‹ Histoire de la révolution de février. [Tome 1]Chapitre 5 sur 12 · PREMIÈRE PÉRIODE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PÉRIODE

Le 28 décembre 1847, Louis-Philippe prononçait pour la dernière fois ce fameux discours de la couronne, toujours si vide d'idées, toujours si pauvre de faits honnêtes, toujours si accusateur à l'endroit de la science sociale, qui gagnait chaque jour du ierrain. Louis-Philippe y disait (1) :

« Je suis lieureux de n'avoir plus à déplorer les maux que la cherté des subsistances a fait peser sur notre patrie.... Jamais, dans de telles circonstances, l'ordre public et la liberté des transactions n'ont été si généralement maintenus... Notre commerce, grâce à sa prudente activité, n'a été que faiblement atteint par la crise qui s'est fait sentir dans d'autres Etats...

(1) Voir, pour le discours complet, le Moniteur du 29 décembre 1847.

Je compte sur votre concours pour mener à fin les grands travaux publics qui, en étendant à tout le royaninc la rapidité et la facilité desconnnunicatioiis,

doivent ouvrir de nouvelles sources de prospérité

J'ai la confiance que les recettes couvriront les dépenses dans le budget ordinaire de l'Etat... Mes rapports avec toutes les puissances étrangères me donnent la confiance que la paix du monde est assurée. J-'espère que les progrès de la civilisation générale s'accompliront parloul, de concert entre les gouvernemtints et les peuples, sans altérer l'ordre intérieur et les bonnes relations des Etats.

« La guerre civile a troublé le bonheur de la Suisse. Mon gouvernement s'était enlendu (on sait comment!) avec les gouvernements d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, pour ojfrir à ce peuple voisin et ami une médiation bienveillante (on sait quel en fut le fruit ! ) Au milieu de l'agitation que fomentent des passions ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me soutient, c'est que nous possédons dans la monarchie constitutionnelle, dans l'union des grands pouvoirs de l'Etat, les moyens assurés de surmonter tous ces obstacles.... Maintenons fermement, selon la charte, l'ordre social; garantissons fidèlement, selon la clmrte, les libertés publiques et tous leurs développements ; nous transmettrons intact aux générations qui viendront après nous le dépôt qui nous est confié,

et elles nous béniront d'avoir fondé et défendu l'édifice à l'abri duquel elles vivront heureuses et libres. »

Que de phrases et de mensonges ! Un mensonge par phrase. Ce discours, écrit par M. Mole, affectait des allures pateruelles, et cependant, dans cette phraséologie incolore, il n'j' avait pas un mot à l'adresse des profondes misères du peuple qu'il oubliait toujours. J.e peuple devait bientôt se souvenir. Des attestations de prospérité, des menaces aux républicains, la glorification de son système honteux de la paix, — voilà tout ce qu'il renfermait de saillant. Et la droite entière applaudissait, et la gauche se taisait. Le cœur de la France battait ailleurs !

La session de 1847 avait été d'une stérilité désespérante à l'endroit des réformes demandées à grands cris des mille coins de la France par les mille voix de la presse et de la tribune. Les gens commis à la garde des traditions d'honneur et de patriotisme que leur avaient léguées les Manuel, les Benjamin-Constant et les Garnier-Pagès, ne s'exerçaient qu'à faire montre de leur corruption et parade de leur rouerisme, peu soucieux des intérêts sérieux qu'ils avaient état de sauvegarder, des besoins pressants qu'ils avaient mission de soulager. A la Chambre des députés il n'y avait plus, à part quelques rares exceptions, de véritables représentants du peuple, il n'y avait plus que des consciences satis fiâtes et des hommes à acheter.

Aussi, lassé autant que scandalisé du cynisme de

— no — ces hontes et de ces apostasies, et de l'indifïérence que témoignaient à son égard tous ces apôtres avoués du système odieux qui l'opprimait et le déshonorait, — le peuple était sorti de sa torpeur et de son mutisme, et, dans ses banquets successifs aux quatre points de la France, il était venu protester hautement, solennellement, énergiquement, contre les prétentions envahissantes du pouvoir.

Ces démonstrations réformistes, parties du banquet du Chàteau-Rouge, présidé par Odiion-Barrot, ces agitations qui s'étaient, en un clin dœil, comme électriquement communiquées et répandues sur la surface de la France, en y réveillant la vie politique, que le gouvernement s'appliquait à éteindre, comme si le feu couvé sous les cendres n'en était pas moins du léu, et ne pouvait pas brûler, à un moment proche ou lointain, les imprudents qui se reposaient dessus; — ces démonstrations, moyen très légitime d'agitation lionnèle et salutaire, portaient la menace d'une révolution prochaine dans leurs flancs. Arras, Colmar, Strasbourg, Rouen, E|>inal , Soissons, Amiens, Reims, Saint-Quentin, Cambrai, Compiègnc, Bethune, Valenciennes, Meaux, Montargis, Orléans, Chartres, Autun, Mehm, La Charité, Forges, Bar-le- Duc, Avesnes, Maubeugc, Saint-Denis, Le Neubourg, Saint-Germain, Damviile, l'Isle-en-Jourdain, Chàteaudun , Périgueux , Limoges. Vienne, Saintes, Rochechouart, Màcon, Lille, Lyon et Dijon, eurent

leurs manifestations, qui toutes, il est vrai, n'eurent pas le même caractère et le même but, mais qui, néanmoins, s'entendirent sur le sens principal à donner à ces protestations légales. Les réformistes du Chàteau-Houge n'osaient point aller aussi vite et aussi loin que les réformistes de Lyon, de Dijon et de Lille ; ils se composaient principalement de gens libéraux à la façon de M. Duvergier de Hauranne et de M. Odilon-Barrot, gens fort honorables assurément, mais trop dévoués, par malheur, aux institutions bâtardes du gouvernement du 7 août.

Ces voltigeurs de la charte « ne s'étaient pas mis « en peine de la doctrine, mais seulement de la do- « mination, » comme dit Mélanchton à propos des princes d'Allemagne et touchant la réforme de Luther! M. Barrot l'avait dit d'ailleurs en inaugurant la série des banquets au Chàteau-Rouge : « Il faut bien « qu'amis et ennemis le sachent, c'est dans le cercle « de la constitution et de la légalité que nous nous «renfermons strictement. » Pauvres dynastiques! leurs exigences n'allaient pas plus loin qu'il ne fallait pour porter souci au trône, et je ne sais trop pourquoi Louis-Philipe et son entourage ne s'étaient pas de meilleure grâce prêtés aux expériences que ces messieurs leur demandaient avec tant de courtoisie et de déférence. Leur demande exaucée quelques mois plus tôt, la loi électorale qu'ils proposaient acceptéeet mise en œuvre, le trône en eût reçu comme une con-

sécration nouvelle, et en tout cas il eût été consolidé pour quelques mois ou quelques années encore. Le peu}>le. après tout, qui avait attendu dix-huit ans, pouvait faire preuve d'une longanimité plus grande, d'une patience plus héroïque, et M. Odilon-Barrot eût été ministre.

Les réformistes de Lille et de Màcon. par bonheur pour la Révolution, avaient osé davantage, et si leurs prophéties avaient été méprisées, ce n'était pas faute de les avoir faites menaçantes. Ferdinand Flocon à Màcon , Ledru-RoUin à Lille , avaient dit toute la pensée du parti démocratique, et ils avaient, notamment le premier, fièrement proclamé le principe de la déclaration des droits de l'homme. Leurs paroles avaient été d'une éloquence élevée et vigoureuse, qui avait rallié bien des timides et bien des faibles, et reconforté bien des forts, bien des dévoués. Les exigences du peuple avaient été nettement, catégoriquement exposées cette fois , ses convictions^ ses besoins, ses intérêts clairement définis, et il n'y avait pas d'ambiguilé et d'équivoque possibles. Faute d'avoir doniu' peu, lorsqu'on le lui réclamait, le gouvernement allait s'entendre demander beaucoup, et encore ce beaucoup n'était pas trop; car il n'était que juste et que légitime. Le cri de guerre avait été poussé, inspiré au peuple et à ses délénseurs par le sentiment des droits foulés aux pieds, d'abord, ensuite par la conscience de droits réels et légitimes demandant sa-

tisfaction et ne la sentant point venir, bien an contraire. Réforme! Rélorme! Réforme! Il y avait tout un monde de misères dans ce seul mot ! C'était la litanie abrégée des douleurs endurées par la démocratie, clouée sur son Calvaire, ba.'ouée ironiquement et cruellement sur la croix. Réforme ! C'avait été le cri poussé, trois siècles auparavant, par un moine irrité et attristé des exactions, des tyrannies, des trafics et des scandales du clergé. Le cri de Luther était devenu le cri du peuple, et devait devenir celui de la bourgeoisie, froissée dans son orgueil, dans ses espérances, dans ses intérêts!

L'homme qui avait amassé sur sa tête plus de colères et de malédictions , peut-être , que n'en avait amassé Louis-Philippe, M. Guizot, l'avait dit, longtemps auparavant, il est vrai : « 11 ne faut pas croire « que la servitude soit complète partout où se ren- « contrent les formes et même les principes de la « tyrannie. La Providence ne permet pas que le mal « se développe dans toute la rigueur de ses consé- « quences; et la nature humaine, souvent si faible, « si aisément vaincue par quiconque la veut oppri- « mer, a pourtant des habiletés infinies et une force « merveilleuse pour échapper au joug qu'elle semble « accepter (1). » La France allait se charger de don-

(1) Histoire moderne, p. 16, 17.

- lU — ner raison à son ministre, et contre lui. Cela pouvait être piquant; en tout cas, cela était triste.

Louis-Philippe dut s'effrayer tlu progrès de cette double propagande orale et écrite, qui fraj)pait , comme un bélier puissant et infaillible, son trône déjà chancelant. Et si la mémoire de ses paroles passées lui rovint, en ces jours incertains, il dut songer avec effroi qu'il avait dit, en d'autres temps, que « le gouvernement qui ne respecte pas les libertés « publiques, creuse lui-même son tombeau (1) » A quoi sert donc l'expérience aux vieillards ! Celui-ci avait d'avance prononcé son arrêt; d'avance il avait écrit le ci-git de son règne !

La royauté était tombée dans un discrédit et dans un état de faiblesse qu'il n'était plus moyen de dissimuler, ot i\\\e ses partisans eux-mêmes s'avouaient tout bas, tant le témoignage en était irrécusable. L'ordre administratif et les impôts établis avaient provoqué un déchaînement général contre elle et tout ce qui tenait à elle, et cette fois encore le soulèvement devait avoir pour auxiliaires les auxiliaires mêmes de la monarchie : la bourgeoisie! la bourgeoisie de toute la France , et avec elle toutes les villes de la France; car, à partir du quatorzième siècIb, toutes ont été assez puissantes pour se mesurer et lutter avec la monarchie.

(1) Louis-Philippe à la députation de Nangis,

Quoi ! la bourgeoisie qui avait élevé Louis-Philippe, lequel, en retour, l'avait choyée et caress^'ie et flattée, — échange de baisers lamourette? — Ah! le bon billet qu'a la Châtre! La monarchie en fuite devait voir les intérêts qu'elle avait servis n^ettre le nez à la fenêtre pour la voir passer, ainsi que le dit quelque part, avec esprit, mais avec amertume, l'auteur de René, Chateaubriand.

Au milieu de ces sourdes rumeurs, fidèle écho dé' la colère nationale, expression fidèle de la conscience du pays, Louis-Philippe laissait aller ses perplexités à la dérive, sans songer ou sans pouvoir les diriger vers un but quelconque qui en eût atténué, pour quelque temps du moins, la gravité ; un danger que l'on connaît vaut mieux que mille dangers que l'on soupçonne, et Louis-Philippe en était là. Mille périls menaçaient son trône et il n'était en mesure de parer à' aucun.

Il avait été profondément blessé dans son orgueil, développé sans doute à sa troisième puissance, dé l'oubli affecté qu'on avait fait de sa personne dans la plupart de ces banquets ; il avait été mordu par un ' irritable dépit en voyant le toast au roi négligé à des- ' sein par les orateurs dynastiques les plus avancés. Comme si,, en Angleterre, pays essentiellement monarchique, à qui Louis-Philippe avait emprunté sa défroque gouvernementale, le toast au roi et à la reine n'était pas supprimé! Il fallait alors, puisqu'on avait

la manie de l'imitation, imiter les allures despotiques de la Turquie, et intimer aux populations, par des firmans spéciaux appuyés de janissaires, l'ordre exprès de s'enthousiasmer pour la personne royale!

Atout hasard, le roi lançait ses éclaireurs ordinaires, autant pour fatiguer l'ennemi que pour bien apprécier ses forces, et les journaux qui recevaient du château communicationset émoluments, — datant perfidement et faussement la crise commerciale du Chàteau-Rouge, — s'évertuaient à tonner contre les agitateurs qui arrêtaient la prospérité flans sa source la plus vivace; ils se battaient les tlancs pour percer à jour la cuirasse de leurs adversaires, ou, tout au moins , pour les faire tomber sous la massue du ridicule, — cet emporte-pièce des renommées, qui ne peut rien contre le droit et la force morale, et ce droit et cette force étaient du côté du pays qui s'agitait, et même du côté de ceux qui l'agitaient. Le journal des Débats s%crmi, avec cette ironie qui pressent la bastonnade : « Trois banquets à la fois ! et , « nous qui disions que les banquets étaient finis ! Un « banquet montagnard à Dijon, un banquet fourié- « W.sieàMonlargis, un banquet Odilon-liarrot à Com- 0 piègne! M. Duvergier de Hauranne doit être bien « fier de son œuvre, elle grandit et prospère à vue « d'oeil. Déjà les banquets montagnards lancent des » défis et des menaces aux banquets girondins de la « gauche. On se proscrit mutuellement des salles à

« manger, en attendant des proscriptions plus sé- « rieuses (i). »

Puis, dans le fameux discours du frône que l'on connaît, étaient venues ces fameuses paroles : Des passions aveugles et ennemies. Il paraît que le monarque septuagénaire s'était réservé le monopole de la clairvoyance.

Faut-il croire , — comme l'ont affirmé quelques écrivains qui avaient eu l'honneur de l'intimité royale , — que madame Adélaïde , sœur du roi , morte, emportée par la maladie régnante, avait laissé dans le cœur et dans l'esprit de son frère un vide tel que rien n'y était resté de ce qui avait pu faire sa force dans les premières années de son règne? La princesse Adélaïde, — son Egérie, pour parler comme les historiographes de la cour , — avait d'irrécusables vertus privées et un profond dévouement pour la personne du monarque, qui souvent avait écouté sa voix et suivi ses conseils toujours dictes par un intérêt peut-être trop personnel et trop exclusif. La France avait été, non pas dédaignée, mais oubliée par elle ; elle ne l'avait pas associée dans sa tendresse pour son frère, et le 24 février l'eût, selon toute apparence, trouvée résolue à défendre, quoi qu'il dût advenir, la couronne royale et les prérogatives y attachées, comme l'avait fait la reine Amélie. Dreux n'avait rien em-

{{) Débats du mois de novembre 1847.

porté; les Tuileries n'avaient qu'un locataire de moins.

Malgré les menaces contenues dans le discour» de Louis-Philippe, à l'ouverture de la session, le président du conseil, M. Guizot, — revenant un [)eu sur sa politique orgueilleuse de l'année précédente et faisant, en quelque sorte, une rétractation scandaleuse de cette politique, — venait, dans la séance du 10 février, faire amende honorable et promettre la réforme parlementaire qu'un an auparavant il avait proclamée mauvaise et détestable. Il était forcé de làjcher pied devant la manifestation imposante de l'opinion publique, qu'il lui était bien permis de tlétrir à la chambre des députés et soutenu par la majorité souvent impondérable, mais dont il reconnaissait la puissance et dont il redoutait les conséquences une fois qu'elle aurait atteint l'apogée de sa colère, le paroxysme de son indignation.

L'exaspération des esprits était très vive, très réelle ; les nuages s'amoncelaient à l'horizon politique, et déjà les débats de la tribune, échos atténués des débats du forum, faisaient présager à tous de graves événements, lorsqu'arriva le dimanche 20 février, jour fixé pour le banquet que les électeurs du douzième arrondissement avaient organisé et auquel devait assister l'opposition. , .^^^ • Déjà , un mois auparavant , ce banquet n'avait pu avoir lieu , malgré la déclaration en règle faite au

commissaire de police du quartier par les organisateurs, celui-ci ayant refusé son autorisation. La commission du banquet , rési>lue à aller jusqu'au bout , avait répondu à cette défense arbitraire :

(( Vu la sommation de M. le préfet de police, la « commission du banquet réformiste du 12^ arron- « dissement s'est réunie, et considérant qu'en fait « nulle autorisation n'a été sollicitée ; que M. le pré- « fet a bien \oulu confondre une déclaration pure et « simple du lieu et du jour du banquet avec une « demande en autorisation qu'on n'avait ni à deman- <( der ni à refuser ; s'appuyant sur les lois de 1831 et « 1834 qui ne prohibent point les réunions acciden- « telles; sur les déclarations formelles de l'orateur du « gouvernement dans la discussion de ces lois ; sur le « récent arrêt de la cour de cassation et sur la prati- « que constante du gouvernement , la commission « décide à l'unanimité qu'elle regarde la sommation « de M. le préfet de police comme un acte de pur « arbitraire et de nu! effet. »

Cette déclaration digne et ferme avait fait quelque impression sur le ministère. Des interpellations avaient eu lieu à ce sujet dans les deux chambres, et de retards en retards le banquet avait été ajourné au 20 février. Il devait être présidé par M. Boissel, député du 12 arrondissement , et vice-présidé par M. Poupinel, lieutenant-colonel de la 12Mégion. On le voit, c'était non seulement à la minorité factieuse

de l'Assemblée que le pouvoir faisait une guerre misérable, mais encore à une légion tout entière de la garde nationale. C'était plus que de l'imprudence. Ces gens-là, en vérité, n'avaient plus conscience de leur propre situation , pas plus que de la situation du pays, et M. de Genoude avait eu raison de s'écrier: « Vous èles emportés vers les abîmes; il n'y a plus « do points d'arrêts nulle part, la pente nous eni( liaine tous... Quand on gouverne contre les prin- « cipes, on est renversé par eux... (1). » Quand on veut remonter le courant on se noie! Les grandes explosions sont la conséquence des grandes résistances.

Il avait donc été décidé par les commissaires du banquet réformiste que l'on passerait outre et que le banqu(!t se ferait quand même, le dimanche 20 février dans un vaste teri-ain ap|tartcnant au général Thiars , député, et que de nombreux ouvriers disposaient et préparaient.

Mais tout n'avait pas été prévu : les membres organisateurs de cette manifestation légale, permise, ordonnée, — et qui n'était, après tout, que l'usage le plus strict du droit de réunion, — avaient compté sans leur liùte , c'est-à-dire sans la pusillanimité du coryphée de l'opposition, M. Odilon-Barrot.

M. Odilon-Barrot était un homme de mœurs pri-

(\) Voir le Moniteur da li février 1848.

vées inattaquables , possédant depuis longtemps une réputation plus ou moins usurpée de probité politique. D'un extérieur froid, «compassé, gourmé comme il convient à im chef de parti , s'il n'électrisait point, par sa parole gourmée , compassée et froide comme sa physionomie, du moins il impoi>ait par son éloquence honnête et étudiée ; ses gestes à la tribune avaient quelque chose de théâtral et d'affecté qui produisait quelquefois de l'effet, mais pour les gens de goût et pour les observateurs attentifs , cet effet ne se produisait qu'au préjudice même de l'orateur qui perdait son temps et celui des autres à jouter, à rompre quelques lances plus ou moins heureuses , dans un discours plus ou moins intelligible , et n'allant presquejamais droit au but. Quoique l'ennemi politique, l'adversaire déclaré deM. Guizot, M. Odilon- Barrot cherchait à l'imiter, cela très involontairement sans doute; et toujours à son insu il l'étudiait et s'habituait à reproduire ses plus beaux: mouvements oratoires et ses plus imposantes allures de tribune. C'est ce qui faisait de lui , l'adversaire d'un doctrinaire, un doctrinaire. Aussi M. Guizot avait-il beau jeu avec lui , car il savait d'avance ce qu'il allait lui répondre , et ce qu'il allait faire. Madame la princesse de Liéven et lui s'en sont réjouis plus dune fois, s'il faut en croire certains indiscrets.

Avec ces qualités et ces défauts divers, M. Barrot pouvait prétendre aux succès de parlement, mais non

aux succès de clubs ou de banquets. Son éloquence cadenassée, — de peur sans doute qu'elle ne laissât échapper de trop dures vergés, — sa prestance sévère et puritaine, sa réputation d'honnête homme, tout cela lui avait acquis les applaudissements d'une fraction de la Chambre et les suffrages d'une fraction de la nation. Mais tout cela ne suffisait pas pour le poser en chef d'un parti quelconque ; il faut d'autres qualités, d'autres vertus, d'autres vices si 1 on veut, qu'il ne possédait pas. Qu'il se flattât d'être ce qu'il était, et rien que ce qu'il était, je le conçois sans peine ; outre qu'être contents d'eux-mêmes est le propre de certains tempéraments moraux, il est des choses qu'on est forcé de subir et qu'on ne peut changer, ni redresser. Il n'y avait cependant pas de quoi se flatter d'avoir les qualités artificielles qu'avait et dont se flattait M. Odilon Barrot. Il savait , il s'imaginait du moins que pour réussir il lui suffisait d'emprunter lliabit noir boutonné et la cravate blanche des orateurs en renom et de s'inspirer pour ses discours et pour ses pensées aux sources mêmes où ces orateurs s'étaient inspirés. Et il avait fouillé avec persévérance dans les livres, et il avait feuilleté assidûment le Moniteur, celui d'hier et celui d'avant-hier; cela fait, fort de ce qu'il avait retenu, de ce qu'il avait arrangé avec quelque habileté, il faut le reconnaître , il avait paru dans la lice et avait fait reluire au soleil son écu et la devise d'or y incrustée : liberté et royauté!...

On comprend quelle consistance offrait un tel orateur dans des circonstances graves, délicates, périlleuses , comme celles du banquet , par exemple. M. Barrot avait vécu jusque-là sur sa réputation , enveloppé dans son manteau de puritain, sans haine , mais sans courage , sans amour pour le roi, qui comblait sa famille d'emplois; sans amour pour le peuple qu'il aurait voulu mater, flottant entre les deux, hésitant et ne perdant jamais de l'œil sa chère popularité, popularité assez problématique, ce me semble. On lui a reproché d'être Girondin. Il n'était pas plus Girondin que Feuillant, Feuillant que Montagnard. Entre nous, il était un peu éclectique, dans la fâcheuse acception du mot , et M. Royer-Collard ne s'était pas tout à fait trompé le jour où il lui avait dit . « Je vous connais, monsieur... Il y a quarante ans, vous vous nommiez Pétion!... » Pour ma part, je préfère Pétion. La similitude , d'ailleurs , n'est pas complète : Pétion avait été pour un moment l'idole du peuple; Pétion poussait l'innocence, dans la vie privée, jusqu'à jouer avec de petits chiens. Pétion avait abandonné sa carrière législative et le soin de sa réputation pour suivre en Angleterre madame de Genlis, dont il s'était énamouré, — malgré la liste un peu chargée de noms des adorateurs qui l'avaient précédé dans le cœur de cette illustre dame. On ne connaissait pas la madame de Genhs de M. Odilon-Barrot, et c'était chose fort

honorable pour lui et pour nous. Une analogie saillante se présentait pourtant, à propos du banquet, entre la conduite de M. Barrot et celle de Pétion. La cour avait, en des temps loin de nous, accusé ce dernier, ainsi que Buzot, de soulever et d'agiter le peuple, et les avait l'un et l'autre traités de factieux et d'intrigants. Louis-Philippe ne faisait-il pas, à l'égard de M. Barrot, ce qu'avait fait Louis XVI à l'égard de Buzot et de Pétion?

Quoi qu'il en soit, M. Odilon-Barrot, — l'homme du fait accompli, l'homme du pardon pour toutes les mesures de la royauté citoyenne, quelque lâches, quelque honteuses qu'elles fussent, — M. Odilon Barrot, en face d'une situation aussi nettement dessinée que celle du banquet, avait reculé. Il avait reculé devant l'énormité delà responsabilité qu'il assumait sur lui, et, dans sa reculade , avait entraîné la plupart de ses collègues effrayés, comme lui , des périls que couraient leurs personnes. M. Odilon-Barrot voulait bien faire de l'agitation et présider des banquets, mais à la condition que cette agitation serait stérile pour le pays, et que ces banquets, d'où il défiait à son aise le pouvoir, lui ouvriraient la porte d'un ministère. iM. Barrot flairait un portefeuille, et, pour l'obtenir, il consentait à agiter le pays, mais non pas à le révolutionner. Il se renfermait dans la charte. C'était un cercle duquel il ne voulait pas sorlir; cercle vicieux. Voilà le Jupiter olympien dont le pouvoir redoutait le regard et le ton-

nerre! Voilà quels athlètes, — descendus uniquemen! dans l'arène pour y faire resplendir au soleil l'éclat de leur armure et y faire applaudir l'éclat de leur éloquence, — voilà quels athlètes avait la liberté! La liberté , fort heureusement , comme le droit, comme tout ce qui est saint devant Dieu et devant la conscience humaine, n'a point besoin de défenseurs; elle se défend elle-même. M. Odilon-Barrot et ses amis, défenseurs de la liberté? Quelle plaisanterie! Il était facile de voir, par leurs paroles, par leurs actes, qu'ils ne voulaient point se brouiller avec la monarchie et avec le pays légal , et qu'ils ne recherchaient les avances et les applaudissements du pays, qui n'était pas représenté , que pour réveiller les sympathies de la cour. Pour un peu, honteux de sa mésaventure du banquet de Lille, M. Barrot, confus et repentant, eût dit son mea culpa et récilé son confileor. Trentetrois de ses collègues à la chambre, conservateurs» membres de cette majorité qui fulminait tant d'anathèmes contre les perturbateurs de f ordre social, au nombre desquels ils le rangeaient naïvement, se rapprochèrent de lui , et s'engagèrent à l'aider à renverser le ministère , engagé trop avant dans une voie contre-révolutionnaire, mais à la condition bien expresse de renoncer au banquet projeté, et d'y faire renoncer la moitié de la population parisienne, qui devait y assister. Ils s'imaginaient , et cela fait honneur à la candeur de leur esprit , qu'il suffisait à

M. Barrot de se montrer et de jeter son qiios ego à la foule et à l'orage pour faire rentrer l'une et pour apaiser l'autre !

11 y a dans les écuries du shah de Perse un cheval toujours sellé et bridé pour le dernier des iraans, qu* doit reparaître accompagné de sou géuéralissime Jésus. Si les admirateurs de M. Odilon-Barrot,— car la médiocrité a les siens comme le génie, elle en a même plus que le génie, — prétendaient voir dans cela une allusion au peuple qui attend son messie sauveur, ainsi qu'on n'a pas craint de le dire, assurément ce M. Barrot n'était pas le cavalier, pas le messie qui devait monter ce cheval toujours sellé, il eut été désarçonné trop vite. Ce qu'il lui fallait, tout au plus, c'était un cheval de manège; on y fait des passes merveilleuses, le coursier ne bronche pas, et puis il vous ramène toujours à l'écurie....

Mais, Dieu merci ! le peuple n'avait besoin ni de M. Barrot ni des autres ; il est lui-même son messie : si la phrase n'est pas très grammaticale, elle est du moins française. En dépit des efforts tentés pour la faire décheoir et la faire reconnaître par les puissances ombrageuses comme nation de second ordre ^ la France était encore, comme autrefois la Grèce, ce qu'Epaminondas appelait le pays des faiseurs de grandes choses. Elle avait produit ]\LM. Duvergier de Hauranne, Barrot, Boissel et compagnie, mais elle

avait produit autre chose : après des embryons, elle avait fait des géants.

M. Hébert, ministre de la justice, garde-des-sceaux, — à bout de raisonnement et de raisons contre cette menace de banquets qui se dressait, de minute en minute plus redoutable, devant le pouvoir, — M. Hébert avait trouvé dans son cerveau le pauvre raisonnement que voici : « Les droits des citoyens sont inscrits dans « la charte; le droit de réunion ne s'y trouve pas, «donc il n'existe pas (1)! » C'était spécieux, faux conséquemment, absurde aussi. Est-ce que le droit de respirer, de vivre, se trouvaient écrits dans votre charte? est-ce qu'ils n'étaient pas, est-ce qu'ils ne sont pas nécessaires à l'homme? est-ce que le droit de réunion n'était pas, n'est pas nécessaire au citoyen? Puis, M. Hébert ajoutait : « La constitution « de 1790 autorisait les réunions, cela est vrai; mais « les réunions amenèrent les sociétés populaires, et, « en 1791 , on fut obligé de faire une loi contre les soft ciétés. Eh bien! les réunions produiraient encore « les mêmes sociétés, et comme la loi de 1834 dé- « fend les associations, elle proscrit implicitement les « réunions qui en sont la source (2). » \J implicitement ici est digne d'I^scobard ; M. Hébert l'avait étudié. \\ osait dire que les réunions autorisées par la

(1) Voir le Moniteur du 10 février 1848.

(2) Idem.

- J28 constitution de 1791 avaient donné naissance aux sociétés populaires; il oubliait ou feignait d'oublier que les clubs dataient du 15 juillet 1789, du lendemain de la prise de la Bastille !...

La naouarcliie du 7 août allait plus loin que la Restauration dans la voie où elle était entrée : la Restauration, — qui haïssait les réunions populaires et les banquets et ne cachait point la haine qu'elle leur portail comme à tout ce qui sentait, de près ou de loin, la liberté; — la Restauration tolérait les banquets. M. Guizot, si j'ai bonne mémoire, avait assisté à celui de la société Aide-toi, aux vendanges de Bourgogne, et le toast au roi y avait été très contesté. Peut-être même que M. Guizot l'avait éludé. Aussi avait-il été traité Ag jacobin par les journaux royalistes d'alors. Dix-neuf ans plus tard, M. Guizot devait nier le droit de réunion aussi impudemment qu'il l'avait solennellement proclamé alors; il devait flétrir les députés qui avaient présidé ces banquets, après avoir flétri un gouvernement qui s'était opposé au développement de la pensée démocratique. Cette dernière apostasie manquait à sa vie, cette dernière page manquait à son histoire.

Enfin, après un certain nombre de discours prononcés pour et contre le droit de réunion à la chambre des pairs et à la chambre des députés, après un remarquable, très remarquable discours de Ledru- RoUin et une énergique protestation du comte d'Al-

ton-Shée, — après le vote des 225, qui flétrissait la minorité libérale de la chambre des députés, et en dépit des biais et des temporisations de M. Barrot, et au milieu de l'attente et de l'incertitude générale, l'on était arrivé au dimanche 20 f-'vrier, comme je l'ai dit plus haut.

Rien n'avait encore été résolu par l'irrésolu chef de l'opposition, qui tenait à se ménager dans les deux camps une porte de derrière. Biaiser, temporiser, atermoyer, voilà tout ce qu'il savait, tout ce qu'il voulait faire. Des amis officieux ont prétendu qu'il voulait faire autre chose. Quoi? That is the question. C'est le secret de M. Barrot, et il n'était pas homme à le divulguer ainsi. Le secret du sphinx, c'est le secret du sphinx ; si ce n'était pas le secret du sphinx, ce serait le secret de tout le monde , comme dit Aristophane.

Dans la soirée, des réunions s'ouvraient pour discourir sur les chances et les éventualités du banquet. Chez M. Vavin, député, demeurant alors rue du Regard, les chefs de la onzième légion se réunissaient dans le même but. Cent cinquante personnes environ prenaient part à ce conciliabule innocent, entre autres David d'Angers , Grandniesnil et M. Pagnerre, libraire, que nous verrons plus tard sur la scène, jouant un rôle peu fait pour ses épaules et pour son esprit. 11 y eut beaucoup de paroles échangées ce soir-là chez M. Vavin et ailleurs, mais en pure perle TOME I. 9

— »30 — oartout. Gomme il est toujours bon de rappeler à tous -iis actes de chacun , je note ici, en passant, la motion faite chez M. Vavin par le libraire Pa^nerre, qui voulait que la manifestation se fit, et que les chefs de la garde nationale se missent en tête de celte manifestation. On ne savait pas ce qui pouvait arriver

Le lendemain, lundi, une nouvelle réunion avait lieu dans les salons d un restaurateur de la place de la Madeleine , toujours au sujet du banquet projeté. On y parla encore beaucoup, et, des deux cents députés convoqués, très peu se prononcèrent ouvertement dans le sens de la manifestation. Berryer, Larochejacquelein et Lamartine laissèrent deviner qu'ils l'approuvaient; mais ils ne se prononcèrent point catégoriquement, de peur de malencontre.

î (Ainsi retardé, grâce aux ingénieux, prétextes inventés par M. Barrot et ses amis politiques, le banquetdevait avoir lieu très détinilivement le lendemain 22. Celte déclaration des connnissaires-organisateurs, ([ui, eux du moins, ne reculaient point devant la lâche qu'ils s'étaient imposée, le dénonçait : « Manifestation réformiste. La commission générale, « chargée d'organiser le banquet du douzième ar- « rondissement, croit devoir rappeler (jue la mania festation lixée à demain mardi a pour objet l'excr- « cice légal et pacitiquc d'un droit constitutionnel, a le droit de réunion politique, sans lc(iuel le gou- « verneraent représentatif ne serait qu'une dérision.

« Comme il est naturel de prévoir que cette pro- « testation publique peut attirer un concours consi- « dérable de citoyens; comme on doit présumer aussi « que les gardes nationaux de Paris, fidèles à leur « devise de Liberté, Oindre public, voudront, en cette « circonstance, accomplir ce double devoir; qu'ils « voudront défendre la liberté en se joignant à la « manifestation , protéger l'ordre et empêcher toute « collision par leur présence ; que , dans la prévi- « sion d'une réunion nombreuse de gardes natio- « naux et de citoyens, il semble convenable de pren- « dré des dispositions qui éloignent toute cause de « trouble et de tumulte ;

« La commission a pensé que la manifestation de- « vait avoir lieu dans un quartier de la capitale où la « largeur des rues et des places permît à la popu- « lalion de s'agglomérer sans qu'il en résultât d'en- « combrement;

« A cet effet, les députés , les pairs de France et « autres personnes invitées au banquet s'assemble- « ront mardi , à onze heures, au lieu ordinaire des « réunions de l'opposition parlementaire , place de « la Madeleine;

« Les souscripteurs du banquet , qui font partie « de la garde nationale, sont priés de se réunir de- « vaut l'église de la Madeleine, et de former deux « haies parallèles, entre lesquelles se placeront les « invités^

« Le cortège aura en tête des officiers supérieurs « de la garde nationale qui se présenteront pour se « joindre à la manifestation ;

« Immédiatement après les invités et les convives « se placera un rang d'officiers de la garde nationale;

« Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés « en colonnes, suivant le numéro des légions;

« Entre la troisième et la quatrième colonne, les « jeunes gens des écoles, sous la conduite de com- « missaires désignés par eux ;

« Puis les autres gardes nationaux de Paris et de « la banlieue, dans Tordre désigné plus haut;

« Le cortège partira à onze heures et demie, et se « dirigera, par la place de la Concorde et les (^hampsa Élysées, vers le lieu du banquet;

« La commission, convaincue que cette manifesta- « tion sera d'autant plus efficace, qu'elle sera plus « calme, d'autant plus imposante, qu'elle évitera « même tout prétexte de conflit, invite les citoyens « à ne pousser aucun cri, à ne porter ni drapeau, « ni signe extérieur; elle invite les gardes nalio- « naux qui prendront part à la manifestation à se « présenter sans armes. Il s'agit ici d'une protesla- « tion légale et pacilique qui doit être surtout puis- « saute par le nombre et l'attitude ferme et tran- « quille des ciloyens.

« Lcî commission espèn; que, dans cette occasion , tout liomine présent se considérera comme un fonc-

tionnaire chargé de faire respecter l'ordre ; elle se confie à la présence des gardes nationaux ; elle se confie aux sentiments de la population parisienne, qui veut la paix publique avec la liberté , et qui sait que pour assurer le maintien de ses droits, elle n'a besoin que d'une démonstration paisible, comme il convient à une nation intelligente , éclairée, qui a la conscience de l'autorité irrésistible de sa force morale, et qui est assurée de faire prévaloir des vœux légitimes par l'expression légale et calme de son opinion (1). »

Sage, convenable , digne , respectueuse , mais ironiquederrièrelamansuétudeapparentede sa rédaction, cette proclamation était une véritable déclaration de guerre. Le pouvoir l'accepta comme telle , et en face d'un péril aussi clairement avoué, il prit des mesures pour agir en conséquence. Déjà même il n'était pas resté inactif. Des approvisionnements de tonte sorte avaient été amenés à Paris , mais furtivement, subrepticement, nuitamment. Les assassinats des peuples se font au grand jour , en plein soleil , comme pour insulter à l'impassibilité de Dieu , mais ils se préparent dans la nuit et se trament dans l'ombre.

Cinquante mille hommes , dont plusieurs régiments arrivés, en toute hâte, la nuit précédente, formaient la garnison de Paris; trente mille hommes

(1) Voir le National et le Sièck du 21 février 1848.

occupaient les forts que depuis quinze jours on avait approvisionnés sourdement d'affûts de canons et de cartouches apportés par le chemin de fer de Tours à Paris. Avec une pareille force le ministère croyait que l'intimidation ferait son effet sur la population rebelle; et puis il comptait, non pas sur la petite bourgeoisie qu'il savait lui être particulièrement hostile , mais sur les véritables amis de l'ordre , sur les gros bonnets du commerce et de la finance qui ont toujours à perdre aux commotions politiques. Il est vrai qu'ils ont toujours beaucoup gagné k de précédentes commotions. Chacun son tour, c'est équitable, jusqu'au jouroù tout le monde aura à y gagner et personne à y perdre.

Et pourtant, malgré la confiance que devait lui donner cette armée qu'il avait à ses ordres et à sa solde, malgré sa récente victoire parlementaire, le gouvernement avait peur, mais tout bas, car il sentait qu'en marchant avec ses allures de capitan et de bombardeur à la rencontre de la liberté qui se réveillait, il n'avait pas le pays derrière lui , avec lui ; il se sentait seul. Le journal des Débats, son organe ordinaire, son confident habituel, qui n'avait pas eu, deux mois auparavant, assez de sarcasmes et assez d'esprit pour ridiculiser les banquets, n'avait plus maintenant assez de larmes dans la voix et de tendresse dans la plume pour conjurer l'opposition de renoncer à cette manifestation ; il en était venu jusqu'à s'accuser

d'avoir été trop loin dans ses mercuriales et jusqu'à gourmander la majorité de la Chambre et même le ministère de son obstination à refuser la réforme qui devait être votée plus tard, avec la permission de la Providence. Décidément le gouvernement avait bien peur; les valets tremblent lorsque tremblent leurs maîtres.

Cependant aussi , le jour du banquet approchant, et les hésitations, les tergiversations, les craintes, les défaillances puériles de l'opposition se manifestant, la feuille du château reprenait ses allures de matamore et de tranche-montagne , et elle donnait pédantesquement sur les doigts aux députés hésitants qu'elle avait engagés à hésiter quelques jours auparavant. Elle allait jusqu'à rappeler à M. Barrot l'exemple , toujours pris dans l'histoire d'Angleterre , de lord Gordon qui , en 1780 , osa présenter au parlement, et à la tête de cent mille hommes, la pétition des protestants. La ville avait été livrée à l'incendie et au pillage pendant trois jours, et lord Gordon n'avait du d avoir la vie sauve qu'à un brevet de folie qu'on lui avait délivré. Le rapprochement était terrible , il voulait être habile. L'arme que maniait le journal des Débats frappait deux coups à la fois : un coup sur M. Rarrot qui n'en pouvait mais, — et l'autre coup sur la bourgeoisie qîi.'on voulait eflVayer par l'image des trois jours de pillage et d'incendie que lui promettaient les convi-

ves du banquet du 12* arrondissement, ^falheureusement cela n'était pas assez neuf.

Au milieu de ce conflit d'intérêts et d'opinions divers , questions débattues d'hommes ambitieux à ministres, questions de personnes, de rivalités et de portefeuilles, un tiers , un quidam, un intrus auquel on n'avait pas assez songé, ce me semble, s'était tout d'un coup montré : c'était le peuple !

On avait fait bon marché de lui à propos de ce banquet, car on avait doublé le prix des caries, ce qui lui défendait d'approcher, lui l'acteur principal du drame qui allait se jouer. Ce dédain ou cet oubli étaient impardonnab'es. Le peuple était assurément très flatté que dos députés libéraux vinssent risquer quchjue chose poui' débiter à son endroit de magnifiques phrases et de chaleureux discours. Ballons gonflés que tout cela; on les aurait crevés avec une épingle ou avec une baïonnette et il en serait sorti du vent. Viande creuse pour le populaire, lion afTamé qui sentait ses dents s'ailonger, et qui, en attendant l'heure du spectacle, les aiguisait les unes contre les autres en mâchant à vide. Quand le peuple n'a point de pain à manger, — souvenez-vous-en, gouvernants et monarques, — il niàche des cartouches !

Le parli dcniocratique, celui (jui représentait sérieusemeul le peuple, et qu'on ne devait pas représenter au banquet réformiste, agissait et veillait l'arme au bras, le dévouement au cœur. Et si jusque-là il s'é-

taittù, s'il avait fait le mort, l'impotent, le perclus, comme Sixte-Quint il jetait enfin ses béquilles; s'il n'avait pas marche tout seul, c'est qu'il avait attendu l'heure de montrer ses forces. Cette heure était venue.

Dans la soirée du lundi 21 février, une réunion de républicains avait lieu dans les bureaux du journal la Réforme, alors r digé par Ferdinand Flocon. Ledru- Rollin, Caussidière, Guinard. Flocon, Rey, Baune, Thoré, Lagrange, Albert et d'autres ouvriers s"y trouvaient; ils délibérèrent sur le parti à prendre. Il n'y en avait qu'un seul : celui-là souriait à l'austérité de leurs principes et à l'ardeur de leurs convictions; ils le prirent. J'ajoute encore, pour être impartial et rendre à chacun la responsabilité de ses œuvres, bonnes ou mauvaises, qu'une autre réunion — composée de députés et de pairs qui n avaient point fait avec le parti Barrot une alliance adultère, quoique membres comme lui de l'opposition. — avait eu lieu, et que, dans cette réunion, à laquelle assistaient MM. Lamartine, Lherbette, Luneau, Lesseps, Thiard, Mathieu de Saône-et-Loire), Mathey (de Chàlons), Sieyès, Struch, d'Alton-Shée, Dupont (de lEure), Maurat-Ballanche, Marie, Ferdinand de i asteyrie, Boissy et d'Harcourt, ces citoyens avaient pris la détermination plus ou moins sincère de passer outre et de se rendre au banquet du 12' arrondissement quoi qu'il dût arriver.

Dans cette soirée aussi . des ouvriers influents avaient préparé leurs quartiers. Des allocutions chaleureuses et fermes, dictées par la gravité de la situation et par les espérances de l'avenir qui en pouvait sortir, furent prononcées. Je me rappellerai toujours celle que prononça un jeune homme, au visage pâle, aux yeux allumés par la colère, dans une mansarde obscure du quartier Saint-Marcel. Cette harangue, ardente comme des iambes d'A. Barbier, sombre comme une page de Tacite, avait une éloquence sauvage qui m'impressionna et me remua jusqu'au fond de l'âme. Hélas! celui qui la prononçait ce soir-là n'en devait plus prononcer d'autres, car, joignant l'exemple aux paroles, il avait pris un fusil le lendemain et s'était fait tuer obscurément sur une barricade, comme tant d'auties. Celte harangue, imparfaite, incorrecte, mais imprégnée d'enthousiasme et d'un feu sombre qui communiquait sa tlamme à tous ceux qui l'écoutaient, la voici :

— « Pendant vingt siècles, courbés sur vos sillons, que vous avez arrosés de vos sueurs et de vos larmes, vous avez été, de génération en génération, les esclaves des hommes plus riches et plus corrompus que vous, mais tout aussi mortels que vous! Vous leur avez donné, à ces hommes qui pourtant ne tenaient pas plus de place que vous sous l'herbe du cinictière ou dans le marbre de leur tombeau , — vous leur avez donné sans murmurer le meilleur de votre sang, le

meilleur de votre vie ! Ils vous ont pris votre repos, votre argent, votre liberté, ce riche trésor de l'homme dont vous refusez de vous enrichir ! Ils ont bu le fruit de vos vendanges, ils ont mangé le produit de vos moissons, ils ont tué sous leurs déshonorantes caresses le fruit de vos entrailles et de vos amours : vos filles et vos femmes , et vos sœurs et vos mères, lorsqu'elles étaient belles et jeunes! Femmes, chair à débauche, hommes, chair à canon. Ils vous ont prodigué les impôts, les exactions, les charges, les misères et les humiliations! Ils vous ont déshonorés, ils vous ont salis, ils vous ont volés, ils vous ont tués! Et vous n'avez pas poussé un seul cri d'indignation, un seul cri de colère, un seul cri de révolte! vous vous êtes laissé tondre , si ras que votre peau était à vif; vous vous êtes laissé affamer, si bien que votre estomac sonnait creux ; vous vous êtes laissé frapper, si fort que la mort s'ensuivait! Et tout cela parce que vos prêtres, complices honteux de ces nobles que vous engraissiez , vous l'ordonnaient au nom d'un Dieu de miséricorde et de pardon que vous n'aviez plus ni l'intelligence ni !a force de haïr! Eh bien! ces hommes qui vivaient de votre mort, qui jouissaient de vos privations, qui se faisaient hbres de votre esclavage, heureux de vos souffrances, riches de votre misère, ces hommes qui sont allés avec leurs aînés et les vôtres dans la tombe, ont laissé sur cette terre des fils qui leur ressemblent,

et qui voudraient les imiter. Vous , vous ne ressemblez plus à vos aines, car l'esprit humain a marché depuis (ju'ils ne sont plus, le souffle révolutionnaire s'est abattu depuis sur les palais et sur les chaumières, on respire dans l'air ces émanations divines : la liberté et l'égalité! Si vous ne ressemblez plus à vos aînés, ne les imitez pas! D'esclaves devenez hommes. Secouez avec les haillons de votre corps, les haillons de votre in:elligence , car vous avez de l'intelligence , Dieu ne l'a refusée à personne , la vô're dort sous la matière et sous l'abrutissement ! Laissez arriver à vous les missionnaires de la foi nouvelle, et bientôt viendra pour vous comme pour tous le jour béni que nos esprits ont rêvé et que nos cœurs ont souhaité ! »

La nuit du 21 au 2-2 fut la veillée des armes. La démocratie avait son mot d'ordre.

Le gouvernement , à bout d'expédients , avait exhumé (fuelques vieilles lois contre les réunions , et des alliches officielles défendant le banquet avaient été apposées sur les murs de la capitale (1).

« (1) PRÉFIXTURE DE POLICE. — ARRÊTÉ : « Vu la déclaration qui nous a été faite, relativement au banquet qui doit avoir lieu le mardi 22 courant, à midi, dans un local situé, rue du Chemin de Versailles, à Chfiillot;

a Considérant que d'après la notoriété publique, un grand nombre de personnes doivent prendre part au banquet sus-relalé, pour lequel des commissaires ont été nommés et des souscriptions publiques provoquées par la presse ; « Considérant que dans les circonstances présentes, les rassena-

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