroles dictées par la reconnaissance et le souvenir. M. Emile de Girardin lui avait alors succédé ; il avait dit combien il regrettait l'homme qui gisait là. mort, et dont pourtant le souvenir vivait si profondément dans le cœur des républicains. M. deGirardin terminait cette
improvisation en s'engageant à demander au gouvernement provisoire, qui venait de se glorifier en abolissant la peine de mort, de compléter son œuvre en proscrivant le duel. De telles paroles étaient dignes, elles étaient sincères; c'était, en outre, un engagement tacite pris sur cette tombe, par iM. de Girardin, de soutenir cette République dont il venait de glorifier le champion.
Mais le temps avait marché avec les événements, et M. de Girardin avait vite oublié cet engagement. Après avoir, la première, crié à la confiance lorscjue les capitaux effrayés tentaient une émigration égoïste, la Presse, ne voyant rien venir, s'était complue dans des attaques d'abord adoucies, puis acrimonieuses et violentes contre le gouvernement provisoire dont elle avait dressé l'acte d'accusation, et qu'elle avait dénoncé au peuple comme ayant bouleversé ce qu'il devait organiser, et stérilement agité ce qu'il devait réformer, comparant en outre M. de Lamartine à M. Guizot, et M. Ledru-Rollin à M. Duchàtel.
Mais le peuple ne s'était point mépris sur le véritable sens de ces accusations et de ces attaques, réitérées chaque fois avec plus dacrimonie- Il les avait vues d'un mauvais œil; cette acrimonie lui avait semblé suspecte ; cette colère avait allumé la sienne, et, dans la soirée du 29 mars, des groupes menaçants s'étaient formés rue Montmartre, devant les bureaux de la Presse. Des cris de : A has la Pressée s'étaient fait
entendre ; on avait voulu envahir l'imprimerie pour y briser les mécaniques qui servaient à l'impression de ce journal. M. de Girardin a avoué, plus tard, qu'il n'aurait pas été fâché que ces violences s'exerçassent sur le matériel de son journal et même sur sa personne ; elles lui eussent fourni un admirable thème de reproches plus amers que les premiers, de sorties plus acrimonieuses que les précédentes. Malheureusement ou heureusement, ad libitum, il n'en fut rien. Caussidière envoya ses Montagnards, dont l'intervention conciliatrice dissipa une grande partie des rassemblements opérés sur ce point de la rue Montmartre, et, dans la nuit, le citoyen Ledru-Rollin vint lui-même trouver M. Emile de Girardin pour avoir de sa bouche le récit exact de ce qui s'était passé, et pour l'assurer que ces scènes de désordre ne se renouvelleraient plus.
Elles s'étaient renouvelées, cependant, dans la soi-rée du lendemain, mais avec moins d'intensité que la veille. Aux délégués du peuple admis auprès de lui pour l'engager à cesser d'attaquer avec une violence si systématique les membres du gouvernement provisoire, M. de Girardin avait répondu que si la foule mettait une seule de ses menaces à exécution, il ferait paraître son journal en blanc avec ces seuls mots : « Liberté de février ISiiS ! » Le peuple ne voulut pas lui fournir ce nouveau prétexte et lui donner celte nouvelle satisfaction. Sa colère se calma, la réflexion
vint, et les rassemblements cessèrent d'interrompre la circulation.
Dans l'après-midi du 30, les rédacteurs en chef de plusieurs journaux démocratiques avaient fait afficher la pièce suivante devant les bureaux de la Presse et sur les boulevarts :
(' Proclamation des jomniaux républicains au peuple de Paris.
« Citoyens, la Piépublique a proclamé la liberté illimitée de la presse, sous l'autorité de ce principe, toutes les opinions peuvent et doivent se manifester. Porter atteinte à la liberté de la presse, c'est donc méconnaître le véritable esprit des institutions démocratiques. C'est imiter la monarchie, c'est manquer au devoir d'un républicain. La République ne redoute pas les attaques, même les moins fondées ; la discussion en fera justice. Citoyens, pas de violences contre les personnes ou contre les choses. Ne donnez pas cette joie à nos ennemis, de dire que le gouvernement républicain redoute un journal. Songez-y bien, peut-être parmi vous se cachent quelques hommes intéressés à semer le désordre, à flétrir notre grande et pure Révolution. Ecoutez notre voix; elle n'est pas suspecte : Au nom de notre sainte cause, nous demandons la liberté pour tous. Léopold Duras, rédacteur du National'^ — Ch. Ribeyrolles , rédacteur de la Réforme ; — Xavier Durrieu, rédacteur
du Courrier français ; — Cahaigne , rédacteur de la Commune de Paris-, — Eugène Bareste, rédacteur de la République. »
Le peuple comprit. M. Emile de Girardin comprit-il?