PROCLAMATION
« Habitants de Paris,
« Une inquiétude qui nuit au travail et aux affaires, règne depuis quelques jours dans les esprits. Elle provient des manifestations qui se préparent. Le gouvernement, déterminé par des motifs d'ordre public qui ne sont que trop justifiés, et usant d'un droit que les lois lui donnent, et qui a été constamment exercé sans contestation, a interdit le banquet du 12^ arrondissement. Néanmoins, comme il a déclaré, devant la Chambre des députés, que cette question était de nature à recevoir une solution judiciaire, au lieu de s'opposer par la force à la réunion projetée, il a pris la résolution de laisser constater la contravention, en permettant l'entrée des convives dans la salle du banquet, espérant que ces convives auraient la sagesse de se retirer à la première sommation, afin de ne pas convertir une simple contravention en un acte de rébellion. C'était le seul moyen de faire juger la question devant l'autorité suprême de la cour de cassation.
« Le gouvernement persiste dans cette détermination ; mais le manifeste publié ce matin par les journaux de l'opposition annonce un autre but, d'autres intentions : il élève un gouvcriKuneiit à côté du véritable gouvernement du pays, de celui qui est institué par la Charte, et qui s'appuie sur la majorité des chambres ; il appelle une manifestation publique dangereuse pour le lepos de la cité ; il convoque, en violation de la loi de 1831 , les gardes nationaux qu'il dispose à l'avance en haie régulière, par numéro de légion, les officiers en tète. Ici aucun doute n'est possible, de bonne foi;
tion regarde comme l'exercice d'un droit. Toul à coup en prenant pour prétexte une publication dont le seid but était de prévenir lesdésoidres qui auraient pu naître d'une grande afflucnce de citoyens, le gouvernement a t'ait connaître sa résolu! ion d'empêcber par la force tout rassemblement sur la voie publique , et d'interdire, soit à la population, soit aux gardes nationaux, toute participation à la manifestation projetée. Celte tardive résolution du gouvernement ne permettait plus à rop[)osilion de changer le caractère de la démonstration. Elle se trouvait donc
les lois les plus claires, les mieux établies, sont violées. Le gouvernement saura les faire respecter; elles sont le fondement de l'ordre public.
« J'invite tous les bons citoyens à se conformer à ces lois, à ne se joindre à aucun rassemblement, de crainte de donner lieu à des troubles regrettables. Je fais cet appel à leur patriotisme et à leur raison, au nom des institutions, du repos public et des intérêts les plus chers de la cité.
a Paris, le 21 lévrier 1848.
« Le Pair de France, Préfet de Police, « Delessert. »
« ministérh: de la guerre.
Ordre du jour.
« Il est ordonné à Messieurs les oniploycs d'î-lre tous présents dans leurs bureaux, demain à 10 heures précises. Personne ne (ievra s'absenter sans un ordre formel. 11 sera fait des contre-appels dans la journée. »
placée dans l'alternative ou de provoquer une collision entre les citoyens et la force publique , ou de renoncer à la protestation légale et pacitique qu'elle avait résolue. Dans cette situation , les membres de l'opposition , personnellement protégés par leur qualité de députés, ne pouvaient pas exposer volontairement les citoyens aux conséquences d'une lutte aussi funeste à l'ordre qu'à la liberté. L'opposition a donc pensé qu'elle devait s'abstenir et laisser au gouvernement toute la responsabilité de ses mesures. Elle engage tous les bons citoyens à suivre son exemple. En ajournant ainsi l'exercice d'un droit, l'opposition prend envers le pays l'engagement de faire prévaloir ce droit par toutes les voies constituliomieiles. Elle ne manquera pas à ce devoir, et elle poursuivra avec persévérance et avec plus d'énergie que jamais la lutte qu'elle a entreprise contre une politique corruptrice, violente et anti-nationale. En ne se rendant pas au banquet, l'opposition accomplit un grand acte de modération et d'humanité. Elle sait (ju'il lui reste à accomplir un grand acte de fermeté et de justice (i). »
Et savez-vous quel gi'and acte de fermeté et de justice voulait accomplir M. Odilon-Barrot? H se proposait de mettre les ministres en accusation. Le pauvre homme I
(1) Voir le iVahonaUu 22 février 1848.
Dans cette soirée du 21 février, les affiches officielles furent lacérées et tachées de boue ; et la lecture de la déclaration d'ahstenfion de ro|)posilion excita une pitié générale. Chacun savait ce qu'il restait à faire.
Le malin du 22 février, dès l'aube, Paris fut en rumeur , Paris cette manufacture de révolutions, comme l'appelle le spirituel (Camille Desmoulins. Les ateliers, les fauhoui'gs, la portion la jilus ardente et la plus indomptable de la population lut vomie sur le pavé et sur les dalles de la place de la Révolution et des euNiroiiSdes Tuileries.
A dix heures, ime partie de la jeunesse des écoles s'avançait en bon ordre, en suivant les quais de la rive gauclie, vers le Palais-lîourbon qu'ils envahissaient. Mais les députes n'étaient point encore à leur poste, et 1 envahissement était aussi inutile qu'il avait été facile. Expulsés par la lorce armée, les étudiants <î'étaient alors portés sur la place de laPiévolution, et mêlésau peuple ilsentonnaientdes chants patriotiques.
A onze heures, cette masse compacte sans cesse grossie, sans cesse nmgissanle vX courroucée, s'ébran-
lait pour marcher plus sûrement à l'envahissement de la Chambre des députés, gardée militairement. Il y avait parmi cette foule des ouvriers, des bourgeois, des curieux, foule inoffensive quoique agitée, foule sans armes, mais amenée là avec de formidables intentions. Des cris de : Vivent tes députés! cris très isolés et sans écho, je dois le dire, se mêlaient aux accents entraînants de la Marseillaise et des Girondins. Les cris de : Vive la Réforme dominaient, et lé vent les portait jusque dans 1 enceinte si bien gardée du Palais- Bourbon.
Mais la position était fortifiée, le pont était gardé avec autant de soin que les avenues de la Chambre. L'élan de la population fut arrêté par la iroupe. Un spectacle étrange se passait en ce moment en face de la foule ainsi empêchée. Les députés avaient cru devoif s'arrêter sous le péristyle du Palais-Bourbon, et les marches du large escalier qui y conduit avaient été subitement transformées en stalles, et les mandataires, les commis de la France, s'étaient beaucoup amusés à regarder les charge, de cavalerie qui refoulaient le peuple de l'autre côté du pont. Le spectacle, en effet, ne manquait pas d'attraits, mais comment donc! On écrasait à cent pas d'eux, presque sous leurs yeux, des femmes et des enfants, et la musique d un régiment de chasseurs jouait des fanfares joyeuses. Lé contraste devait être très amusant ! La foule s'était repliée sur la Madeleine, sur le boulevart, dans les
Champs Elysées et dans la rue de Rivoli ; mais comme les tronçons toujours vivants delà queue d'un serpent, la ibule, un instant éparpillée, se réunissait de nouveau, s'agglomérait sur le même point, avec la même obstination, et cherchait de nouveau à se frayer une issue à travers l'obstacle de chair qui lui haïrait le pont. Cela était difficile. Outre les municipaux et les dragons dont une première charge avait mis quelque panique dans cette masse compacte, composée d'éléments si divers et si hétérogènes, les abords du Palais- Bourbon étaient encore gardés par un régiment de chasseurs et par deux régiments de ligne, le 3î" et le 25' ; par 6 pièces d artillerie, soldats en tête et à cheval. La place était inexpugnable.
A une heure les députés de l'opposition traversaient avec peine, cahotés, serrés, étouffés, la place de la Révolution et se rendaient à la Chambre. La plupart étaient paies, et cherchaient à faire bonne contenance. Ils sentaient leur faute. Grâce à eux, mais non pour eux , le peuple était descendu de ses faubourgs, il avait quitté ses mansardes et ses ateliers, et fidèle au rendez-vous qu'ils lui avaient donné, il attendait. Pendant ce temps les charges continuaient ; dragons et gardes municipaux, obéissant à des ordres sévères partis de l'état-major, poussaient leurs chevaux dans cette vaste foule , et laissaient des sillons deirière eux. Le peuple commençait à murmurer. 11 se révoltait contre cette intervention du
sabre et des baïonncifos dans une question de dignité nationale, car les rois tranchent toujours ces questions-là, questions vitales, comme Alexandre Irancha le nœud gordien. L'épée de Brennus penche toujours dans la balance. Des barricades furent alors essayées, mais sans succès, dans les Chara[)s-Élysécs. Le poste des municipaux, au carré Marigny , fut assiégé, mais il se retrancha derrière les grilles récemment élevées à l'entour et le siège fut abandonné. La rive droite de ]a Seine envoyait à l'autre bord ses cris et ses chants, ses murmures et ses imprécations. Mais la Chambre n'entendait pas, ou faisait la sourde oreille, entourée qu'elle était par une triple muraille de pierre, de chair et d'airain. Les députés, assis à leurs bancs, impassibles comme si leurs destinées et celles de la France ne s'agitaient pas en cet instant dans l'urne, s'entretenaient d'intérêts locaux : on y discutait la loi sur la banque de Bordeaux!
Comme il arrive d'ordinaire au commencement des agitations populaires . les sergents de ville avaient disparu , du moins ils avaient retourné leurs uniformes délestés pour mieux surveiller les agitateurs , comme s'ils n'étaient pas eux-mêmes , toujours et partout, les premiers agents de désordreel d'agitation. On se brûle souvent en jouant à ce jeu-là.
Des nouvelles alarmantes, tristes, lugubres, apportées sur 1 aile du vent , circulaient de grou[)e en groupe, et remplissaient les cœurs de douleur ou
d'indignation, selon les tempéraments et les dispositions de la foule. On racontait, — et l'on sait avec quelle avidité sont accueillis ces récits, le plus souvent grossis, exagérés et défigurés, — on racontait que déjà diversengagements avaient eu lieu sur quelques points de la cité et que des victimes étaient tombées. Les rumeurs croissant avec les nouvelles, le branle avait été donné tout à-coup à cette foule jusque-là inoffensive et désarmée. Des ouvriers s'étaient précipités sur les grilles du ministère de la Marine et les avaient arrachées, comme des enfants eussent fait des sarments d'un fagot, et de ces barrps de fer transformées en leviers et en armes défensives, ils s'étaient mis en travail de barricades dans la rue Saint-Florentin. De nouvelles charges de cavalerie avaient alors été exécutées dans toute la largeur de la place de la Révolution, et dans toute la longueur de la rue de Rivoli, par les dragons. Les chevaux des gardes municipaux entrèrent môme sous les c^rcades qui longent la rue, et sous lesquelles s'était réfugiée la partie la plijs timide de la foule , et des femmes , des vieillards et des enfants avaient été renversés, puis foulés aux pieds.
A deux pas de là, rue Saint- Honoré , à la hauteur de Saint-Roch , un omnibus était dételé et couché sur le flanc, les grilles de l'église étaient tordues et descellées, et des tentatives de barricades faites par des jeunes gens.
Plus loin, dans la rue de Richelieu, au coin de la rue des Boucheries, la foule se trouvait devant le magasin de l'armurier Lepage, dont la devanture avait été fermée précipitamment; et comme on ne pouvait parvenir à enfoncer la porte . sourde à toutes les prières et à toutes les instances, une voiture publique avait été arrêtée , les chevaux dételés et remis entre les mains du cocher, et, avec le timon, on s'était fait un bélier puissant qui avait fait sauter en éclats la devanture de boutique. On était entré et l'on avait enlevé les armes qui s'y trouvaient, la plupart démontées , par malheur, et hors d'état de servir. Depuis quelques jours le pouvoir avait pris des précautions à ce sujet. Tous les fusils qui se trouvaient dans les boutiques des armuriers avaient été démontés et les batteries portées à la préfecture de police.
Après le pillage de la boutique de Lepage, cette partie de la rue Richelieu avait été occupée militairement et la foule repoussée dans les rues avoisinantes, sur la place de la Bourse, où elle avait envahi la boutique d'un boulanger, non pour lui enlever du pain, mais pour lui enlever des cotterets, car, en ces heures suprêmes, tout devient arme, et rien n'est dédaigné de ce qui est fer ou bois.
Mais Paris a des artères où la vie est plus exubérante, où le sang afflue bouillant comme la lave, où la pensée circule prompte et éclatante comme le salpêtre. Ces artères, points militaires que n'oublie ja-
— im -
mais Ja stralégie Hes généraux réduits, pour le plus grand honneur de leurs épaulettes, à faire la guerre des rues, sont le quartier Saint-Martin, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg Saint-Marceau, les alentours de la Halle, le quartier du Temple et dans les rues avoisinant la rue Sainte-Avoie. C'est là que se circonscrit, pour ainsi dire, laction. Elle fait tache d'huile, et s'étend dans les quartiers environnants; mais c'est là surtout qu'elle se meut, c'est de là que partent les ordres, les exemples, les victimes ou les héros, comme le sang part du cœur pour se répandre ensuite avec plus ou moins d'abondance et d'impétuosité dans les autres parties du grand corps. Ainsi des barricades s'étaient subitement élevées dans les rues Aumaire, Bouitibourg, Bourg-l'Abbé et Transnonain, puis dans la rue Chariot, où des engagements successifs avaient eu lieu, rue Chariot entre des chasseurs et le peuple, dans la rue Bourg-l'Abbé entre le peuple et des gardes municipaux. Dans le faubourg Marceau . une douzaine de gardes municipaux avaient été blessés et transportés au Val-de-Gràce. Les combattants manquaient de munitions et d armes. .Mais, en revanche, les soldats de la monarchie en avaient doui)le el triple ration, par prévision, par excès <le zèle.
Du courage, de T héroïsme, le sentiment du droit, voilà tout ce quavait p(jur elle la population de Paris. Quatre vingt mille hommes aguerris, une garde
municipale prête à tout, des munitions abondantes, une artillerie bien pourvue, moitié boulet, moitié mitraille, comme le disait M, Gourgaud à Louis- Philippe, et, pour terminer, la foudroyante ceinture des fortifications, avec laquelle on pouvait mitrailler Paris , après Tavoir affamé, ou l'affamer après l'avoir mitraillé: voilà lout ce qu'avait Louis-Philippe.
Ces divers incidents, ces événements divers avaient eu leur retentissement dans toute la cité, et Paris tout entier, le Paris de cette France qui s ennuyait, au dire de M. de Lamartine, un mois auparavant , Paris avait la fièvre. Beaucoup de ces bourgeois timorés, de ces satisfaits limides, de ces oisifs trembleurs, qui préfèrent le repos, le calme, la paix à toutes les éventualités quelles qu'elles puissent être, regrettaient déjà leur ennui de la veille, troublés qu'ils étaient par la fièvre de la crainte, et tourmentés qu'ils étaient par le mal de la peur.
Malgré ses défiances insultantes à l'endroit de la garde nationale, le pouvoir s'était enfin décidé à faire battre le rappel, mais à cinq heures et demie du soir seulement. « Nous aurons une jovméel » avait dit presque joyeux le maréchal Bugeaud dans la matinée. Dans le premier moment, et cédant à sa répulsion , le ministère ne voulait pas associer la garde nationale à cette journée, non par pudeur, mais par crainte. Il s'était ravisé, apparemment, et le rappel avait été battu , grâce à l'initiative prise par un dé-
puté , maire du deuxième arrondissement , M. Berger, je crois. A quel sentiment fut due cette initiative? M. Berger d'aujourd'hui ne répondrait pas comme eut répondu M. Berger du lendemain de février.
Quoi qu'il en soit, le rappel avait convoqué la milice citoyenne, qui s'était empressée, on doit le dire, de se rendre à son poste d'honneur. Seulement, la plupart des gardes nationaux étaient descendus animés de sentiments hien autres que ceux ({u'ils eussent pu avoir le matin. Si le matin, Taisant taire ses répugnances, le ])ouvoir avait convoqué la garde nationale, sous le prétexte invoqué la veille dans la proclamation Jacqueminot, il est probable que l'agitation eût été circonscrite dans son loyer et l'insurrection étoufï'ée à son début. iMais il était un peu tard et la réconciliation entre la milice citoyenne et le ministère était devenue presque impossible.
De temps en temps, et pendant que la fusillade jetait dans l'air, et par intervalles inégaux, son glas d'alarme, des gardes nationaux étaient arrêtés dans leur course par des ouvriers qui s'emparaient, un peu sans façon, de leurs armes, ou qui les leui' demandaient avec trop de courtoisie énergique pour qu'ils les leur refusassent.
Néanmoins, le plus grand nombre gagnaient leurs rendez-vous respectifs sans obstacles ; leur passage était même salué de cris fraternels, conmie l'avait été
celui des troupes de ligne. La douzième légion put prendre ses bivouacs sur la place du Panthéon, occupée déjà par le 5* de ligne. Aux cris de : Vive la réforme! poussés par la garde nationale^ le peuple répondait par ceux de : Vive la garde nationale! lire la ligne \ et d'énergiques poignées de main étaient échangées.
M. Guizot avait dit à la chambre : « Je réponds « de la journée..., mais je ne suis pas sans inquié- « tude sur la nuit. » Cela se conçoit : M. Bugeaud avait promis de vaincre l'anarchie, et puis la première journée n'est jamais terrible ; quant au lendemain, c'est l'inconnu, et l'inconnu fait toujours trembler.
Or, la nuit était venue; Paris avait commencé son éclairage officiel, légal, auquel s'était uni l'éclairage fantastique et sinistre de l'émeute. A l'est, au bout des Tuileries, s'élevait à l'horizon une lueur rougeàtre d'une envergure gigantesque. Etait-ce Vincendie, prologue du pillage, annoncé par les journaux dp la cour? Non. C'était un joyeux feu de joie fait par des enfants et par quelques hommes du peuple, avec des chaises, des arbres coupés à la hâte, avec les débris du corps-de-garde des municipaux du carré Marigny. Puis, à un quart-d'heure de là, en amont du tleuve et sur la même rive, un autre feu de joie était improvisé dans la rue Saint-Honoié, au coin de la rue du Coq, en face de la boutique de l'armurier que l'on battait en brèche.
— io6 — Paris était sillonné de patrouilles à cheval et de patrouilles à pied, qui cependant évitaient, pour ainsi dire, de passer trop près des rassemblements et des bivouacs populaires. Les troupes de ligue, renfermées dans la Halle au blé, n'avaient point bougé, ne bougeaient point, malgré le bruit croissant des chants patriotiques et des ci'is de : Vive la réforme l poussés à deux pas d'elles. L'armée était com[>osée de fils du peuple, et la plupart sentaient bien qu'on allait les mener à une boucherie fratricide et impie. Beaucoup durent, ce soir-là, demander à Dieu de leur épargner ce crime et cette honte et de les faire tomber atteints de balles imprudentes plutôt que de permettre queleurs balles coupables allassent frapper des poitrines amies. Beaucoup désertèrent et. quittant cet uniforme qui leur brûlait le corps comme une tunique de Nessus, allèrent endosser l'honorable livrée du peuple pour partager ses dangers; beaucoup résolurent de s'abstenir et d'assister impassibles à la débâcle de la royauté Tout cela était significatif, et ce qui l'était davantage , ce qui prouverait surabondamment la sainteté de la cause du peuple, si pareille chose avait besoin d'être prouvée, c'est Tallitude qu'eurent, ce jour-là, un escadron de dragons et un régiment de ligne en passant sur la place de la Révolution, alors encombrée. Le lieutenant de dragons, jeune homme imberbe encore, en donnant à l'escadron l'ordre d'aller au trot en traversant cette mer de têtes hu-
mai nés, avait porté son sabre en signe de sympathique respect; le capitaine de la ligne, vieux soldat aux moustaches grisonnantes, l'avait imité, et de chaleureux vivats les avaient accompagnés.
L'émeute voyait à chaque instant ses rangs grossir de recrues nouvelles, inconnues, qu'elle accueillait les bras ouverts; en ces moments solennels, la fraternité, écrite dans les livres des penseurs, descend dans les cœurs et les réchauffe, les inconnus d'hier deviennent les inséparables d'aujourd'hui.
Sur tous les points de la capitale, cette grande impudique, qui avait à se laver des baisers impurs des Cosaques et des souillures d'un règne impopulaire; sur tous les points grondait le sourd murmure, précurseur des orages qui déracinent les trônes ou qui détruisent les libertés. Toutes les artères de la grande ville battaient à l'unisson et l'émotion de la lutte y circulait rapide et folle, mais majestueuse de force et d'énergie. Paris ne dormit pas cette nuit-là, il veilla, et Dieu sait combien l'insomnie reciuta de soldats pour l'insurrection.
Le lendemain, mercredi, le soleil se leva terne et froid, mêlé de brouillard et de pluie, sur la grande cité, si profondément remuée par les émotions de la veille et si avidement curieuse des émotions de la journée. Les préparatifs de la lutte s'étaient faits dans les deux camps, préparatifs hâtés et formidables du
côté du pouvoir, simples et lents du côté du peuple. La pluie, qui avait tombé durant ia nuit et qui tombait encore d'instants en instants, avait éteint les feux des bivouacs et les incendies des postes tentés sur quelques points, notamment l'incendie du poste de l'octroi, à la barrière du Roule, où il y avait eu combat et sang versé. Aux premières lueurs du crépuscule et à mesure que le jour descendait du faîte des maisons jusque dans la pénombre des rues, il éclairait des faisceaux d'armes ternies par la fraîcheur de la nuit et des groupes silencieux d'hommes aux visages pâlis par l'insomnie, mais virils et énergiques à force de résolution ; puis il démasquait, aux regards attentifs des rondes, le sommet des barricades des rues Saint-Martin, Saint Denis, du Cadran, de Cléry, du Petit-Carreau, Montmartre, Chabrol, etc., où se dressaient immobiles, mais menaçants, les fusils rouilles des soldats de la démocratie,
En voyant ce ciel sombre et cette pluie froide qui venait battre sinistrement les carreaux de ses fenêtres royales, Louis-Philippe, qui comptait cet état de la température pour auxiliaire, dut dire, comme l'avait, dit Pétion : « Il pleut, le peuple aujourd'hui n'est pas à craindre. » Erreur grossière, qu'il devait payer d'une déception cruelle.
Son premier soin cependant , sur le récit de la mutinerie un peu trop prolongée de son peuple, avait été d'appeler le maréchal Bugeaud au commandement
en chef de la garde nationale , en remplacement du générai Jacquerainot , dont la démission était acceptée . ainsi qu'au commandement en chef des troupes de ligne de la première division militaire. Bugeaud! c'était un défi et une insulte jetés à la population parisienne , l'insulte à la garde nationale , le défi à l'adresse du peuple. Le grand maréchal des razzias, l'infatigable guerrier africain, héros de la Tafna, de Blaye , de Transnonain'^ët d'autres lieux , le capitan aux allures d'invincible qui avait fait payer si cher à la France la prise apocryphe du Jugurtha moderne ^ M. le duc d'Isly enfin , était particulièrement hostile aux républicains , au peuple qui connaissait de longue date ses lugubres exploits, et on comprenait combien de sang il lui faudrait encore pour laver les sarcasmes et les anathèmes dont on avait flétri ses lauriers. Le choix du duc d'ïsly était aussi malheureux que celui du duc de Raguse l'avait été en 1830; il devait être aussi fatal à la monarchie de Louis- Philippe que celui de Marmont l'avait été à la monarchie de Charles X. « Pouvez-vous me répondre du Succès? avait demandé le monarque au maréchal avant de lui confier le commandement en chef. — « îl y aura vingt mille hommes tués !... — avait répondu Bugeaud. Et les forces militaires lui avaient éfé remises. Cette assurance en valait bien une autre, en effet, et le duc d'Isly méritait ce suprême honneur. Pour pallier, autant que possible, la faute de la
veille, le maréchal avait fait battre le rappel dans toutes les iéj^Mons, à sept heures et deiiiie. Le pouvoir appelait décidémeul cette lois à sou aide ceux-là mêmes dont il n'avait pas voulu autoriser la réunion pacifique , ceux-là mêmes contre lesquels il avait déterré une vieilleloide 1790 et une autre loi de 1832 ; n'était-ce pas une faute nouvelle? Quand on se sent fort, on ne commet pas de faiblesse; qu..nd on se sent faible , on ne commet pas impunément de lâcheté. On accepte franchement la lutte ou l'on y renonce. La garde liationale aurait pu pardonner, moyennant une satisfaction légale toutefois , l'injure du banquet, mais l'injure du rappel, elle ne devait pas la pardonner. La veille , les sonnnations tardives du pouvoir avaient produit pour la garde d'honneur des Tuileries un total dérisoire de cinquante gardes nationaux recueillis à grand'peine dans la 12* légion, par le colonel M. Ladvocat, ex-j-épublicain de 1830 et depuis... conservateur des Gobelins. Maintenant le lapjiel, entendu de tous, ne rencontrait plus de récalcitrants. Mais, je le répète, les gardes nationaux de toutes les légions, à part ceux de la T'qui s'étaient ralliés au pouvoir , les gardes nationaux de toutes les légions, animés de sentiments ditïérents de ceux que leur su{)posait le ministère , descendaient dans la rue décidés à soutcLiir bj peuple , et en criant comme lui et avec lui : Vive la Réiorme ! Lorsque quelques-uns de leurs officiers, gens de cour et d'antichambres
ministérielles, voulaient s'opposer à leurs démonstrations réformistes, comme le fit ce jour-là notamment M. Lemercier, colonel de la 10^ légion, ils passaient outre ou rendaient plus bruyante encore l'expansion de leurs sentiments patriotiques, et forçaient ainsi leurs chefs à résigner le commandement.
Les rassemblements , dispersés la veille , se reformaient néanmoins; les groupes sans armes, mais exaltés par les récits qui couraient la ville, par les bruits divers qui planaient sur la cité, comme des menaces ou comme des glas funéraires, les groupes s'agitaient impatients, terrifiés ou décidés à combattre, et l'agitation, un instant contenue la veille par le déploiement simultané des forces militaires, avait repris son intensité, et cette fois, gagnant de proche en proche, elle avait changé l'émeute en véritable insurrection. La journée du 22 avait été le prélude, l'escarmouche, la petite guerre; la journée du 23 devait enregistrer des événements plus graves et plus décisifs.
Des engagements sérieux eurent lieu sur plusieurs points de Paris et dans le rayon des Batignolles. Les barricades élevées avec des baquets de porteurs d'eau, des camions, des fiacres, des voitures de transports, avec tous les engins de barricades enfin, rues du Cadran, du Petit-Carreau, des Prouvaires, Neuve-Saint- Eustache, de Cléry, Saint-Denis, Montmartre, Poissonnière, Saint-Martin et rue Montorgueil, eurent à se défendre , mais aucune d'elles n'attaqua. Dans la
rue Montmartie , les barricades furent enlevées, comme l'avaient été celles de la rue Saint -Denis, par des détacluMiients de gardes municipaux, qui, sans aucune sommation préalable, tirèrent sus aux combattants, et, s'embusquant au coin des rues, mirent en joue contre les fenêtres. Dans le faubourg Saint-Antoine et dans les rues Saint-Laurent et Saint-Lazare, les barricades élevées dans la nuit ou dans la matinée furent également prises par la troupe de ligne et par la garde municipale; cette dernière toujours en avant et toujours acharnée, toujours barbare;. Sur la place du Chàtelet, un détachement de gardes municipaux, qui y bivouaquait, fit encore feu inopinément sur des groupes tumultueux qui débouchaient des rues voisines. On le voit, on le sait dailleurs, les gardes municipaiix seuls avaient fait leur devoir, comme devait le dire en j)leine assemblée républicaine un de ses membres, M. Ségur d'Aguesseau (î), qui devait demander pour eux seuls des récompenses nationales. Eux seuls avaient impitoyablement exécuté des ordres impitoyables, tirant toujours sans sommations, sans avertissement , avec rage , avec désespoir peutêtre. Et cependant ce n'était pas faute de leçons d'humanité! Le peuple leur en avait donné plus d'une. Dans cette journée du 23, après le changement de ministère, vers cinq heures et demie, soixante gardes municipaux, qui s'étaient réfugiés dans la boutique de l'arnaurier, rue Bourg-l'Abbé, avaient été arrachés à la (i) Voir le Moniteur du 23 novembre 1849.
légitime colère du peuple par de courageux citoyens, qui leur avaient l'ait un rempart de leurs corps, par MM. Vet, maire du cinquième arrondissement, Etienne Arago, Gutton , fabricant, et par le colonel de la sixième légion. Les insurgés avaient cruellement souffert de leur fusillade, et pourtant, grâce à la protection des citoyens que je viens de nommer, ils étaient sortis sains et saufs de l'endroit où ils s'étaient réfugiés, et ils avaient été conduits à l'Hôtel-de-Ville, désarmés, mais libres. Qui donc avait fait son devoir en cette occurrence? Qui méritait d'être récompensé par la République? ses défenseurs ou ceux de la monarchie?
Je reprends mon récit. Toutes les barricades , en général mal défendues , non pas faute de combattants, mais faute d'amies, furent ainsi reprises une à une par les troupes , qui montrèrent pour la plupart quelle communauté de sentiments les liait au peuple, en gardant dans presque toutes les occurrences une altitude sympathique , provoquée d'ailleurs par les avances fraternelles des patriotes insurgés. Il est vrai d'ajouter que partout la garde nationale était intervenue pour éviter autant qu'il était en elle l'effusion du sang. Elle voulait rétablir l'ordre public, conserver les propriétés et faire rentrer la capitale dans son assiette, afin que le commerce n'en souffrît point. Une partie delà garde nationale, la partie avancée de la bourgeoisie, voulait plus, elle voulait, avec le peu-
pie, une réforme éleclorale et la révision des impôts excessifs qui pesaient sur la population; mais le plus grand nombre.de ces soldats citoyens, cette prétention est très excusable, croyaient (pie leur rôle, tout pacifique, et que leur intervention, fort utile dans plusieurs circonstances, feraient comprendre au peuple qu'il n'avait plus qu'à reprendre le chemin de ses ateliers et de ses faubouîgs, cl qu'il devait se trouver grandement, copieusement salisl'ait, connue ils l'étaient eux, des concessions arrachées au roi , carie roi avait consenti à changer son ministère. La nouvelle, apportée aux gardes nationaux de la troi~ sième légion, stationnant place des Petits-Pères, en avait été communiquée électriquement à tout Paris. Belle et grande nouvelle, ma foi !
La séance de la chambre des pairs avait été orageuse, et, dès l'ouverture, c'est-à-dire peu d'iuslarits avant la nouvelle de la démission des ministres, le comte d'Alton-Shée et le marquis de Boissy avaient déposé, entre les mains du chancelier Pasquier, une demande d'interpellation (1) qui avait été repoussée à
(1) La demande d(; M. d'AUoii-Slii;e ctaii ainsi conçue ; « Des « événements graves se sont accoui[ilis ; une émotion générale tt s'est em[tarée de la population ; hier et aujourd'hui des collisions « déplorables ont eu lieu entre la troupe et les citoyens.
0 De ces événements, les uns font peser la responsabilité sur « le gouvernenieni, les autres sur l'opposition. Je supplie lacham- « bre, dans rintéièl de la justice et de la vérité, de m'autoriser,
l'unanimité par les nob'es pairs. L'un des secrétaires, le comte de Flavigny, en avait donné lecture à la noble assemblée, et tous ces débris ossifiés d'un autre âge, tous ces lichens parasites d'une autre monarchie, n'avaient point permis que deux des leurs, plus jeunes, plus libéraux , donnassent le scandale d'interpellations au ministère, qui avait fait son devoir. Le sang avait coulé la veille, il coulait encore pendant qu'ils délibéraient; mais c'était du sang de roturier, du sang de vilain : on mitraillait la canaille, qu'importait cela à ces marquis cacochymes, à ces comtes impériaux, qui voulaient descendre en paix
« dès qu'elle jugera le moment o|)portun, à interpeller MM. les mi- « nistres. 11 importe d'établir, dans un débat public et contra- « dictoire, devant la chambre et devant le pays tout entier, la part « de responsabilité qui doit revenir à chacun, « Le 23 février 1848.
« Le comte d'ALXON-SHÉE, pair. »
Voici la proposition de M. de Boissy :
« Attendu que hier le sang a coulé sur divers points de la capi- € taie ;
a Attendu qu'aujourd'hui encore la population parisienne est «t menacée de mort et d'incendie ; de mort par soixante bouches à « feu approvisionnées, moitié à coups de boulet, moite à coups de « mitraille ; qu'elle est menacée de dévastation et d'incendie par « quarante pétards, le tout transporté d'urgence et en hâte de Vin- « cennes à lEcole-Militaire.... » (Ici la lecture avait été interrompue par un violent tumulte, et le chancelier avait interdit de la continuer, à cause des termes dans lesquels elle avait été énoncée. On n'en avait lu que les conclusions : « J'ai l'honneur de demander à « la chambre la permission d'adresser des interpellations, etc. »
dans leurs sépulcres, creusés depuis longtemps, et depuis longtemps dans l'attente de leurs dépouilles mortelles? Ils s'étaient donc contentés de crier le rappel à l'ordre de toute la force que leur laissaient encore Jeurs faibles poumons , et de demander l'ordre du jour. L'ordre du jour avait été appuyé, et, d'un commun accord, et d'un élan spontané, ils avaient repris la discussion sur le projet de loi relatif au régime hypothécaire!
A la chambre des députés, le même tumulte, la même indiscipline avait eu lieu. M. Yavin , député de }a Seine, ayant manifesté le désir d'interpeller le cabinet, au sujet des circonstances graves dans lesquelles se trouvait le pays et de la situation spéciale du ministère, les centres et la droite, toujours incorrigibles, avaient protesté ; ils ne tenaient guère à être édifiés sur l'état de la capitale; ils ne voulaient pas qu'on leur prouvai qu'ils dansaient siiî' un volcan, comme le leur avait dit naguère un journal de l'opposition ; et lorsque M. Yavin avait provoqué une explication delà part du cabinet sur le mystère du rappel, le président du conseil, M. Guizot , était venu déclarer à la tribune « qu'il n'était ni conforme à « l'intérêt pul)lic, ni à propos pour la chambre « d'entrer en ce moment dans aucun débat sur ces « interpellations... Que le roi venait de faire ap|)eler u M. le comte IMolé pour le charger de former un « nouveau cabinet. » Et, comme celte nouvelle.
tombant comme un coup de foudre, au milieu des préoccupations particulières, avait soulevé des clameurs diverses , le président du conseil avait ajouté avec sa morgue insolente et son dédain de doctrinaire qui veut être, jusqu'au bout, fidèle à son rôle : « Tant que le cabinet actuel sera chargé des affaires, « il maintiendra ou rétablira l'ordre et fera respec- « ter les lois selon sa conscience , comme il l'a fait « jusqu'à présent... Je ne vois, pour mon compte, « aucune raison à ce qu'aucun des travaux de la « chambre soit interrompu , à ce qu'aucune des tf questions qui avaient été élevées dans la chambre « reçoive sa solution ! » Ce calme était affecté, ce dédain mentait; M. Guizot avait le cynisme du courage, c'est-à-dire, il tremblait comme tremblait en ce moment le monarque dont il s'était fait de gaîté de cœur le valet et l'exécuteur des hautes œuvres!
Du reste, à part- quelques-uns, tous les hommes de cette chambre de courtisans , d'enrichis et de parvenus, qui cachaient les ulcères de leurs consciences sons une triple couche d'or qui n'en faisait pas moins ressortir la corruption, — tous les hommes de cette chambre , apostats et vendus, pritchardistes et satisfaits se valaient bien et se comprenaient bien dans cette circonstance. Les maîtres affichaient un mépris souverain des droits les plus sacrés du peuple ; ils renchérissaient après eux, et, comme eux, faisaient bon marché de ces millions de prolétaires
auxquels ils refusaient insolemment la vie, c'est-àdire la liberté! Et l'un d'eux, espèce de maître Jacques érudit , paysan de la Mièvre, rustique parvenu qui aimait à mettre parfont l'empreinte de sa personnalité envieuse, M. Dupin , l'ex-compère de Louis-Pliiiippe, esprit matois, caractère double, criant partout son incorruptibilité et son indépendance, mais en réalité l'hôte assidu du château, le canal des grâces , M. Dupin avait osé dire , en pleine tribune française, en face du mouvement national qui se déclarait et qui alhiit tout à l'heure l'emporter, lui et les siens , ses fétiches et ses émules : « L'action « de la chambre, d'accord avec le pouvoir royal, « est de travailler exclusivement au maintien de la « paix publique , de se prononcer énergiquement « dans ce sens : avant tout, le rétablissement de cette «. paix, la cessation des a(troii|)ements. Il faut que « les masses comprennent qu'ell'^s n'ont [)as le droit « de délibérer, de décider. 11 faut que les gens qui « ont eu recours aux armes comprennent qu'ils n'ont « pas le droit de délibérer, qu'ils n'ont pas le droit « de commander, qu'ils n'ont qu'à attendre l'exécu- « tion de la loi, écouter la voix des magistrats, at- « tendre les délibérations des grands corps de l'Etat, « et les mesures qui seront jugées nécessaires par la u couronne et par les chambres (1)! » Ironique lan-
(1) Voir le Moniteur du 24 février 1848.
gage ! détestables sentiments ! Et pourtant , les hommes qui parlaient ainsi avaient, en d'autres temps, lorsqu'ils avaient encore cette probité du cœur qui vaut mieux que la probité du langage , donné gain de cause à ces révoltes de l'esprit public, de l'opinion publique, de la conscience publique , contre ces brutalités, contre ces violences et contre ce despotisme abrités impudemment derrière la loi ! M. Guizot , lui-même , qui se drapait si superbement en face de l'orage, et qui jetait la pâleur de son visage et la pâleur de son âme en défi à la tourmente qui grondait au dehors, M. Guizot avait écrit quelque part : « — Quand les révolutions entraînent de grands mou- « vements politiques, c'est à l'injustice et à la mau- « vaise conduite des gouvernements qu'il faut l'at- « tribuer. Le besoin de la liberté n'est que le besoin « de la justice, et ce n'est pas le besoin, c'est le re- (( fus de la justice qui bouleverse les États. Si l'Angle- « terre avait consenti à ce que l'Amérique fût libre, « l'Amérique ne se serait pas déclarée indépen- « dante (1)» Eh bien ! la France avait le besoin de la justice, elle avait soif de liberté ! Vous lui refusiez l'une, vous lui déniez l'autre... Vous ne consentiez pas à ce qu'elle fût libre, et elle allait se déclarer indépendante !
Car tout n'était pas dit parce que Louis -Philippe
(1) Du gouvernement représentatif, chap. 1, p. 1, Paris 1816.
avait successivement appelé près de lui M. le comte Mole et M. Tliiers pour former un nouveau cabinet. Le bonheur et la dignité d'une nation ne sont pas de ces choses dont on fait, à son gré, métier et marchandise; non. D'ailleurs, on commençait à comprendre en France que la monarchie constitutionnelle et les institutions républicaines quelle avait juré de consacrer étant deux termes qui se repoussaient l'un l'autre, il fallait opter entre les deux, entre la royauté et la république , entre l'arbitraire et le droit, entre l'esclavage et la liberté! le choix ne pouvait être douteux. Le peuple de Paris, à son réveil, avait respiré par tous les pores du cœur et du corps, les émanations généreuses qui l'avaient fait si grand, si indomptable, si héroïque en 1789 et en 1830, et, puisque la partie s'engageait entre lui et le trône, puisque le pouvoir le poussait à une bataille qu'il n'avait pas cherchée, mais qu'il espérait cependant, il ramassait le gant et relevait le délî, et, les narines ouvertes, les prunelles dilatées, les cheveux au vent, le fusil sur l'épaule, le dévouement au cœur, il marchait, non plus cette fois à la conquête d'un dr(ùt longtemps marchandé, mais à la conquête de tous ses droits! Le ministère était tombé dans le sang, la monarchie devait y glisser avec lui, entraînée par lui. Un changement de ministres, le nom de iM. Thiers ou celui de M. Mole substitué à celui de M. Guizot, voilà tout ce que Louis-Philippe jetait en pâture à des appé-
tits en quêle d'indépendance ! Le peuple avait d'abord exigé : la mise en liberté des citoyens arrêtés la veille et dans la journée', la mise en accusation des ministres; le droit de réunion, consacré de fait par un banquet pour le dimanche suivant ; la réforme électorale assise sur des bases populaires; l'abolition des lois de septembre ; le licenciement de la garde municipale; l'amnistie générale! Tout-à-l'heure, il allait exiger davantage.
Avant que la nouvelle du renvoi du ministère n'eût été connue, des gardes nationaux du quatrième arrondissement, au nombre d'environ cinq cents, parmi lesquels vingt-cinq officiers, conduits par M. Vilcoq, s'étaient rendus à la chambre pour y remettre un manifeste ainsi conçu : « Nous, soussignés, citoyens « du 4* arrondissement, déclarons pour rendre hom- « mage à la vérité, à nos convictions personnelles, « être prêts à soutenir, dans les rangs de la garde na- « tionale, sa devise : liberté, ordre public ! et, à cet « effet, de prendre les armes sous les ordres de nos « chefs pour maintenir l'ordre dans l'arrondissement; « mais nous entendons bien formellement ne pas nous « constituer les soutiens d'un ministère corrupteur et «corrompu et dont nous repoussons, de toute la « force de nos convictions, la politique et les actes, « appelant de tous nos vœux sa mise en accusation et « son renvoi immédiat... ». Voilà quelles étaient les exigences de la bourgeoisie, dont M. Odilon-lîarrot
était le digne organe; voilà le secret du sphinx ! On comprend, après la ieclure de cette pièce, quelle émotion dut ressentir la bourgeoisie en apprenant la démission des ministres; quelle joie elle dut éprouver en connaissant le résultat de ses dématches, et combien elle dut s'applaudir de la neutralité qu'elle avait gardée en cette affaire. Son chef, M. Barrot, dut être, de son côté, fort agréablement surpris de voir les choses prendre cette tournure et le vent souffler de ce côté. Il avait produit le mouvement, il était un personnage, on devait compter avec lui, et le moins qui pouvait lui écheoir, je le répète encore, c'était un portefeuille!
A ce moment, la cause de la Révolution était à moitié gagnée, mais elle pouvait être perdue par la folle confiance de la population parisienne. M. Barrot et ses amis en avaient été le prétexte , non la cause, dieu merci ! et l'avènement de la démocratie pouvait être encore retardé. La démocratie, heureusement, profita de ce prétexte, et, douze heures plus tard, la cause de la Révolution fut décidément gagnée. M. Odilon-Barrot et la bourgeoisie avaient été révolutionnaires sans le savoir et sans le vouloir.
Une grande partie de la population partageait certes ces sentiments fort honorables à tous égards, mais en vérité trop anodins et trop pacifiques. Beaucoup , lorsque la nouvelle du changement de ministère fut sue , beaucoup se réjouirent et donnèrent à
la manifestation de leur joie une forme exubérante et puérile. Les gardes nationaux fraternisèrent avec les trotipes de ligne et celles-ci avec les ouvriers insurgés ; des barricades, abandonnées par l'agression, furent délaissées aussi par la défense. H y eut des épanchements et des clameurs d'enivrement et de fête, et la nuit étant venue, on alluma des feux de joie dans les rues et des lampions aux fenêtres. Des groupes nombreux parcoururent les rues en chantant la Marseillaise et en criant : Vive la réforme ! Cela était beau , le spectacle était touchant, et je me rappelle avec attendrissement les larmes que je vis couler sur les mâles figures des soldats , déchargés d'un rude devoir , délivrés d'un épouvantable remords. Mais si cela prouvait la haine pour un ministère odieux , cela ne prouvait pas que la population songeât à se défier des promesses mensongères qu'annonçait le renvoi des ministres. Beaucoup criaient : Vive la réforme ! qui ne se doutaient guère qu'elle n'aurait profité qu'aux amis de M. Odilon-Barrot ! Beaucoup s'étourdissaient sachant bien qu'on ne leur accordait qu'un leurre , qu'on ne leur faisait qu'une concession dérisoire , — mais résignés à soufîrir encore et à attendre le grand jour du triomphe. Le découragement et l'espoir viennent tous deux aussi vite au cœur de ceux qui souffrent, tous deux sont hères, on maudit l'un, on bénit l'autre , et l'on meurt souvent en espérant encore !
Mais si la bourgeoisie avait accepté cette tardive et incomplète satisfaction, il n'en avait pas été de même du parti démocratique qui comptait dans son sein de vieux combattants trompés en 1830, et qui ne voulaient plus l'être. Après le manifeste porté à la Chambres des députés par cinq cents citoyens du 4' arrondissements, avait paru cette déclaration du comité électoral démocrati(iue : « Le ministère est renversé ; c'est bien. Mais les derniers événements qui ont agité la capitale appellent sur des mesures , devenues désormais indispensables, l'attention de tous les bons citoyens.
- . « Une manifestation légale , depuis longtemps annoncée , est tombée tout-à coup devant une menace liberticide lancée par un ministre du haut de la tribune. On a déployé un immense appareil de guerre, comme si Paris avait eu l'étranger, non pas à ses portes, mais dans son sein. Le peuple, généreusement ému et sans armes, a vu ses rangs divisés par des soldats. Un sang héroïque a coulé.
« Dans ces circonslances, nous membres du comité électoral démocratique des arrondissements de la Seine , nous nous faisons un devoir de rappeler hautement que c'est sur le patriotisme de tous les citoyens, organisés en garde nationale, que reposent, aux termes ïnèmes de la charte , les garanties de la liberté.
« rsous avons vu sur plusieui-s points les soldats
s'arrêter avec une noble tristesse, avec une émotion fraternelle, devant le peuple désarmé.
« Et, en effet, combien n'est pas douloureuse pour des hommes d'honneur cette alternative de manquer aux lois de la discipline ou de tuer des citoyens ! La ville de la science, des arts, de l'industrie, de la civilisation , Paris enfin, ne saurait être le champ de bataille rêvé par le courage des soldats français. Leur attitude l'a prouvé , et elle condamne le rôle qu'on leur impose.
« D'un autre côté, la garde nationale s'est énergiquement prononcée, comme elle le devait, en faveur du mouvement réformiste ; et il est certain que le ré-.sultat obtenu aurait été atteint sans effusion de sang, s'il n'y avait pas eu de la part du ministère provocation directe, provocation résultat d'un brutal étalage de troupes.
«Donc, les membres du comité électoral démocratique proposent à la signature de tous les citoyens la pétition suivante :
u Considérant que l'application de l'armée à la « compression des troubles civils est attentatoire à la « dignité d'un peuple libre et à la moralité de l'armée « elle-même;
« Qu'il y a là renversement de l'ordre véritable et « négation permanente de la liberté ;
« Que le recours à la force seule est un crime « contre le droit j
« Qu'il est injuste et barbare d»^ forcer des hom- » mes de cœur à choisir outre les devoirs du militaire « et du citoyen ;
« Que la gardé nationale a été instituée jirécisé- « ment pour garantir le repos de la cité et sauvegarder « les libertés de la nation ; qu'à elle seule il appar- (( tient de distinguer une révolution d'une émeute. »
« Les citoyens soussignés demandent que le [teuple « entier soit incorporé dans la garde nationale;
« Ils demandent que la garde municipale soit dis- « soute ;
« Ils demandent qu'ils soit décidé législativement «qu'à l'avenir, l'armée ne pourra plus ètie em- « ployée à la compression des troubles civils. »>
Cette pièce rédigée par Louis Blanc, était signée de noms d'électeurs parmi lesquels : David (d'Angers), le sculpteur, Guinard, Félix Pyat, Martin (de Strasbourg), Recurt, Goudchaux, Jules Bastide, etc.
C'était beaucoup demander certes que de demander cela, mais ce n'était pas demander assez. Le peuple avait le droit d'exiger davantage , je le répète , malgré l'autorité des noms que je viens de citer. En temps de révolution lorsqu'on se fait les représentants des besoins et des intérêts d'une nation , il ne faut pas les formuler à moitié. Pas d'ambiguité; tout ou rien. Si nous n'avons rien aujourd'hui , nous aurons tout demain. Le peuple entrait dans sa majorité, et Camille Desmoulins eût été mal venu à
lui dire comme il l'avait dit à une autre époque : « 0 peuple stupide ! que Camille \ous a bien nommé un assemblage de Quinze- Vingis! » Grâce à Dieu, il y voyait clair maintenant.
Je conçois à merveille que la bourgeoisie , lotie à son gré ou à peu près, propriétaire, ayant pignon sur rue et bons hypothécaires , joie et santé, mœurs décentes et goûts satisfaits, après avoir prêté très loyalement son concours au peuple, comme elle l'avait fait en 1830. pour forcer la main à un gouvernement qui les traitait tous les deux un peu pardessous la jambe, eût fait ses restrictions mentales et des réserves prudentes pour le cas échéant où de ce concours efficace une commotion politique trop vive serait née. La bourgeoisie, médaille sans effigie jadis, puissance matérielle aujourd'hui, s'était, à ces deux époques, juillet 1830 et février 1848, armée à son corps défendant contre la monarchie qu'elle détestait honnêtement, mais qu'elle ne voulait pas détruire néanmoins, de peur de pis. Elle avait été élevée dans la crainte de Dieu et des Révolutions. Elle avait retenu des contes de sa nourrice les dégoûtantescalomnies contre l'immortelle époque de 92 , et de ses souvenirs classiques ce vers de Corneille :
« Le pire des Etats c'est l'Etat populaire. »
et des deux maux elle avait choisi celui qu'elle avait cru le moindre ; elle s'était jetée dans les bras de la TOME I. 12
monarchie en haine de la République dont le fantôme se dressait continuellement à ses yeux, non pas avec son corlége d'échat'auds, mais avec son cortège d'assignats! La bourgeoisie ne pouvait pardonnera la République, qui cependant lui avait donné la vie politique, d'avoir donné cours aux assignats; c'était presque à cause de cela qu'elle l'exécrait. L'opinion était sincère, mais elle était absurde. Or, en 1848, libérale , mais monarchique par besoin, la bourgeoisie, froissée dans son orgueil bien légitime de milice citoyenne, s'était rangée du côté du peuple et avait crié avec lui : vive la Réforme! comme en 1830 elle avait crié : vive la Charte ! en désirant la Réforme pure et simple, et pas autre chose. Elle s'était bien mutinée contre le pouvoir royal , comme disait M. Dupin , mais elle n'avait voulu lui donner un soufflet que sur la joue de ses ministres. Elle ne se serait pas permis une mercuriale de sujet à monarque, le trône jetait encore pour elle des rayons qui l'aveuglaient. Aussi s'était- elle déclarée satisfaite de l'espèce de réparation otîertc par Louis-Philippe en holocauste aux victimes tombées sous les balles de ses soldats: le renvoi du ministère, et tout aussitôt s'était-elle mise àrélablir r ordre un instant troublé. Lavez le sang qui tache le pavé de vos boutiques, et criez bien haut : vive le roi! le commerce va refleurir! Malheureusement la bourgeoisie cette fois fut débordée , et ce ne fut pas sans effroi, effroi bien légitime, qu'elle vit dans la soirée
les barricades se reconstruire et les cris de : vive la République ! se substituer aux cris de: vive la Réforme ! La République à la place de son gouvernement-ulcère ! Où allait-on, grands Dieux? à la liberté , braves gens !
Car les barricades, un instant évacuées et désertées par ceux que la nouvelle de la chute du ministère avait enthousiasmés, s'étaient rapidement repeuplées de défenseurs , bien déterminés à ne pas se laisser leurrer par des promesses et endormir par des phrases, et à rester debout sur leurs fusils jusqu'à la mort de la monarchie ou jusqu'à la leur. De nouvelles barricades avaient été tentées sur un grand nombre de points, et le quartier Saint-Martin , la rue Transnonain, s'étaient hérissés de palissades d'oii les combattants pouvaient attendre ren..emi avec assurance. Puis , peu à peu, les barricades délaissées avaient été reprises, et toutes les positions étaient désormais gardées militairement par les insurgés. Ceux qui n'avaient point d'armes allaient, avec des torches, frapper aux portes des maisons, sans les enfoncer, et jusqu'à ce qu'on se montrât aux fenêtres. Ils demandaient alors les fusils , mousquetons , sabres , qui se trouvaient disponibles, la plupart en remettaient un reçu et inscrivaient à la craie sur les volets des boutiques : Armes données! Puis ils revenaient prendre part à la causerie et à la tlam.me des bivouacs , l'une et l'autre joyeuses, toutes deux étincelantes. C'est j à ces heures
suprêmes où il va jouer témérairement sa vie et le pain de sa famille, que l'esprit du .peuple se révèle; il faudrait un volume pour raconter les mille saillies échappées ce soir-là à sa verve aussi facilement que s'échappaient des foyers les mille gerbes d'étincelles! Pendant que la démocratie faisait ainsi ses préparatifs,— car la lutte delà veille et celle du jour ne pouvaient être considérées comme sérieuses, mnigri- le sang versé, et une dernière lutte était inévitable, elle était nécessaire, — les bandes folles de la population, animées par ce sentiment d'enthousiasme qui saisit au cœur les enfants et le peuple qui n'ayant rien connu de l'enfance en conserve une partie pour sa virilité; les bandes folles de la population se ruaient dans les rues devenues tumultueuses, en poussant des houras de joie en faveur de la Réforme et des cris de colère contre le ministère. De forts détachements de gardes nationaux les précédaient ou les suivaient , en chantant les chants patriotiques dont étaient remplies les mémoires et lésâmes, et en ngitant leurs torches. I.a garde nationale appuyait le peuple dans ses exigences de réforme , elle voulait aller avec lui jusqu'au boutjtoujours légalement bien entendu : mais si l'événement que Ton connaît n'était pas arrivé, elle eût fciit volte-face, et tourné ses armes contre lui. A bas Guizot! A bas Thiers ! A bas Mole! A bas le système ! criait-on et criait-elle ! Mais on ne criait pas encore : A bas Louis-Philippe !
La soirée s'avançait, Paris tout entier s'agitait , se remuait, masse vivante, flot vivant, allant d'une irrésolution à une incertitude , ballotté par des bruits contraires, mais allant, allant toujours, obéissante l'impulsion donnée, comme la vague, et comme elle allant à la mer, c'est-à-dire à l'inconnu. Car, — à part ceux qui gardaient bravement leurs barricades reconquises, qui, parmi cette foule en proie à toutes les émotions, savait qu'on allait à la République? Beaucoup pouvaient la deviner, mais peu la voyaient.
A dix heures, une colonne de citoyens, ouvriers et gardes nationaux sans armes, s'avançait, tumultueuse mais animée d'intentions pacifiques, vers le boulevart des Itabens, alors ruisselant de lumières et de formes humaines. Cette colonne compacte venait de la rue de Charonne, et elle avait traversé, au milieu de fraternelles acclamations, toute la ligne des boulevarts, dans le plus grand ordre, dans la plus parfaite harmonie. Un officier de la garde nationale semblait la commander; il était précédé de plusieurs ouvriers portant des torches de résine. Lagrange n'était point à leur tête comme l'a écrit M. de Lamartine qui s'est complu dans les détails de physionomie et de costume de ce républicain de vieille date, etqui a esquissé coraplaisamment son visage pâle et triste et son paletot bluîic taché de boue. Je ne me rappelle pas le paletot blanc de M. Lagrange, mais ce dont je me souviens, c'est qu'à l'heure où M. de Lamartine le fait marcher
en tête de la manif»^station, il se dirigeait par la place de l'Odéon vers le siège de l'administration de la Lanterne du quartier La/m, organe de la jeunesse des écoles, rédigée par de jeunes hommes de lettres. Les bureaux du journal /e Natinna/ qiù depuis.... mais alors le National passait pour républicain , les bureaux de ce journal, situés rue Lepelletier. étaient s\ir le chemin de la colonne populaire. Une halte fut faite, M. Armand Marrast parut au balcon d'une des fenêtres et prononça d'une voix assez ferme un speech assez éloquent qui fut accueilli par des bravos. M. A. Marrast préludait à la série de petits discours qui devaient, à l'Hôtel-de-Ville, lui attirer les petites ovations que l'on sait. La fenêtre du journal se referma , et la foule se remit en marche. Coupée un instant par un bataillon de grenadiers que les alarmistes du quartier de la Bourse avaient élé quérir, elle se reforma, après de fraternels échanges de poignées de mains, et arriva sans encombre sur le bonlevart des Capucins devant l'hôtel du ministre des affaires étrangères , auquel elle réservait sans doute la piquante ovation dont avait été l'objet, unquart d'heure auparavant, le ministre de la justice Hébert On avait forcé r inventeur de la fameuse complicité morale à illuminer splendidement son hôtel, et pareil sort attendait l'hôtel de M. Guizot. Mais un sort différent attendait les auteurs de cette manifestation bien excusable. M. Guizot avait des rancunes à vider, d'amè-
res injures à venger. îl s'était promis de faire payer cher cette victoire à ceux qui l'avaient remportée contre son gré. L'hôtel du ministère des affaires étrangères avait depuis la veille une garnison respectable , grossie depuis quatre ou cinq heures par deux compagnies du 14* de ligne qui, au premier bruit avantcoureur de l'approclie de la colonne, s'étaient placées devant l'hôtel, le fusil au bras et chargé. La foule approcha néanmoins et de puissantes poitrines entonnèrent les hymnes républicains, répétés bientôt par des milliers de voix. Le colonel de la ligne s'approcha de la tête de la colonne et lui intima l'ordre de reculer. L'ordre était à peine donné , et cette masse épaisse de citoyens avait eu à peine le temps de se décider à un mouvement quelconque, de reculer ou d'avancer, que les fusils s'abaissaient, et qu'une détonnation. venue peut-être des groupes, provoquait de la part des soldats une décharge générale qui allait porter la stupeur, la désolation et la mort dans cette foule inoffensive.
Quand le bruit de cette mousqueterie barbare se fut évanoui avec la fumée, on entendit un autre bruit, moins égal, mais plus terrible encore; c'étaient les cris de désespoir des blessés, des amis qui cherchaient leurs amis dans des sillons de sang ; les cris de rage et d'imprécation des mourants qui appelaient à la vengeance. Et bientôt, la foule, un instant foudroyée, se releva et, s'éparpillant dans toutes les directions, poussa
ce cri formidable et sinistre de nos guerres civiles : Aux armes ! Aux armes ! Et ceux qui , restés sur le lieu de cette boucherie inutile, le coup de grâce delà royauté, voulurent compter leurs victimes, ils en trouvèrent trente-sept (i)! Il y eul des sanglots Oe douleur et des sanglots de colère. Les larmes des vivants allèrent rafraîchir les plaies béantes des morts; bien des lèvres élanchèrent bien du sang, et de navrants adieuv furent dits dans de poignantes étreintes. Mais après les regrets et les larmes , vinrent les imprécations, après le désespoir la vengeance! Un tombereau fut amené sur le tliéàtre de cet assassinat, les cadavres relevés y furent entassés tout palpitants et chauds encore des dernières convulsions de l'agonie, de vigoureux bras s'attelèrent aux brancards, et précédé de torches aux reflets rougeàtres, le funèbre cortège se mit en marche. Salué sur son passage par jdes exclamations passionnées, il s'avança sombre comme un mausolée de chair humaine, lent comme la justice, mais terrible comme elle, au bruit des armes et du tocsin dont les lourdes volées allaient réveiller au fond des cœurs les sentiments qui y couvaient depuis longtemps. Ah ! ce fut d'un effet saisissant , je vous jure, que cm lugid)re tondiereaii parcourant Paris, la cité du luxe, des fêtes et de la joie, et allant troubler par le bruit sinistre de ses lourdes roues la majes-
{[) Certains récils portent ce nombre à S2,
tueuse sécurité des adorateurs servîtes de la monarchie , et ceux qu'une curiosité brutale poussa à leurs fenêtres, les refermèrent bien vite pour cacher au fond de leurs alcôves leur épouvante et leurs remords, si le remords peut venir là où la conscience n'existe plus ! Cette masse noire éclairée par les reflets sanglants des torches du cortège, fjue dominait de toute sa hauteur une femme, nouvelle Théroigne de Méricourt, qui, les cheveux épars, les seins nus , appelait aux armes ; ces fantômes vivants escortant et soulevant par intervalles ces fantômes morts, en poussant de rauques cris de vengeance 1 Ces armes , dont les crosses résonnaient sur le pavé des rues, dont l'acier reluisait, jaune et chaud comme l'éclair, aux lueurs des flambeaux ; tout cela était un spectacle d'un grandiose étrange, tout cela formait un tableau digne de Callot , de Rembrandt ou de Salvator Rosa, avec des spectateurs pour acteurs de plus dans ce drame terrible !
Au bout de deux heures la capitale entière connaissait le sombre événement ; au bout de deux heures les barricades avaient de nouveaux soldats recrutés précisément parmi ceux qui, l'instant d'auparavant, eussent cherché à les renverser et eussent fusillé leurs défenseurs. Les gardes nationaux, l'àme profondément remuée par la nouvelle de la boucherie du boulevart des Capucines, avaient pris leurs fusils et grossi les rangs déjà épais de l'insurrection qui, grandissant
d'heure en heure de minute en minute, eut acquis, à Tauhe , des proportions gigantesques. Soixante ans auparavant, un coup de sabre donné à un vieillard, le 12 juillet 1789 , par le prince de Lambesc, avait, non pas causé la Révolution, accomplie de fait déjà par les idées, mais provoqué l'explosion de colères depuis si longtemps accumulées contre la monarchie. Quarante ans plus tard, les ordonnances liberticides de Charles X qui voulait bâillonner la presse et dissoudre la chambre des députés, amenaient le 29 juillet 1830; et enfin , dix-huit ans après le 29 juillet le coup de sabre du prince de Lambesc devait avoir son analogue. Seulement, cette fois, la Révolution, du moins le fait matériel de la Révolution, ne devait pas s'accomplir en trois journées, mais en vingt heures. Prise dans ce sens, elle devenait un accident,. comme on l'a insinué perfidement. Je répète ici ce que j'ai dit ailleurs, et ce qui n'a j)as besoin d'être plus amplement démontré , l'évidence ressortant des choses mêmes : derrière l'accident fortuit il y avait le fait permanent qui l'avait produit : le discrédit graduel, la déconiposition graduelle de la monarchie !
Le jour arriva enfin, trop lentement au gré des impatiences énergiques et des attentes passionnées,
trop vite au gré des terreurs officielles et de la stupeur des Tuileries. Pénélope défaisait la nuit ce qu'elle avait fait le jour. Le peuple, au contraire, avait refait pendant la nuit ce qu'il avait défait pendant la journée, et largement, et sans compter, je vous le dis. Paris s'était hérissé de barricades, toutes ses rues s'étaient changées en forteresses sur la plupart desquelles flottaient le drapeau tricolore et le drapeau rouge.
La nuit s'était passée au milieu des sollicitudes de toute espèce. On avait fabriqué des armes avec des grilles d'église ; on avait fait des cartouches et fondu des balles entre des pavés, le moule révolutionnaire par excellence. Les femmes avaient préparé du linge et de la charpie. Elles avaient répandu dans les rues des tessons de bouteilles et des débris de vaisselle afin d'arrêter la marche de la cavalerie, et amoncelé leurs meubles près des fenêtres afin de les jeter sur les troupes lorsqu'elles viendraient attaquer les barricades gardées par leurs maris, par leurs frères, par leurs fils. Les femmes de Paris valent bieh celles de Sarragosse : on ne leur commande pas l'abnégation et le dévouement. L'innéité de ces deux robustes sentiments se transmet d'âge en âge avec le sang, et avec la misère, hélas !
Combien, pour qui cette nuit fut la dernière, combien purent à peine, le fusil et le cœur encore chauds, saluer l'aurore de la liberté qui se levait de nouveau sur le monde !
Combien purent aussi répondre comme Épaminondas mourant que l'on cherchait à consoler : Je laisse deux filles immortelles : la victoire de Leuctres et celle de Mantinée ! Ils laissaient aussi une fille immortelle : la Révolution !
Dès les premières lueurs du jour, chacun était à son poste, et cette fois, la victoire était assurée. Louis- Philippe avait pour lui son armée, mais contre lui il avait Paris, la bourgeoisie et le peuple. On touchait à l'un de ces moments où, selon le mot de Mirabeau , « tout le monde doit se faire peuple, et se trouver heureux de l'être. »
Raconterai-je chacun des brûlants épisodes de cette journée? Dirai-je quels prodiges de courage, quels traits d'héroïsme, marquèrent cette lutte su prême? Il est des souvenirs qui sont dans la mémoire de tous, et Paris, d'ailleurs, a gardé une telle empreinte de ce drame sublime qu'on n'aurait qu à interroger les pierres des maisons et les pavés des rues où se sont accomplies ces grandes choses pour les connaître et se sentir remué. Dans ces jours-là le peuple descend dans la capitale pour vaincre ou pour mourir. Deux choses ly forcent : son amour ardent pour l'indépendance, — sa misère. La mort est glorieuse, sur une barricade, entouré d'amis qui vous secourent si vous êtes blessé, qui vous encouragent si vous pràlissez, qui vous vengent si vous succombez. Lente et atroce est l'agonie sur un lit d'hôpital, agonie mo-
raie et agonie physique , lorsqu'on sait à quelles terrib'es épreuves , à quelles navrantes angoisses on laisse sur cette terre une famille en pleurs qu"on ne retrouvera peut-être plus là-haut, et qu'on ne pourra plus encourager, aimer et nourrir ici-bas !
Le quartier St-Martin, le faubourg St-Antoine, le faubourg St-Marcel , le quartier Rochechouart, le quartier St-Jacques, furent témoins de combats meurtriers, et là comme partout, l'avantage resta à l'insurrection, mais à quel prix, grands Dieux !
Cependant les derniers serviteurs de la royauté, non pas les amis du roi, mais les partisans de la monarchie, voyant qu'elle allait sombrer sans retour, prirent la peine de faire des tentatives, très honorables assurément, mais inutiles, pour réparer le désastre commis et en éviter un plus grand, le dernier. A la suite des conférences tardives de Louis-Philippe avec MM. CrémieXix , Odilon-Barrot, Thiers et Dufaure, ceux-ci avaient envoyé partout des aides-decamp porter la nouvelle que le roi consentait à former un ministère, pris entièrement dans le sein de l'opposition; eux-mêmes, montés sur des chevaux que leur avaient prêtés les gardes nationaux, parcoururent différents quartiers pour propager la bienheureuse nouvelle. Par malheur leurs paroles mielleuses trouvèrent des oreilles rétives, leurs avances furent repoussées assez brutalement, et leurs chevaux, contraints par de vigoureux poignets de rebrousser che-
min, les exposèrent à quelques dangers. MM. Barrot, Horace Yernet, Lamoricière et un officier d'étatmajor de la garde nationale, cavalcadèrent très agréablement sur les boulevarts ; MM. Gourgaud et St-Yon, deux vieilles moustaches de l'empire, firent de méritoires efforts pour persuader aux insurgés d'abandonner leurs projets, et leurs barricades; ce sont là des laits acquis à l'histoire; mais tous échouèrent. Conseils et efforts , promesses et menaces, miel et vinaigre, tout cela vient se briser contre l'inébranlable volonté du peuple, dupe une fois, mais peu disposé à l'être une fois encore. Les souvenirs de 1 830 étaient encore vivaces ; on avait été digne de cette date glorieuse, mais on ne voulait pas du réveil qui en avait été la suite. Et lorsque le général Lamoricière revint sur la place du Palais-Royal pour annoncer l'abdication du roi, il ne dut son salut qu'à un costume d'ouvrier que lui prêta le marchand de vins de la rue de Rohan, dans la boutique duquel il s'était réfugie. 11 était trop tard ! Un dernier abime, le plus infranchissable, venait d'être mis entre la royauté et le peuple. La haine avait envahi tout. Le combat du Chàteaud'Eau avait eu lieu !
Ce fut le dernier, mais aussi le plus sanglant. La garde nationale avait pris sur elle d'aller aux Tuileries, poser au maître Tuitiniatum de l'esclave. Mais on l'avait trouvé trop rigoureux, on l'avait rejeté, en proposant de misérables conditions, à leur tour in-
acceptables par une population maîtresse de la ville , souveraine même à cette heure! Les parlementaires étaient revenus; ils avaient fait part aux insurgés du résultat négatif de leur entrevue , et c'est alors que des groupes nombreux, passionnés, exaltés par ce dédain et par de récentes pertes , toutes chères, s'étaient massés sur la place du Palais-Royal. Le poste du Palais avait été pris presque sans coup férir, et les combattants s'étaient abrités derrière la grille qui enceint la cour d'honneur pour tirer sur le poste du Chàteau-d'Eau , occupé par une compagnie du 14* de ligne et par des municipaux, qui n'avaient pas voulu se rendre aux sommations réitérées sans violences par la foule. Des citoyens non armés s'étaient présentés à plusieurs reprises pour demander les armes, comme on l'avait fait pour le poste voisin , et la troupe avait refusé obstinément, après avoir promis pourtant, une première fois, de rendre ses fusils, sur l'engagement solennel pris par le peuple de la laisser sortir et même de protéger sa retraite. C'est alors, je le répète , qu'avait commencé le dernier acte de cette tragédie sanglante. Du coin de la rue de Valois et de la rue Saint-Honoré , bouchées toutes deux par une barricade magnitiquement fortifiée ; — de la cour du Palais Royal et du coin de la rue Richelieu , la fusillade s'était engagée ; le poste du Chàteau-d'Eau , retranché derrière ses épaisses murailles, avait répondu par un feu nourri qui avait jonché les pavés
de bien des morts et fait boire bien du sang à la terre. Des deux côtés, les balles avaient volé, portant à chaque coup. Des deux côtés, l'acharnement était extrême, le désir d'en finir était le même; les soldats du corps de garde obéissaient peut-être à des ordres impitoyables, peut-être aussi à ce désespoir suprême qui bouleverse les cœurs et anéantit tous les sentiments humains, pour n'y laisser subsister vivace et inexorable que le sentiment du moi si aveugle, si égoïste, si funeste aux autres et à soi-même. Les insurgés avaient des frères à venger.
Pendant deux heures, le combat avait continué avec le même acharnement des deux parts , avec le même courage , avec le même désespoir. L'issue n'en était pas douteuse, bien que des forces considérables stationnassent en ce moment même sur la place du Carrousel et dans la cour des Tuileries ; mais la compagnie du 14" de ligne avait des munitions qui semblaient inépuisables , tandis que les braves combattants, gardes nationaux et ouvriers, avaient moins d'armes que d'hommes et moins de munitions que d'armes. De guerre lasse , on avait amené les voitures royales prises dans la réserve de la rue du Doyenné, on y avait mis le feu, et on les avait roulées ainsi contre le poste, poui" l'incendier. Le moyen était cruel; mais n'étaient-ils pas barbares ceux-là qui tiraient, tiraient sans cesse, lorsqu'il leur eût été si
facile d'abdiquer, de résigner leur mission de bouchers entre les mains du peuple?
Derrière ces véhicules armoriés qui avaient traîné tant de fois aux Tuileries des courtisans, et qui, comme le fameux cheval de bois des Grecs, y avaient, introduit bien des trait res , bien des ennemis de la royauté ; derrière cet amas de voitures royales qui flambaient joyeusement et dont l'embrasement remplaçait les rayons absents d'un soleil pâle , s'étaient embusqués d'adroits tireurs qui avaient recommencé leur feu contre le poste du Chàteau-d'Eau. Puis des gardes nationaux et des hommes du peuple , fatigués de voir les soldats répondre sans cesse par des balles mortelles aux balles qui venaient le plus souvent entamer le fer ou la pierre , avaient escaladé les barricades et, protégés par l'attaque des hommes placés derrière les voitures embrasées, au coin du café de la Régence, ils étaient venus assiéger le poste et répondre valeureusement à ses défis sanglants. Le citoyen Jouanne, capitaine de la 3* légion , fut un des premiers, assisté d'Etienne Ârago, homme de lettres, qui s'exposèrent bravement à une mort certaine pour ter miner au plus vite cette lutte inégale. Le capitaine Lesserré, entre autres, le citoyen Gutton, sergentdans la 5^ légion, et un grand nombre d'autres gardes nationaux, y reçurent de sérieuses blessures. Beaucoup trouvèrent là une mort glorieuse, le combat fut meurtrier; mais leur dernière heure lut bénie; ils avaient Tom I. i3
entrevu l'avenir à travers les nuages de sang de leurs derniers regards.
Enfin , le l'eu s'était rapidement communiqué aux bâtimenls du Châtoau-d'Kau , et de là au poste luimême, d'oii les soldais qui restaient encore ne purent qu'à grand'peine s'échapper par des portes latérales connues d'eux seuis apparenmient. L'incendie gagna, g-igna , et bientôt s'éleva majestueusement dans les airs, en tourbillons de flammes et de i'umée , pendant ({ue. la lutte suprême terminée, le peuple s'é* branlait pour marcher sur les Tuileries où il voulait brûler sa dernière caitouchc et exltaler sa dernière imprécation. Aux Tuileries ! Aux Tuileries! avait-on crié. Aux Tuileries ! avait répété la foule! Et l'on était parti, le fusil sur l'épaule, la chanson ou la pipe à la bouche , comme à la conquête d'une forteresse . la dernière et la plus inaccessible. Mais à l'approche de ces mille bruits populaires que le vent et les échos lui avaient apportés, le duc de INemours avait donné l'ordl'e de battre en retraite aux troupes qui stationnaient depuis la veille sur la place du Carrousel et que l'on n'avait pas fait agir. La partie était perdue. Il fallait céder, quitte à tenter plus tard quelque chose.
L'insomnie avait passé sur le palais des Tuileries , et Dieu sait ce (p\'elle avait suggéré de projets au
monarque inquiet et irrité qui sentait bien, quoi quil fît pour se raidir contre cette pensée, que la dernière heure de son règne était proche, et que pour la retarder il lui fallait agir désespérément. Harcelé par les propres conseils de son esprit, je n'ose pas dire de son cœur, et par les conseils des membres de sa famille dont l'irritation croissait avec le péril, Louis-Philippe dut avoir sur les lèvres ce mot atroce de Charles IX : « C'est cruauté d'être clément, c'est clémence d'être cruel! » La reine Marie-Amélie, femme aux sentiments virils et qui ne voulait pas que la couronne de son époux tombât de sa tête, autrement que par l'effet de sa propre volonté, l'avait poussé, aidée du duc de Nemours, à une résistance opiniâtre , impitoyable , terrible contre cette populace ameutée autour de la forteresse de la monarchie et rêvant peut-être un autre 40 août ou un 29 juillet!
Louis-Philippe n'avait connu que très imparfaitement l'étal véritable de la vihe et le degré d'agitation et de force qu'avait atteint l'émeute ; il n'avait su que ce que lui en avaient dit les rapports mensongers des aides-de-camp et des généraux envoyés par lui en éclaireurs ; il savait que la nouvelle du changement de son ministère et surtout la chute de M. Guizot, dont le nom était exécré, avait produit un certain enthousiasme et une certaine joie sur la population un peu trop confiante. Mais celte nouvelle pouvait n'avoir produit que l'eifet d'une goutte d'eau froide sur
une masse confuse de sentiments en ébullition : le travail de la colère pouvait recommencer plus incandescent et plus terrible encore. Louis-Philippe, qui se rappelait avec quelles faciles et menteuses promesses on apaise les passions populaires au commencement seul de leur effervescence, n'osait cependant pas trop se bercer de cette illusion qu'un changement de ministère ferait rentrer le torrent dans son lit et pourrait éteindre Tincendie ! Lorsqu'on lui avait annoncé la fusillade barbare de l'hôtel des Capucines, il s'était emporté contre l'imprudence de ceux qui avaient cru servir sa cause, — qu'il considérait presque conmie gagnée, — par une boucherie inutile ; et, à partir de cet instant, il avait pu regarder avec effroi au cadran de son bonheur : les aiguilles s'étaient arrêtées la veille à dix heures et demie !
Cette nuit-là avait été pleine d'épouvantemcnts, d'angoisses et d'indécisions. Le roi l'avait passée debout, à écouter les rapports plus ou moins mensongers, plus ou moins tidèles, qu'étaient venus lui faire les émissaires, les aides-de-camp, les éclaireurs qu'il avait envoyés sur le théâtre de la lutte, et les nouvelles qu'ils en avaient rapportées, grossies par la peur ou dénaturées par leur respect pour le monarque, n'avaient pas peu contribué à jeter le trouble dans l àme de ce dernier et à semer lalarme parmi les familiers du château^ Tous, d'ailleurs, avaient entendu le bruit de la fusillade et le bruit du tocsin, dontcha-
que vibration avait douloureusement retenti au fond de toutes ces consciences qui se sentaient coupables et qui peut-être redoutaient un châtiment. Et, à ce propos, un signe manifeste que de cette heure on pouvait voir que le règne de Louis-Philippe touchait à sa fin, c'est que ses courtisans, ses amis et ses conseillers ordinaires, gens d'honneur et hommes de coeur, comme chacun sait, avaient eu dans leur lajngage et dans leur attitude cette indécision et cette mollesse qui précèdent le sauve qui peut! Chacun, intérieure ment, avait songé à préparer sa fuite et à confier à la garde de Dieu ou du hasard cette royauté déracinée par l'ouragan populaire. C'est le propre des gouvernements fondés sur l'égoïsme ou sur la corruption de n'avoir pour les défendre, dans les circonstances solennelles d'où dépend leur salut ou leur perte, que des hommes égoïstes et corrompus, qui n'éprouvent .plus ni respect ni pitié pour une grande infortune, méritée ou injustement amenée. Les derniers moments des monarchies Ont toujours eu les mêmes témoins, leur agonie les mêmes médecins : l'impuissance et l'ignorance. Le châtiment avait commencé pour Louis-Philippe.
En ces suprêmes instants, l'hésitation n'est point permise, c'est une faiblesse, c'est une lâcheté; Louis- Philippe avait hésité, et, n'osant point céder aux suggestions terribles que fournissaient à son esprit les lamentations de sa peur et de son orgueil ; il avait
mieux aimé se laisser aller aux conseils si divers qu'avaient recueillis ses oreilles. Ces conseils, quelle élait leur nalure? Il y avait là toute la famille royale, — jeunes gens et vieillards, — qui s'était ouvertement prononcée pour une résistance opiniâtre, ne voulant pas que son chef humiliât un peu de son orgueil d'apparat devant l'inexorable fatalité des circonstances. Les princes et la reine tenaient plus que lui, et pour eux comme pour lui, aux prérogatives et aux privilèges de son rang souverain. J'ai dit quelles avaient été les dispositions imprudentes de madame Marie-Amélie, qui ne voulait pas céder devant les bruits menaçants de la rue, et qui pensait que le roi devait périr debout et sur son trône, et non dans la fuite ou dans l'exil. Elle voulait une victoire complète ou une défaite complète, et non les apparences d'une victoire et d'une défaite.
Ces dispositions avaient été celles (tes princes . ces . sentiments avaient été partagés par eux. Déjà, dans la nuit du 21 au 22, c'est-à-dire au moment oîi une pareille manifestation pouvait ressembler à un outrageant dé(i et a une extravagante menace, le prince de Montpensier , duc, je crois car dans les cours, |-- on naît duc en même temps que grand homme et citoyen parfait, — leducde Montpensier donc avait donné une grande fête dans le château de Vincennes, dont il était gouverneur, par une pràce d'état, sans doute. C'était jouer à la parodie de Marie-Antoinette ver-
sant, de ses mains royales, du Champagne à ses gardes du corps réunis dans l'Orangerie de Versailles. Le prince de Montpensier, un peu jeune pour ce rôle dangereux, se souvenait trop des paroles prononcées à ce banquet, lorsqu'il annonçait à ses féaux et amés serviteurs, inter poculns sans doute, qu'après leur déjeuner du matin ils iraient châtier ces rebelles Parisiens, et pendre haut et court ceux qui seraient assez mutins pour se rendre au banquet! Le comte d'Artois en disait autant lorsque, riant de la crise dans laquelle s'engageait la monarchie de Louis XVI, il offrait son épée à ce derniei' pour aller mettre la populace à la raison. Malheureusement pour eux, les paroles fanfaronnes et les blanches épées des princes ne sont pas d'assez puissants exorcismes contre la colère du peuple. L'histoire le leur a prouvé plusieurs fois déjà, et le leur prouvera une fois encore, si besoin est.
De son côté, le duc de Nemours, blond et fade rejeton de la souche royale, avait usé l'énergie de sa parole indolente à gourmander l'indécision de son l>ère , et à lui souffler la révolte : « Du canon ! du canon ! — avait-il dit . — voilà tout ce qu'il faut répondre aux insolentes exigences de cette canaille ! » Le canon est, en effet, V ultimata ratio des gouvernants à l'endroit de leurs gouvernés. La brutalité illégitime pour répondre à la brutalité légitime. M. de Nemours aurait pu ajouter, comme Barnave : « Le sang qui coule esi-il donc si pur ! ... »
Après les princes, après la famille royale, les amis de cette l'amille, les courtisans de ces princes, les serviteurs de- ce roi , avaient ap[)orté leurs conseils qui ressemblaient, de près ou de loin, à ceux dont le duc de Nemours, le duc de Montpensier et la reine avaient harcelé Louis-Philippe. Les moyens coerçitifs étaient au fond de leurs pensées. Le maréchal Bugeaud , appelé dans la nuit par le roi, lui avait cependant conseillé d'abandonner la capitale et les Parisiens mutinés. La veille, le roi lui ayant remis pleins pouvoirs, parce qu'il voulait conserver son trône à tout prix, son premier soin avait été de donner aux troupes l'ordre de se masser sur plusieurs points stratégiques lort importants. Puis il avait fait venir des munitions et des vivres pour un approvisionnement de quelques jours, et dans la prévision d'une longue résistance. Mais dans l'intervalle Louis -Philippe avait reçu M. Tliiers, et, comme il prisait fort les talents et la haute ex|)érience de son ancien ministre, il avait, cédant pour ainsi dire aux injonctions de ce dernier, doimé l'ordre contraire à celui donné par le maréchal Bugeaud , et les troupes avaient été consignées, c'est-à-dire isolées les unes des autres. Les barricades s'étaient élevées de toutes parts menaçantes; les four» gons, que le maréchal attendait deVincennet», avaient été interceptés par les insurgés du faubourg Saint- Anloinci e[ toutes les communications inierrompues entre l'état-major et les troupes , ainsi emprisonnées dans un vaste réseau de murailles vivantes.
Il ne restait donc plus au duc d'Isly que de conseiller au roi de quitter Paris, non en fugitif, mais en souverain , de convoquer à Saint-Cloud les deux Chambres, et de cette résidence en faire la capitale de la France. C'était hardi ; mais cela n'avait point été agréé de Louis-Philippe. La veille M. Thiers lui avait dit de dissoudre la Chambre des députés, et il s'y était refusé parce qu'il tenait beaucoup à sa majorité compacte, à ses ohélssnnis satisfaits . M. Bugeaud lui avait demandé d'abandonner les Tuileries, et il n'y avait pas consenti parce qu'il tenait beaucoup aux richesses que renfermait ce palais, non pas aux richesses de la France, mais à ses richesses, à lui.
Lanuits'était passée, le jour était venu danscesincerlitudes , dans ces fluctuations, dans ces revirements d'opinions et de conseils. Et avec le jour M. Thiers, M. Odilon-Barrot, M. Rémusat, M. Cousin, M. Lamoricière, M. Crémieux. Le roi était abattu, irrésolu toujours,et cette fois découragé. On lui avait arraché uneà une certaines concessions qui lavaient profondément humilié. D'abord la démission de son ministère bienaimé, l'acceptation de ministres qui ne lui étaient point sympathiques ; ensuite le remplacement du maréchal Bugeaud, sur lequel il comptait, par le général Lamoricière sur lequel il ne comptait pas.
On le voit, il comprenait, mais trop tard, les difficultés inextricables et la haute gravité de sa position. Ce pas vers les concessions en allait amener d'autres :
il descendait une j)ente qu'il ne pourrait plus remonter. Dans la vie des monarques, comme dans la vie des peuples, les transactions sont funestes, parce que ce sont de quasi-engagements aboutissant à de quasiréalisations. Tout ou rien : voilà quelle doit être la maxime du droit, qui est lui-même une maxime inscrite en caractères indélébiles au cœur de tout homme libre.
Après tous ces conciliabules, tous ces entretiens , ces conférences vaines, puériles même, Louis-Philippe, cédant à une dernière illusion, était descendu pour aller encourager, par sa présence, les troupes qui stationnaient depuis deux jours sur la place du Carrousel et dans la cour des Tuileries, et dont les rangs se grossissaient d'heure en heure des détachements ramenés à grand'peine des points centraux de la capitale. La plu[)artde ces troupes étaient fraîches : d'autres venues pendant la nuit, et à marches forcées, étaient harassées; d'autres enfin qui avaient pris part sur quelques points à la lutte, n'étaient guère mieux disposées, et la présence successive du maréchal Bugeaud, du général Lamoricière. des princes, et, en dernier lieu, celle du roi, n'avait nullement contribué à allumer dans leurs âmes, pour la cause de la monarchie , <:et enthousiasme que bon nombre d'entre eux avaient lu dans les yeux des défenseurs de la cause du peuple, auxquels, en secret, ils brûlaient de se joindre L'altitude de ces bravas
soldats, partagés entre le sentiment de leur aveugle devoir et celui de leur affection pour le peuple dont ils sortaient, — leur attitude avait été morne, désolée,douloureuse, et, en dépit des flatteuses promesses, des mirifiques encouragements qu'on leur prodigua, ils l'avaient gardée jusqu'au dénouement du grand drame.
Le roi n'avait pas compté, certes, sur des acclamations bien vives, bien passionnées ; malgré les mensongers rapports des chefs sur son esprit, l'armée personnifiait trop le peuple pour lui, pour qu'il pût compter sur elle, comme son cousin Charles X avait compté sur ses Suisses. Néanmoins, l'accueil plein de froideur qu'il avait reçu d'elle lorsqu'il avait traversé les rangs, pâle et silencieux et au galop de son cheval , lui avait prouvé l'inanité de cette dernière espérance. Quelques cris isolés et comme honteux d'eux-mêmes de : Vive le roi! avaient semblé seuls prolester contre l'indifférence générale. Cela équi- ' valait à une défection.
Rentré aux Tuileries, Louis-Philippe s'était vu entouré par tous les membres de sa famille, par ses vieux serviteurs, par ses conseillers, par ses amis; leur attitude morne, silencieuse, contrainte, lui en avait appris plus que ne lui en eussent appris des démonstrations animées. Le sol tremblait sous ses pieds et il commençait seulement à le sentir trembler. Que faire? à quoi se résoudre? Résister 1 Mais le sang al-
lait couler à flols et rougir les pages de son histoire et les pavés de sa capitale ! Une répression brutale de cette insurrection, qui était aux portes de son palais et victorieuse, cette répression était possible! On pouvait vaincre encore, refouler avec le canon les masses populaires sans cesse envahissantes, mettre en fuite, mettre en pièces, avec des baïonnettes dévouées, cette armée de la démocratie qui renversait tout sur son passage. Mais à quel prix pouvait-on vaincre? soixante mille hommes seraient massacrés, Paris se dépeuplerait et il n'y aurait plus assez de vivants pour aller pleurer tous les morts ! une pareille résolution eût été épouvantable. Si Tesprit du monarque s'y arrêta, s'y complut pendant quelques instants, je me hâte d'ajouter qu'il y renonça bientôt. 11 voulait bien conserver sa couronne, mais il ne voulait pas l'acheter aussi cher. Les pieds dans le sépulcre, la tête droite encore, mais troublée par de solennels avertissements, il lui en coûtait de laisser derrière lui, sur son nom, sur son règne, une tant épouvantable tache !
De tout cela, ce qui était sorti de plus clair, de plus inexorablement évident, c'est qu'il fallait composer avec l'émeute et compter avec la démocratie. M. Odilon-Barrot, appelé, avec M. Thiers, aux Tuileries, s'était croisé avec M. Guizot, l'homme de la résistance, le représentant des idées qui avaient perdu la monarchie de Charles X. M. Thiers avait obtenu
du roi un ministère à peu près libéral, et, le tnatin^ avait paru une affiche, sans signature, qui annonçait ce changement et qui appelait M. Barrot au ministère de l'intérieur. M. Barrot s'était même rendu à l'hôtel de la rue de Grenelle et en avait pris possession pour quelques heures. Mais cette mesure, que Louis-Philippe croyait efficace et qu'il n'avait acceptée que parce qu'on lui avait dit qu'elle était propre à sauver sa couronne , cette mesure n'avait eu aucun succès. L'affiche avait été lacérée, enlevée dans tous les endroits où elle avait été apposée. Le peuple ne voulait pas plus de M. Barrot qu'il n'avait voulu de M. Thiers et de M. Guizol.
Vers le milieu de la journée, l'inquiétude avait été croissante aux Tuileries; l'anxiété sur tous les visages, l'irrésolution dans le cœur du monarque; MM. Lasteyrie, Crémieux, Gérard, Duvergier de Hauranne, Rémusat , Bugeaud , l'entouraient et attendaient. M. Emile de Girardin était venu quelques moments auparavant et avait apporté à signer à Louis-Philippe un acte d'abdication pure et simple, comme seule et dernière chance de salut. La reine et la duchesse d'Orléans, unies dans la même pensée, avaient repoussé de toutes leurs forces cette abdication qui exilait l'une et qui faisait régner l'autre, car la régence était confiée, par cet acte, à la mère du comte de Paris
Le roi avait hésité et son oreille avait recueilli à la hâte les conseils partis du cœur ou de la bouche
que lui avaient donnés les spectateurs de eette scène intime 11 avait accueilli avec joie ceux qui tendaient à repousser l'abdication comme moyen honteux et surtout inutile, avec impatience et avec colère ceux qui la lui avaient présentée, à l'exemple de M. Emile de Girardin, comme moyen suprême. 11 fallait cependant se rendre à l'évidence de la situation, ouvrir les yeux sur le gouffre qui se creusait sous ses pieds et céder. Louis-Philippe avait cédé; il avait signé l'acte d'abdication qu'on lui avait apporté, et l'émotion qui s'était trahie sur son visage à Cette minute solennelle avait été de celles que Ton comprend et que l'on excuse D'un seul trait de plume Louis-Philippe avait rayé son nom du Mon'Ueur et des souvenirs de ses amis; il était descendu vivantdans la tombe de loubli.
La scène de l'abdication, qui eut peu de témoins et qui eût pu en avoir davantage, puisqu'elle se passa dans une des salles du rez-de-chaussée donnant sur la place du Louvre, encombrée de soldats, cette scène avait été rapide. « 11 faut abdiquer, sire, » avait répété M. de Girardin. « Il faut signer cette abdication! » avait ajouté le duc de Montpensier qui, placé derrière le fauteuil du monarque, hâtait ses mouvements.
Chez le journaliste, l'insistance était légitimée par ses sympathies pour le monarque; chez le lils, cette insistance impatiente et irritée fut une irrévérence, un manque absolu de respect, non pour la personne
du roi, mais pour la personne sacrée du père. Une couronne était tombée de sa tête ; il lui en restait une autre : une couronne de cheveux blancs, qu'il n'appartenait pas à un fils de souiller.
Louis-Philippe avait signé, mais lentement, parce qu'il avait conservé un peu de ses habitudes de professeur et pane qu'il avait les doigts de la main qui signait gonflés et rougis.
« Signez donc vile! » lui avait-on crié de tous lès côtés, la fusillade se rapprochant d'instant en instant plus distincte du palais.
Alors le roi s'était retourné , le visage pâle, altéré, triste, non plus cette fois de la perte de son rang et de ses richesses , mais de la Ci*ueile impatience que manifestaient ceux dont il s'était cru aimé, et il avait répondu avec un de ces accents pleins de noblesse et de grandeur, à force de simplicité, et qu'on ne peut oublier lorsquon les a entendus : « Je ne puis aller plus vite , messieurs! » Messieurs! avait-il dit. Le reproche s'adressait à tout le monde, puisque tout le monde avait montré la mèrfce cruauté. Et cependant le reproche , ainsi formulé , n'allait plus qu'à l'adresse des indifférents: la famille, enfants et femme, était généreusement pardonnes.
L'abdication signée, quelques-uns des spectateurs de cette scène avaient disparu , — iM. Thiers le premier. Il s'était caché dans un cabriolet qui l'avait conduit chez un ami. M. Thiers tenait beaucoup à
ne pas rentr^er dans son hôtel de la place Saint- Georges, où la veille cependant il avait t'ait distribuer les vivres et les munitions qu'il avait aux insurgés du quartier Bréda , quà la vérité il eût fait mitrailler le lendemain, si le roi l'avait écouté.
M. Thiers partant, les membres du nouveau ministère avaient voulu le suivre. Mais Louis-Philippe les avait priés de rester, en leur disant, non sans amertume : « Si vous n'êtes plus mes ministres, messieurs, au moins restez pour protéger ma retraite. » Et ils étaient restés , et avec eux était resté M. Crémieux, qui , lui , n'avait point eu un seul instant la pensée de l'abandonner.
La reine, résignée au sort que lui faisait désormais la Providence, avait pris la duchesse d'Orléans par la main, et l'avait jetée dans les bras du roi , qui l'avait tenue quelques instants tendrement embrassée. Mais il avait fallu se séparer ; de nombreux embrassements avaient eu lieu, et Louis-Philippe et sa compagne étaient partis. Ils étaient sortis de leurs Tuileries par la grille du Ponj;^ ou ruant où , le ^5 octobre 1840. s'était appuyé Darmès....
Le peuple était aux Tuileries : c'était la troisième t'ois dans un demi-siècle qu'il prenait possession de
ce nid royal, où la haine et le despotisme avaient à loisir conspiré contre lui , et couve leurs représailles sanglantes coiilre ses légitimes révoltes. Pour la troisième fois il entrait en maître dans ce palais aux éma nations liberticides, - en souverain terrible et fort, dans cet asile de la monaix-iiie depuis trois siècles, aux pierres duquel les vagues populaires étaient venues tant de fois s'abattre mugissantes, courroixées, mais respectueuses pourtant!
Grilles et portes avaient été ouvertes au flot populaire . marée montante qui envahissait d'heure en heure ces appartements somptueux, ces retraites dorées, vides désormais de leurs hôtes ordinaires. Des hôtes nouveaux^ aux allures étranges, aux vêtements plus étranges encore , aux cris rauques et puissants, remplaçaient ceux qui n'étaient plus et que, d'un revers de leurs larges mains, les combattants avaient balayés. Sous les voûtes luxueuses de ces antichambres royales , de ces corridors, de ces appartements et de ces boudoirs royaux, retentissait en grondant cette grande voix du peuple qui proclamait la République dans les lieux mêmes où l'on avait juré sa perte. Kt sur les dailcs sonores, et sur les parquets et sur les tapis qu'ils foulaient de leurs souliers ferrés, les héros des barricades faisaient résonner la crosse de leuis fusils et la poignée de leurs sabres.
J'étais entré; j'avais suivi le peuple, car je voulais le voir dans la victoire comme je l'avais vu dans le TOMF, i. 14
combat. J'étudiais d'un regard plein de curiosité fiévreuse ces mâles visages bronzés par le travail et brûlés par la poudre , et j'y surprenais une à une les continuelles émotions qui s'y trahissaient naïvement, mais fortement. Ainsi , l'entrée, la prise de possession, avait été ardente comme un combat, car le peuple s'était attendu à des résistances opiniâtres, et il n'avait pas laissé son courage et ses cartouches sur les pavés amoncelés et dans les blouses des héros morts. Mais une fois les portes ouvertes, et par avance d'hoirie il avait brisé quelques fenêtres; — les combattants n'aiment pas à entrer comme tout le monde, par où sort tout le monde, ils aiment tous les périls; — une fois les portes ouvertes, la foule en haillons et en armes s'était pressée, haletante et folle, pour entrer plus vite dans ces Tuileries, où cependant elle s'exposait à recevoir la mort. Et cette déception passée, et ces portes franchies et ces issues envahies, la foule toujours i'rémissante, mais grave et comme recueillie dans son œuvre de destiuction , avait promené sa majesté en guenilles et sa pourpre sordide parmi ces solitudes royales si pleines de souvenirs, si effrayées de ces bruits inusités et d'une si terrible signification. Le peuple de la rue venait , [)Our la troisième fois depuis cinquante ans, saluer ce peuple de rois qui s'élaient endormis sous ces lambris damassés et sous ces courtines de soie, et qui avaient tant de fois rêvé l'éternelle domination de la grande nu-
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lion. Singuliers retours , graves leçons, quand donc vous comprendra l-on !
Au dehors, dans la cour et dans le jardin, la mousqueterie retentissait toujours, bruyante et désordonnée. Mais les balles et la fumée se perdaient dans l'air, et les seules victimes n'étaient plus que les rares hirondelles qui passaient à tire d'ailes audessus de ce grandiose spectacle , et qui en allaient porter la nouvelle vers les contrées asservies et en travail de régénération. Les seules victimes! Je me trompe. Parmi cette masse un peu compacte d'ouvriers joyeux, grisés parle triomphe et par la poudre, deux ou trois tombèrent, victimes imprudentes de camarades imprudents. De la fenêtre où je m'étais placé , je les vis , j'assistai du regard à leur agonie , et ce fut là une des douleurs de mon cœur, rempli cependant d'une joie austère pendaot cette mémorable journée.
Au dedans, le peuple apportait dans sa turbulence, dans l'exubérance même de sa force , un calme qui n'avait rien qui dût surprendre assurément et dont néanmoins je restais confondu , parce que j'avais été témoin de sa lutte avec la royauté , parce que j'avais vu quel acharnement les défenseurs de celle-ci avaienl misa la défendre, parce que j'avais vu aussi quelles trouées affreuses ils avaient faites dans les rangs valeureux de la population tout, entière debout, et" que j'appréhendais des représailles épouvantables contre
tout ce qui représentait la royauté, contre tout ce qui la rappelait, liommes et choses, monuments de picire et monuments de chair.
En cela , je m'étais trom|v','. Tcri'ihle et puissant comme un(î avaianclje , conmie un torrent sorti de ses digues, le pe!i[)le avait repris son calme s'jhlime et sa magnanimité (iédaigneuse après le comhat dont il était sorti vamqueur. Il brisait bien, çà et là, meubles royaux, jouets armoriés, reli<pies monarchiques, bronze, soie ou bois, — mais sans fureur, mais sans envie, mais sans haiue. Que lui itnportaient tous ces oripeaux de drap ou de velours, des plis desquels tombaient, lorsqu'il les secouait, tant de souvenirs odieux, tant de hontes , tant de désastres? Il avait bien autre chose à faire et à voir, ma foi! que de s'endormir dans un respect imbécile pour ces richesses , pour ce luxe fait avec ses larmes et avec ses sueurs. Il marchait donc , majestueux, fier et le rire aux lèvres, sur ces débris, sur cette poussière, surce néant, plus respectueux en cela qte ne l'avaient été ceux qui avaient été ses maîtres et qui avaient si iuipudemment marché sur ses droits et sur ses libertés.
Les braves écrivains émargeurs de Claremont ont donc menti bien à leur aise lors(ju'ils ont traité les combattants de février d'iconoclastes, de vandales et de briseurs d images; quand il leur eût été si facile de s'assurer duconlraire.il leur aurait suffi pour cela de quitter le silence imposteur de leur cabinet, de des-
cendre dans la rue pour défendre leur monarque ou son peuple.
Lorsque les combattants en tumulte, en rut de fête et d'auto-da-fé, entrèrent dans la salle du Trône , et qu'ils aperçurent ce siège immobile, veuf de son roi , avec son velours grenat et ses enjolivements dorés , assemblage de choses inertes devant lesquelles cependant les adorateurs de la monarchie s'étaient agenouillés si souvent, comme devant une émanation, une partie de leur superbe fétiche, ce furent des cris, des hourras et des rires. — Durant un quart d'heure et pendant que chacun venait à son tour , homme à large stature, femme aux formes débiles, s'asseoir lourdement sur le velours royal , les quolibets , les huées et les sarcasmes se croisèrent , comme des flèches acérées, dans tous les sens, sur tous les tons, et toujours à l'adresse de cette majesté séculaire et respectée sur laquelle on venait se donner le plaisir sauvage , mais légitime , de cracher avec mépris. Et qu'on ne vienne pas dire, sachant cela, que le peuple une fois déchaîné, — comme si c'était un chien ! — ne connaît plusrien, nerespecteplusrien, mêmece quiest sacré; sacré pour vous, messieurs les courtisans, mais non pourlui, ses adorations et les vôtres diffèrent, Je me trompe encore; le lendemain de la victoire, courtisans de la monarchie, vous vous faisiez les courtisans de la république !
Ue peuple avait porté sa large main sur ce trône