‹ Histoire de la révolution de février. [Tome 1]Chapitre 2 sur 12 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« Les révolutions sont la ressourci^ de rhtimanité, son expiation, sa revanche.»

GODEFROY CaVAICNAC.

Les destinées des nations sont soumises à certaines lois d'une logique inflexible et sublime, communes aux destinées des individus, et percevables et explicables comme tout 6e qui se formule m«S.hémaiiquement. « Les sociétés naissent, croissent et meurent comme les hommes, pour être remplacées par d'autres générations de sociétés, comme nous serons, nous autres , remplacés par d'autres générations d'hommes (1). » C'était un axiome de la philosophie grecque dont on peut faire aujourd'hui i'axiôme fondamental de la philosophie de l'histoire, en en sup-

(1) Ocellus Lucânus, disciple de Pytliagore.

primant toutefois l'essence fataliste qui conduirait forcément à la négation de l'humanilé; or l'humanité ne peut être niée, sous peine de suicide immédiat pour les sociétés et pour les hommes qui en seraient arrivég là.

Depuis longtemps, d'intrépides plongeurs ont exploré dans tous les sens les mers infinies où gisent les vérités. On disait ces mers insondables ; ils les ont sondées, ils savent combien de brasses, c'est-à dire de chemin , il y a de la surface au fond d'où ils ont rapporté des perles et du sable.

Puis, comme il n'y avait qu'à ouvrir les yeux et l'esprit pour voir et pour comprendre, on avait préféré fermer i"es[)ril et les yeux, et le silence de la stupeur avait accueilli ces découvertes, ces perles, ces vérités éblouissantes comme le soleil. On avait cru alors au sommeil de la pensée humaine. La pensée humaine n'est jamais demeurée silencieuse et inactive. Son immobilité du moment prouvait, au contraire, la iiévreuse activité qui avait [trécédé cette torpeur apparente et celle qui devait la suivre, ("e qu'on prenait pour du sommeil était du recueillement.

La science a toujours marché, et marché parallèlement, avec l'humanité dont elle est le reflet, et la génération des penseurs modernes trouve éclairés les points jusfjues-là restés obscurs pour les générations disparues.

La loi humanitaire est écrite dans les faits. On peut

la consulter, ils sont rigoureux, impassibles et ineffaçables. Je les crois coulés dans le bronze.

Des éclaircies majestueuses , des déblaiements gigantesques ont été faits, non par la hache, mais par la pensée, non par la torche, mais par le flambeau, dans ce vaste domaine de l'histoire universelle , et l'on peut en suivre hardiment la trace dans les traditions du passé frayées désormais, désormais accessibles à toutes les investigations On peut remonter le fleuve jusqu'à sa source, et renouer ainsi un à un les chaînons épars qui conduisent à travers les âges, et qui les rattachent indissolublement.

Tous les siècles, tous ont été péniblement, douloureusement préparés à ces recherches laborieuses, à ces investigations obstinées; mais l'horizon découvert, on a pu suivre l'humanité dans ses métamorphoses originelles, dans ses transformations successives et marquer ainsi du doigt ses évolutions les plus remarquables , ses manifestations les plus sublimes et ses périodes les plus révolutionnaires ; elle s'est assimilé les époques qu'elle a traversées. Essentiellement perfectiblC;, à cause de son vaste organisme, et malgré son unité historique et philosophique, douée surtout d'une perpétuité indéfinie, elle doit être soumise aux syllogismes de la raison et aux argumentations de la science; et, à mon sens, il y aurait anachronisme moral à en attribuer la direction absolue, immédiate, souveraine à la Providence, mot commode, appella-

lion vague, qui a reinplncé le Dem cœ machin<ï des anciens, et à laquelle on rattache une tioj) grande part dans les événements de ce monde

Nous ne sommes plus, par bonheur, aux siècles où, par anthropologie, les choses accomplies ou à accomplir, acceptées par l'ignorance, par la résignation ou par l'indifférence, trouvaient leur source dans l'ombre et leur but dans l'inconnu. Il était trop facile alors de s'écrier : Dieu le veut ! et de se croiser les bras, et de se fermer le cerveau dans la contemplation ou dans l'attente de ces choses.

Notre époque ne s'est f life ni athée , ni matérialiste; elle s'est matérialisée et a tout matérialisé. Le doute n'a pas remplacé les croyances, mais les croyances se sont transformées en opinions; les spéculations philosophiques ont pris un corps; du ciel elles sont descendues sur terre. Ce qu'on y a perdu d'un côté on Ta presque regagné de l'autre.

Auireibis on sentait quelque chose se remuer dans le monde ; aujourd'hui on voit ce (jui y remue.

Aujourd'hui l'on s'aperçoit « que les hommes ont «( faiteux-mêmes lemondesocial(l)rtdont tant de gens ont voulu et veulent encore considérer les bases conventionnelles comme immuables; on rcconnaif entin que les progrèsde l'esprit humain, — sillons lumineux qui éclairent le passé au profit de l'avenir, — bien

(i) Vico-science nouvelle, liv. ^, chap,4. trad. Michelet.

loin d'être latents et incertains, sont inconlestahles ; el que toutes les philosophies <iu globe , — vieilles de cinq mille ans, ou estampillées d'hier, — réunies en une agrégation puissante comme un faisceau , forment une synthèse déchiffrable pour la majorité des intelligences.

Nonseuleraentonlerccoiuiaît,cequiestdéjà quelque chose, mais on le proclame, ce qui vaut infiniment mieux. Il faut un contact quelconque aux systèmes, ils s'y brisent ou ils s'y consolident. Conséquemment il y iiurait, je le répète, démence et puérilité aux doctrinaires philosophiques et politiques à ne pas avouer que des lois invariables régissent l'humanité dans ses fonctions et dans sa durée et que les événements humains, ne relevant que des hommes, ne découlent que de causes manifestes et susceptibles d'appréciations. Si nous n'avons conquis que le libre examen et le libre arbitre sur l'ascétique morale du catholicisme , au moins sachons en profiter, non pour détruire ce dernier, mais pour essayer de nous en passer.

Si toutes les religions sont respectables, quoique faites par nous el par conséquent imprégnées de nos erreurs et de nos vices même, qu'elles se sont, involontairement peut-être, assimilés, toutes les doctrines exigent la même somme d'indulgence sinon de respect.

Certes je ne veux pas que le monde soit régi uni-

qucment par le hasard commo l'ont voulu Ëpicure , Hobbes et ftJachiavel : je ne veux pas davantage qu'il obéisse aux prescriptions aveugles de la fatalité, comme l'ont voulu Zenon. Spinosa etLeibnilz. Il est, certes, loin de mon esprit et de mon cœur de dénier à l'intluence plus ou moins occulte de la Providence, la part plus ou moins directe qui peut lui revenir dans l'accomplissement des destinées terrestres , — destinées des empires ou destinées des individus : — maison me permettra de le répéter, au-dessus de cette influence mystique, invisible, devant laquelle on plie un peu trop peut-être les genoux, il y a l'influence positive, incontestable, quasi-fatale des faits; il y a leur agrégation homogène, leur entraînement unitaire, leur logique irrécusable, évidemment supérieure à ces hypothèses poétiques imaginées pour satisfaire les intelligences paresseuses et pour rassurer les cerveaux timides; et c'est cette logique imperturbable des faits, des événements humains qui, bien que dénués de spontanéité, ne s'en relient pas moins les uns aux autres par une chaîne immense dont rien ne vient briser l'unité; — c'est cette logique puissante ((ui nous permet à tous d'arriver à la décoiiverte de la vérité . beaucoup plus sûrement , beaucoiqi plus manifestement (ju'avec l'aide de conjectures hypothétiques. Si c'est une hérésie, du moins est-ce une hérésie de bonne foi.

Il n'en faudrait pas inférer de là que j'appartiens à

cette école historique qui pense que toutes choses arrivent incvilablement, et que les hommes sont subordonnés aux choses par une desti née fatale. J'admets ahsiiumenl que tous les événements humains suivent le programme tracé parla logique impitoyable de leur constitution, c'est-à-dire, pour être plus clair, que les causes qui les produisent, produisent à leur tour à' inévitables effets qu'en quelque sorte on peut toucher d'avance du doigt. Mais j'admets moins absolument que les hommes sont subordonnés aux choses par une destinée fatale; d'abord parce que je repousse ce qu'on appelle assez vaguement la fatalité; ensuite parce qu'il m'est prouvé que les hommes se subordonnent quelquefois les choses , qu'ils s'emparent des événements, qu'ils les maîtrisent, qu'ils les font dévoyer , comme l'ont fait les individualités hors ligne que l'on admire sous les noms de César, de Charles-Quint, de Richelieu, de Napoléon ; car « de même qu'un siècle influe sur un homme, un homme influe sur un siècle, et si un homme est le représentant des idées de son temps, plus souvent aussi le temps est le représentant des idées d'un homme (1). » Le monde peut bien, un instant, se mouler sur un homme qui a puissamment voulu, bien ou mal, mais qui a voulu constamment; l'impulsion bonne ou mauvaise donnée, le siècle obéit. Mais ces individualités hors

(i) Gbâteaubnaod.

ligue , exubérantes, monsinieuses même, une fois dis|)arues. le monde, un inslani ébranlé, reprend son oscillation pour t-eprendre son équilibre, et l'humanité, un instant aussi arrêtée dans son essor, reprend son vol vers ses horizons à parcourir.

Cela bien établi, il n'en faudrait pas non plus inférer que je me place au point de vue historique de M. Cauchois Lemaire, homme d'une haute réputation et d'une conscience philosophique incontestable, dont le tort, selon moi. a été de vouloir trop subordonner les choses aux hommes, et d'en conclure, en quelque sorte, que les hommes, s'ils le voulaient, pourraient n'être pas subordonnés aux choses, et que l'intervention utile et libre^de la volonté humaine pourrait donnei- aux événements de ce monde un tout autre cours que le cours indiqué par nue logique impitoyable, je suis forcé de le répéter.

Ainsi je lui concéderai que « les règnes de Louis XV « et de Louis XVI intervertis, Louis XVI, entre Tur- « got et Maleshcrbes, succédant à Louis XIV, eût « écouté, sans qu'il fût trop tard, les remontrances « ou plutôt les sages conseils de Malesherbes, et pro- « mulgué à temps, pour qu'on les acceptât à titre de « concessions et avec reconnaissance, les améliora- « tions sociales dont Turgot rédigea le programme. « Dans cfllc marche graduelle des réformes politi- « ques, un Dubois même, précédé d'un Turgot, loin n de déconseiller la convocation des étals-générftux,

« eût peut-être, des premiers, prêté habilement les « mains à l'institution il'nne monarchie représenta- « tive (1). » Encore un peu, et de concessions en concessions, d'améliorations en améliorations, M. Cauchois Lemaire, par une logique idéale entée sur des événemenls imaginaires, va en arriver à faire proclamer la République par Louis XVI ou par son successeur, et par Jà je n'entends pas une république monarchique, mais bien une rétmbiique parfaitement démocratique et !)arfaitement sociale. Elle serait la conséquence naturelle et forcée des choses que suppose cet honorable écrivain.

C est là que je me sépare de lui, parce que dans mon esprit, dans mon système, - si l'on veut que j'en aie un, ce qui n'est pas, — je suis convaincu que les peuples ne doivent pas, ne peuvent pas tenir leur émancipation politique et morale de leurs rois, mais bien d'eux-mêmes. L'hypothèse admise par M. Cauchois Lemaire serait, en vérité, trop poétique, et les peuples n'auraient plus qu'à ouvrir leurs fenêtres et leurs bras à l'instar des juifs, dans l'attente du messie qui doit les sauver. Mais non, encore une fois, ils se sauveront, se régénéreront, s'émanciperont euxmêmes !

Louis XVÏ ne pouvait pas venir avant Louis XV;

(i; Cauchois Lemaire, histoire de la révolution de 1830, chap. 2, premier vûluaie,

et ce n'est pas parce qu'il est venu après hii que je dis cela , bien entenc'u ; Louis XVT ne pouvait pas accepter le programme révolutionnaire de Turgol, ou s'il en eût accepté une partie, ce dont je doute, il aurait pu retarder la révolution de quelques années, mais il ne serait pas raisonnable de penser et de dire qu'il l'aurait retardée indéfiniment. Louis XVI aurait-il pu, même après trente années de règne et d'expérience, même avec les conseils d'hommes austères et révolutionnaires, déposer sa couronne et, abdiquant ses i)riviléges stupides sur l'autel de la pairie, se faire l'égal, bien l'égal du dernier citoyen de la nation? Non.

On ne s'étonnera donc pas que je n'accepte que sous bénéfice d'inventaire « le grain de sable » dont parle quelque part Pascal, et qui, placé dans la vessie de Crom^Yell, eût changé la face du monde. J'accepte encore moins le nez coupé de Cléopàtre : c'est, pour ainsi dire, déshonorer le progrès et la révolution que de leur assigner de pareilles causes.

Tout se produit naturellement ici-bas , même ce q\ii est en apparence illogique, et cela en vertu d'une loi dont on peut suivre la filiation à travers >es luttes du passé, et qui porte en soi ses conséquences nécessaires, comm-î un arbre porte des fruits. La raison est le fruit de la philosophie^ le socialisme de la raison; la fraternité sera le fruit du socialisme. La fraternité a été l'axe de la sphère dans laquelle se sont

mues toutes les réfornnies sociales, toutes les idées régénératrices qui ont gerraé dans le monde.

C'est en prenant pour point de départ ce principe, ■vieux comme le monde, que j'arrive à envisager sous des faces multiples la grande question européenne, question complexe , ardue , colossale , qui a préoccupé et préoccupe encore tant d'esprit sérieux et investigateurs.

On a prétendu que la révolution de février, conséquence naturelle et nécessaire de la révolution des esprits, s'était produite inopinément, comme un coup de foudre, comme vn accident.

Prétendre cela , n'est-ce pas calomnier Dieu , si l'on admet son existence? N'est-ce pas calomnier le bon sens, dont l'exiitence n'est niée par personne, si ce n'est par les sots, qui sont les athées de l'intelligence? Autant vaudrait dire que les révolutions s'improvisent, et chacun sait que, malgré leur spontanéité, les révolutions ne s'improvisent pas, à moins que l'on n'entende par révolutions les coups de main (1) dont a parlé quelque part le citoyen Ledru- Rollin. Mais, dans ce cas-là, « une révolution est un crime remplaçant un autre crime , parce qu'e'le n'a pas pour but d'améliorer profondément le sort du peuple (2); » son but est de substituer une dynastie à

(1) Ledru RoUin, déposition devant la haute cour de Bourges.

(2) Robespierre.

iiiie autre dynastie : je la réprouve, pour ma part.

Kieii ne se produit inopinément iii-has. Chaque chose a sa raison d'être, les théorèmes sociaux principalement. Le feu ne se produit pas inopinément du caillou : il faut à ce dernier le contact d'u!i autre corps pour que l'étincelle jaillisse. L'étincelle du 24 février a jailli du choc des idées. Personne ne s'y attend ;it; tout le monde en a été surpris, a-t-on dit : M. de Lamartine aussi bien que M. Ledru-Rollin, M. Guizot aussi bien que M. Odilon Barrot. Qu'estce que cela prouve? Je crois seulement qu'on s'est trompé. La Révolution était peut-être inespérée; mais inattendue, c'est ce (|u'il me répugne d'admettre.

Lorsqu'une monarchie ou un monument s'écroulent, les aveugles et les intéressés seuls en attribuent la chute à quelque cause inconnue et mystérieuse, à quelque ukase céleste , tandis que le plus grand nombre sent et sait que monarchie et monument n'ont péri , ne se sont disjoints, disloqués, effondrés, que parce que Tune et l'autre étaient atteints de quelque vice de constitution ou de construction.

Ne sait-on pas que les régions du pouvoir ont une vertu funeste auxambitieuxqui veulent s'y maintenir et qui, pour y réussir, se cramponnent désespérément à tout ce qu'il y a de despotique, d arbitraire et d'antisocial dans les prérogatives qu'ils se sont attribuées?

Tous, en effet, sont pris du même aveuglement et saisis du même vertige, (juos ru/t perdere Deus de-

menlnl prius; Ions subissent la môme iniluence fatale ; tous commettent nécessairement la même faute, tous le même crime , leur dernier, celui qui pousse un peuple à la défense des libertés qui sont là condition essentielle de sa vie politique, c'est-à-dire de sa vie morale et de sa vie matérielle. Toutes les monarchies, issues du même principe, marchent dans les mêmes chemins. Tous les monarques instaurés et intronisés en vertu du même droit, — on sait lequel, — choisissent les mêmes conseillers : l'égoisme , la soif d'acquérir, celle de conserver. Les unes et les autres ayant le même but doivent avoir la même fin. Leur vie étant une équation dont les termes, chargés de coefficients ditïérents, sont au fond identiques, le résultat doit être nécessairement le même. Pas une n'a dû changer à temps de route; pas un n'a su abdiquer à propos; cette couronne royale pèse tant à leur front, et ils en aiment si obstinément le poids, qu'on ne peut la leur arracher qu'en leur arrachant la tête. Et lorsqu'une tête de roi tombe, cependant, comme tombèrent celle de Charles l", en Angleterre, et celle de Louis XYI, en France, d'insensés fanatiques recueillent précieusement le sang qui a taché Wlute-Hali ou la place de la Révolution , et de pieux imbéciles se couvrent de cendres lorsqu'arrivent le 21 et le 30 janvier. Puis l'histoire complaisante, puis l'historien payé, enregistrant en rouge ces deux dates; 30 janvier 1649 et 21 janvier 1793, fléirissent ma-

jestiieusement un peuple et une nation du nom de régicides! Il est vrai qu'ils ont passé condamnation sur le meurtre de Jules César par Brutus. Mais Jules César, quoique empereur, n'était qu'un soldat parvenu , dont la naissance avait coûté la vie à sa mère, et dont la vie avait coûté la liberté h la République, et l'on sait que les rois seuls sont les élus de dieu ; ce sont les rois seuls qu'il faut pleurer, leurs assassins qu'il faut exécrer.

Mais à côté de cette histoire complaisante et de cet historien vénal , il y a la gmnde voix de l'éternelle vérité et de l'éternelle justice qui se fait entendre et qui absout le peuple et la nation des prétendus crimes de lèse-majesté divine dont on a essayé de les charger et de les souiller.

Le droit divin est mort en France, s'il ne l'est pas encore en Angleterre; il n'existe plus maintenant qu'à l'état de souvenir; le prestige de la royauté, c'est-àdire de la tyrannie, s'est effacé devant la souveraineté populaire proclamée sur les débris d'un trône. Il n'y a plus de divin aujourd'hui que cette souveraineté populaire dédaignée par les docteurs de la monarchie qui résistentper fasct /icfasixux vœux et aux besoins de leur nation. Klle n'est divine qu'à cause de son origine, de son principe qui est celui de la justice, de la raison et du i)on sons. Quant aux prétendus élus de Dieu . qu'on m'en montre un seul portant sur soi un brevet d'origine céleste, avec le cachet céleste,

j'y croirai peut-être , mais à coup sûr je cesserai de croire à Dieu, parce qu'il serait absurde et que je me suis fait un Dieu, non à l'image des hommes, mais à l'image de lui-même. Je dirai plus : prétendre imposer aux peuples l'arbitraire et la tyrannie comme les émanations et les prescriptions d'un droit divin; prétendre surtout que la religion consacre ce principe immoral , odieux et anti-social , c'est un outrage à la Divinité qui a proclamé l'égalité entre les hommes. 11 n'y a pas plus de monarchie de droit divin ou autrement pour les peuples aujourd'hui , qu'il n'y a eu de rois pour leurs maîtresses et leurs valets de chambre. On aurait pu demander à tous les monarques, présomptueux imbéciles qui s imaginaient être descendus d'une côte divine , ce que jadis le comte de Périgord avaitdemandé à Hugues Capet : « Qui vous a fait roi? » Et le bourreau qui toucha à la tête du descendant des Stuarts et celui qui trancha celle du descendant de Saint-Louis virent bien qu'ils avaient touché, l'un et l'autre, une tête d'homme, et ils ne durent point en avoir les remords qu'on leur a si gratuitement prêtés, parcequ'ils devinèrent qu'ils tranchaient l'un et l'autre une tête d'homme coupable. Qui donc a réclamé lorsque le panier de Sanson a recueilli le chef sanglant d'un criminel vulgaire? Personne que je sache, si ce n'est la voix généreuse de l'humanité que ces exécutions désolent. Tête couronnée ou tête nue, toutes deux, lorsqu'elles sont criminelles, doivent

— JO tomber, puisque le veut ainsi l'inflexible rigueur de nos codes, et l'une ne doit jias plus que l'autre exciter de regrets et de clameurs. On couvre de l'exécration de riiisloirc et (lu mépris descoulemporaiusbî peuple qui a voulu un tel acte de suprême justice , et l'on n'a pas assez de pages louangeuses, pas assez d'encens à j(îter à ces rois dont l'histoire est le martyrologe des nations (1), à ces monarque? indolents, avides et cruels qui déshonorent leur époque et dégradent leur règne, par des bûchers, comme Philippe-le-Bel , qui fit brûler Ja<;ques Molay et les temphers dont il convoitait les richesses;— par la famine et la désolation, comme Henri IV qui necraignit point d entrer par cette porte lugubre dans ce Paris qu il avait assiégé et où des mères avaient mangé leurs filles pour échapper aux horreurs de la faim ; ~ par des échafauds et des bûchers comme François P' et Henri Ul; — par des massacres commis au nom de Dieu . comme Charles IX; — par des dragonnades et des persécutions contre les protestants , comme Louis XIV; — par des turpitudes et des exactions comme Louis XV, qui laissa la France communiquer le poison de sa corruption à l'autre moitié !

Je ne me fais pas certes l'apologiste du crime, — crime populaire ou crime royal; — je n'exalte pas la nécessité d'un échafaud, — échafaud plébéien ou écha-

(1) firégoite le conventionnel.

faiid armorié ; mais lorsqu'on glorifie l'un et que l'on flétrit l'autre, mon cœur et ma raison s'unissent pour rectifier cet arrêt révoltant, et dans le sanctuaire inviolable de ma conscience j'absous le condamné; car, des deux coupables, du peuple qui se révolte et du roi qui le pousse à cette révolte, c'est le peuple qui est absous, même dans les égarements de sa haine et dans les écarts de sa vengeance. « Adversus liostem œterna auctoritas esto, contre l'ennemi laievendication est éternelle (!}! » Cette phrase terrible aurait dû gronder souvent aux oreilles des oppresseurs , aux palais desquels les opprimés ont jeté plus d'une fois, plutôt comme un avertissement que comme une menace, ce mane tliecel phares .

Qu'on ne vienne donc plus, après ces exemples irrécusables, dire de la révolution de février ce qu'on a dit de toutes les révolutions, qu'elle s'est produite comme un coup de foudre ! car les coups de foudre, on le voit, on le sait, on le sent, dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre physique , ne sont que la conséquence d'une série de faits physiques ou moraux, et comme tels, ils n'arrivent point inopinément, puisqu'ils arrivent à leur heure, à l'heure fixée par des lois invariables et inflexibles. Quelquefois le grain de sable de Pascal retarde cette heure, quelquefois aussi il précipite le mouvement. Mais retardé ou avancé, ce dernier n'en arrive pas moins.

(1) Loi des Douze Tables,

TOMF, I. %

La série des faits et des événements, dont est sortie resplendissante et forte la Révolution de février, est immense, et il y aurait un orgueil non moins immense à les vouloir embrasser d'un coup d'œil, et d'écrire en un seul chapitre. Les traditions sont un livre ouvert à toutes les méditations, et chacun peut y puiser les enseignements et en lirer les conséquences qu'il lui plaît, (^est ce que j'.ii lait; c'est ce qui m'a permis de constater que le coup de foudre en question , pour s'être produit inopinémnil , avait néanmoins été porté pendant quelques sièclesdansles flancs du nuage qui le recelait. On conçoit qu'après une pareille gestation, un avortement était impossible : aussi n'a-t-il pas eu lieu « Le présent, fds du passé, gros de l'avenir (1), » n'est pas le fruit d'un occident. C'est là précisément ce qui fait sa force, c'est ce qui fait l'originalité de la Révolution de février.

Chacun sait qu'en hydrostatique il suffit d'un mince filet d'eau, d'un filet capillaire filtrant à travers des couches épaisses de terrain, pour engendrer de fortes pressions dans une masse liquide indéfinie. En morale, en philosophie, en politique, l'analogie et l'équipollence se rencontrent avec ce problème physique : une idée, tout infime qu'elle soit, peut en provoquer de plus fortes, de plus utiles , de plus fé-

(1) Leibnit'/,

- 19 -= condes. L'humanité est en travail depuis le commencement du monde, et le labeur des idées s'est fait parallèlement avec le sien. Le fleuve a coulé majestueusement, quelquefois arrêté, quelquefois détourné de son cours, et chaque vague qui venait se perdait dans la vague efl'acée déjà. Des générations entières de penseurs et de martyrs obscurs se sont usées à ces recherches; d'autres générations, guidées par les sillons laissés par elles , leur ont succédé, après avoir brûlé l'huile de leurs veilles et dépensé le sang de leurs veines ; et celles-ci , à leur tour, se sont englouties dans la fournaise ardente qui les a dévorées toutes, sans permettre qu'un ci gît, placé sur leur tombe, indiquât au moins leur passage, sinon leur part dans le grand œuvre humanitaire. Je me trompe, leur ci-gît est inscrit sur la roule qu'elles ont parcourue ; car si cette route est bordée de trophées» elle est aussi bordée d'échafauds, de piloris et de bûchers. Glorieux ouvriers, qui gisez obscurément sous vos quatre pieds de terre ; héroïques soldats de l'humanité, que la mort a cloués dans le cercueil; courageux pionniers, qui avez frayé l'avenir, et dont les cendres ont été dispersées par les vents, ne demandez qu'à Dieu la récompense de votre gigantesque labeur: les hommes heureux sont ingrats, et vous avez donné le bonheur au monde!

Chaque siècle, chaque époque a apporté sa pierre à l'édifice social; chaque philosophe, chaque pçn-

seiirson grain de sable qui, souvent, a passé inaperçu de la foule, ou emporté par le vent ou par le hasard dans un coin ignoré du globe, où le même hasard et la même tempête en avaient déjà transj)orté des milliers d'autres, dont la cohésion multipliée, grossie, coordonnée, a formé plus tard, et à un moment donné, un tout homogène.

Combien de siècles, combien de pierres il a fallu pour cette œuvre gigante>(|ue, ébauchée par la main de Dieu le jour de la création, et abandonnée par lui en pâture et en travail à l'homme, qui doit l'achever! Combien de grains de sable amassés par la philosophie et par la science, et qui ne suffisent pas encore ! Les commencements furent arides et lamentables, et le travail s'est fait sous les sueurs et sous les larmes. Le champ de l'humanité, à peine ensetnencé, a vu des apôtres nombreux et dévoués y îracer de rudes sillons, d'où le grain n'est sorti qu'après de pénibles attentes. Combien de ces illustres inconnus, qui avaient à un si haut point la conscience des vérités morales, « cette évidence du cœur (1) » qui ne s'égare jamais, — combien sont morts que nul n'a regrettés, que nul n'a encouragés et soutenus!.. Combien, martyrs obscurs, expièrent dans les larmes el dans les tourments l'irrémissible crime d'aimer Dieu dans sa créature, vouée aux terribles labeurs et aux

(1) D'Alembert, discours préliminaire de l'Encyclopédie, p. 43.

— '21 — sueurs cfe sangl On ne soupçonne pas ce que cette fournaise ardente an devoir et du dévouement a dévoré de nobles intelligences et englouti de nobles cœurs, qui s'étaient épurés à son contact, comme l'or dans la coupelle!

Ah ! longue est la liste de ces propagateurs des dogmes nouveaux , de ces initiateurs des idées nouvelles qui payèrent du mépris, de l'exil , de la persécution et des tortures , leur crime trois fois saint. Moïse, condamné à ne point aborder, après quarante ans d'attente, cette terre promise qu'il apercevait du mont Nébo; Boëce, mourant de mort violente ; Galilée , torturé ; Dante , banni ; Savonarole , biùlé vif par l'ordre du pape Alexandre VI; Giodano Bruno , le réformateur italien , brûlé vif à Rome ; Jean Huss et Jérôme de Prague , brûlés vifs à Constance par un arrêt inique du concile, pour avoir tenté , en Allemagne , les réformes prêchées en Angleterre par Wiclef, et reprises plus tard par Melanchthon , Bucer et Luther !

Étrange destinée de la pensée humaine et de l'idée philosophique! voyager toujours à travers les mondes, entre ces deux écueils également terribles, également désastreux : l'indifférence et l'oppression ! Mais il en est de l'idée comme des planètes, si elle a ses éclipses, elle n'en reparaît pas moins lumineuse, et n'en reprend pas moins son cours régulier, normal , logique. Les cendres (Jes bûchers allumés

par l'intolérance pour Giordano Bruno , pour Jean îîuss, pour tant d'autres infortunés sublimes qui s'étaient faits les semeurs de la doctrine de l'humanité; — les cendres de leurs bûchers, éparpillées aux quatre vents du ciel, firent plus de prosélytes et gagnèrent plus d'adeptes, peut-être, que n'en avaient gagné leurs prédications ardentes. Il en est ainsi. — Le martyre et la persécution sont l'engrais falal de l'idée; elle n'est féconde, pour ainsi dire, qu'à cette horrible et navrante condition. Les enfantements sont toujours douloureux.

Ces mille causes inconnues, obscures, petites d'abord puis apparentes et fortes plus tard, — ces mille causes qui sont les racines mêmes de l'éternelle loi du progrès, se complètent et se relient entre elles, quoique différentes pourtant, par une soudure j uissante dont nous ne voyons peut-être pas encore l'effet , quoique nous le pressentions dans un lointain que le regard et le désir peuvent atteindre.

Après ces tâtonnements sans nombre, après ces recherches arides , après ces expériences douloureuses, le rude labeur des intelligences a été fécondé malgré les grains d'ivraie mêlés à la moisson des vérités. La foimule synthétitjue a été trouvée, et la démocratie est sortie rayonnante, épanouie et pleine de promesses réalisables, et réalisées en partie, des langes et des ténèbres dont, à dessein, on l'avait enveloppée : la théorie s'est faite action, l'idée s'est faite

chair comme l'esclave s'était fait homme. Les peu^ pics ont désormais leur Évangile.

Nous ne sommes encore , il est vrai , qu'à michemin de l'humanité; mais si nous ne touchons pas encore à cette Chanaan tant attendue, tant souhaitée, du moins nous l'apercevons; et ce n'est pas un mirage, c'est une réalité, c'est un fait, et le présent peut sans crainte escompter l'avenir, a L'humanité a cinglé au rebours du vieux monde (1), » elle va toucher au nouveau ; elle va y jeter l'ancre , l'ancre de salut, et l'aborder triomphalemeni, « cette humanité nouvelle qui doit surgir de la dissolution complète et universelle de tout ce qui a été depuis le commencement des siècles (2). »

La vieille société craque de toutes parts; le vieux monde social, squelette pourri habillé de pourpre et de clinquant, s'écroule avec un fracas lugubre en entraînant dans sa chute bien des abus, bien des trônes, bien des privilèges, mais en en laissant, par malheur, assez encore pour témoigner de son passage et pour permettre à la génération de demain , celle qui naît en ce moment, de reconstruire, si la fantaisie lui en prend, ce vieux monde social, autrement que par la pensée , avec les matériaux hideux qui en restent , ruines croulantes assurément mais menaçantes encore. Car le mal a poussé des racines si profon les,

(1) Michelet, Du peuple, chap. 3, p. 180.

(2) Apocalypse.

si épouvantablement énergiques que la hache, pour habilement maniée qu'elle ait élé , n'a pu tout entamer ; les blessures fju'elle a faites n'ont pas toutes été mortelles. Les rois ont effrayé les niais et les peureux avec cette métaphore subtile de l'hydre de Va- Jiarcfiie , dont les mille têtes renaissaient sans cesse. Ne serait-il pas à propos do parler à notre tour de l'hydre du despotisme qui, vivace encore, siftle encore à nos oreilles et à nos cœurs attristés?...

Nous assistons , nous, la génération d'hier et la génération d'aujourd'hui, à l'un de ces mouvements homéri(|ues , à l'un de ces grands cataclysmes qui déplacent les mers et l'Océan , mais sans attenter aux droits souverains de la nature qu'ils lérondonf. Si des ruines d'un monde naît un autre monde , que les esprits timorés se rassurent , eux qui, dans ces commotions violentes et magnifiques qui ne sont qu'une évolution de l'humanité, voient l'anéantissement des lois naturelles et « des principes salutaires qui ne laissent pas de subsister au milieu des désordres nés des fausses croyances et des institutions vicieuses !(!))) Car ces principes salutaires dont ils redoutent la ruine, sont éternels comme tout ce qui est humain. «Qu'ils soient obscurcis momentanément, cela peut, cela doit être, à cause du lieu factice qui les unissait à Terreur destinée à disparaître tôt ou tard. Mais inal-

(\) Lamennais, Amschaspands et Darvands, chap. 16, p. 94

térables au fond de la conscience du peuple , ils s'y conservent immuablement. Quand tout le reste passe, ils demeurent; ils sont comme l'or qu'on retrouve, séparé de ce qui le souillait , sur le lit du torrent qui emporte l'impur limon (1) »

Notre xix'' siècle n'est pas seulement le successeur du xvm' siècle si brillant et si rempli, le siècle philosophique et révolutionnaire par excellence , — le xix*^ siècle en est l'héritier, le continuateur, le metteur en œuvre. L'un était la tête qui pense , l'autre sera le bras qui agit. Le 24 février 1848 continue 92 et non 89, comme on a voulu l'insinuer. L'enseignement social, humanitaire, révolutionnaire, ne date véritablement que du 22 septembre 1792 , — étape lumineuse de la liberté dont M, Thiers a dit, il y a bien longtemps, « que c'était un magnifique événement qui avait assuré la régénération de l'Europe entière (2).» La phrase est incolore , mais elle a sa signification et c'est un aveu précieux à enregistrer. Il est vrai que M. Thiers n'était point encore ministre et queM. Guizot , son honorable ami, avait dit un an auparavant : « La Révolution est un malheur! » M. Thiers tenait sans doute beaucoup, à cette époque, à n'être pas de l'avis de M. Guizot (3).

(1) Lamennais, Araschaspands et Darvands, chap. 16, p. 24 . (2) Voir le Moniteur du 6 décembre i834. (3) Voir le Moniteur de i833.

Le XIX* siècle, s'il n'est pas le summum de l'humanifé et du progrès humain , est du moins « l'ère génésiaque dans laquelle des principes nouveaux s'élaborent (1). » A lui, appartieni la glorieuse mission de faire fructilier et rendre productives les grandes idées amoncelées depuis une longue succession de siècles, et svnthclisées désormais. A lui, appartientlhonueur de les faire passer du domaine des théories dans le domaine de l'application matérielle et de réaliser ainsi cette Rédemption sociale que demandaient les peuples et dont ils sont si avides.

Arrière donc cette vieille société, usurpatrice des droits imprescriptibles et sacrés de la société nouvelle, plus vieille qu'elle cependant , elle qui en est l'excroissance païasite et honteuse, la superfétation tyrannique et mauvaise.

Car la démocratie ne date pas d'hier. Elle a pré- 'cédé nécessairement la monarchie, comme l'égalilé a précédé l'arrogante loi des castes, comme la liberté a précédé l'oppression , comme le bien a précédé le mal. Quand les philosophes qui ont recherché le principe préexistant de tout ne le diraient pas , la raison le dirait , et la raison est plus exacte que les mathématiques, plus juste que la mé(aphysi(pi(!, plus vraie que la philosophie , puisque malhemati(jues , philosophie et métaphysique sont les émanations de

(2) Proudhon, lettre à racadcmie de Besançon, juin 1840.

la raison. La raison ne se trompe jamais dans les manifestations de ses instincts qu'on appelle les révolutions. Pourquoi le peuple fait-il des révolutions si ce n'est pour faire triompher le dogme générique, primordial et éternel , TÉgalité , la Liberté et la Fraternité, — trinité absolue dont toutes les nations feront un jour leur symbole?...

Les peuples sont majeurs aujourd'hui, après avoir eu leur enfance crédule, superstitieuse et puérile. Leur initiation à la vie, c'est-à-dire à la liberté, a été longue peut-être, mais elle s'est faite; elle a suivi en cela la progression lente mais sûre de la marche de l'humanité. « La vie de Ihumanité comme la vie de l'homme a eu son enfance et sa jeunesse; elle a actuellement sa virilité, mais elle n'aura pas de déclin (1),» à moins qu'on entende par déclin le passage à une humanité nouvelle, ainsi que le dit Pierre Leroux (2).

L'humanité porte en soi ses germes de destruction et de régénération. Rien ne meurt en elle pas plus que dans la nature qui est, comme elle, éternellement belle et éternellement jeune. Le germe de la vie est dans la mort même qui contient la puissance de sa reconstruction et de sa réédification. Un arbre mort, il en renaît mille autres de sa sève tarie, et l'épi ([ui tombe est remplacé par un autre épi.

(1) Charles Perrault, parallèle des anciens etde'< modernes.

(2) Pierre Leroux , de rhumaiiité, chap. 1, p. 147.

Le dernier mot de cette humanité, sa pierre finale serait, à mon avis, la fraternité pure inaugurée le premier jour de la création, et annihilée et etîacée depuis de nos codes par l'ironique loi de larbitraire. Cette doctrine peut paraître étrange , mais elle n'en est pas moins vraie , parce qu'elle n'en est pas moins naturelle.

Personne n'a méconnu cette vérité fondamentale du véritable pacte social. Ceux qui n'ont pas voidu la reconnaître hautement, de peur d'entrer en compromis avec leur conscience, l'ont au moins proclaniée tacitement. Et si elle n'a pas été proclamée plutôt, c'est qu'elle ne pouvait encore percer la croûte d'oppression , de sang et même d'ignorance sous laquelle on l'avait étouffée. Mais elle n'en vivait pas moins au fond de toutes les consciences et de tous les cœurs. Soutenir le contraire serait blasphémer , ce serait soutenir cette opinion, trop paradoxale pour ne pas être autre chose, que l'enfant reste toujours enfant, ou que la débilité de l'en fance se perpétue dans l'âge mûr, — pour parler le langage que j'ai employé plus haut.

Or , parce que cette vérité n'existait qu'à l'état de sentiment dans l'antiquité, parce qu'un grand nombre de philosophes anciens se contentaient de penser avec Tacite : « que démocratie , aristocratie , monarchie , « étaient les trois formes auxquelles les gouverne - « ment se réduisent , mais que si l'on pouvait du

« choix et de la réunion de leurs avantages composer « une seule espèce de gouvernement , ce serait une « belle chimère [\) , » il ne doit pas s'ensuivre que ce sentiment de l'égalité , de la fraternité et de la liberté, ne se trouvât pas dans leurs âmes. Ils ont posé les prémisses du dogme, au contraire, et nous l'avons continué. Ils n'en ont pas fait davantage; il ne pouvaient pas en faire davantage, même par intuition, même par divination, bien que le germe en fût déposé dans leurs âmes, je le répète, parce qu'ils n'avaient pas d'alphabet moral pour l'exprimer. « Ceux que nous appelons anciens étaient véritable- « ment nouveaux en toutes choses, et formaient l'en- « fance des hommes proprement; et comme nous « avons joint à leurs connaissances l'expérience des « siècles qui les ont suivis , c'est en nous que l'on « peut trouver cette antiquité que nous révérons dans « les autres (2^.»

« L'antiquité du siècle est la jeunesse du monde ; notre temps sera aussi un jour l'antiquité et le point de départ pour les siècles futurs (3). »

La belle chimère de Tacite a été trouvée , les trente-deux Républiques d'Aristote n'en forment plus qu'une. La démocratie a eu son mont Sinaï, et l'hu-

(1) De republica.

(2) Pascal, Pensées, chap. 1.

^3) Bacon, De augmentis, lib. t.

manité lui a dicté les fulgurants articles gravés impérissablement dans son Évangile.

On ne s'étonne pins maintenant, je le suppose, du longtemps que cet évangile a misa se produire. On sait pourquoi son éclosionaétési lento. Les monarchies ontexpériinenléle despotisme in unimavili, comme on expérimente un poison, et peut-être se flattaientelles, en le faisant prendre à doses faibles d'abord, puis énergiques, aux peuples, que ceux-ci , comme Mithridate, vivraient avec le poison dans le sein. Elles s'imaginaient peut-être, dans leur orgueil insensé, et comptant sur la stupidité présumée du plébéianisme et sur la cupidité bien connue des classes bourgeoises, qu'après avoir renversé toutes les lois humaines, qui sont le palladium des libertés populaires, elles imposeraient, sans déchirements, la loi de lliabilude. L'habitude du despotisme! On s'habitue au despotisme comme on s'habitue à la souffrance, parce qu'on espère ardemment en sortir et en triompher. Le despotisme était la plaie toujours saignante des âmes.

Mais s'ils onl expérimenté la tyrannie comme on expérimente bon gré, mal gré, une servitude qui s'irapose, une maladie qui vous envahit, les peuples n'ont point expérirnenté la liberté, parce qu'on n'expérimente pas la vie , parce que si l'on a besoin d'essayer ce qui est mauvais, on ne touche point à ce qui est bon.

La liberté est d'essence immortelle et d'origine divine. Elle est aussi nécessaire à une nation que l'air est nécessaire à l'homme. Il faut que l'une et l'autre la respirent par tous les pores du cœur et de l'intelligence; elle fait partie intégrante de tous deux. La liberté qui manque à un peuple étant l'air qui manque à un homme, la nation meurt lorsqu'on la lui retire. On n'a jamais pu la retirer complètement à aucune nation , à aucun peuple; — c'aurait été un crime de lèse-majesté humaine , qui ne serait pas resté impuni , — mais on l'a mesurée , après avoir fait le vide, et l'on a eu soin d'en donner assez pour que peuple ou nation ne pérît pas, non par humanité, mais par intérêt. Que ferait un roi sans sujets, un riche sans pauvres? On a donc pu enrayer la marche du progrès indétini , contenu en germe dans ce principe salutaire, la liberté! On a pu arrêter son essor; mais on n'a jamais pu , on ne pourra jamais la détruire. Elle est cimentée avec les ossements broyés et sanglants de cinquante générations d'opprimés.

La liberté ne peut pas périr ; elle est la condition sine quâ non de l'existence des sociétés. La formule qu'elle représente et qu'elle résume est gravée en caractères de feu dans toutes les âmes et dans ce grand code de l'hum.anité dont la première page fut écrite , il y a dix-huit siècles , par le tils d un charpentier de Bethléem.

Les hommes qui l'enseignent, seuls meurent. Le

sacrifice grandit l'idée . le dévouement l'éternisé. Les hommes ont passé comme des feuilles d'automne, et s'en sont allés d'ici-bas en léguant leur grave et sainte mission à de virils cœurs et à de viriles intelligences.

Mais si la liberté est immortelle , comme tous ceux qui pensent et qui sentent par le cœur le savent, il n'en est |)as de même du despotisme. La première, jetée au creuset, â gardé son or et sa pureté. Le second au contact de la coupelle n'a laissé que de la terre; et je le demande à ceux qui ont entendu les craquements de la vieille Europe, et l'écroulement de la vieille société, et qui en sont restés mécontents : Est-ce qu'ils croient à l'éternité du mal, eux qui croient à l'éternité du despotisme?

Le despotisme est d'origine commune et d'essence mortelle comme la monarchie, ce mensonge doié , cette antithèse couronnée; et il n'est ni vrai ni sensé de dire, comme l'ont fait les Sganarelles monarchiques, « qu'aujourd'hui comme autrefois l'autorité « royale est sacrée , parce que la religion commande « encore l'obéissance et la vénération envers le prince « qui règne légalemejit (1). » Les rois n'ont jamais régné légalement, à moins qu'on ne veuille renverser toutes les notions, connues et acceptées, du vrai et du faux. L'illégalité n'a jamais été légale et la religion n'a jamais commandé une absurdité. Elle n'en a

(i) Lorieux, de la prérogatite royale, p. 64.

jamais eu le droit, elle n'en a jamais eu d'ailleurs la pensée. Monarchie et despotisme, attelés l'un à l'aulre, ne marchant pas i'un sans l'autre , n'ont jamais eu , l'une ou l'autre, leur raison d'être absolue. Or, ce qui n'a point de raison d'être n'a point de raison de \ivrc ; c'est dérisoire et absurde conséquemment La royauté a duré, le despotisme a duré^ je n'en disconviens pas. Mais vous les condamnez en parlant ainsi. Puisqu'ils ont duré, c'est qu'ils ne durent plus , en fait comme en droit; en droit surtout, car on doit prévoir des conséquences inévitables: les monarchies

ont leurs queues comme les comètes

a Ni l'hérédité , ni l'élection , ni le suffrage uni- « versel , ni l'excellence du souverain , ni la consé- « cration de la religion et du temps ne font la royauté « légitime, sous quelque forme qu'elle se montre, « monarchique , oligarchique , démocratique , la « royauté , ou le gouvernement de l'homme par « l'homme, est illégale et absurde (1). »

Encore une fois donc , le despotisme n'est pas né viable. Il a réussi, il devait réussir; mais son succès, né des circonstances mêmes dans lesquelles il avait grandi et s'était développé, n'avait pu avoir qu'une durée relative et définie. Ceux qui en profitaient , ceux qui en vivaient, ont parlé aussi de ses bienfaits... les bienfaits du despotisme ! Mais « ces bienfaits ont été courts,

(i) Proudhon, De la propriété, p. 240.

« ils ont empoisonné les sources mômes qu'ils avaient « ouvertes (1). » La monarchie des Tarquins, oppressive pour le peuple aussi bien que pour les patriciens, fut absolue et, par conséquent, despotique. La mo~ narchie des Césars , fondée sur la puissance grossière des armées, fut militaire, et coiiséqueniment despotique. Aussi ce despotisme se perdit-il à Rome, comme il s'était perdu en Perse , comme il s'est perdu en JFrance , par l'excès inévitable , fatal, de cette puissance sans limites. Les révoltes ont été les conséquences de ce système odieux de despotisme. Les révolutions sont nées de ces révoltes , comme le fruit naît du grain, et si toutes nont point abouti, malgré l'énergie et le dévouement des hommes qui les i.nt conduites , c'est parce que la plupart n'ont point eu « de but précis et défini d'avance (2) ; » parce qu'elles se sont improvisées, parce qu'enfin le fruit n'état pas mùr lorsqu'on a voulu le cueillir.

Et si if système de la force, de l'arbitraire et du despotisme, a prévalu pendant cinq mille ans, cette d urée fac " tice ne prouve pas sa bonté, sa supériorité, son excellence. Cette durée, d'ailleurs, est une minute dans l'immensité des siècles. La force brutale n'a jamai^ complètement prévalu sur la force morale, 1 arbitraire sur le droit. Arbitraire, force brutale, despotisnie, sont

(1) Guizot, Cours d'histoire moderne, t. '.i, |i. 63.

(2j L 'uis Blanc, hilroduclion à rorganisation du travail, p. y

des faits acquis, incontestables si Ton veut; mais des faits anormaux, monstrueux, anti-sociaux, anti-humains, et toute chose anormale, c'est-à-dire toute chose inharmonique, est éphémère. Elle renverse un moment, — dix-huit ou vingt siècles si 1 on veut compter mathématiquement , — l'équilibre moral sans lequel l'harmonie est impossible ; elle produit pendant vingt siècles un contraste, une différence, une mjustice , une monstruosité; pendant vingt siècles un plateau de la balance penche au préjudice de l'autre ,.et les résultats que l'on sait arrivent. Puis, cette anomalie,| cette usurpation, ce révoltant accaparement, cessent tout d'un coup. Cela a duré quelques mille ans, j'en conviens , et c'est beaucoup , considéré au point de vue des souiTrances et des misères innombrables que cela a engendrées. Mais c'est peu, considéré au point de vue de l'avenir dont on ne prévoit pas la fin, de l'avenir auquel on n'assigne pas de limites. Il faut des précédents à toutes choses, pour qu'elles se comparent. Sans la nuit que serait le jour? Sans la douleur que serait la félicité? Et si cette félicité, si cette harmonie humaine doit éternellement durer désormais , qu'aura duré la douleur humaine? Pour longue et terrible qu'elle a été, elle n'aura rien duré , relativement ! Eh ! d'ailleurs , que sauront des tortures, des misères et des souffrances des générations passées les générations qui vont naître au bonheur en même temps qu'à la vie ? C'est à peine sr eWes

y croiront. L'homme mur rroit à peine à l'enfance qu'il a Iraversée , et pourtant il la traverse chaque jour encore dans la vie! Les générations écloses au souffle bienfaisant de la liberté , celles qui assisteront à cette palingénésie universelle pourront-elles croire à l'esclavage, à l'inégalité et à la misère, lorsque misère, esclavage et inégalité auront disparu, lorsque ces lèpres immondes n'attristeront plusieurs yeux et n'affligeront plus leurs cœurs? Ce sera un rêve . le rêve du passé dont l'humanité elle-même aura perdu le souvenir. Est-ce qu'une fois l'enfantement opéré la mère se souvient des douleurs qui l'ont précédé? « Laissons donc entin reposer ce passé , auquel nous avons fait d'assez belles et d'assez longties funérailles (1), » et en marche pour l'avenir dont il nous a ouvert les voies sublimes et frayé les avenues gigantesques ! Nous avons encore, on n'en saurait douter, bien des pas à faire, bien des sueurs à verser, bien du sang à donner. Mais nous avançons, et qui avance dans le chemin où nous nous sommes engagés intrépidement avec le drapeau de la démocratie et du socialisme pour labarum, ne peut jamais reculer, pas plus qu'il ne peut ne pas arriver ; il doit aboutir : la révolution aboutira, elle aussi, naturellement, nécessairement, j'allais presque dire fatalement.

(<) Saint-SimoD, Opinions philosophiques. Introduction.

DEUXIËME PARTIE.

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