LITRE II
furent faits prisonniers. Parmi les morts, on remarquait Jean de Bourbon, due d'Enghîen, frère du prince de Condé, le vicomte de Turenne, gendre du connétable, et le duc d*EstouteviIle. Les prisonniers les plus signalés furent le connétable, blessé à la hanche, le duc de Montpensier, blessé à la tête, le duc de Longueville, Ludovic de Gonzague, frère du duc deMantoue, le maréchal de Saint-André, ainsi que le Rhingrave Jean Philippe , général des lansquenets allemands. Les Français abandonnèrent aux vainqueurs toute leur artillerie, cinquante-deux drapeaux, dix-neuf étendards et vingt guidons. Les Hispano-Belges perdirent deux cents hommes, parmi lesquels quatre seigneurs de marque p on pleurait surtout Louis de Bréderode, baron de Haurencourt, qui, s'étant jeté un des premiers dans la mêlée et ayant levé imprudemment la visière de son casque, reçut dans Tceil un coup de pique qui le tua raide. Les comtes d'Egmont et de Mansfeld, quoique ce dernier eût reçu une pistolade au genou, poursuivirent les fuyards jusqu'aux portes de la Fère *.
Philippe TI , qui était à Cambrai depuis le 6 , reçut , le 1 4 , les premières nouvelles de cette grande victoire. Le 42, il partit de Cambrai, bannières déployées, et vint coucher à Beaurevoir, village tout détruit, où il apprit de nouveaux détails sur le nombre de prisonniers français. Le 43 , il arriva dans un autre village, à une lieue et demie de Saint-Quentin, et y trouva le duc de Savoie et ses principaux ofiBciers. Le 4 4 seulement, il parut au camp \ Il avait accueilli le duc de Savoie et le comte d'Egmontde la manière la plus gracieuse : lui, si réservé, si froid, si peu accessible aux émotions , s'était également laissé gagner
* La bataille eut lieu entre les villages d*Essegni et de Rizeroles. On en trouve les détails dans les Commentaires de François db Rabutui, Hy. IX, et dans les vastes ouvrages d'Emmanuel de Meteren et de le Petit.
' Journal de Vakdbnessb.
par rivresse de la victoire. Le duc de Sayoie, voulant se mettre à genoux pour lui baiser les mains, Philippe le prit dans ses bras en lui disant : « C'est plutôt à moi à baiser vos mains , qui ont remporté une victoire si glorieuse, et qui nous coûte si peu de sang, n II se montra également courtois à Tégard des prisonniers. II fil donner aux Allemands un écu par tète, afin qu'ils retournassent dans leur pays; il renvoya pareillement les menus soldats français, sous condition seulement qu'ils ne porteraient pas les armes contre lui pendant une demi-année. Il excepta toutefois les Gascons, qui furent répartis dans les prisons des Pays-Bas, pour être échangés ensuite contre tous les vassaux du roi, détenus à la chaîne sur les galères de France. Les princes et les seigneurs furent également envoyés, sous bonne garde, dans différentes villes •.
La nouvelle de la défaite de Saint-Quentin avait plongé la France dans la consternation ; c'était, disait-on, la plus grande plaie que le royaume eût reçue depuis plus de deux cents ans. On craignait que le vainqueur ne poursuivit ses succès et ne se rendit maître de Paris. Charles-Quint, après une telle victoire, eût certainement paru sous les murailles de la capitale de la France ; mais Philippe II n'avait pas cette hardiesse. Malgré l'avis de quelques-uns de ses généraux , qui lui conseillaient de conduire son armée victorieuse au cœur du royaume ennemi, Philippe voulut qu'on poursuivit le siège de Saint<}uentin, disant qu'il serait dangereux de laisser, sur ses derrières, une si forte place. On espérait que les assiégés ne pourraient tenir longtemps; les généraux espagnols ne doutaient même pas qu'on ne fût maître de la ville en peu de jours , et ils regardaient ce délai comme une perte de temps de peu de conséquence. Mais Coligny, par son héroïque persévérance, devait encore les rete-
1 Mémoire de M. de la Ch astre, dans le Panthéon littéraire.