REVUE RÉTROSPECTIVE
Préface de la BéTolutton.
Il y a soixante ans, le xviii* siècle finissait. Le grand soleil de la monarchie s'éteignait pour laisser place à l'horizon du monde aux magnifiques splendeurs de la démocratie. « Comme Rome avant César était déjà asservie par ses vices, la France était déjà affranchie par ses lumières (i) » avant l'aurore de ce grand soleil de l'humanité. Elle prouvait d'une éclatante façon qu'elle n'avait point passé un contrat éternel avec le despotisme et qu'elle s'était mûrie au
(1) Camille Desmoulins, I^a Frauce libre,
contact des doctrines sociales et révolutionnaires des penseurs de l'école de Price et de Tnrgot , de Condorcet et dePrieslIey, de Jean-Jacques el do Mably. La puissance des idées est incontestable. La monarchie de Louis \M ei; faisait la dure expérience, elle qui succédait à une monarchie « qui se couronnait de fleurs et qui n'exerçait sa dictature que par des courtisanes (1). » J^es idées humanitaires s'étaient fait jour enfin sous l'enveloppe de plomb, dont on les avait couvertes pour les étouffer, et, grâce aux mineurs habiles ({ui, de Rabelais à Rousseau, en passant par Descaries, Voltaire et les encyclopédistes, avaient ébranlé les trônes et sapé les préjugés, l'explosion préparée par ces illustres hommes avait enfin éclaté. La France qui s'était endormie monarchique, esclave et abâtardie encore, s'était enfin réveillée repu blicaine. libre, régéiiérée.
Les ouvriers de ce grand œuvre, les législateurs de ce nouveau Code social qui venait d'un seul coup, en un seul jour, de donner la liberté au monde et l'indépendanre aux peuples — ces hommes simples et austères, stoïques et forts, furent calomniés et maudits; ils furent tués avec la hache et avec le mépris, mais ils courbèrent sans peur et sans regrets leurs têtes républicaines devant la hache et devant le mé pris, et l'échalâud de thermidor les trouva aussi
(1) Louis Blanc, Introduction à l'histoire d^ la Révolution, p. 475.
grands , aussi simples , aussi sublimes dans ce dernier acte de leur vie qu'ils l'avaient été dans le premier. Ils savaient bien, ces hommes héroïques , que leur mort, holocauste inévitable et inévité, serait utile et bonne à la patrie et profitable à l'avenir. Ils avaient été la part du feu dans le grand incendie de 92. Ils n'ignoraient pas que la révolution allait enrayer, et cela dut être la dernière amertume de leur dernière heure. La révolution s'était arrêtée, en effet, le 27 juillet 1794. -j i . i
Mais cette halte dans le sang, — dans le sang de ses apôtres les plus dévoués, -- cette halte de l'idée humanitaire et civilisatrice ne devait pas, ne pouvait pas être éternelle Ni Danton, ni Saint-Just , ni Desmoulins, ni Robespierre , n'av'»>7if emporté la patrie sous la semelle de leurs souliers (i), ou dans les [îlanches de leurs cercueils ti^aînés aux gémonies. Le 29 juillet 1830 avait repris l'oeuvre interrompue le
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9 thermidor an n. , - \
Mais encore ici l'œuvre avait été interrompue de^ nouveau , de nouveau la tradition révolutionnaire avait élé brisée , et celte solution de continuité devait, cette fois, ne durer que dix-huit années bien vite écoulées pour les privilégiés et les jouisseurs de la monarchie, bien lentement passées pour les pauvres, et les affamés de cette monarchie.,' i .
(1) Danton.
Après la comédie de quinze ans qui , selon les expressions de Loiiis-Pliili|t|u' , mérilnit le mépris de tons les gens consciencieux , venait une autre comédie ayant pour chef d'intrigues celui-là même qui avait condamné, j'allais dire sifflé la première.
Le 30 juillet 1830. la camarilla bourgeoise de l'hôtel I.aflitle, etfrayée sans doute par les justes exigences du peuple vainqueur qui voulait la république ; circonvenue d'un autre côté par certaines influences tenues jusque-là secrètes, cette coterie avait doté la France d'une monarchie nouvelle et d'un roi nouveau. Il y a des gens qui, avec leurs niaises hallucinations et leur courte vue, s'imaginent qu'en présence d'un pareil événement, et parce qu'il confond leurs mesquines prévisions, il n'y a rien de mieux à faire que d'imiter ce qui a été fait déjà , et de stéréotyper le gouvernement et l'état moral d'une nation. Tandis qu'il était aisé, le triomphe de la liberté une fois assuré , de la donner à la France sous sa forme la plus austère , la plus vraie et la plus sensée. Ces gens-là croyaient sans doute, dans leur naïveté de diplomates bourgeois, Ratons inhabiles joués par des Bertrands astucieux, qu'ilsvenaient de sauver leur pays et de se sauver eux-mêmes en le gratiflant d'une monarchie constitutionnelle, la meilleure des républiques, selon eux!...
La France venait de traverser une monarchie militaire, onéreuse et despotique, mais glorieuse, et
une monarchie de droit divin, onéreuse, despotique et déshonorante ; les graves politiques de l'Hôtel-de- Ville et de l'hôtel Laftitte ne trouvaient rien de plus neuf, de plus rassurant, de plus profitable pour elle que de lui imposer une monarchie constitutionnelle et que de lui faire passer, malgré elle, en dépit de son opposition , un bail emphytéotique avec un monarque-citoyen.
Et cette monarchie, pour constitutionnelle qu'elle était, ne changeait rien, n'améliorait rien , n'inno vait rien , dans la forme comme dans le fond. C't-tait un replâtrage plus ou moins habile , plus ou moins adroit; c'était un escamotage audacieux de la conquête révolutionnaire du peuple de Paris auquel une chambre, nommée par l'effet d'une loi tout aristocratique, s'arrogeait le droit d'imposer un chef qui par un heureux accident s'était trouvé placé près du trône (\).
Cette honnête manœuvre, cette loyale diplomatie due à l'intervention plus ou moins occulte de noms aimés du peuple, ceux de MM. Lafayette, Audry de Puyraveau , Laftitte et Béranger, et de noms moins estimés de lui tels que ceux de MM. Bertin de Vaux , 0. Barrot , Bérard, Dupin aîné , Sébastiani , Charles Dupin, Delessert; — cette loyale diplomatie , dédaigneuse de l'assentiment populaire, avait offert,
(1) Dupin aÎQé, Moniteur du \0 qovembre 1830.
comme au plus r/igne, la couronne de France à un ambitieux lout aussi peu pourvu de litres à cette dignité que de parclieinins héréditaires , et le roi de France , au lieu de s'appeler Charles X , s'appelait désormais Louis-Philippe.
Pouvait on, en etîet, ne pas conlier es destinées d'une grande nation et le bonheur d'un grand peuple à un iiomme qui n avait pas hésité à venir partager ses dangers (i), — ce qui prouverait surabondamment que le duc d'Orléans se tenait prêt à toute éventualité ; — « à un prince dévoué <à la cause de la Révolution. «( — qui ne s'était jamais battu contre nous, — qui avait été à Jemmapes et avait porté au feu les cou- « leurs tricolores 2)? » Il me semble cependant que le plus obscur soldat de Wagram, que le plus inconnu des caporaux vainqueurs à Lodi , aux Pyramides ou à Ârcole , avait, a ce compte , tout autant de titres à la couronne que Monseigneur le duc d'Orléans! Mais on ne pensait pas ainsi, apparemment, dans le cénacle de l'hôlel Lal'tilte. Il y a des noms qui font plus d'effet que d'autres, et la qualité à^prince n'a jamais rien gâté à l'afTaire.
Donc, sans consulter, dans des assemblées primaires (onvoquées à la hâte, le peuple par qui avait été fiiitc la victoire , après tout , et qui devait vouloir
(1) ProclamatioD du 31 juillet.
(2) Imprimé parle Courrier français du 31 juillet.
tout naturellement qu'elle le fût à son profit ; au lieu de le consulter sur la fornfie de gouvernement qu'il désirait. — on savait trop laquelle, — on avait jugé plus simple et plus expéditif de se passer de son assentiment après avoir exploité son concours énergique. Il n'y avait point eu de traité synaliugmatique de conclu entre lui et le monarque pour lequel on réclamait S071 amour Le roi est mort , vive le roi! La politique des diplomates a toujours été la même. D'ailleurs M. de Talleyrand avait passé par-là.
Ainsi, au lieu d'une charte octrpyée, avec les lambeaux de laquelle nous avions lait des cartouches , les docteurs d'alors nous faisaient don d'une charte restaurée, dont ils n'avaient pas seulement pris la peine de supprimer les articles contradictoires, à double sens, à double objet, à double but, à l'aide desquels on pouvait tout se permettre.
Ainsi encore , au lieu d'une pairie héréditaire, nous jouissions d'une pairie sans hérédité, ce qui , en définitive, nous importait fort peu. a II n'y avait plus que le trône d' héréditaire [\)\ »
Au lieu enfin d'une vieille noblesse illustrée par de glorieux faits d'armes ou par ceux de ses ancêtres, nous allions avoir la noblesse de l'agio, de la finance, delà haute banque. La révolution, on le voit, n'était plus qu'une simple révolution de palais , un simple amendement à la charte de iSiA (2) !
(1) Dupin, Révolution dejuillet, p. -vij.
(2) Dupin, Moniteur du 10 novembre 1830.
Et, à y bien regarder, était-ce une révolution que le généreux peuple de Paris venait de faire là?
On serait tenté de répondre Non. Peut-on appeler révolution un changement de dynastie et d'état-raajor. On s'aperçoit bien à l'HôIel (\o^ Monnaies qu'il y a un roi nouveau, à l'efligie nouvelle des coins à frapper; mais on ne s'en aperçoit pas dans les mœurs et dans les institutions qui restent station naires. La Chine a eu vingt-deux dynasties différentes . sans bouleversement dans les lois, sans réformes dans le jeu de la machine politique, sans modifications dans l'administration morale et matérielle du pays , sans innovations dans les mœurs et dans les idées. Ces vingtdeux changements de dynastie n'ont pas été des révolutions; peut-être même qu'à l'heure où j'écris une vingt-troisième dynastie s'improvise.
« Le peuple avait rendu le trône vacant, la bourgeoisie avait pris des mesures pour en disposer (1). » Alors , comme toujours , « des victimes sans nom avaient servi de piédestal à des ambitieux sans cœur (2). » L'escamotage de la conquête révolutionnaire du peuple des faubourgs avait été fait par le peuple bourgeois des salons. La souveraineté populaire s'était encore une fois éclipsée devant la souveraineté de l'argent, - le 7 août avait biffé le 28 juil-
(1) Louis Blanc. Histoire de dix ans, tum. I.chap 5,
(2) Idem.
let, et la chambre des députés avait consacré l'usurpation préparée par des ambitieux , imposée par des incapables et acceptée par des timides.
La partie était perdue pour ce brave et héroïque peuple de Paris, qui avait insouciamment risqué son sang pour enjeu; elle était gagnée pour la bourgeoisie, qui n'avait rien risqué, et qui n'avait fait une alliance passagère avec lui que pour renverser une monarchie qui lui déplaisait et la remplacer par une autre de laquelle elle attendait tout, et que, cette fois, elle voulait contraindre à lui donner tout , tout ce qu'elle pouvait raisonnablement lui donner s'entend. Elle suivait, en cela, l'exemple que lui avaient légué les municipalités de i789 qui s'étaient insurgées avec le peuple, — toujours avec le peuple, car sansluion nepeutrien, — pourrenverser laj ropriété féodale, dont les empiétements les inquiétaient.
La bourgeoisie de 18<]0 bénéficiait des fruits de la suppression de cette propriété féodale , convertie en propriété d'un autre genre; ce en quoi elle différait de son aînée, la bourgeoisie de 1789, c'est qu'elle se proposait d'étendre à son tour les empiétements de cette féodalité financière et industrielle qui se dressait menaçante à l'horizon. Aussi comptait-elle ingénument , et avec cette assurance qu'ont entre eux les compères habiles, sur le concours direct ou indirect, — peu importait, - du roi qu'elle venait de faire à son image.
Elle faisait plus; glorieuse de cette intronisation, peu glorieuse cependant, elle s'était prorais, du jour où elle avait eu lieu, de partager en quelque sorte ce trône qu'elle venait de relever ^ de s'installer de gré ou de force au pouvoir, et, enfin, de régner sous le nom de son élu.
Il est vrai d'ajouter que cette nouvelle monarchie avait tout promis à cette bourgeoisie, et que, pour un peu, Louis-Philippe se serait lait nommer, comme Guillaume 111, premier maiirede la communaulé des épiciers. Rien ne coûte moins que les promesses aux gens qui sont le plus décidés à ne les pas tenir. C'est pour cela, sans doute, que Louis-Philippe en avait été si prodigue.
Aussi la bourgeoisie comptait elle, je le repèle, sur la réalisation de ces insidieuses promesses, si facilement arrachées et si bruyamment accueillies. Klle *vait vu devant elle, grâce à l'avènement de ce populaire duc dOrléans, un eldorado, une mine de trésors, de bonheur et de jouissances à exploiter. Paul- Louis Courier, son vigoureux pamphlélaire, était revenu, tout exprès de laulre monde confirmer ces merveilleuses prévisions et ces miraculeuses promesses. L'on avait affiché sur les murs du Palais-Royal h prophétie du vigneron de la Chavonnière, dans laquelle le bonhomme Paul se portail garant (1) de
(1) P.-L. Courier, CEuvres complètes, p. 193.
la bonne foi, de la débonnaireté et des intentions mirifiques du nouveau monarque. Il avait lu, à ce qu'il paraît, et comme écriture mculée (1), le décret de l'avenir prospère que ce règne promettait à la France.
Quant au peuple, qui s'était battu bravement pendant trois jours d'une lutte acharnée, et qui, sans le marchander, avait si héroïquement donné le sang précieux de ses plus valeureux enfants; quant au peuple , on ne le jugeait pas apparemment doué d'une intelligence suffisante pour se gouverner lui-même: « Ceux-là le flattaient, qui lui supposaient une capa- « cité que lui même ne réclamait pas 2;. » Il devait laisser agir et. faire ceux qui avaient commencé cette superbe besogne, et qui l'avaient renvoyée ses ateliers ou à sa misère. « On n'avait qu'a dire aux mas- « ses : Vous n'y entendez rien... laissez commander « un tel; il a sarvi , il a étudié. Rapportez vous-en à « tel autre; il sait ce que vous ne savez pas (3). » Il était difficile d'être plus outrecuidant et plus infatué de pédaulisme. Il est vrai que c'était M. Dupin aine qui prononçait ces insolentes paroles!
Donc, à ce peuple inhabile à se gouverner lui- ÇQême, à ce peuple enfant qui n'y enlendail rien, qui fie savait rien, il fallait un tuteur, plusieurs tuteurs
(1) P. -L. Courier. Œuvres complètes, p. 193.
(2) Da\)\n. Moniteur du 10 novembre 1830.
(3) Idem.
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même, et c'est pour cela qu'on lui avait choisi, — choisi n'est pas heureux, — un pi iiicc qui était venu sauver ia France de l'anarchie, — (jui s'élail identilié avec la nation, — qui était la de f de voûte {\)(\e l'édifice social ébranlé, — enfin un excellLnt père de famille, désireux de fonder pour ses enfants (2)
Relégué au dernier plan, dans l'ombre, dans l'oubli, le peuple n'était plus qu'un comparse qui, son rôle joué — et c'est le plus pénible sinon le plus aj)plaudi du drame — n'a plus qu'à regagner tristem. nt sa mansarde froide, où sa famille en pleurs et en haillons lui demande du pain, et à qui, pour toute réponse, il tend ses mains vides mais noircies par la poudre brûlée au profit d'un ambitieux couronné et d'ambitieux subalternes. F^ncore une fois, et ce ne devait pas être la dernière, le peuple avait servi de marche-pied; on n'en avait plus besoin, on l'avait brisé.
Cependant, il faut l'avouer, dans la charte nouvelle, qui désormais devait être une vérité et qui n'était qu'un mensonge édulcoré, arrangé, quintessencié, on avait consigné ses droits à vivre lie la vie politique, — sauf, bien entendu, certaines réserves, certaines restrictions mentales. - mais non pas de la vie matérielle. On avait proclamé ironiquement la
(1) Dupiii, Moniteur Am 1{ décembre 1830.
(2) Idem.
souveraineté du peuple, un mensonge de plus. Pourquoi proclamer cette souveraineté, la consacrer par un article solennel, et l'enchaîner, la museler après? Tout pour le peuple et par le peuple était le cri des ouvriers et des républicains qui voulaient l'omnipotence populaire et non l'omnipotence bourgeoise, la pire des tyrannies. Mais, encore une fois, l'escamotage était fait, il fallait accepter ce frein monarchique qu'on mettait à la pensée humanitaire pour empêcher son développement.
Aussi la monarchie de juillet s'était-elle mise bien vite, « et sans motif plausible, à oublier ses promesses «libérales et son origine populaire; elle avait mis « trop à découvert les craintes puériles, les paniques « frayeurs dont elle se laissait frapper par le seul fan- « tome de la République. Dominée alors par un in- « stinct exclusif de domination , elle avait voulu ex- « ploiter, au profit de sa seule existence, les forces
« imposantes que la société lui prêtait (1) » Et
Dieu sait ce qu'était devenu, au milieu de ce conflit d'intérêts égoïstes, cette grande vérité sociale proclamée solennellement par nos pères sur les ruines de la Bastille et du despotisme : la souveraineté du peuple! Louis-Philippe avait décidé qu'il n'en tiendrait nul compte, et il n'avait pas laissé échapper une occasion pour le prouver à la nation, qui subissait impatiemment son joug.
(1) Voir le journal le Temps, n» du 12 octobre 1834. TOME I. 4
Ses ministres, fidèles en cela aux impulsions de leur conscience, l'avaient imité, et l'un d'eux, M. Thiers, devait dire un jour : « Je ne reconnais « de souveraineté (\i\e celle du roi et des chambres. « Il n'y a de droit que dans la loi ainsi faite; hors « de là point de droit (1). »
M. Thiers pensait autrement le lendemain de la victoire populaire , lorsque, collaborateur de M. Mignet au National, il s'écriait, avec cet enthousiasme des nains qui viennent de voir combattre des géants : « Injxistes que nous étions! nous croyions le peuple « désintéressé dans les questions constitutionnelles « qui depuis quinze ans s'agitaient entre nous et la 0 contre-révolution. Mais ce peuple, exclu des col- « léges électoraux et condamné à l'ilotisme politique « par la trop prudente timidité de nos institutions ; «ce peuple avait merveilleusement compris qu'une « chambre des Députés n'est pas faite pour recevoir « les lois de la royauté, mais au contraire pour sou- « mettre cette royauté aux volontés nationales (2). »
Pourquoi donc , plus tard, déniant à ce peuple qui avait si merveilleusement compris la signification du changement social , sa jiart d'intelligence , lui refuser en termes si hautains le libre exercice de sa souveraineté? Depuis..... mais alors W. Thiers n'était pas mi-
(1) Voir le Moniteur dit 1840.
(2) National du 30 juillet 1830.
nistre. Alors il était dans le mouvement, et M. Dupin qui était, lui, et qui a toujours été dans le parti de la résistance , il faut lui rendre cette justice, M. Dupin désignait à l'animadversion de ses concitoyens les patriotes sincères << qui voulaient faire du radicalisme en étendant outre mesure le nombre des électeurs » (1), Il ne voulait pas que « ces idées de réforme s' accréditassent comme une prétendue nécessité sociale (:2)... »
Pour ces avocats de la monarchie, bien en cour, dévots aux traditions monarchiques qui les enrichissaient et devaient enrichir leurs familles , il n'y avait qu'un moyen pour le salut de la Fi'ance, c'était un roi-citoyen, — qu'un moyen de salut pour ce roi-ciloyen, l'oppression du peuple. Ils n'avaient d'entrailles que pour la royauté dont la sécurité leur importait si fort.
C'était toujours le principe constitutionnel, ou plutôt le principe jacobite, qu'on prétendait substituer absolument au principe salutaire de l'omnipotence du peuple. La chambre des Députés — et Ton sait de quels.éléments hétérogènes elle se composait en juillet 1830 — s'était en quelque sorte dessaisie du pouvoir pour le transmettre au roi; celui-ci était donc l'expression vivante de la loi.
(1) M. Dupin, Préface de l'histoire delà Révolution, p. 9.
(2) Idem.
Personnifiée ainsi, la loi n'était plus que de l'arbitraire , c'était l'inleoder au trône ; c'était introniser le bon plaisir de la loi , et dans ce cas, n'était-ce pas continuer la loi du bon plaisir ! En agir ainsi , n'étaitce pas aussi illo^^ique, aussi absurde que de vouloir bâtir une maison >ur la pointe aiguë de son paratonnerre?
Mais le gouvernement s'embarrassait peu de ces misères et il laissait crier les mazettes de l'opposition qui réclamaient pour le peuple des droits politiques. Des droits politiques pour le peuple , sous prétexte de vouloir améliorer sou sort'.' Mais ils n'y songeaient pas, ces patriotes contre lesquels les parvenus du 7 août fulminaient leur excommunication. Est-ce que le peuple avait besoin de droits politiques et de l'exercice de sa souveraineté que l'on avait biffée de la loi électorale où elle n'était que sous-entendue? Les privilégiés de l'argent avaient seuls droit à représenter le pays. Aussi représentaient-ils le pays de l'argent , le pays girûs. Quant au peuple, il n'était pas représenté, même par ceux qui s'intitulaient elTrontément ses amis.
Le renversement de ce droit naturel, de cette loi logique , de ce privilège normal que d'autres voulaient garder pour eux, — sans s'apercevoir que créant en quelque sorte des lois d'exception, des privilèges arbitraires^ ils créaient eux-mêmes l'anarcbie, laconfusion et l'illégalité dans leur légalité conventionnelle ;
— le renversement de ces droits imprescriptibles et sacrés devait amener le renversement de ceux-là mêmes qui le provoquaient. De même que tout etïet procède d'une cause, une cause entraîne l'idée d'etîet, de conséquence... et Inconséquence de cette violation, de ce mépris de toutes les lois de la logique, du bon sens et du juste , devait être le renversement de cette chambre des Députés par les exclus du privilège électoral , par les exclus de la loi et du droit.
C'était commettre un anachronisme rétrograde et funeste.
Mais , je le répète , qu'était tout cela pour un gouvernement résolu de marcher , quoi qu'il dût lui en coûter, dans les voies dangereuses où il s'était engagé,
— non pas avec la garantie populaire, comme des preneurs cherchaient à le faire croire sans y réussir — mais, au contraire, avec la certitude de la haine du peuple qui ne se déguisait nullement.
Louis-Philippe, d'ailleurs, n'était plus assez jeune pour se laisser duper par les assurances fallacieuses qu'on lui donnait du respect profond de la nation pour son auguste personne. Il devait sourire lorsqu'il entendait iM. Dupin (aîné) prétendre que la Révolution française n'avait pas été dirigée contre le pouvoir royal : que toute notre histoire attestait Vamour vrai des Français pour leur roi , amour fondé sur leur intérêt réciproque, longtemps identique, et qui persévérait encore, même après qu'on eût réussi à les
séparer. C'était une vieille liaison qui continuait sur d'anciens souvenirs (1)...
M. Dupiii faisait là du roman et pas autre chose. Il se peut ^\\^^m psychologie il en soit ainsi . el que le cœur continue une vieille liaison sur la loi d'anciens souvenirs. Mais ici ce n'était plus le cas. L'amour pour le roi de France, même pour le roi-citoyen, était parfaitement mort, et bien avant le 21 janvier 1793. C'était, de la part de l'ancien procureur général, faire injure à une nation que de la supposer encore stupidement entichée de la monarchie, encore fanatiquement engouée de la personne royale. Louis- Philippe avait été fait roi comme Napoléon avait été fait empereur. Le peuple l'acceptait comme on accepte une chose imposée, parce qu'il ne pouvait faire autrement. Que si, par hasard , on eût <!aigné faire \ni appel à ses préférences monarchique ou républicaine, il eût été bien facile de voir que son goût, le goût de son cœur et de sa raison, le portait tout naturellement à vouloir la République , dont nous ne voulions pas , affirmait toujours l'imperturbable M. Dupin (ainé)(2), ({ui [)artageait cette opinion erronée de Machiavel « que les troubles, les dissensions civiles sont inséparables des formes du système républicain (3). »
(1) Dupin, Abolition de l'hérédit»^ de la pairie, p. H 7.
(2) Moniteur du 10 novembre 1830.
(3) Machiavel, Storie Florentine.
Que si, par hasard aussi, le résultat avait été défavorable à la démocratie, il n'aurait point fallu en inférer que la France était royaliste , cela n'aurait nullement prouvé l'amoz^r des Français pour leur roi. On sait comment on sy prenait alors pour circonvenir les esprits et faire dévoyer les consciences. D'ailleurs il n'est pas de raisonnement qui tienne contre la logique des faits, et si la France n'avait point protesté contre la Révolution que faisait Paris , c est qu'elle partageait ses sentiments à l'endroit des monarchies passées . présentes et futures. Or, la France acceptait la Révolution. Le même M. Dupin , — je demande pardon à mes lecteurs de le citer aussi fréquemment , mais son témoignage est extrêmement précieux, — le même M. Dupin le reconnaissait luimême, malgré lui-même sans doute, lorsqu'il ajoutait que la masse de la nation s'écartait , non pas de la Révolution , mais des hommes qui l'avaient souillée par leurs excès (1). C'était une concession, et elle avait son importance. M. Dupin était forcé d'avouer cela sous peine d'ingratitude; sans la Révolution de 92, il fût resté toute sa vie hobereau obscur, plébéien obscur, malgré son talent.
Cet antagonisme prouvé , avoué , du peuple et de la monarchie , ces hostilités permanentes des deux souverainetés, — la première légitime et méprisée, la
(1) Moniteur du 10 novembre 1830.
seconde bâtarde et prônée par des gagistes et des sinécuristes — devaient amener des conflits désastreux où la patrie devait encore voir verser le sang précieux de ses héroïques enfants. Paris, Lyon, Grenoble, avaient accepté le défi que leur avait jeté . à son début, un gouvernement impopulaire. Le peuple qui, sous peine de mort morale, ne pouvait abdiquer, renoncer à l'usage légal de son intelligence et de sa volonté, le peuple une fois encore s'était révolté. Mais « V anarchie avait été vaincue à Lyon , à Paris , M à Grenoble, partout où elle avait essayé de relever « sa tète hideuse (1;-.. >^ 11 en avait coûté des larmes et du sang à ces trois populations pour avoir essayé de lutter de puissance avec le roi (2), « car l'avantage « de cette longue lutte devait rester à celui qui serait « le plus fort (3)... » Au plus fort, vous entendez!
Il parait que ce qui avait été jugé parfaitement bon, parfaitement légal pour renverser le gouvernement oppresseuret parjure de Charles X, était devenu, très subitement, criminel et illégal pour renverser le gouvernement non moinsoppresseur et non moins parjure de son cousin. Les vocabulaires des cours ont une grammaire qui n"est[»as celle de tout le monde, etelle leur sert pour condamner ce qu'ils ont approuvé en d'autres temps.
(1) bupiii, Histoire de la Hovolulioii, p. 5 de la préface.
(2) Moniteur du 10 novembre 1830.
(3) Idem.
Leur langage est comme leur politique, il a deux faces : Janus devait être roi. Deux ans après l'immortelle Révolution de juillet, les républicains, gens de sac et de corde, —dignes de la hart et voués au bâton des argousins ou aux balles des gardes prétoriennes de la royauté bourgeoise, — les républicains étaient dénoncés aux honnêtes gens du pays légal, aux censitaires, comme des agilateurs qui se plaçaient à la tête des ouvriers ou qui les excitaient en sous-main, pour se faire valoir à Imrs dépens (1). Louis-Philippe aurait pu avouera son ministre sans portefeuille , — c'était là le chagrin de M. Dupin, — qu il avait eu besoin de ces agitateurs-là, qu'il en avait même soldé, soudoyé un certain nombre, grands et petits, pour lui frayer le chemin du trône.
Au reste, dans une monarchie de droit divin ou autrement, les insurrections sont légitimes et permises. On peut les réprimer, on n'a pas le droit de les condamner; ce serait se condamner soi-même.
(1) Moniteur du 1*' octobre 1832.