LIVRE VII (1562—1563). Sâ
ment de Maillard et de Faveau. La régente Fayant enfin mis en demeure d'exécuter les édits contre les hérétiques, il de vit obligé de condamner au feu les ministres prisonniers. Mais craignant de soulever les nombreux partisans qu'ils comptaient dans la classe ouvrière et surtout parmi les tisserands, il différa encore le supplice jusqu'à ce qu'une grande partie de ces artisans se fât absentée. C'était, en effet, leur coutume d'aller aux champs le samedi au soir et de ne revenir à la ville que le lundi, en partie pour passer le jour du repos dans les villages voisins avec leurs parents et leurs femmes, en partie aussi pour n'être pas remarqués s'ils n'assistaient pas le dimanche, avec les catholiques, au service divin. Ce fut donc le lundi, avant le jour, que l'on conduisit les condamnés à la place de l'exécution ; mais l'on n'avait pu si bien cacher ce dessein ni si promptement l'exécuter que la place ne fût bient6t envahie par une multitude pleine de sympathie pour les prédicateurs. Lorsque Faveau fut près du bâcher, le peuple ému jeta des pierres sur les archers, rompit l'enclos du lieu de l'exécution, renversa par terre tout cet appareil de mort, et mit en pièces le bois qui devait servir au supplice. Le magistrat, n'étant pas assez fort pour résister à la foule irritée, jugea prudent de réintégrer les condamnés dans la prison. Alors les insurgés, restés maîtres de la place, se mirent en ordre et commencèrent à défiler en chantant les psaumes de Marot.. Après avoir traversé la ville processionnellement, ils s'arrêtèrent au milieu du marché, firent monter sur un lieu éminent le docteur de l'assemblée et lui commandèrent do parler delà religion. Enflammés par ses exhortations, ils coururent à la prison, en forcèrent les portes , et mirent en liberté Maillard et Faveau. lis firent savoir ensuite au magistrat qu'ils ne s ékiient réunis que pour délivrer leurs frères, et que, si on voulait leur laisser lo paisible exercice de leur religion , tout tumulte cesserait. La duchesse de Parme, ayant reçu avis de ce soulèvement, enjoignit
rS^O LES PAYS-BAS SOUS PUIUPPE II.
au comte de Boussu de se rendre piomptemcnt à ValencieDoes, afin de contenir le peuple, jusqu'au retour du marquis de Berghes. Elle commanda en m^me temps que Ton fit savoir au gouverneur de la Flandre wallonne en quel état se trouvait Yalcnciennes, tandis qu'il abandonnait les affaires du public pour soigner ses affaires particulières Mais déjà son lieutenant, avec deux compagnies de cavalerie, avait pénétré dans la ville, sans que le peuple osât rien entreprendre contre lui. On y mena par le commandement de la gouvernante, avec la même facilité, la cavalerie du duc d'Arschot ; et enGn le marquis de Berghes et le romte de Boussu, étant entrés ensemble dans Valenciennes , trouvèrent toutes choses paisibles. II fut alors arrêté qu'on poursuivrait les fugitifs pour les châtier, qu'on rechercherait les auteurs de la sédition, mais que l'on ne rendrait pas les bons citoyens res|)onsables des excès d'une multitude insensée '. Toutefois, malgré les pressantes recommandations de la duchesse de Parme, le marquis de Berghes se, laissa en quelque sorte arracher la punition des coupables. Granvelle mandait au roi le 14 avril 4563 : u On a tant crié qu'enfin le marquis de Berghes a fait brûler deux hérétiques à Valenciennes, mais sans bruit '. '»
Ailleurs les édits étaient strictement exécutés. Au mois de septembre i 562 , six anabaptistes , surpris par des paysans de Kain dans un bois, entre Obigîes et le mont de la Trinité, furent K'clamés par l'abbé de St-Nicolas-des-Prés, parce que ces hérétiques avaient été pris sur les terres de son abbaye à Obigies, où il exerçait la haute justice. Le bailli et les hommes du fief abbatial les condamnèrent à être brûlés vifs à un poteau, avec confiscation de leurs biens; et cette sentence fut exécutée à
1 Strada, lib. ni.
2 Contspondance de Philippe il, t. !•', p. 24b.
LivBE VII (4503). 327
Obigies. Deux autres anabaptistes, condamnés par le baitliage de Tournai, furent brûlés sur le marché de cette yille K
Ces exécutions ne refroidirent point Tardeur des reltgionnair'es. lis continuaient leurs assemblées dans les bois voisins de Tournai. Le 3 mai 1563, vers le soir, le second prévôt de la ville, faisant sa ronde avec quelques hommes à pied et à cheval, surprit dans le bois de Breuze plus de deux cents sectaires qui s'y étaient réunis pour chanter les psaumes de Marot ; beaucoup prirent la fuite, mais d'autres ne voulurent opposer aucune résistance , et plus d'un s'écria même : « Tuez-moi , je serai fort aise de mourir pour la parole de Dieu. >» La nuit suivante, les réformés prirent leur revanche : ils se réunirent au nombre de plus de deux mille sur le grand marché et prêchèrent en trois endroits différents. <( On ne veut souffrir, disaient-ils , que nous chantions au bois, où nous n'empêchons personne ; nous chanterons donc à la ville, et si o» noue met mille hommes de garnison, nous serons deux mille et plus, » En effet, le 4 noai, après diner, les sectaires se retrouvèrent au bois de Breuze , au nombre de plus de deux mille. Le proche était fait par un prédicant français, n homme de petite stature, petite barbe blonde, portant un manteau noir, un petit bonnet de velours noir et un grand chapeau de feutre noir. » Us se dirigèrent ensuite vers la ville au nombre de plus de mille, tous chantant et armés de bâtons quïls avaient coupés au bois et qu'ils abandonnèrent cependant à l'entrée des portes. La garnison étant insuffisante pour contenir la multitude des sectaires, Montlgny demanda des renforts à la gouvernante et, en attendant, il requit les ^erm^n^^ de prendre les armes D'après les ordres de la régente , le marquis de Bcrghcs se rendit à Tournai avec deux cents hommes, qui furent suivis de bandes d'ordonnance de Montigny et de
' Cbotin, Histoire de Tournai, t. Il, cl Jbam Cousm, chap. LV.
Hordes. En même temps , la duchesse de Parme envoya près du gouverneur de Tournai le S' de Naves, président du conseil d*Artoîs, et le procureur général au grand conseil de Malines pour prendre les informations contre les sectaires, car Montigny avait averti la régente qu'on ne pouvait compter sur rénei^îe du magistrat de la ville et de la justice ordinaire. Mais, d'autre part, il demanda s'il fallait procéder suivant la rigueur des placards, qui punissaient de mort tous ceux qui assistaient aux prêches DU conventiculesr il exprimait, du reste, une grande répugnance à intervenir dans les procès et à donner les sentences , en sa qualité de gouverneur. La régente lui répondit qu'il fallait être inexorable à l'égaixl des prédicants, des ministres, des hôtes de ces gens pervers, et de tous ceux enfin qui tenaient ouvertement des proi^os scandaleux contre la religion , de même qu'à l'égard de ceux qui assistaient aux prêches « avec armes et pistolets. » Quant aux autres, ils étaient, disait-elle, séduits « par simplesse, ignorance ou autrement. » Du reste, sans exiger que Montigny prononçât lui-même les sentences, elle lui recommandait de protéger efficacement les commissaires. Mais ceux-ci n'avaient pas besoin d'être aiguillonnés : plusieurs exécutions vinrent bienlôt attester leur obéissance et leur zèle '.
Ce|)endant les manifestations religieuses n'étaient pas circon- >crites dans le Tournaisis et dans la Flandre wallonne. Les prédicants s'étaient déjà glissés aussi parmi la population manufacturière de la West-Flandre,
Le dimanche, 42 juin 4562, le premier prêche avait eu lieu dans un village appelé Boeschepe, aux environs de Poperinghe.
1 Ces détails sont puisés dans les lettres de Margneiile de Parme ci du seigneur de Moutigny sur les troubles de Tournai de Tan 41(63, publiées ])ar Willems d'api es les originaux déposés aux archlTes de l*archevèché de Malines. Messager des sciences historiques, t. IV.
LivAEVii (ISGâ— 1563). 5*29
Une comuiissiou fut donnée^ au nom du roi, pour procéder à une information contre ceux qui avaient assisté à ce conventicule : il résulta de l'enquête queGbislaio Damman prêcha sur le cimetière à un auditoire composé de deux cents personnes, la plupart armées ' . On n*avait pas même respecté la résidence de la gouvernante des Pays-Bas. Les sectaires s'étaient réunis plusieurs fois , surtout les jours de fête et les dimanches, dans le bois de Llnthout, près de Bruxelles. La gouvernante irritée chargea le drossard de Brabant de disperser ces conventicules et d'arrêter les assistants pour les faire châtier conformément aux édits *. Philippe II ne cessait de se préoccuper de la punition des hérétiques. A leurs progrès incessants, il avait opposé les nouveaux cvêchés et surtout la sévérité des placards; il fit plus encore : aux missionnaires de Genève, il opposa les jésuites. En 1562, les disciples dlgoace de Loyola ouvrirent le collège des bons Enfants à Tournai, et, presque en même temps, ils^ prenaient la direction de l'université de Douai, instituée par le souverain espagnol pour empêcher les jeunes gentilshommes des Pays-Bas de se rendre en France sous prétexte d'étudier la langue française dans les universités de ce royaume, qui étaient presque toutes infectées des doctrines de Genève '.
> • Omnium ergô mauirestissimè sectariorum insUtutum in lucem veuit
A» 1562, 42 junii, die dominicâ, in page de Boescbepe • Ce village, qui
appartient aujourd'hui à lu France, est siiué au pied du mont des Cats. Geuitanismus Flandriœ Occidentalis, audore R. P. C. Wynckio ord. FF. Prœd, Priore conv. Yprensis {Chronique publiée par labbé Van de Pulte, Bruges, IS4I, in 4»), pp. !â et 98.
' Mandement du 40 mars 4662, dans le Sappiément à Strada, t. Il, p. f6S.
' Histoire de Tournai, par Jean Cousiiv, chap. LV, et HieUnre des Pays- Bas, par Em. de Metue.n, fol. 28. D'aptes ce dernier, le prince d'Orange avait encouragé les murmures que i'éi'ection de l'université de Douai excita
à Loavain et dans tout le Brabant. « Aléme le prince d*Orange dit qu'il
" ne falloit point mettre de séminaire papisfiqne es villes frontières »
530 LES PAYS-BAS SOUS PHILIPPE il.
Du reste, noD cooient des rapports qui lui étaient adressés par la duchesse de Parme et par Graoveile, Philippe II recevait, sur l'état des affaires de la religion, des lettres plus confidentielles d'Alonso del Ganto, contador ou vérificateur des opérations con* ftées au facteur royal à Anvers , et surtout d un moine espagnol nommé fray Lorenzo deViUavicencio^aufiiAnier des marchands de la nation d'Espagne établis à Bruges. Ce dernier semble avoir été spécialement chargé de dénoncer ses compatriotes qui embrassaient, dans les Pays-Bas, les doctrines réformées. L'inquisition d'Espagne , faisant usage de ces dénonciations, réclamait ensuite les coupables ; mais elle rencontrait une ferme opposition de la part de Viglius, président du conseil privé '. Granvelle trouvait aussi que c'était une chose risible que d'envoyer au gouvernement des Pays-Bas des dépositions faites en Espagne devant les inquisiteurs , pour qu'il recherchât des hérétiques, «< comme s'il n'y en avait pas ici , ajoutait-il , des milliers auxquels nous n'oserions rien dire et dont les officiers n'appréhendent aucun '. » En s'exprimant ainsi, Granvelle constatait, d'une part, le nombre toujours croissant des dissidents religieux et, de l'autre , il manifestait le déplaisir que lui faisait éprouver la tiédeur avec laquelle les édits de Charles-Quint étaient exéculés par le marquis de Berghes et par ceux qui partageaient les opinions modérées de ce seigneur. Il s'en fallait toutefois de beaucoup que les dissidents fussent rassurés sur la modération du gouvernement. A cotte époque même, un agent de la duchesse de Parme estimait à di.\,-huit ou vingt mille les habitants des Pays-Bas qui, depuis l'avènement d'Elisabeth, s'étaient réfugiés, pour cause de religion, à Londres, à Sandwich et dans les contrées adjacentes.
» Correspondance de Philippe H, t. I", p. 257.
' Lettre de Granvelle à Gonçalo Ferez, du 47 juin 4563, ibid., p. Î52.