‹ Histoire de la révolution de février. [Tome 1]Chapitre 9 sur 12 · HA · texte numérisé non relu

HA

ombragé par un daissplendide, mais non protégé par l'amour et par la vénération; il avait broyé sous son (alon de fer ce vestige impassible, cette représentation inanimée du desjiotisme dont l'impitoyable talon avait tenu longtemps sa gorge haletante et broyé longtemps; impitoyable et aveugle, son cœur et ses entrailles , ses droits et sa liberté. Et des débris de cette chimère, des morceaux de ce trône, il éliiit allé faire sur la place de la Bastille un splendide autoda-fé C'avait été comme une expiation sublime donnée par la monarchie du 7 août aux victimes du 29 juillet. Mais si le peuple, libre enfin, maître enfin, avait , dans une débauche de contentement, dans une orgie de bonheur, brisé, souillé, taché, brûlé toutes ces guenilles royales qui insultaient à ses nobles guenilles, il s'était néanmoins arrêté, dans l'expansion de sa joie et de son mépris, sur le seuil de l'oratoire de la reine et de la chapelle du château. En entrant dans ces lieux consacres dont les pensées d'une femme, épouse et mère, avaient peut-être sanctifié les murailles, les braves enfants de Paris s'étaient spontanément découverts et inclinés, mais cette fois, non plus sous la majesté du trône , mais sous la majesté de Dieu ! Ils avaient montré là autant de pieux resi)ect et de silencieuse admiration <|u'ils avaient montré de calme chaste et de paternelle froideur en entrant dans le boudoir de h duchesse d'Orléans et dans la chambre à coucher du jeune comte de Paris.

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Ahî c'est que s'il est sublime de fougue, d'audace et de courage dansla lutte, si, pris en masse, le peuple possède un^cœur de bronze, pris en détail il a un cœur d'enfant, plein de puérilités adorables et de niaiseries sublimes , large cœur battant dans une large poitrine, aux inspirations généreuses, aux généreux

penchants.

Il a plu aux annalistes monarchiques, auxDangeau de la branche cadette , de le calomnier encore, en prétendant insolemment qu'il avaitpoussé sa fureur de destruction jusqu'à son paroxysme, jusqu'au pillage, jusqu'au vol. Cette calomnie est dégoûtante ,*elle est ignoble, elle flétrit ceux qui n'ont pas craint de s'en emparer pour flétrir une population aussi loyale que brave, aussi honnête que désintéressée. Ils auraient dû se rappeler que des gardes d'honneur s'étaient improvisés à toutes les issues des Tuileries, comme à celles de fous les monuments royaux, et que des exécutions impitoyables, justice sommaire du peuple , avaient puni tes misérables qui s'étaient glissés parmi les combattants, non pour combattre , mais pour dérober ! Mon aux voleurs! avait été le cri de tous ces braves ouvriers qui s étaient laits les gardiens des richesses nationales: et plus d'un, parmi eux , inflexible et plein du sentiment <]u devoir, n'avait rien dans le ventre que des balles peut être! Beaucoup, qu'une faible partie des trésors qu'ils surveillaient eût enrichis, allaient trouver la misère en rentrant au logis !

(]e sont là des faits ac(iuis à l'histoire comme ils l'ont été tout d'abord à la raison , et l'on a le droit de s'étonner qu'à (|uel(|ues mois de distance , cette imposture ail été remise en circulation. Les défenseurs de la propriété, de l'ordre etde la famille, où étaient ils, ces jours-là, dans les rangs du peuple ou dans les rangs de ses calomniateurs? Et d'ailleurs, quand un parti compte, dans son sein, comme le parti contierévolulioîinaire, des concussionnaires et des princes de Herglies, je ne sais pas comment il prend l'audace de reprocher au parti révolutionnaire quelques actes isolés de pillage, ré[)rimés et sévèrement punis, actes individuels, e! dont, après tout, aucun parti n'est solidaire- On devrait aussi le savoir : le désintéressement et la probité sont dans les mœurs du peuple; la vertu n'est pas son habit des dimanches, c'est son habit de tous les jours!

Pendant cette fermentation d'idées et de sentiments, dans l'entr'acte, pouramsi dire, de ces scènes tour-àtour sublimes et grotesques comme la vie humaine , et que la plume ou le pinceau seront toujours insuffisants à rendre dans toute le\ir vérité , vérité triviale ou vérité héroïque , je |)arcourais tous ces groupes animés et fiévreux dans lesquels l'idée révolutionnaire bouillonnait comme dans une cuve incandescenln, et je sentais cette fièvre se comnuuiiquer à tout mon être par mes vêtements que touchaient des poitrines haletantes, par mes mains que pressaient des mains

robustes, celles qui venaient d'ébranler un trône et de jeter à bas une monarchie. Et je me disais, voyant cela et écoutant cela, mâles visages et bruits sonores, qu'au contact de cette foule sympathique, [)assionnée dans son amour comme dans sa haine , un monarque eût senti se fondre ses erreurs, s'évanouir ses velléités odieuses de despotisme, et se dessiller les yeux aveuglés par l'éclat mensonger du trône, éblouis p;ir l'omnipotence monarchique.

Point obscur perdu dans cette mer dhoraraes^ de passions diverses, mer houleuse etsur les lames de laquelle l'étincelle électrique passait rapide et fugitive comme les impressions du moment, je m'abandonnais à ces rêveries austères sur le néant des grandeurs humaines, sur l'inanité de certaines chimères, trop longtemps et trop aveuglément vénérées. J'en fus tiré par les sons vigoureux, par les notes énergiques d'un piano qui dominaient tous les bruits rauques et discordants de la foule , et tous les bruits étranges qui se faisaient en mon âme. Dans la chambre de la reine , sur le piano de la reine, un jeune homme pâle, la physionomie altérée par l'émotion mais empreinte d'une de ces beautés qu'on n'a qu'une fois dans toute une existence > le citoyen Campioni, Italien, jouait la marche immortelle : \di Marseillaise \ Auprès de lui, un homme jeune aussi, son compatriote aussi , exilé aussi, le citoyen Luigi Capello, d'une voix vibrante et forte, entonnait les sublimes couplets de cet hymne de la victoire !

Je renonce à dire l'effet saisissant et grandiose produit par un pareil chant dans un pareil lieu ; à peindre l'enthousiasme qui éclata sur ces mâles figures d'ouvriers, et la puissance surhumaine avec laquelle ces vigoureuses poitrines, qui aspiraient la liherlé dans ce chant sauvage, en renvoyaient le refrain terrible aux échos raille fois répétés de ces vastes Tuileries. Ce dut être une bonne journée pour le cœur des deux proscrits italiens que ces applaudissements spontanés, naïfs et précieux ! Ils durent être consolés ce jour-là de l'absence et des regrets de la patrie !

Mais pendant que Louis-Philippe fuyait avec la reine et le duc de Montpensier, accompagné de M. de Neuilly, et de M. de Oémieux ; pendant que le peuple envahissait les Tuileries, la duchesse d'Orléans et sou jeune his se dirigeaient vers la chambre des députés où allait se jouer leur sort à tous deux, à son fils comme roi, et elle comme régente !

L'acte d'abdication du monarque découronné était formel. Il léguait, dans sa suprême démence, la tutelle de la France à une femme, étrangère à la France par la naissance, et le poids funeste de sa couronne au front d'un enfant dont les lèvres étaient encore

blanches de lait ! Propriétaire usufruitier de ce riche domaine après lequel il avait permis à tant d'appétits odieux de laisser l'empreinte de leurs dents, il dotait sa belle-fille et son petit-fils d'un trésor qui ne lui appartenait plus, qui ne pouvait plus lui appartenir, qui ne lui avait jamais appartenu.

La chambre des députés aurait ratifié ce don, elle aurait respecté le legs, elle avait quelque intérêt à cela. Mais le peuple veillait ; et en même temps qu'une partie des combattants était entrée aux Tuileries, une autre partie était entrée au Palais-Bourbon. On redoutait les surprises et les escamotages, on voulait s'en préserver.

Lorsque la duchesse d'Orléans, en deuil, s'était présentée dans la salle avec ses deux enfants, le comte de Paris et le duc de Chartres , et accompagnée de son beau-frère, le duc de Nemours, les acclamations ordinaires des centres l'avaient accueillie, Ils avaient crié : «Vive la duchesse d'Orléans ! Vive la régente ! » comme ils allaient crier bientôt : Vive le gouvernerbént provisoire! Vive la République! Le roi est détrôné, — vive le roi! Les thermomètres politiques subissent les mêmes influences que les thermomètres ordinaires. Celui des dynastiques marquait à une heure et demie, le 24 février, quarante-cinq degrés d'enthousiasme; à quatre heures, il allait descendre audessous de zéro. Le vent aurait changé. 11 allait faire froid dans les consciences : la neige de l'égoïsme allait glacer les cœurs!

M. Diipin. l'un de ceux qui avaient amené la duchesse d'Orléans à la chambre, l'avait présentée aux députés, et avait dit, entre autres paroles : « Vous coiHiaissez l'état de la capitale, les manifestations qui ont eu lieu. Elles ont eu pour résultat C ahdicalion de Sa Majesté Louis- Philippe ^ qui a déclaré en même temps qu'il déposait le pouvoir, et qu'il le laissait à l(( libre transmission sur la tête du comte de Paris, avec la régence de madame la duchesse d' Orléans... Je demande, en attendant que l'acte d'abdication, qui nous sera remis probablement par M. Barrot, soit parvenu , que la chambre fasse inscrire au procèsverbal les acclamations qui ont accompagné ici et salué dans cette enceinte le comte de Paris comme roi de France, et madame la duchesse d'Orléans comme régente, sous la garantie du vœu national... (1)»

Puis M. Odilon-Barrot était venu à la tribune déclarer que. pour « sauver le pays du plus détestable des fléaux, la guerre civile, il fallait que la couronne de Juillet reposât sur la lête d'un enfant et d'une femme. » Il était convaincu « que la régence de la duchesse d'Orléans et un ministère pris dans les opinions les plus éprouvées, pourraient donner plus de gages à la liberté (2). »

Que veulent donc certaines individualités ambi-

(1) Voir le Moniteur du 25 février 1848.

(2) Idem,

tieuses? Où veulent donc arriver certains hommes d'Élnt, lorsque, dans les moments de crise, ils se jettent en pàlure une idée fixe, dont ils ne veulent plus se dessaisir ni démordre, lojsqu'elle s'est ancrée pro fondement dans leur cervelle , et qu ils essaient de faire partager à ceux qui les entourent? Pourquoi Mazarin vonlait-il la régence d'Anne d Autriche? Pourquoi Talleyrand celle de Marie-Louise? Pourquoi M. 0. Barrot celle de la duchesse d'Orléans? Cela a une signification, cela a un but; signification misérable assurément, but d'ambitieux à coup sûr. M. 0. Barrot n'aimait pas plus la bru de Louis-Phiiippe que le prince de Bénévent n'aimait la fille des Césars d'Allemagne. Mais l'un et l'autre, en haine de l'inconnu, qui pouvait bien être la République, avaient mis en avant une régente, bien convaincus de la puérilité majestueuse de cet acte, surtout dans un pays comme la France; mais décidés à abriter leur ambition derrière ce fantôme de royauté. L'ombre de Richelieu visite souvent les imaginations malades ou taries de nos grands hommes d'État. Le pouvoir royal , qu'ils ne tiennent pas du droit divin, ils font tout pour le tenir de l'intrigue et de l'habileté, pour l'exercer en sous-orJrc et en sous-œuvre!

M. Odilon-Barrot espérait peut-être à l'aide de subterfuges oratoires arriver à détourner de sa tête et de celle de la France l'épée de Damoclès que le peuple y tenait suspendue depuis vingt-quatre heures. Sachant

ce qu'avaient pu faire les députés d'une cliambre qui n'existait plus, le 29 juillet 1830, il espérait que le feraient les députés d'une chambre qui existait encore et dont les deux tiers des membres étaient acquis par leurs intérêts et leurs goûts à la monarchie. 11 y a des gens qui aiment à se traîner et à traîner leur pays dans les ornières du passé. Qu'importe après cela que la nation y perde, pourvu qu'ils y gagnent!

Heureusement d'autres hommes étaient là, avec une vue moins courte et une conscience plus nette de la situation. M. de Larochejacquelein , l'un des flétris de Belgrave-Square , l'un de ceux qui, dans le passé , avaient toujours servi les rois , avait élevé la voix pour rappeler à la chambre des députés quelle n'élait plus rien!

Le mol avait provoqué des clameurs, comme on le pense bien ; les centres s'étaient récriés, irrités qu'un des leurs osât leur indiquer ainsi leur abdication Ils se croyaient si bien assis sur leurs chaises curules , ces législateurs impuissants ! Kt au moment où les réclamations s'élevaient plus confuses et courroucées comme le bruit d'une meute aux abois, une foule d'hommes armés, d'ouvriers agitant des drapeaux, avait fait irruption dans la salle des séances et l'hémicycle avait élé envahi par les plus hardis, par ceux aux(juels n'imposait plus ce spectre sans couleur et sans prestige qu'on nommait la représentation nationale. Ouvriers en bourgerons, artisans aux manches (^e

chemises retroussées et laissant voir sur leurs bras nus leurs noms blasonncs avec leur sang , étudiants et gardes nationaux, venaient, non pas pour assisterservilement à une séance , mais pour la suspendre et poser leurs conditions , leur ultimatum de paix ou de guerre.

La duches'îe d'Orléans, ses deux fils et les personnes qui l'avaient accompagnée , effrayées de ce tumulte , de cette invasion, de la présence de cette foule étrange qui allait chasser ce troupeau servile de serviteurs dynastiques, la duchesse d'Orléans et sa suite avaient disparu. Le duc de Nemours s'était enfui par l'une des portes latérales. M. Sauzet s'était couvert! C'était un acte de courage, mais, par malheur, le seul dont il devait se rendre coupable dans cette mémorable journée.

Pendant que l'agitation acquérait ce degré d'intensité, que la situation se faisait plus grave et le moment plus décisif, divers orateurs, dont plusieurs étrangers à la chambre, s'étaient succédé à la tribune. Un M. Chevallier, ancien rédacteur de la Bibliothèque historique, avait proposé de faire porter le comte de Paris sur les boulevarts , de l'élever sur un pavois, à l'antique mode franque, et de le faire ainsi proclamer roi de France, de par la volonté populaire!

Le citoyen Dumoulin , commandant de l'Hôtel-de- Ville, en 1830, avait succédé à cet orateur malavisé, à la proposition intempestive duquel la foule avait

répondu par son cri : La déchéance, p/us de Bourbons! A bas les traîtres! et cet ofticier s'était écrié : « Le peuple a reconquis son indépendance et sa liberté aujourd'hui comme en 1830. Le trône vient d'être brisé aux Tuileries et jeté par la fenêtre! « Puis il avait posé la hamjie dun drapeau tricolore sur le marbre de la tribune dont s'élaient alors emparés MM. Crémieux, Lamartine et Ledru-Rollin.

Des clameurs redoutables s'étaient fait entendre de nouveau. Des députés, étourdis par tout ce qu'ils voyaient, par tout ce qu'ils entendaient . s'étaient retirés avec précipitation. D'auties étaient restés pour connaître l'issue de ces événements. C étaient les plus curieux ou les moins oppressés par les remords. Ledru-Rollin avait demandé du silence, et s' adressant aux braves jiatriotes qui garnissaient l'hémicycle : « Au nom du peuple que vous représentez, je vous demande le silence! » avait-il dit d'une voix forte et accentuée. Et des voix nombreuses, fortes et accentuées comme la sienne , avaient répété ; « Au nom de M. Ledru-Rollin , silence! » Et le silence s'était fait, conime il pouvait se faire dans cette fournaise de passions et d'intérêts, et le député du Mans avait rejiris : « Au nom du peuple partout en armes, maître de Paris, quoi qu'on fasse, je viens protester contre l'espèce de gouvernement (ju'on est venu i)ioposer à cette tribune. Je ne fais pus commevousune chose nouvelle, car en \ 842 , lors de la discussion de la loi de régence.

seul dans cette enceinte j'ai déclaré qu'elle ne pouvait

point être faite sans un appel au pays Depuis

deux jours nous nous battons pour le droit ! Eh bien î si vous résistez, si vous prétendez qu'un gouvernement par acclamation, un gouvernement éphémère qu'emporte la colère révolutionnaire , si vous prétendez que ce gouvernement existe , nous nous battrons encore au nom de la Constitution de 91 qui plane sur le pays , qui plane sur notre histoire et qui veut qu'il y ait un appel fait à la nation pour qu'une régence soit

possible Ainsi pas de régence possible , ainsi qu'on

vient d'essayer de l'implanter d'une façon que je dirai

véritablement singulière et usurpatrice Au nom

même du droit que, dans les révolutions même, il faut savoir respecter, car on n'est fort que par le droit, je proteste, au nom du peuple, contre votre nouvelle usurpation... et je demande, pour me résumer, un gouvernement provisoire, non pas nommé par la chambre, mais par le peuple. Un gouvernement provisoire et un appel immédiat à une convention qui régularise les droits du peuple. »

Des applaudissements unanimes avaient accueilli ce discours prononcé avec émotion , quoique d'une voix ferme. Il est vrai qu'il était très habile et très éloquent ; mais n'était-il pas un peu long? Parler, parler lorsqu'il faut agir. Les hommes politiques sont incomplets. M. de Lamartine qui , après Ledru- Rollin , était venu parler à la tribune , avait aussi

demandé un gouvernement provisoire. Mais son discours avait encore été plus long, plus délayé, d'une forme plus élégante mais plus inopportune.

Un gouvernement provisoire était, en efTet, la seule chance de salut qui restât au pays. Il n'engageait à rien , il ne compromettait pas l'avenir et il rassurait le présent. Il était nécessaire pour préparer la nation à la vie nouvelle qu'elle allait recevoir, au baptême social auquel on allait l'appeler. Et puis il fallait rassurer les trembleurs ceux qui s'épouvantent des commotions politiques et ne voient que des désastres particuliers dans les bonnes fortunes générales. Il fallait contenter les faibles d'esprit et de cœur qui se lamentent lorsqu'un pays est pour vingt-quatre heures privé de son monarque , grue ou soliveau , et qui ne comprennent pas plus un peuple sans chef qu'un corps sans tête. Que ce chef fût le comte de Paris ou une réunion de citoyens nommés par l'acclamation populaire, peu leur importait; mais ils voulaient que les barricades s'apaisassent et que le commerce reprît ses allures. Un gouvernement provisoire était donc indispensable, mais il fallait, saus discourir plus longtemps, le proposer et passer immédiatement à 1 élection des membres qui devaient composer ce gouvernement.

Depuis quelques instants la chambre des députés n'existait plus ni de fait ni de droit. C'est à peine si quelques-uns de ses membres restaient encore sur

leurs bancs, et son président, M. Sauzet, scandalisé autant qu'effrayé des propositions révolutionnaires, des motions républicaines qui arrivaient à ses oreilles habituées à des bruits plus constitutionnels et plus parlementaires. M, Sauzet avait disparu, comme Romulus, au milieu de la tempête ! D'ailleurs , des masses compactes de combattants avaient envahi les places abandonnées forcément par leurs premiers occupants; des hommes, les mains armées de fusils et le visage armé de colère , avaient prononcé la dissolution de celte Assemblée, et l'honorable M. Dupont (de l'Eure) avait remplacé M. Sauzet au fauteuil de la présidence, il nes'agissait donc plusque de proposer les noms des membres du nouveau gouvernement. Il y avait une assemblée nouvelle, une véritable chambre de représentants du peuple, pour accueillir ou repousser les noms proposés.

De toutes parts des voix d'ouvriers , d'étudiants , de bourgeois, réclamaient les noms qui devaient composer le gouvernement provisoire. Mais le tumulte dominait les réclamations elle silence ne s'obtenait pas. Il fallait avoir une voix de Stentor pour l'obtenir. M. Crémieux l'essaya pourtant. On lui présenta une liste, deux listes, trois listes, mais il refusa de, les lire. Pourquoi ? Eh ! mon Dieu, parce que son nom ne se trouvait sur aucune de ces listes. Faiblesse humaine ! Le moi se trahit toujours aux instants où il devrait le plus s'oublier.

Tant bien que mal, néanmoins, les noms furent proclamés. Ceux de MM. Dupont (de l'Eure), Lamartine, Ledru-Rollin, Arago, Marie, Bureaux de Pusy, Georges Lafayette, furent successivement proposés. Les cinq premiers passèrent presque sans difficulté , mais les deux derniers soulevèrent de justes réclamations. M. Bureaux de Pusy , présent , fit un geste de refus , et l'on n'en parla plus. Quant à M. Georges Lafayette, il portait un nom honorable, mais l'influence du nom et du cheval blanc était morte.

Cinq membres, une pentarchie, ne pouvaient suffire. S'entendre sur le choix des autres était à peu près impossible. M. Lamartine prit aussitôt le parti de se rendre à l'Hôtel -de-Ville et un certain nombre de citoyens, ses admirateurs apparemment, l'y suivirent. La salle des séances, et surtout l'hémicycle continuèrent à être envahis par des flots pressés et impatients.

Ledru-Rollin, profitant du moment où le tumulte était moins grand, et s'emparant de la tribune, dit alors : « Citoyens , nous allons faire quelque chose de grave... Écoulez-moi. Un gouvernement provisoire ne peut pas se nommer d'une façon légère. Voulez-vous me permettre de vous lire les noms qui semblent proclamés par la majorité ? A mesure que je lirai les noms, selon qu'ils vous conviendront ou ne vous conviendront pas , vous crierez oui ou non, n On acquiesça et Ledru-Rollin lut :

Dupont (de l'Eure)? et l'on répondit oui, avec un tonnerre d'applaudissements. La probité politique est si rare qu'on se montre émerveillé lorsqu'on la rencontre.

— Arago ? Oui.

— Lamartine ? Oui.

— Ledru-Rollin? Oui.

— Garnier-Pagès? Oui etnon. Ceux qui disaient oui étaient ceux qui se souvenaient du Garnier-Pagès mort en athlète, dans l'arène et la pauvreté ; ceux qui disaient non connaissaient probablement l'héritier de Garnier-Pagès...

— Marie? Oui etnon.

— Crémieux? Oui.

Cela faisait sept noms, sept hommes connus, il est vrai, mais dont deux ou trois à peine méritaient le suprême et périlleux honneur de monter au Capitole pour remercier les dieux et sauver le pays. Deux ou trois seulement voulaient la République, et aucun d'eux n'osa en évoquer le souvenir dans cette séance du Palais-Bourbon. Cela resseuiblait beaucoup à une mystification ; maisle peuple, qui le voyait bien, avait encore ses barricades et ses armes. Il les avait employées pourchasser un gouvernement tyrannique , il les emploierait pour renverser un gouvernement semblable.

M. Ledru-Rollin ayant invité les citoyens présents à se rendre avec lui à l'Hôtel-de-Ville pour y prendre

en commun les délibérations relatives aux intérêts de tous, la séance avait été levée, la foule s'était peu à peu retirée, et à quatre heures de 1 "après-midi la Chambre des députés était complètement évacuée.

Vit.

Les membres du nouveau gouvernement s'acheminaient vers l'Hôtel- de-Yille, suivis d'une foule noml)reuse et enivrée par le triomphe , à l'heure même où le monarque détrôné s'acheminait tristement vers l'exil, accompagné seulementdes principaux membres de sa famille, mornes et désolés comme lui. Pendant que Ledru-Rollin, Lamartineet Dupont (de l'Eure ' s'en allaient, portés autant que traînés par les bras nerveux qui cherchaient leurs mains pour les serrer, Louis-Philippe s'en allait, au trot de mauvais chevaux , dans une voiture de louage, dans un fiacre, et fuyait sa capitale comme jadis l'avaieut fuie Louis XYI et Charles X , comme Charles X surtout ,dont le nom revenait sans cesse et comme fatalement sur ses lèvres et dans son esprit obsédé. Aux nouveaux venus, aux préférés de l'engouement populaire toutes les caresses, toutes les bénédictions du peuple. A lui, vieillard opiniâtre, monarque entêté, tout puissant encore la veille, aujourd'hui proscrit , fugitif, condamné, à lui toutes les malédictions et toutes les

humiliations. Lui , qu'on avait cru si riche, qu'on avait dit l'égal de Nabab, n'avait plus pour continuer sa route, calvaire fait de sarcasmes et de hontes, que l'argent strictement nécessaire pour la défrayer; la précipitation du départ ne lui avait pas permis d'emporter de ses Tuileries ce qu'il aurait voulu en emporter, pour parer aux péripéties du voyage.

A Saint-Cloud, M. de Montalivet, l'intendant de sa liste civile, celui qui connaissait mieux que personne les besoins et les dépenses du monarque, avait été forcé de s'adresser aux officiers de l'escorte pour les prier de réparer autant qu'il était en eux, l'absence du numéraire, et la collecte avait produit une somme de deux cents francs, un trésor pour une telle situation! Puis Louis-Philippe était parti, sans avertir, avec sa famille, voulant ainsi mettre quelques lieues entre lui et ceux dont l'indiscrétion aurait pu compromettre sa sûreté ou trahir l'itinéraire de son voyage, et M. de Montalivet avait annoncé ce départ subit aux officiers en ces termes :

« Messieurs, le roi est parti, nous n'avons plus qu'à retourner à Paris ! »

Ceux d'entre eux qui s'attendaient à des remercîraents. de la bouche auguste du monarque, durent être blessés de ce sans façon, d'autant plus qu'en agissant comme ils l'avaient fait, ils n'avaient peut-être pas cédé tout-à-fait aux suggestions pures du dévouement, car le dévouement ne murmure jamais, ne se

blesse jamais de rien, et ils avaient été blessés, et ils avaient murmuré.

A Versailles il n'y eut pas de chevaux de poste pour l'humble voiture qui emportait une monarchie en désarroi sous un ciel étranger, et l'on fut obligé d'emprunter des chevaux de remonte qui se trouvèrent sous la main pour ne point perdre un temps inutile dans l'attente. Le préfet et le maire avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour être agréables, en cela, à ce roi dont il plaignait le malheur. L'infortune , méritée ou non , a un charme dont on se défend malaisément; c'est là le côté le plus honorable de la nature humaine.

De Versailles à Houdan le trajet n'est pas long. Il fut elTectué au Irot ardent des chevaux pris à Versailles ; mais à Houdan de nouveaux obstacles se présentèrent,et Louis-Philippe n'arriva à Dreux que longtemps après l'heure fixée. Des souvenirs néfastes traversèrent son esprit bourrelé par les remords et par les inquiétudes. Et puis Dreux! le saint-Denis de sa famille! Dreux où il avait vu deux fois ensevelir deux moitiés aimées de son^cœur : — son fils aine, sa sœur, les deux pôles de sa vie, ses deux espérances, ses deux orgueils que la tombe lui avait pris et qu'elle ne devait plus lui rendre ! 11 fuyait Paris en révolution et sa course fiévreuse aboutissait aux caveaux funéraires, où reposaient ses affections, et où ne reposerait plus personne d'entre les siens!

~- 233 — Cette fuite honteuse, par une soirée d'hiver, lui rappelait trop la nuit d'orage où la voiture funèbre, qui contenait les restes mortels de son fils aîné, passait sous des arcs de triomphe funéraires, élevés dans tous les villages que devait traverser le cortège ! Nuit épouvantable, pleine de sombres murmures et de sinistres avertissements, dédaignés et chassés sans doute, ou accueillis si avant dans l'àme du monarque que les yeux du père en étaient restés secs ! Est-ce qu'une loi de l'étiquette défend aux rois de pleurer sur les êtres aimés et perdus? Parce qu'on porte une couronne, n'a-t-on point d'entrailles, par hasard? Est ce que l'insensibilité est l'apanage intimé des élus de Dieu? Quel blasphème! Quelle interprétation impie de la loi souveraine! Quelle mutilation insensée de l'œuvre de la nature!

Ces réminiscences attristantes, ces souvenirs navrants avaient plongé le roi dans un abattement profond dont il ne sortit que le lendemain matin, lorsqu'il fallut quitter Dreux où était parvenue la nouvelle de sa déchéance ! Le nom de Charles X lui revenait encore aux lèvres, quelque obstination qu'il mît à chasser cette évocation d'un passé qu'il touchait du doigt.

La parenté d'événements qui caractérisaient la chute de ces deux monarques était grande, en efTet, plus grande que leur parenté du sang. Louis-Philippe avait succombé après une lutte de trois jours, comme

son cousin; un mardi, un mercredi et un jeudi, comme son cousin; à caused ordonnances liberlicides, comme son cousin ; quelques semaines après la prise du chef de l'Algérie, comme son cousin après la prise d'Alger; à l'âge de 74 ans comme son cousin; présentant pour régente sa belle-fîlle, et pour roi son petit-fils, l'une âgéede 30 ans, l'autre de 1 0 ans, comme son cousin; voyant son abdication repoussée et sa déchéance proclamée, comme son cousin ; enfin partant de Paris pour saint-Cloud, de saint-Cloud pour Trianon, et à Trianon prenant la route des Etangs, toujours comme son cousin !

Où trouver une plus étrange coïncidence d'événements? Et Louis Philippe n'avait-il pas raison de répéter avec la tristesse de l'agonie: «Comme Charles X ! comme Charles X ! »

Holy-Rood avait précédé Claremont; et sur leur chemin qu'ils arrosèrent de leurs larmes, — larmes de regret et de désespoir, — les derniers hôtes des Tuileries durent retrouver la trace des pas laissés sur le sable par l'inhabile Bourbon de 1830. Je le repète, chemin du trône ou route de l'exil sont les mêmes pour tous les monarques desquels on peut dire, comme le général Dumouriez : « Ils n'ont rien oublié, et rien appris! » Et si nous devions avoir encore une royauté — ce qu'à Dieu et au peuple ne plaise! — royauté de droit divin ou royauté impériale, nous n'aurions qu'à nous placer sur le bord de la route

prise en 1830 et en 4848 par les fugitifs décoiironnés, et, comme Macbeth dans l'antre des sorcières, nous verrions passerbientôtune ombre royale, puis uneautre ressemblant d'une étrange façon aux ombres déjà évanouies, et nous pourrions nous lever alors, joyeux et grandis : ce dernier fantôme royal serait passé !

Tout n'était pas tini , assurément , bien que Louis- Philippe fût en fuite et son trône en cendres. La duchesse d'Orléans qui , si elle n'avait point d'ambition pour elle-même, en avait du moins pour son fils, appelé à succéder à son grand-père par une loi votée par les deux chambres, — la duchesse d'Orléans était encore à Paris; elle était aux Invalides, sous la garde du vieux maréchal Molitor, ex-courtisan de Goritz, assez embarrassé de la responsabilité qu'elle attirait sur sa tête, par parenthèse. . La princesse Hélène de Meckiembourg-Schwerin avait encore des amis , ceux de son beau-père , ceux de son uiari, dont la mort déplorable avait laissé, je dois le dire , de sympathiques regrets. Ces amis pouvaient tenter quelque chose; la forteresse de Vincennes était encore garnie de troupes qui ignoraient l'issue de la lutte , et avec leur concours, on pouvait tenter cette lutte de nouveau, pour le plus grand . profit d'un enfant et d une femme.

Il était donc important , nécessaire, prudent surtout , de ne pas laisser plus longtemps la capitale sans un gouvernement quelconque qui la rassurât et qui dirigeât le mouvement révolutionnaire. C'était dans ce but que Ledru-RoUin et Lamartine s'étaient successivement dirigés vers l'Hôtel-de-Ville , pour y recevoir leur investiture populaire, pour faire donner à leurs noms la consécration solennelle.

L'Hôtel-de-Ville était déjà la conquête du peuple. Un détachement de gardes municipaux, qui avait été chargé d'en défendre les abords, avait rendu les armes, et abandonnant chevaux et uniformes, s'était prudemment retiré.

Ces soldats avaient, en cela , imité les membres du conseil général de la Seine qui , réunis en assemblée extraordinaire, avaient, à l'apparition des baïonneltes et des flots tumultueux des combattants, quitté leurs places et la salle des délibérations , après avoir nommé M. Garnier-Pagès maire de Paris, et MM. Léon de Malleville et Gustave de Beaumont ses adjoints; ces trois messieurs leur ayant été dépéchés par Odilon-Barrot, pour proposer et faire proposer la régence !

Lorsque Lamartine et Ledru-RoUin , suivis l'un et l'autre d'une foule passionnée , heureuse, fière de la liberté qu'elle venait de reconquérir, entrèrent dans rHôtel-de-Ville, une autre foule qui l'avait envahi et qui avait précédé cette dernière, courait,

tumultueuse et désordonnée , dans tous les corridors, dans toutes les cours, dans toutes les salles, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'ils parvinrent l'un et l'autre jusqu'à la table de la salle où, quelques instants auparavant, la question de la régence s'était agitée, et où M. Garnier-Pagès , mieux éclairé sur la signification des événements, avait laissé tomber le brouillon d'une liste des membres devant composer le gouvernement provisoire. Preuve évidente de l'oblitération de certams esprits à de certaines heures, voici quelle était cette liste :

GOUVERNEMENT PROVISOIRE l

MM. DUPONT (de l'Eure), BLANQUI , GARNIER-P

Qu'était ce modeste Garnier-P...? M. Pages, cela ne fait aucun doute. M. Pages, le Saint-Esprit de cette trinité gouvernementale qu'il avait improvisée avec tant d'à-propos, croyait que cela devait suffire pour le moment et pour faire face aux éventualités et aux événements de toute nature. M. Dupont (de l'Eure) n'était mis là, selon toute apparence, que pour la forme. Il n'y avait véritablement que deux hommes; Blanqui et M. Garnier-P.... ; la force et l'idée, le bras qui exécute ce que la tête a conçu. Sublime imagination/

Cette liste, indiquant l'idée d'un triumvirat, n'é--

tait pas la seule qui eût été faite , d'ailleurs. Le journal la Réforme et le journal le National avaient fait chacun la sienne, au bruit de la fusillade.

Celle de la Réforme avait été lue dans la cour de l'hôtel Bullion, par Louis-Blanc, en présence de quatre ou cinq cents citoyens.

Celle du National avait été lue à la chambre par M. Crémieux.

La première contenait les noms de Louis-Blanc, Ledru-RoUin, Flocon, Arago, Dupont (de l'Eure), Lamartine, auxquels on avait joint le nom du citoyen Albert, ouvrier mécanicien, dont l'influence sur les ouvriers était connue. La seconde liste avait été composée, déchirée et recomposée plusieurs fois. On y avait placé certains noms , qu'on avait biffés pour les remplacer par d'autres noms jugés plus sympathiques à la foule, et enfin on en avait fait une dont la rédaction , confiée à M. Marrast, avait prévalu. Cette liste était une fusion avec celle de la Réforme dont le National avait eu connaissance ; les listes antérieures avaient été brûlées.

Toutes cependant ne l'ont pas été, et celle-ci, entre autres, due à M. Charles Thomas, a bien sa signification :

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