‹ Histoire de la révolution de février. [Tome 1]Chapitre 4 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

Pendîint celte période de dix-huit années, qui avait commencé par une révolution et qu'une autre révolution devait clore, durant ce cycle néfaste dont chaque jour avait sonné les funérailles de l'honneur de la France, Louis-Philippe , — soutenu par la bourgeoisie, dont il était l'homme-lige, le drapeau, la foi , haï du peuple, qui ne voyait plus en lui que le successeur de Charles X, c'est-à-dire un roi à renverser,— Louis-Philippe avait obstinément suivi celte politique à double face, demi-jour, demi-nuit, ni franchement bonne, ni franchement mauvaise.

C'était la conséquence inévitable de cette trop fameuse pensée immuable qui conduisit à grandes guides la nation à la banqueroute financière et à la banque-

- S9 — route morale, après l'avoir mise au ban de l'humanité et des autres nations de l'Europe. N'avait-il pas une maj or ilé formidable dans la chambre? majorité acquise d' avance à ce qui serait proposé (1). N'avait-il pas une foi extrême dans l'omnipotence des majori" tés? Comme si ces majorités étaient une garantie pour la liberté ! L'Angleterre n'a jamais été plus tyrannisée que lorsqu'elle à obéi au jeu des majorités, comme sous Henri VTII, lihsabeth, Jacques P' et Charles II.

Louis-Philippe avait poursuivi sans trêve ce double but : trahir la France au dehors, l'asservir au dedans, mutiler la liberté et faire de son drapeau le guidon de l'absolutisme. Pendant dix huit années, il avait cherché, provoqué, sollicité toutes les occasions de faire prévaloir, au prix même de la dignité et de l'indépendance nationales, son dégradant système de la paix à tout prix, accepté par les chancelleries, mais réprouvé par tous les peuples ! Les hommes sages qui formaient son conseil, n'étaient point animés du vain désir de guerroyer (2) .. Napoléon, le supplanteur de rois, avait fait la France grande; Louis-Philippe l'avait faite petite. Le Corse de messidor avait eu les monarques pour sujets ; le duc d'Orléans, en sollicitant servilement leur alliance, les avait eus pour maîtres. L'un avait gouverné, l'autre n'avait pas su régner, et

(1) Moniteur du 10 novembre 1830.

(2) Moniteur du 7 octobre 1830.

tousdeux. de caractères, d'instincts, de politique différents, s'étaient néanmoins rencontrés dans ce but commun à tous les rois : l'oppression.

Seulement, ce but, l'un ravail en quelque sorte ennobli à force de courage, de gloire et de génie ; l'autre, sans prendre soin de le déguiser, y avait brutalement marché comme à la conquête d'une chose vénale qui peut être la proie du premier convoileur venu. Et tous deux avaient éventré la liberté, d'où tous deux cependant ils étaient sortis. Renier leur origine est l'ordinaire coutume des parvenus. Mais, au rebours de Mirabeau, qui pensait que la liberté « est une courtisane qui veut être couchée sur un matelas de cadavres », Louis-Philippe pensait quelle serait mieux coiichép sur un matelas de lâchetés, et cette pensée lui avait dicté le rôle qu'il a rempli jusqu'au bout avec la même persévérance, avec le même entêtement, mais non avec lemêmesuccès. La vieille métaphore de la coupe qu'une goutte d'eau fait déborder est toujours vraie et toujours jeune; tous les rois détrônés en ont fait l'expérience.

Un autre, qui aurait compris sa mission de roi populaire— puisqu'il se faisait appeler ainsi , — un autre aurait inauguré son règne en déchirant les infâmes traités de Vienne, ces traités de 1815 dans lesquels était arrêté solennellement regorgement des peuples, de la Balti({ue aux Dardanelles, du Bosphore au Danube , de la Seine au Rhin.

Louis-Philippe leur avait fait acte d'adhésion , au contraire; il s'était agenouillé devant eux, agenouillant ainsi avec lui la France dans cette humiliation; puis, par l'organe de M. MoIé, le président du conseil des ministres, il s'était déclaré en faveur de la nonintervention, c'est-à-dire que, préférant une honteuse neutralité à une participation avouée dans cette ligue oppressive contre les nationalités , il s'était cru moins coupable aux yeux du monde parce qu'il n'était que complice d'un meurtre auquel il pouvait s'opposer en protestant hautement, même par une intervention armée.

Alors à tous les peuples qui, électrisés, mis en mouvement par l'exemple du brave peuple de Paris, avaient hardiment relevé le gant que leur jetaient les monarchies, celles-ci avaient répondu par le canon et l'incendie, et la France indignée, mais forcée de le subir, assistait immobile au spectacle de ces funèbres désastres !

Raviverai-je ici ces plaies qui ont si lugubrement et si douloureusement saigné au cœur héroïque de la France pendant cette période de dix-huit ans? Irai-je tracer à plaisir le bilan de ses mécomptes, de ses avilissements et de ses hontes? Non. D'autres l'ont fait, d'autres le feront encore peut-être, — non'pour jeter comme une insulte au front de la France républicaine les infamies subies par la France monarchique, Février a prouvé qu'elle n'était pas solidaire

des conspirations royales, des impuretés monarchiques abritées à l'ombre de son drapeau et de son nom ; — mais bien pour éclairer sa marche d'aujourd'hui. Il en est de certains souvenirs comme de^ertains morts dont il ne faut pas trop remuer les cendres de peur d'asphyxie.

D'ailleurs» il y a, dans ces dix-huit années du règne du duc d'Orléans, un tel luxe de forfaitures et d'avilissements , que l'on peut prendre au hasard, sûr qu'on est de tomber sur une honte ou sur une couardise.

Je ne dirai rien d'Ancône évacuée pour plaire à l'Autriche, comme de notre victoire à la Plata abandonnée pour plaire à l'Angleterre; rien de la guerre civile qu'on entretint en Espagne en fournissant armes, argent et approvisionnements de toute nature aux partisans de don Carlos; rien de la question d'Orient, résolue par la quadruple alliance, sans le concours de la France, chassée des conseils des signataires du traité de Londres; rien de toutes ces dates qui sont autant d'ignominies.

Mais les graves questions soulevées pendant les deux dernières années de ce règne si dignement couronné, ont un intérêt tellement direct, une corrélation tellement intime avec la Révolution qu'elles expli(|uent et qui en est le corollaire fatal , (pi'il me semble bon de les retracer aussi brièvement que possible.

Et d'abord, un salul IValeiiiel à cette héroïque Pologne, dont la nationalité ne devait point périr,

- as —

et qui a réuni tant de fois les tronçons épars de sa nationalité égorgée tant de fois, et du râle de laquelle le gouvernement de Î.ouis-Philippe n'avait point eu pitié, râle terrible et sanglant pourtant, dont il avait dit : «l^a Pologne n'est plus, et c'est «oms^ plus que le vainqueur de Varsovie , que le cabinet de Saint- Pétersbourg doit remercier d'avoir écrasé ce foyer d'incessante rébellion (1). » L'oraison funèbre de cette valeureuse nation , psalmodiée de cette façon par le complice de son exécrable bourreau !

Puis , dans la question italienne , et lorsque le monde catholique et le monde protestant, — celui qui relève du pape et celui qui ne relève que de Dieu, — avaient les yeux fixés sur nous, quelle part prenait le cabinet? Celle qu'avait prise, à tous les événements qui avaient agité l'Europe, le gouvernement de la paix à tout prix, pour rester fidèle 'à ses traditions sans doute.

Pie IX avait essayé ce qu'avaient prêché tant de têtes ardentes, ce qu'ont tenté tant de cœurs généreux, depuis Arnaud de Bresse jusqu'à Machiavel, depuis Campanella jusqu'aux frères Bandiera , jusqu'à Mazzini et Garibaldi : Témancipation du sol italien. Et l'Autriche , émue autant que courroucée de ces réformes libérales qui, parties du Vatican, pouvaient envahir l'Europe monarchique et s'imposer aux sou-

(1) Voir le journal la France du 24 janvier i842.

verains SOUS forme de bulle d'excommunication, — l'Aulriche avait menacé, non plus la Rome chrétienne, non plus le pontife catholique , mais la Rome libérale, mais le pontife nosateur; et poussant son armée en avant , elle avait pris Ferrare.

La France ne s'était point émue de cet attentat. Le droit des gens et la nationalité des peuples n'existaient pour elle qu'à l'état de chimère; elle les avait supprimés de son code politique, et les avait remplacés par les articles de ce traité de quadruple alliance de Londres, de Berlin , de Vienne et de Saint-Pétersbourg, qui était « une coalition contre la Révolution (1). » Elle ne s'était point émue, elle s'était contentée de faire des remontrances à Pie IX, parla bouche de iVL Rossi , son ambassadeur.

Le pape avait alors lancé une protestation, rédigée par le cardinal Ciacchi ; il avait formé à la hâte une garde civique , et fait un solennel appel au monde civilisé.

Mais à cet appel digne et ferme , notre gouvernement— lié par des engagements secrets, sans doute, et, sans doute aussi , pour ne pas déranger le magnitique équilibre européen que l'on sait, — avait, pour toute réponse, fait de nouvelles remontrances , plus sévères cette fois , au chef de la chrétienté , et toujours par l'organe de son ambassadeur. Ces mer-

(1) Voir le Morning-Post.

curiales ino(3porlunes, puériles et folles, ressemblaient beaucoup à celles que fait le pédant de la fable à l'écolier qui se noie, et qu'il ne prend. point souci de secourir.

Mais en ceci ne l'avaient point imité les autres gouvernements. L'Angleterre, quoique protestante, maisconseillée par lord Palmerston, — ministre libéral et désireux de contre-carrer une fois encore les projets de la France, — avait offert à Rome la catholique le secours de sa marine. La Suisse, la Toscane, le Piémont, brûlant de lui payer leur tribut de dévouement, lui avaient envoyé des offres semblables; et Charles-Albert, — qui plus tard devait succomber si glorieusement à Novarre, — était venu mettre à son service une armée de 150,000 combattants, avec sa personne royale pour chef.

Les hostilités s'étaient alors poursuivies des deux parts.

Pie IX était bien conseillé alors. Successeur de Grégoire XVI, il avait mieux compris sa tâche que ne l'avait fait son prédécesseur. 11 connaissait sa double mission , et il avait inauguré son règne par des paroles dont il aurait dû se souvenir toujours: « Les peuples ont tant souffert du despotisme et depuis si longtemps, qu'ils n'accepteront désormais la religion que des mains de la liberté. » Le temps était passé où l'évêque Léon III donnait l'empire d'Occident à Charlemagne. Pie IX avait non seulement charge

d'àmes, mais encore charge de peuples, et du bonheur des uns et de rindépendance des autres il répondait devant Dieu et devant le tribunal de ses contemporains. Il s'était souvenu que saint Pierre avait gagnù péniblement sa vie, et que ses successeurs l'avaient fait péniblement gagner aux autres ; qu'il ne songeait qu'à gagner le ciel, et qu'ils ne songeaient. eux. qu'à gagner des domaines; qu'il ne voulait qu'agrandir les cœurs, el qu'ils ne voulaient, eux , qu'agrandir leurs États! Et de simple soldat devenu pape, Mastaï avait fièrement épousé la cause de la liberté , et il n'avait pas craint de suspendre un moment la tiare pour prendre le glaive défenseur de son peujde. Alors il étaitentouré d'hommes courageux etdévoués, — comme il paraissait l'être lui-même : — à la grandeur et à l'indépenflance de la Péninsule, les cardinaux Feretti et Ciacchi et le père Ventura. Qu'il y a loin du cardinal Mastaï , successeur de Grégoire XVl, au pape Pie ÏX d'aujourd'hui. Prévoyaitil alors, cet hôte illustre du Vatican, que, reniant sa politique généreuse, et cédant aux perfides conseils des jésu Iles chassés de' Suisse et aux suggestions non moins perfides de la <îiplomatie, il lui faudrait un jour, par faiblesse ou par peur, suivre les exemples du roi bombardeur de Naples , du bourreau de Modène, du duc de Lucques, exemples funestes, excès terribles (pi'il avait jadis blâmés, dont il avait autrefois détourné ses yeux ; le prévoyait-il alors? Peut-être.

La politique du cabinet français, on le voit, se trahissait dans toutes les occurrences; et il y aurait injustice à refuser à cette conduite méprisable de notre gouvernement, une certaine logique dont il avait fait lui-même la glorification , comme un criminel vulgaire se vante de ses vices sur le pilori dont il fait un tréteau.

Dans l'intervention espagnole, l'antagonisme des deux nations rivales, l'Angleterre et la France, s'était encore donné carrière, et cette fois, comme toujours, cet antagonisme avait tourné au profit de la Grande-Bretagne et à la confusion de notre pays.

C'est que si le président du conseil des ministres, l'âme damnée de Louis-Philippe, l'homme de Gand, M. Guizot enfin , était un homme intelligent et habile, il faisait preuve, à dessein peut-être, d'inintel- Hgence et d'incapacité dans le choix de ses créatures, — tandis que lord Palmerston qui savait, en tin diplomate, que l'habileté et le talent d'un homme d'État brillent surtout dans l'habileté et dans le talent de ceux qu'il charge de le représenter, avait choisi pour cette grave question espagnole un homme qui connaissait par cœur le pays où il allait jouer la réputation des trois royaumes unis : iVl. Bulwer. Et dans cet imbroglio conjugal , dans cette comédie de cape et d'épée oii le sérieux se mêlait au burlesque dans des proportions moindres assurément, M. Bulwer s'était conduit avec la ruse d'un diplomate et la rouerie

— (38 — d'un comédien, — ce qui est à peu près la mêmechosc, — allant tantôt de Serrano à ^innocente Isabelle II , diffne tille de Ferdinand VIL tantôt d'Isabelle à Narvaez, de façon à contrebalancer dans leur esprit l'influence peu redoutable de l'ambassadeur fiançais. Et de tout cela , l'onciie d'une part et incapacité de l'autre, il était résulté que les deux nations avaient plus ou moins habilement compromis la nationalité espagnole. Le noble résultat! 0 pauvre et hcroicpic patrie des gibets et des romanceros, ascétique et pompeuse Espagne, peuple de mendiants et de rois, toi qui vénères avec tant d'enthousiasme une reine capricieuse et qui laisses tes poètes la déchirer à belles dents avec des phrases comme celle-ci : « Ci-git la royauté. Elle est née sous Isabelle la Catholique, elle est morte d'un cou[) d'air à la Granja ; 1)1 » qu'avaistu donc besoin de la protection de cette marchande qu'on nomme l'Angleterre et de celte proxénète qu'on nomme la France? Ne pourrais-tu évoquer l'ombre du cid Campéadorpour chasser ceux qui venaient fouler et profaner la vieille terre de Charles- Quinl!

Que signifiait encore cette expédition en Portugal, après l'échec de l'Escurial surtout? Qu'avail-on besoin de faire succéder une honte à une honte, sinon pour s'accoutumer à la honle?

(1) José de Lan'd, surnommé le Figaro de l'Kspagne,

Ici, cependant, la honte changeait de caractère, elle devenait odieuse. Ici encore, les deux gouvernements antipathiques s'étaient rencontrés sur le même terrain, avec les mêmes projets, avec la même poli' tique. Si je n'ai pas à juger la conduite de lord Palmerston, représentant de l'Angleterre, j'ai du moins à apprécier celle de I\î. Guizot et de la France. Là où l'intervention anglaise, bien que fort peu honorable, était naturelle, — comme est naturel à tout gouvernement oligarchique tout sentiment de tendresse pour les autres gouvernements oligarchiques, — l'intervention française prenait un caractère d'une gravité extrême et compromettante , non seulement pour l'honneur de notre nation , mais encore pour l'infaillibilité de notre charte. Cette intervention de notre part était tout simplement inconstitutionnelle.

En effet, M. Guizot, — ministre d'un homme qu'une violation du Code fondamental des libertés , qu'une atteinteà la constitution avait porté au trône, — M. Guizot voulait aider à replacer sur le sien , par des intrigues diplomatiques, la reine Dona Maria, épouse d'un Cobourg, détrônée pour violation de la constitution du royaume de Portugal.

Il est vrai que cette constitution, importée d'Angleterre par M. Canning , constitution bâtarde et imparfaite , ne valait pas la peine qu'on se révoltât pour la conserver dans toute son intégrité. Néanmoins cette constitution qui , malgré des vices no-

toires, gênait encore l'expansion de la tyrannie de la jeune Dona Maria et de son Cobourg, était une constitution, c'est-à-dire quelque chose comme une garantie, comme un bouclier, comme un palladium que les Portugais voulaient conserver, faute d'une constitution meilleure. Ils y avaient vu porter une main criminelle, ils s'étaient révoltés, et la Junte d'Oporto avait eu pleinement raison de prononcer la déchéance de la reine. Mais la France avait eu tort, et j'adoucis l'expression, de tolérer que son chef, issu d'une révolution , oubliât à ce point son origine et prêtât les mains pour étouffer, à son début, une autre Révolution éclose pour les mêmes motifs que celle qui l'avait fait roi.

Nos rapports avec la République helvétique n'avaient guère été plus profitables à celle-ci , ni plus honorables pour nous que ne l'avaient été nos rapports avec les autres pays. La France s'était enrôlée sous la bannière de la Sainte-Alliance ; elle se faisait l'auxiliaire de toutes les monarchies absolutistes, et lorsque la ligue royale avait résolu l'anéantissement d'un peuple, si elle ne prenait pus la France pour bourreau, elle la prenait pour son aide ou pour son témoin.

L'Autriche jalousait cette Suisse démocratique, sa voisine, qui vivait pacifiquement, tranquillement, à l'abri des orages politiques, et qui ne ressentait d'autres commotions que celles produites par les avalan-

ches qui descendaient de ses montagnes. M. de Metternich, l'ordonnateur des épouvantables massacres de la Gallicie , irrité de cette paix qui protégeait l'Helvétie, avait résolu de la troubler, et M. Guizot, ministre de Louis-Philippe, serviteur quand même de la quadruple alliance , s'était décidé à soutenir les prétentions de l'Autriche et à seconder les vues de son premier ministre, c'est-à-dire à porter le désordre au milieu d'un peuple ami.

Que reprochait le cabinet de Vienne à la Confédération suisse? de vouloir expulser de son sein les jésuites, dont les menées avaient partout semé la discorde, et de donner un asile inviolable à tous les conspirateurs et à tous les proscrits. Deux crimes aux yeux de l'Autriche, assurément ; mais aux yeux de la France, — qui n'était pas grande amie de l'ordre de Loyola, dont M. de Montalembert s'était seul constitué le champion, — il en aurait dû être autrement, ce me semble! Louis-Philippe avait donc la mémoire du cœur bien courte, qu'il ne se rappelait plus avoir reçu de cette petite République, contre laquelle il s'insurgeait, une hospitalité que le malheur des temps l'avait contraint de lui demander, et qui lui avait été généreusement accordée! Peut-être, après cela, que c'était sa manière d'acquitter -ses dettes de reconnaissance : c'est le meilleur moyen de s'enrichir, à ce qu'il paraît. Il paraît que plus le cœur se resserre,

plus la fortune s'agrandit. Une cause morale produisant un effet matériel . ce n'est pas rare

L'Autriche avait menacé, il allait de soi que la France fît mine de menacer à son tour cette pauvre Suisse, qu'elle aurait dû être la première à ménager et à protéger même, et contre laquelle elle allait envoyer des canons! Les alliés de l'Autriche et des jésuites du Sunderbund, voilà ce que nous étions.

Les radicaux des Cantons-Unis n'étaient pas nombreux; mais ils étaient animés du plus pur patriotisme, et ils avaient à leur tête un brave et loyal soldat , le général Dufour. Les jésuites du Sunderbund et leui's dignes alliés avaient été vaincus : le droit avait vaincu la force, et la France avait du se retirer de la lutte avec un stigmate flétrissant de plus au front.

La Grande-Bretagne lui avait cependant, en cette occasion , donné un grand exemple à suivre : elle avait accordé son intervention à la République helvétique, et sans conditions déshonorantes : c'était encore une leçon. Nos bons amis nos ennemis ne nous les ménageaient pas; et je crois que, dans leur amour pour les leçons , ils auraient été jusqu'à se déclarer en République, si la France avait uianifesté l'intention de leur imposer un autre gouvernement que celui dont ilsjouissaienl, et dont ils se garderaient bien, même à présent, surtout à présent, devrais-je dire, de se défaire. Rule Br.tannia! Good save ihe queen !

Mais la France se serait bien gardée d'une pareille audace, que lui défendait d'ailleurs V entente cordiale avec sa perfide voisine.

Où s'est arrêtée la série effroyable et désastreuse de concessions, d'humiliations, de rétractations, de désaveux faits par le cabinet français à l'orgueilleux absolutisme des cabinets étrangers? On n'ose le dire.

En 1846, notre gouvernement, obligé, par les mille voix de la presse, à un peu d'énergie et de pudeur, avait osé élever mie protestation impuissante contre l'incorporation de Cracovie et contre la violation des traités de 1 81 5 ; mais il s'était bientôt ravisé, — de par l'ordre du prince deMellernich sans doute, — et avait rétracté saprotestation, sans souci de l'infamie qui en réjaillissait tout naturellement sur la nation qu'il était censé représenter, et pour prouver à ses patrons qu'il avait à cœur de ne pas démériter d'eux , il avait consenti à chasser M. Bakounine, publiciste russe, qui était venu chercher un abri sur cette noble terre de France. Puis encore, pour obéir, à ce qu'il paraît, aux injonctions secrètes de la légation autrichienne ou de la légation russe, — peut-être des deux à la fois, — il avait interdit le banquet annuel de l'émigration polonaise, qui devait avoir lieu sous la présidence d'Adam Czartorisky.

Pressé que je suis d'arriver à l'histoire de la Révolution de Février, j'ai esquissé à la hâte, et dans quelques pages , l'un des côtés de l'histoire de la Révolution de juillet, ou plutôt l'histoire de la contre- Révolution. « Tel l'homme, tels les événements qui sont l'œuvre de Thommc (1). » Le prince qui avait été appelé à la succession de Charles X par nécessité, — je ne vois pas laquelle, — bien qu'il eût déclaré à M. de Mortemart » qu'il se ferait mettre en pièces plutôt « que de se laisser mettre la couronne sur la (( tête (2)» ; l'homme qui n'avait pas craint d'olîrir son épée au conseil de régence de l'Espagne , pour combattre les armées françaises (3) ; — qui avait

(1) Guizot.

(2) Mémoire d'A. Mazas, secrétaire du duc de Mortemart,

(3) Lettre du duc d'Orléans au conseil de régence du 7 mai 1810.

envoyé un ministre de la monarchie détrônée porter à Saint-Pétersbourg l'assurance de ses loyales intentions envers l'empereur et les souverains étrangers, lorsqu'il venait d'épouser la Révolution (1); — qui prétendait dans une proclamation adressée aux Français , après la chute de Napoléon , « que les Révolutions n'avaient fait que mieux sentir la force et l'importance du principe irrévocable de la légitimité (2); » l'homme enfin qui déclarait insolemment, dans une brochure, rédigée par son ordre et sous ses inspirations : « que la monarchie vivant avec le con- « cours de la liberté , il était à craindre que cette lift berté , n'étant point maintenue dans une certaine « mesure , ne vînt étouffer la monarchie , ce qui arri- « verait nécessairement avec les institutions dites

a républicaines [^) Que quant au peuple, dé-

n pourvu de lumière et dévoré d'ignorance , — sans « raison , sans discernemenl , insouciant de l'avenir, « vivant au jour le jour, il formait au sein de la soft ciétéune masse constamment semblable et identique « à elle-même , depuis l'origine des sociétés , sou- « mise à toutes les influences , à la merci de toutes « les intrigues, capable d'un peu de bien si le hasard « la dirige un jour vers le bien , capable de beaucoup « de mal, tournant dans un cercle éternel de vio-

(1) Voir la Quotidienne de décembre 1830.

(2) Paris 1816.

(3) Deux ans de règne, p. 234.

« leiices et d'excès, de cunliadiclions el de folies,.. « Faudrait-il donc que la civilisation soit livrée aux « barbares fl)/... » Je fais grâce du reste de ce factuin. Mais l'hoiimie ({ui le dictait prouvait bien (ju'il avait du sang de Bourbon dans ses veines el un écrivain a eu raison de le dire . « mortes Ou vivantes, «< corps ou momies. les œuvres du gouvernement de «f juillet sont hideuses (2). » La contre-Révolution avait fait son chemin et exercé ses ravages; elle avait balayé partout les derniers vestiges de nos libertés.

Celte })olilique de la monarchie citoyenne,— mauvaise (jueue de la Restauration et de l'Empire, — cette grande politique était bien mesquine et bien avilissante. C'était une politique contre-révolutionnaire et anti- française, qui aboutissait, de quelque côté qu'on se tournât, à la ruine morale et matérielle du pays. Il est vrai que Louis-Philippe avait choisi pour ses assesseurs dans celte noble tâche, précisément les mêmes hommesqui avaient servi les monarchies qu'il était venu remplacer. N'aurait-il point dû les éloigner de ses conseils , sinon par pudeur pour lui , au moins par pudeur pour la nation qui le subissait? Il aurait dû pourtant, ainsi que l'a écrit l'une de ses créatures, comprendre que provoquer ' la réhabilitation « légale , la résurrection officielle des gens flétris ainsi

(1) Deux ans de n!gne, p. 278.

(2) Sarrans jeune, Louis-Philippe et la contre-HévolutioD.

« dans l'opinion publique, c'était méconnaître à la « t'ois et d'augustes convenances, et les sentiments «légitimes, et cet instinct moral du monde qui est « aussi une autorité. (1) » Car, « nulle position, nul « mérite, nulle vertu même ne peut abolir dans le «jugement instinctif d'un peuple grave et moral, le « malheur d'avoir participé à une iniquité solen- « nette... (2) »

Quelles améliorations sociales , quels progrès sociaux, quelles tendanceshumanitairesattendred'hommes comme Decazes, le séide impitoyable des cours prévôtales, qui s'écriait, en pleine Chambre : «C'est l'arbitraire que nous demandons! » — d'hommes comme Talleyrand dont il suffit de rappeler le nom pour rappeler les honteuses intrigues auxquelles il a été mêlé; — comme Mole, comme Guizot, le Judas des sociétés secrètes , comme Pasquier, comme Soult, comme tant d'autres doctrinaires si fort aimés, si fort prisés du maître? Où vouliez-vous que la France allât avec de pareils conducteurs, avec de pareils administrateurs? Il y a des gens qui s'imaginent pouvoir remonter le cours des fleuves, et faire rétrograder une nation sans qu'il en coûte. Ces gens-là se trompent de pays et d'époque. Ils ignorent sans doute que si la puissance humaine ne rencontre pas de colonnes

fl) Guizot, Du gcuvernement de la France, p. 69. (2) Idem.

d'Hercule dans la voie logique des événements , elle n'est pas longue à les rencontrer lorsqu'elle se concentre dans une voie contraire, où des impossibilités de toute sorte et des obstacles de toute nature se dressent devant elle pour lui crier : « Tu n'iras pas plus loin ! » Dieu l'a bien dit à l'Océan. L'orgueil de certains hommes prétendrait-il lutter avec l'incommensurable puissance de l'Océan? On le croirait presque, à les voir pousser audacieusement leurs coursiers dans la voie où ils veulent aller , et à les entendre crier leur ne quid nimis ! Rien de trop lorsqu'on améliore ; mais lorsqu'on marche à l'asservissement d'une nation, la maxime est cynique.

Il m'en coûte de revenir sans cesse sur les désastreuses pages de cette époque où l'honneur et la vie de la France ont sombré. La honte me monte au front et la tristesse me vient au cœur en retraçant ce tableau de l'agonie morale et uiatériclle de notre héroïque nation. Je ne l'assombris pas à dessein ; je ne charge pas à dessein ma palette de couleurs odieuses; je n'accuse qu'avec réserve . je n'incrimine qu'avec répugnance , et il me tarde même d'en avoir fini. Si je reviens sans cesse sur certains faits qui sont la condamnation flagrante des monarchies en général et , en particulier, de la monarchie de Juillet, j'en demande pardon aux lecteurs , mais je le crois nécessaire.

Comment rester froid , comment rester indifférent

lorsqu*on sorige à ce mépris brutal de la monarchie citoyenne pour toutes les lois divines et humaines? La plume voudrait être avare d'accusations, la bouche de reproches , mais , franchement , est-ce bien possible, en présence de l'abandon inquaU fiable dans lequel cette monarchie avait laissé ce peuple qui l'avait intronisée, sans le vouloir à la vérité, car bien certainement il voulait autre chose? C'était de tradition royale , je le sais. Je sais que toutes les monarchies qui l'avaient précédée dans l'histoire et aux Tuileries , avaient obstinément poursuivi le même but : la mort de la pensée et l'abrutissement de l'intelligence. Elles voyaient, sans doute, dans cette façon de gouverner et de régner, un mojen infaillible de gouverner et de régner longtemps. La royauté populaire de Juillet les avait imitées : Louis Phihppe avait chaussé les maximes gouvernementales de ses prédécesseurs; sauf quelques modifications, elles seyaient à merveille à son tempérament politique.

Ne parlez pas des réformes annoncées-, mais jamais accomplies, — des promesses jurées solennellement et tout aussi solennellement éludées, — des bienfaits que le roi avait peut-être l'intention de prodiguer et qui sont restés à l'état de projets irréalisables! Ce qu'il donnait d'une main parcimonieuse, il le retirait bien vite de l'autre. Chartes ! Constitution ! On sait trop ce qu'elles valent et qui les fait. Ce sont des jongleries misérables , des manteaux destinés à

couvrir des impostures, des hochets menteurs qui ont toujours servi de massue pour écraser le peuple contre lequel la monarchie a, de tout temps , été en conspiration permanente. • .

Comment ! vous voilà , par une grâce quelconque , — mais non assurément par la grâcedupeuple et encore moins par la grâce de Dieu , — vous voilà le pasteur d'un troupeau de trente trois millions d'hommes qui ont un égal droit à une égale répartition de protection , à une égale somme de bien-être, et à qui vous avezpromis tout cela, — sciemment averti de l'engagement sérieux quevous contractiez, — et, pourécouter, pour satisfaire les ambitions grandes et petites, âpres ou honteuses du tiers de ces hommes qui veulent une part à la curée des places et des honneurs , vous dédaignez de vous occuper des besoins légitimes , des réclamations bien modestes, des exigences bien faciles à pourvoir, des deux autres tiers, — c'est-à-dire de vingt-cinq millions d'hommes environ qui ne vous demandent |tourtant qu'une part de pain , d'instruction et de soleil ! Vous ne savez rien faire pour celte innombrable armée de serfs, d'ouvriers, de travailleurs , — pour cette fourmilière patiente, bonne et dévouée de prolétaires courbés sous la glèbe et sous la faim , — race maudile et méprisée , nourrice et providence cependant de cette autre race orgueilleuse et oisive qui la maudit et la méprise, et qui, sans elle, ne mangerait pas, ne jouirait pas, ne vivrait pas! Ces

ilotes , ces déshérités , ces labdaciens de la société française, ces barbares comme vous les appelez, n'ont rien été pour vous, rien (jue des chiffres sur les statistiques des prisons, des hôpitaux et de la Morgue; de la Morgue, entendez-vous? car Paris a son Bosphore. 11 a englouti bien des victimes dont les voix désespérées ne sont pas venues jusqu'à vous. Et lorsque , las de cette triple tyrannie de la misère, de la faim et de lignorance, ce peuple — dont les haillons vous avaierjt hissé jusqu'au trône — veut opposer à votre insurrection illégitime contre ses droits son insurrection légale, permise, forcée, contre votre oppression, — lorsqu'il veut se révolter et pousser son cri suprême qui ne trouve pas d'échos : du pain ou la mort! Lorsqu'il demande à vivre en travaillant ou à mourir en combattant ! ne pouvant pas, ne voulant pas lui donner du travail et du pain , vous trouvez plus prompt et plus commode de lui envoyer la mort. C'est humain I La mort déhvre de tous les maux., de toutes les misères, de toutes les angoisses de cette vie , n'est-ce pas? Les sollicitations importunes ne percent pas la pierre du tombeau, n'est-ce pas? Le raisonnement est cruel , mais il est logique ! Et puis vous souriez lorsque vous entendez les journaux indignés, révoltés aussi, proclamer « l'insurrection le plus saint des devoirs ! » Et vous faites emprisonner les journalistes courageux , et vous bâillonnez toutes ces voix généreuses , et vous enchaînez cette presse TOME I. Ô

qui vous imporlune, comme vous importunaient les cris désespérés de « cette canaille des aimables faubourgs '1\ »

Ah ! les ombres des mitraillés de Lyon et de la rue Transnonain ont dû apparaître terribles et vengeresses à cette royauté égoïste lorsqu'elle fuyait devant le peuple en courroux, et, une dernière lois, elle dut jeter une calomnie à cette brave population qui venait de briser son trône comme elle avait brisé celui de Charles X; Louis-Philippe, l'esprit oblitéré par la peur des représailles, dut repasser dans sa tête le drame de Yarennes, qui s'était dénoué le 21 janvier : pauvre esprit, pauvre roi. Le peuple n'était plus Whumeur à haïr, et s'il ne lui a pas fait l'aumône de son pardon, il lui a fait l'aumône de sa pitié. A t-il eu raison ou a-t-il eu tovt? je n'oserais le dite.

Et c'est en s'appliquant à river plus étroitement, chaque jour, au cou du ])euple le collier de fer qui fétreigiiait depuis si longtemps, — à étoutrer en lui les germes d'indépendance, d'émancipation et de liberté que 93 avait déposés dans son coeur, ~ c'est-à-dire à prolonger à dessein son système odieux et machiavélique d'oppression et d'obscurantisme; — c'est en «retenant ainsi la vérité captive ^2^ ", en rivant sans trêve cette double chaîne de l'esclavage et de l'igno-

(1) Voir le jjrocès du journal Ih France.

(2) Saint Paul, Rom., \, 18.

rance, — cet esclavage de l'âme, plusdouloureuxeti^lus humiliant que le premier, — que la monarchie du 7 août avait cru museler à jamais le lion populaire et fermer à jamais Vahîme des révolutions ?

Fermer l'abime des révolutions! c'est vouloir combler l'immensité. Les révolutions ne sont pas le point d'arrêt du progrès humain; elles n'en sont que les poteaux, que les phases, que les jalons nécessaires, que les pierres d attente, quelquefois aussi les pierres d'achoppement par la fausse direction qu'on leur imprime Elles sont aussi « la consécration des idées faites (1), » la réalisation des idées créées; elles continuent la marche de l'humanité, mais elles ne viennent pas la clore. Seulement, à mesure que nous nous lapprochons du but, que nous sentons que la nature, longtemps déj)lacée, va rentrer dans son orbite et dans son harmonie, les révolutions produisent mieux et plus sainement, les mouvements révolutionnaires sont plus accentués, plus rapides, parce qu'ils sont plus généreux, parce que toutes les intelligences et tous les cœurs aident à l'avènement et concourent au triomphe du dogme égalilaire.

Mais, que la royauté de juillet se fût flattée de fermer l'abîme des révolutions, c'est plus que de l'orgueil, plus que delà témérité, c'est de la démence. Les Titans peuvent bien escalader le ciel, mais les

(1) A. Marrast, Rapport sur le projet de Constitution,

pygmées ne pourront jamais déplacer une raonlagne. Le levier qui leur serait nécessaire pour cette œuvre leur manque : la foi! llscroienten Dieu. — du moins ils le disent. — et ils ne croient pas au peuple !

Celte erieur grossière dailleurs, celle erreur fatale a été partagée par toutes les monarchies et les a toutes perdues. « Tous les gouvernements, en France, se sont perdus par l'oubli du peuple (1) » , a dit le ministre favori de la dernière monarchie. Et cette parole, quil avait oubliée lui-même, est d une vérité d'autant plus frappante que. ressortant de faits récents et d'événements contemporains, elle aurait dû lui servir d avertissement ainsi qu'au monarque qu il conseillait. Mais non ! ces gens-là danseraient sur un volcan qu'ils ne sentiraient pas la lave bouillonner audessous d'eux et leur brûler les pieds. L'un des prôneurs du système politique de Louis-Philippe, président de la chambre des députés, ne disait-il pas, peu de temps avant lévrier, en pleine tribune, aux applaudissements des salisfnils, que la chambre n'avait pas charge de fournir du travail aux ouvriers (2)? C'était trahir la pensée intime, la pensée immuable du patron; c était trahir cette pensée encore que de refuser au peuple V instruction, comme dangereuse, — l'instruction, cette manne de l'àme, dont il est avide,

(1) Guizof, De la civilisation,

(2) M, Sauzet. Voir le Aloniteur,

quoi qu'on en dise. Dangereuse pour qui, s'il vous plait? i]e n'était pas pour lui, assurément, mais pour vous, larrons d'honneur et de patriotisme, qui aviez besoin des ténèbres pour voler et tondre ce peuple, — débonnaire parfois jusqu'à la faiblesse!

Et c'était dans un parlement français que se débitaient de telles choses! Mais qu'était cette chambre des députés, sinon l'organe, l'intermédiaire, la protectrice naturelle du pays pauvre aussi bien que du pays riche, du peuple maigre (1) aussi bien que du peuple gras (2/? Le roi et les chambres n'étaient que les délégués du peuple : « il les avait faits, ils vivaient de la communication de sa puissance (3) », et ils devaient périr, par conséquent, le jour où ils avaient essayé de s'en passer.

(1) Quinet.

(2) Idem.

(3) Chapuis Montlaville, Le principe et l'application, p. 33.

Mais tout cela devait bientôt avoir un terme. 1848 pointait à l'horizon, et les cœurs se réchauffaient à ce grand soleil de l'espérance, et les déchirements du vieux monde social annonçaient ass<^z sa ruine prochaine à ceux qui observaient attentivement ses allures. On ne joue pas impunément avec l'honneur d'une nation; on ne foule pas impunément aux pieds le code qui donne des droits égaux au bonheur à trentetrois millions d'àmes.

Cette dynastie d'Orléans, qui devait donner « au « pays le bonheur et la gloire , non pas pour quelce temps, mais pour des siècles (1), » cette dynastie ne tenait à la France « par aucune des racines qui at- « tachent les dynasties au sol; elle n'avait eu i)our « étayer son trône que des intérêts éphémères, des « présomptions, des fantasmagories et la bonne vote lonlé des hommes dont elle avait fait la fortune. « Tout cela était dénué de nationalité et, par con- « séquent, périssable (2).»

(1) Deux ans de règne.

(2) Sarransjeune,Louis-Fhilippeetla contre-Révolution, ch.l4.

Après avoir imprimé un mouvement de recul à la révolution, — par son attitude servile auprès des cours absolutistes de l'Europe, — elle avait porté le trouble, la perturbation et la désorganisation dans l'état social du pays du bonheur duquel elle s'était rendue responsable. Elle avait eu pour seule religion, pour seul culte, celui des intérêts matériels, et encore des intérêts matériels d'une seule classe, qu'elle avait fait prédominer sur les intérêts, tout aussi sacrés, d'une classe plus nombreuse et tout aussi digne de protection. Elle avait eu ses docteurs, ses scribes, ses courtisans , qui avaient propagé partout les doctrines égoïstes élaborées en haut lieu. La corruption était partie de ces hautes sphères pour s'infiltrer dans les couches inférieures de notre société, déjà si malade. La déplorable maxime du chacun pour soi , chacun chez soi, avait été le mot de ce règne bourgeois, qui donna la France en pâture à tout appétit vénal q\}\ voulut en avoir sa part, — qui fit de l'honneur national métier et marchandise, — qui, des emplois publics, des chaires d'enseignement, des hautes places de la magistrature, fit un appât électoral.

M. Michelet, dans sa belle histoire de France, décrit ingénieusement la soif de l'or qui se manifesta, effrénée et repoussante, dans la société, au début des temps modernes. Mais alors cette soif de l'or n'était pour ainsi dire qu'une passion individuelle. 11 ét^it

réservé au règne de Louis-Philippe d'en faire la base même de la société.

Porlé au trône par les coryphées de la bourgeoisie, harcelé par elle, le fils d'Égalité, dédaignant de porter remède aux pressantes, mais patientes misères du peuple maigre, avait tout d'abord donné large satisfaction aux cupidités insatiables et aux appétits financiers du peuple gras. M. Guizot et lui avaient favorisé le développement de ces tendances brutales : le matéiialisme politique et le monopole bourgeois.

Dès lors l'infatuation bourgeoise avait tout envahi. Les deux cent mille censitaires du pays légal avaient tout absorbé. La bourgeoisie, qui pourtant tenait toujours au peuple par une sorte de plexus moral, de lien originel, de nerf primordial, la bourgeoisie, reniant les instruments de son élévation, et imitant en cela son honorable chef de file, avait applaudi à l'importation de ce magnifique mode gouvernemental , calqué sur la constitution anglaise que vous savez. Or ce gouvernement de contre-forces, de l'impossible pondération de trois pouvoirs divergents et hostiles : le roi, une chambre haute et une chambre basse, — n'était autre chose que la continuation de la féodalité, mais sous la forme parlementaire. Le principe de ce mode gouvernemental était immoral et conire-révolutionnaire au premier chef, puisqu« « c'est sur l'égoisme que la Constitution d'An-

« gleterre a fondé le jeu de ses diverses parties (1), » Pourquoi aller chercher cette machine étrangère et l'implanter de force dans les mœurs françaises? C'est pousser bien loin , on en conviendra, la manie de l'imitation?

0 imitalores servj/m /?ec^^i/ Imitateurs intelhgents cependant, mais intelligents à la façon de Satan. Importateurs de cette constitution monarchique qui laisse tant de place aux inspirations de l'arbitraire, ds savaient quel usage ils en pourraient faire, et l'on sait quel usage ils en ont fait. Et, encore, si, allant puiser dans les usages de la Grande-Bretagne, on en avait importé ce qu'ils peuvent avoir de moins suspect pour la liberté! Les Anglais ont les garanties de ïliabeas coi-pus, le jury, les meetings, la presse indépendante, et nous ne jouissions d'aucune de ces garanties, d'aucune de ces libertés.

On comprend alors pourquoi la bourgeoisie avait si fort applaudi à l'introduction de cette constitution, et comment elle l'avait acclamée. La Russie avait son aristocratie de boyards, l'Autriche son aristocratie de hospodars, la Prusse son aristocratie de généraux, l'Angleterre son aristocratie de lords et d'évêques, la France voulait avoir son aristocratie de bourgeois, comme Venise avait eu son aristocratie de marchands. La bourgeoisie n'était ni la noblesse d épée, ni la no-

{{) DeLolme. .^y

blesse de robe, ni la noblesse de nom, ni la noblesse de génie; c'était la bourgeoisie, voilh tout; une féodalité financière, comnnerciale, industrielle, surgissant et se substituant aux féodalités écroulées : l'aristocratie des écus superposée à l'aristocratie du sang.

Ce gou\ernementrepréseritatifj — qui, à vrai dire, ne représentait que le tiers-état, la bourgeoisie, — con venait à merveille à celle-ci. Elle prévoyait bien tout ce qu'elle avait à gagner avec celle organisation nombreuse, qui permeltait que, sur 33 millions de Fiançais, 150 mille votants privilégiés, sur 220 mille électeurs inscrits, — 150 mille bourgeois — pussent élire 459 autres bourgeois, plus privilégiés encore.

De cette façon chacun était content , le roi et les Chambres qui , ne voyant pour ainsi dire que par ses yeux, lui accordaient une com[»ensationaux satisfactions malérielles qu'il leur donnait.

Néanmoins cet accord parfait entre la royauté citoyenne et la représentation nationale devait cesser un jour : la volonté souveraine devait un jour se briser contre des exigences plus fortes ou plus justes que les siennes : elle devait trouver la Hoche tarpéienne après avoir gravi tant de fois le Capitole. L'alliance entre le principe monarchique et le principe parlementaire devait se rompre une fois : le jour où la bourgeoisie refusa la dotation Nemours au roi fait à son image. m i -m i

Cette rupture avait longtemps saigné au cœur du monarque , mais elle n'avait pas été sincère du côté opposé. La bourgeoisie avait trop à demander encore, trop à recevoir, pour bouder longtemps, et le raccommodement s'était opéré. Il est vrai qu'il n'avait pas été plus sincère que la rupture.

La bourgeoisie, — que je ne veux pas trop calomnier, parce que sortie du peuple , elle doit y rentrer un jour, — tourmentée comme Tantale d'une soif inextinguible , soif de jouissances et de richesses , s'était mise de nouveau à exploiter l'amour de la monarchie pour elle, et celle-ci, de son côté, avait continué à exploiter, à son protit , toutes ces brutales convoitises, toutes ces soifs d'avoir et de jouir. Elle croyait sans doute, par là, consolider le trône de juillet , comme si on pouvait rien consolider avec de la boue. Et nous avions eu, portées à l'excès, la corruption électorale, la corruption parlementaire et, par contre, la corruption industrielle, trois ulcères qui avaient rongé « le cœur et les intestins de la France (1). » 11 s'était fait une immense orgie d'intrigues , de fraudes , d ambitions et de cupidités, orgie tiévreuse , frénétique, sordide et révoltante à en donner des nausées et des soulèvements de cœur horribles à ceux qui avaient encore un cœur dans cette France si dégradée , si pervertie , si prostituée , que

(1) Timon, Ordre du jour, p. 39, n^^T»n i r» n.'uii.viA m)

le ?iom de Français était devenu un écrasant fardeau pour toutes les consciences honnêtes et indignées ! M. Dupiii aîné, l'optimiste, aurait pu s'écrier encore,

comme aux premiers jours de ce grand règne «

« Donner à chacun une place à son goût , ou une « bonne pension , ou des capitaux pour l'aire le com- « nierce ou le continuer en prévenant ou en répaiant (( des désastres; voilà les exigences du jour. Soyons «sincères avec la Révolution de 1830; ce genre de « pétitions a remplacé les demandes pour être gentil- « liomme et obtenir la permission de se broder à ses « frais. Le nombre des solliciteurs n'a pas diminué; « il s'est accru , et la différence n'est que dans la qua- « lité, le nombre et la pétulance des demandeurs « dont trop souvent la capacité est du dernier ordre « et l'ambition est du premier rang (i). » Comme ce roturier jugeait bien les roturiers ses pairs!

Après le ministère Molé-Guizot, le ministère Thiers pour continuer l'œuvre de la contre-révolution et la glorification de la bourgeoisie. M. de Talleyrand qui se connaissait en hommes et en turpitudes puisqu'il avait fait écolf'.des uns et des autres, M. de Talleyrand avait dit de cet embryon républicain « qu'il perdrait la France , » et le président du cabinet du 1*' njars, l'homme de l'orgie de Grandvaux que l'on sait, avait tenu à honneur de justifier celte froide prédiction.

(i) Abolition de Théréditéde la pairie, p. 135.

Issu de la presse , il avait provoqué contre elle des lois liberticides , des lois de sepembre; issu de la liberté, il avait provoqué contre elle des lois de répression et de compression : il avait été le promoteur de la loi sur les l'ortitications.

Puis M. Guizot avait repris cette œuvie anti-nationale et anti-française ; il est vrai que M. Guizot , transfuge de Gand, était l'élève et l'admirateur de M. deMetternich.

On sait où prétendait nous conduire cette honteuse et dégradante politique de Louis-Philippe et de son ministère. On sait pourquoi la bourgeoisie tenait tant à cette monarchie bourgeoise, son incarnation vivante et qui était après tout un chaperon fort commode et fort utile pour elle. On sait aussi pourquoi le peuple y tenait si peu et pourquoi il patientait si fort. Il avait vu sa souveraineté foulée aux pieds, dédaignée, conspuée, et il savait bien qu'elle forme le principe forcé d'une constitution, qu'elle est son essence, la garantie , la vie d'un gouvernement , et que lorsque celui-ci la méconnaît , il se méconnaît lui-même, et que lorsqu'il la hrise , il se brise lui-même, il attente de ses mains à sa propre sûreté , il se suicide. Le peuple voyait bien que la monarchie de Juillet, créatrice des privilèges et glorificatrice des monopoles, allait à l'abîme et courait à sa perte où elle devait entraîner la bourgeoisie qu'elle patronait ou y être entraînée par elle. Aussi la laissait-il faire!

Celle-ci qui, pourtant, aurait dû s'apercevoir qu'elle ne pouvait rien sans le peuple, sans son concours, sans sa fraternelle assistance, s'était empressée, à l'exemple parti d'en haut, de désavouer et d'éloigner d'elle ces rudes mais loyales mains qui l'avaient faite ce qu'elle était. Et, au lieu de tendre les siennes et d'ouvrir ses bras à ces héros en guenilles qui lui avaient conservé ses propriétés et qui ne lui demandaient que du travail, la bourgeoisie les avait dédaigneusement repoussés ; assurée du concours des baionneftes intelligentes , elle s'en était servie au plus vite pour les tourner contre le peuple, auquel elle marchandait le travail et la vie. La propriété et le capital avaient aidé à mitrailler ce qui produit le capital et ce qui fait la propriété. Dans ces luttes fratricides, qui ensanglantèrent nos cités, propriétaires et capitalistes avaient tiré sur eux-mêmes. Il y a du sang sur la mémoire de la monarchie de juillet et sur la mémoire de la bourgeoisie, et, comme la tache de iady Macbetli, « toutes les oudes de l'Océan ne pourraient leffacer. »

La radiation du dogme de la souveraineté populaire, les tromperies, les désastres industriels, la rapacité des gentilshommes de la Bourse, de la finance et de l'usure, légoisme croissant des exploiteurs et des monopoleurs, la misère et la souIVrance non moins croissantes de cette masse compacte de prolétaires qui se cachait derrière la bourgeoisie, avaient pro-

duit ces luttes fratricides, avaient fait éclore ces insurrections terribles qui avaient jonché Paris, Grenoble, Lyon et la Vendée de cadavres et d'orphelins, et reraph Doullens et le Mont-Saint-Michel de prisonniers.

La royauté trouvait apparemment son compte et ses conditions d'existence et de sûreté à ces sanglantes exécutions. Que le souvenir en meure! ai-je dit bien souvent. Que le souvenir en vive éternellement, au contraire! — me suis-je dit aussi, en songeant qu'il est de ces enseignements dont le tableau est bon à faire ; en songeant surtout à cet amoncellement de victimes faites par l'égoïsme, la peur et la cupidité. — Que le souvenir en vive !

Peut-on, en effet, oublier, parmi les désastres de notre pauvre France , cette catastrophe d'une atroce signification qui s'appelle Buzançais, et qui a clos, pour ainsi dire, l'ère de calamités et d'ignominies de ce règne néfaste? A-t-on oublié les honteux trafics, les odieux accaparements qui furent les causes premières de ce sinistre événement? A-t-on oublié avec quelle rigueur impitoyable et stupide on poursuivit les prétendus auteurs de cette émeute? Les véritables auteurs, les héritiers des Malisset de la régence, les émules des signataires du Pacte de Famine, étaient cachés; ils ne furent pas inquiétés. On ne songea pas même à remonter jusqu'à eux, à cause du scandale que cela aurait provoqué et des haines bourgeoises

que c€s investigations eussent indubilablement attirées au trône qui les ordonnait. On avait là, sous la main du bourreau, des têtes obscures, des têtes de prolétaires, des têlcs de paysans, de.-, têtes d'atîamés, et ces tètes obscures tombèrent sans que la majesté du trône ou la sécurité des riches en souffrit. C'étaient des prolétaires de moins, voilà tout !

Et voilà ce qu'on appelait un règne paternel, un gouvernement à bon marché! Paternel, il laissait mourir de faim les deux tiers des citoyens confiés à sa garde. Bon marché! il les accablait d'impôts onéreux, d'impôts sans cesse, d'impôts toujours, remplaçant ainsi les tailles , les aides et les dîmes du temps passé, sans prendre garde que « des finances sans but, « des impôts sans idées , c'est un déplorable abus de « la bonté divine et de la patience des peuples (1). »

Voilà ce que les doctrinaires et les optimistes de ce règne appelaient de l'économie politique ! « Prendre « unsouauxpauvrespourleurrendreun liard;secourir « les misérables avec ce qu'on soutire aux niiséra- « blés; voilà les rares et sublimes inventions de nos « charlatans d'économie (2). »

Un gouvernement paternel! Quel dérisoire abus des mots! un gouvernement à bon marché, bon Dieu! Bon marché de quoi ? bon marché pour qui ? « Le

(1) Pierre Leroux, De la ploutocratie, p. 259.

(2) Corraenin, Première lettre sur la liste civile, 1832. TOME I. 7

« bon marché ne profite à ceux qui consomment « qu'en jetant parmi ceux qui produisent les germes « de la plus ruineuse anarchie. Le bon marché, « c'est la massue avec laquelle les riches producteurs « écrasent les producteurs peu aisés. Le bon marché, « c'estleguet-apensdans lequel les spéculateurs hardis « font tomber les hommes laborieux. Le bon marché, « c'est l'arrêt de mort du fabricant qui ne peut faire a les avances d'une machine coûteuse que ses rivaux, « plus riches , sont en état de se procurer. Le bon « marché, c'est l'exécuteur des hautes œuvres du « monoix'le ; c'est la pompe aspirante de la moyenne « induslrio, du moyen commerce, de la moyenne « propriété; c'est en un mot, l'anéantissement de «la bourgeoisie, au profit de quelques oligarques « indLi.slriels(l)!» Voilà en quels termes énergi([ues el vrais un consciencieux puhiiciste, un écrivain au cœur chaud, styginatisait le système de la concurrence ef du bon marché! Et encore ne disait-il pas tout.

Le plus clair de cela, c'est que la moitié, —pour ne pas dire [)lus, — de la nation, s'habillait delà défrociue et vivait du travail de l'autre. Les fortmies s'allongeaient, s'arrondissaient dun côté, et de l'autre les estomacs se creusaient. Chateaubriand aurait pu dire de ces ardents quêteurs d'emplois et de richesses, de ces pressants mendiants si âpres à la curée, sous Louis Phihppe. ce qu'il disait d'eux sous la monar-

(1) Louis Blanc, Organisation du travail, 77.

chie de Louis XVIII, et à propos du retour de ce dernier : « ... Les trésors plenvaient, tout le monde était « cuirassé d'or. M. de Blancas cheminait avec l'ara^ « bassade de Naples dans sa poche et des millions « que le roi lui avait donnés. On vivait dans une « atmosphère de corruption (1). » C'était, à ce qu'il paraît, un pays de Cocagne, mais non pour le peuple qui n'avait ni le temps, ni le cœur, ni les moyens de s'ébaudir ainsi et de se mettre en telle liesse.

Cependant malgré les apparences brillantes, ou plutôt à cause de ces apparences, les finances éprouvaient une perturbation notable sur laquelle on essayait, mais vainement, de s'étourdir. La concurrence illimitée, tant prônée, avait abouti aux plus désastreux résultats. Les fortunes les plus insolentes s'étaient englouties dans cette cuve immonde de l'industrialisme sans frein, sans bornes , sans pudeur; et quant au gouvernement qui poussait, pour ainsi dire, à la ruine générale en poussant à l'enrichissement forcé de quelques-uns, le gouvernement poussait aussi à sa ruine, il se blessait avec l'arme empoisonnée qui lui servait à tuer les autres. L'équilibre entre les recettes et les dépenses avait été rompu , et le pays allait droit à la banqueroute comme au temps de Henri IV, car toutes les monarchies ont ces points de ressemblance assez fâcheux : « Les finances paraissaient atteintes

(1) Mémoires d'outre-torabe,

« d'une |)laie absolument incurablo , et qu'on ne « pouv;;it même guère sonder qu'avec un courage et (' une patience invincibles. Le premier coup d'(."il c( n'otîrait qu'un discrédit universel, plusieurs cea- « taines de millions dus par le trésor royal , nulles « ressources, une misère excessive, une ruine pro- « chaine (1). » Et cependant la monarc'.iie du 7 août avait de nombreux séides , et ses merveilleux exploits trouvaient deux chambres disposées à les applaudir et à prodiguer pour eux toutes leurs formules laudatives et hypocrites.

A toutes ces causes, le règne de LoHis-Phili|)pe ne pouvait être de longue durée, parce qu'aucun gouvernement ne pourra s'asseoir, ne pourra s'établir sur des bases impérissables, s'il ne sait , tout d'abord, établir la société sur les bases de granit de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, — et non [)as la liberté, l'égalité et la fraternité prônées par certains rêveurs qui sont nés deux siècles trop tôt ou dix-huit siècles trop tard ; — non pasnoji plus la liberté, l'égalité et la fraternité comme l'entendent nos politiques d'aujourd'hui,— mais le dogme égalitaire et fraternel possible, raisonnable, acceptable. Nul gouvernement ne pourra durer s'il ne sait donner satisfaction , mais satisfaction entière à tous ces appétits hmnains, matériels ou moraux qui se plaignent depuis tantôt cinq mille

(1) Mémoires de Sully.

ans et qui se traduisent si énergiquenient à des époques qu'enregistre l'histoire pour l'enseignement à veîiir. Voilà la condition sine qim non de l'existence de la société. Et c'est une erreur criminelle aux riches, aux blasés et aux satisfaits de notre civilisation, de croire et de s'écrier que parce que ce malaise , cette injustice, cette souffrance, cette misère et cette ignorance du peuple durent depuis cinq mille ans, elles doivent durer encore un nombre égal d'années. C'est avec les deux maximes du laissez-faire et du laisse z-passer , et dû chacun pour soi , chacun chez soi, qu'ont été tuées tant de monarchies ; c'est par elles qu'agonise la société moderne.

Cependant aussi , il ne faudrait pas croire que la France passât condamnation sur toutes ces hontes, et accordât à ceux qui la gouvernaient le bénéfice du pardon et de l'oubli. Il est de ces fautes qui grossies incessamment, incessam nent commises, se transforment en crimes qu'une nation ne peut absoudre sous peine de déclieoir de son rang, de sa dignité et de sa grandeur.

La France s'était émue; elle s'était sentie palpiter de colère jusqu'au fond de ses entrailles. Trop longtemps courbée, elle s'était relevée; trop longtemps vassale soumise , elle s'était remise en possession de son énergie et de la conscience de son droit.

Les banquets étaient venus pour raviver les espérances endormies d'indépendance et de bonheur ; ils

avaient été, en quelque sorte, les cahiers de doléances de la démocratie. Chacun y était venu exprimer librement, aussi librement que cela était possible, sincèrement, chaleureusement, des idées cl des vœux de réforme. On se rappelle Ténorme retentissement des banquets de Chàlons, de Lille et de Dijon, qui précédèrent de peu de temps la Révolution ; ils étaient l'expression ardente des sentiments qui s'agitaient dans les profondeurs jtrop oubliées de cette société corrompue; ils avaient une signilication grandiose et respectueuse tout à la fois, non pas respectueuse pour la monarchie, qui n'avait rien respecté jusque-là, mais pour la nation, dont on touchait les (ibres sympathiques.

Et il s'était trouvé aussi, dans la chambre des députés et dans la chambre des pairs, des voix généreuses qui n'avaient pas craint de porter la torche dans ces mystères, dans ces intrigues, dans ces affaires scandaleuses, où l'on risquait, comme à plaisir, l'argent et l'honneur de la France, où l'on gaspillait insolemment toutes les richesses et toutes les gloires qui nous étaient restées jusque-là. Garnier- Pagès, l'ainé, mort trop tôt, François Arago, Crémieux, Ledru-RoUin et quelques autres, à la chambre des députés; le comte Roissy et le comte d'Alton- Shée, à la chambre des pairs, avaient dépensé tout ce qu'ils avaient eu d'éloquence dans l'esprit, dans la conscience et dans le cœur. Ils avaient plus d'une

^ 403 — fois tonné contre l'imprévoyance coupable, contre l'indifférence criminelle du gouvernement de juillet pour les classes laborieuses ; ils avaient fait, plus d'une fois, preuve d'autant de patriotisme que de talent en dénonçant à la tribune les monstrueux abus d'une administration politique insuffisante et incapable, les honteuses déprédations, concussions, dilapidations commises par des fonctionnaires, par des employés de l'Etat qu'il avait à peine su punir. Car la monarchie du 7 août nedevaitavoir rien à envier à la monarchie restaurée de 1815; comme cette dernière, elle avait eu ses scandales financiers , ses désastres commerciaux, ses turpitudes industrielles et ses orgies bourgeoises. La Restauration avait eu ses marchés-Ouvrard et ses honnêtes spéculations royalistes sur la guerre d'Espagne; la monarchie citoyenne avait eu le déficit Kesiier, ses Outrebon, ses Petit, ses Lasalle et ses Hourdequin ; l'incendie du Mourion et l'indemnité Pritchard; ses tripotages particuliers et ses tripotages ministériels; des simonies de toutes sortes. Elle avait eu ses Teste et ses Cubières, qui avaient déshonoré les sièges vides des Larochefoucauld, des Grillon et des Montmorency, où ils s'étaient assis comme des marchands et des trafiquants vulgaires qu'ils étaient.

La presse, « cette sauve-garde du peuple (1),» était venue en aide à la tribune; j'entends la presse réim-

(1) Bailly.

blicaine, qui avait relevé et avait tenu haut et ferme le drapeau de la démocratie et qui, comprenant toute la grandeur de sa mission et toute la sainteté de la cause quelle avait embrassée, avait l'ait une guerre acharnée à tous ces marchands du temple et avait engagé une lutte à mort avec la tyrannie et l'oppression brutale. Elle en était sortie triomphante, mais blessée, car on ne l'avait pas épargnée, et la prison, les amendes, les confiscations, les persécutions avaient payé son dévouement et sa persévérante sollicitude pour le peuple. Je ne nommerai pas tous ces soldats de la démocratie qui remuèrent ces immondices et qui touchèrent du doigt ces immoralités, ces iniquités et ces hontes ; la liste en est longue. Ils furent héroïques, pour la plupart. Quelques-uns moururent à la tâche, comme Godefroy Cavaignac, notre noble et tant aimé Godefroy. D'autres, comme Carrel, succombèrent victimes de leurs convictions inébranlables comme le marbre, pures comme le marbre dans lequel elles étaient taillées. D'autres ne surent pas at'endre, et, de découragement, jetèrent là leurs armes pour se retirer de la lutle et de l'agitation et finir une existence qu'ils croyaient inutile, dans le repos et dans Timmobililé. D'autres aussi, — et c'est leur éternelle honte et non la nôtre, — d'autres, plus découragés encore, passèrent dans le camp ennemi, avec leur esprit, avec leur talent, avec leur génie peut-être, mais non plus, à coup sûr, avec leur conscience et avec leur

— i05 — cœur. On ne se sert de son cœur et de sa conscience que pour une seule cause, on ne les emploie que dans un seul but. Bien malheureux, bien à plaindre, plus qu'à blâmer, hélas ! ceux à qui la foi manque, la loi, ce rayon de l'intelligence qui vient réchauffer la [)oitrine. hsi Réforme, le Populaire, \à Revue indépendante, le National, le Courrieî' français, étaient toujours sur la brèche avec leur cohorte d'écrivains disciplinés et de soldats résolus à périr ou à vaincre; et leurs prédications, et leur polémique vigoureuse avaient redonné de l'énergie et de l'espoir à cette génération que l'on avait mutilée et ds laquelle on croyait venir aisément à bout en i'étoutîant sous les chaînes et en l'asphyxiant sous une atmosphère de corruption.

Les hommes de la monarchie avaient été imprévoyants et imprudents dans leurs allures despotiques et contre-révolutionnaires. Ils avaient élé au-delà du but qu'ils s'étaient imposé h eux-mêmes, et qu'ils auraient pu ne pas dépasser aussi précipitamment. Ils avaient trop compté sur l'impunité qui avait protégé jusque-là leurs actes, ils avaient trop espéré en l'épuisement et en la stupeur qu'avaient dû causer au peuple ces désolants événements et ces déshonorantes catastrophes. Février devait se chaiger de les désabuser. Il s'avançait majestueux et terrible comme un navire qui porte dans ses flancs les destinées du monde , et

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dont la proue puissante fend les ondes épaisses qui s'opposent à sa marche triomphale.

La France ne sommeillait pas d'épuisement ou de découragement, elle se transformait. Et. je le répète, les transformations ne sont fécondes et profitables qu'à l'inévitable condition d'être pénibles et laborieuses. Encore une fois, le progrès humain ne date pas d'hier, mais du premier jour du monde ; toute gestation, morale ou physique, est accompagnée et suivie de souffrances et de crises , mais lorsqu'elle est accomplie, tout disparaît, crises et souffrances. Le soleil n'a pas de plus éblouissante irradiation que lorsqu'il a été couvert de nuages et obscurci par les ténèbres.

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