LITRE PREMIER
c*étaient là, sans doute, des causes sérieuses de mécontentement, et néanmoins elles affaiblirent à peine le respect des peuples pour le souverain qui gouvernait les Pays-Bas depuis 4 54 5, les Espagnes depuis 1547 et TEmpire depuis 4530. Il est certain que le renoncement de Charles fut spontané et volontaire.
Cet événement excita une surprise universelle, parce qu'il était sans précédent, à moins de rappeler l'exemple unique donné par Dioclétien qui, de fils d'esclave, était devenu empereur romain. Après vingt ans d'un règne marqué par des succès continuels, Dioclétien exécuta tout à coup, en l'an 305, le projet de descendre du trône. Il avait à peu près le même âge que Charles-Quint \ et, comme lui, il ressentait les infirmités d'une vieillesse prématurée ».
Les anciens historiens diffèrent d'avis sur le motif véritable de la grande résolution accomplie par Charles-Quint en 4555. Les uns attribuent sa détermination aux attaques de goutte dont il souffrait depuis sa jeunesse et qui, depuis quatre ans surtout, ne lui laissaient presque plus de relâche ; les autres, au chagrin qu'il avait ressenti d'avoir dû fuir en 4552 devant Maurice de Saxe; puis d'avoir échoué avec une armée de soixante mille hommes contre Metz, défendue par François de Guise. Ceux-ci ajoutent que l'empereur n'était pas moins attristé de l'opposition qu'avait rencontrée dans sa propre famille son projet favori de transmettre l'Empire à son fils unique et de perpétuer ainsi l'immensité de son pouvoir ; ceux-là attribuent la résolution de
* Dioclétien avait alors cinquante-neuf ans, et Charles-Quint en avait cinquante-cinq, étant né à Gand le 45 février 4500. Issu du mariage de PhUippe, surnommé ie Beau, avec Tinfantedona Juana, il était, du côté paternel, petit-fils de Maximilien d'Autriche et de Marie de Bourgogne, et, du côté maternel, petit -fils de Ferdinand , roi d* Aragon , et d'Isabelle la Catholique, reine de Castille.
' Gibbon, Histoire de la décadence de Vempire romain, chap. XIIL
Charles-Quint à la méchanceté et à Fingratitude de ce même fils. Il y en a enfin qui considèrent les sentiments religieux, dont Charles-Quint était animé, comme le mobile réel de son action.
Constatons d'abord qu'à l'époque oii ce prince accomplit son dessein, il ne se trouvait plus dans une situation à désespérer de la fortune. En effet, s'il avait dû lever le siège de Metz, il s'était dédommagé de cet échec en reprenant Thérouanne et Hesdin ; d'un autre côté, ses troupes étaient entrées à Sienne et avaient expulsé les Français de presque toute la Toscane '. Il pouvait donc conserver sa Gère devise, et rien ne l'obligeait à remplacer plm ultra par plus citrà \
Les infirmités, dont Charles-Quint souffrait, avaient été hâtées par sa vie active, ses guerres, ses voyages, ses quarante expéditions, sa longue et constante application aux affaires. Investi à quinze ans du gouvernement des Pays-Bas, il voulut aussitôt prendre connaissance de toutes les dépêches ; souvent même il passait une partie de la nuit à les lire, et le lendemain il en faisait lui-même le rapport dans son conseil, ou tout se décidait en sa présence^. Sa responsabilité, ses travaux, ses peines, augmentèrent naturellement à mesure que sa puissance s'agrandissait. Roi des Espagnes et empereur d'Allemagne, il eut toute l'Europe à diriger ou à surveiller ; François i*^, Luther et Soliman II à combattre ; les découvertes de Colomb , les conquêtes de Fernand Cortez et de Pizarre à garder, à consolider, à étendre ! Charles- Quint n'avait que vingt-deux ans lorsqu'un de ses ministres disait de lui : <t J'ai connu beaucoup de princes en divers âges, mais je
' Stkada, de Beîlo belgico, lib. 4 .
' On sait que Teinblème adopté par Gharles-Qaint consistait en deux colonnes allégoriques de celles d'Hercule, avec le mot uUrà ou plus ouUre, qui signifiait qu'il les avait dépassées, en portant) au delà de Cadix ses armes conquérantes en Afrique.
' Mémoires de Martin du Bellay (édition de 4753), t. !«••, p. 51».
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o'eo ai coddu aucun qui mit plus de peine à entendre ses affaires, et qui disposât du sien plus absolument que lui. Il est son trésorier des finances et son trésorier des guerres ; les offices, les évé* cbés et les commanderies, il les donne, comme Dieu le lui inspire, sans s'arrêter à I9 prière de qui que ce soit ■ . » 11 est cependant avéré que, malgré sa laborieuse application, Gharles-Quînt parut longtemps se défier de son propre jugement. (I montra d'abord une déférence presque absolue pour les avis du seigneur de Ghièvres, qui avait été comme son tuteur, puis il laissa aussi s'affermir l'influencedu grand chancelier Mercurino de Gattinara. Mais, après la mort de ce dernier, en ^ 530, Gharles-Quint montra soudainement toute la force de son intelligence, marie par le travail; supprimant les fonctions de grand chancelier qui donnaient trop d'autorité, il les partagea entre plusieurs ministres, et, quelle que fût la nature des affaires, plus rien ne s'expédia dès lors sans que le souverain en eût pris connaissance et déclaré sa volonté*. Telle fut la tâche immense qu'il accomplit pendant le quart de siècle que son règne se prolongea encore ; mais sa constitution, assez délicate, ne tarda point à souffrir de ces labeurs presque ininterrompus.
Gharles-Quint avait trente-six ans lorsque ses cheveux commencèrent à blanchir; à quarante ans, ses forces étaient à moitié brisées, et les attaques de goutte l'obligèrent dès lors à voyager le plus souvent en litière^. £n 1551 , la goutte lui remontait parfois jusque dans la tête et menaçait de le tuer subitement. En 1553,
■ DacumerUs MstoriqueB, t. II. (Archives de TËtat.)
' Relation de Niccolè Tiepolo sur Gharles-Quint (4532), dans les MonumerUê de la diplomatie vénitienne y par Gaceard, p. 72.
' En 4 547, lorsque Gbarles-Qulnt vainquit à Muhlberg les princes luthériens ligués contre lui, il sou£Prait déjà cniellement. « Il se dit de ce brave Empereur que le jour même de la bataille, il estoit si mal mené de ses gouttes qu'il portoit une de ses jambes appuyée dans un liuceul ou une
Charles-Quint, arrivé malade de Thionville à son camp devant Metz, voulut animer ses troupes : il monta un cheval turc; mais il ne put soutenir cet exercice plus d'un quart-d'heure '. Au commencement de 4 554 , tandis que la goutte retenait Charles- Quint au lit et l'empêchait de s'occuper des affaires publiques» Henri H, exagérant à dessein les maux de son ennemi, chargeait ses ambassadeurs à Constantinople de faire connaître que Tempcreur avait perdu une de ses mains, deux doigts de l'autre et qu'une de ses jambes s'était rétrécie; que ses facultés intellectuelles même avaient baissé à tel point qu'il ne s'occupait plus que bien peu des affaires, et que, pour se distraire, il s'amusait à monter et à démonter des horloges '.
Tout en faisant la part de l'exagération, les relations contemporaines fournissent la preuve manifeste que, sans être positivement incapable de prolonger son règne, l'empereur se trouvait désormais impropre à faire TofiSce de général et même à présider assidûment aux délibérations de ses conseils. On eût dit que Charles-Quint s'était graduellement affaissé sous le poids de ses couronnes ; que, dans l'immense tâche qu'il avait ambitionnée» ses forces avaient trahi son génie; que ses travaux devaient rester inachevés , parce que c'était une entreprise impossible, même pour l'émule de Charlemagne, de devenir l'arbitre et le
nappe attachée à Tarçon de la selle de son cheval, qui estoit un genêt (PEspagne très-beau. » BRàNTÔMB, Capitaines estrangers, I.
I Ranke, Histoire de la monarchie espagnole, chap. \^\ B. Salignac, Bref discours du siège de Metz. — Du reste, d'autres témoignages attestent qu'une amélioration, momentanée, il est vrai, se manifesta dans la santé de l'empereur et lui permit de surveiller plus activement les opérations de ce siège mémorable.
' Extrait des lettres d'Allemagne du 20 janvier 4554 envoyées de France au sr d'Aramon, ambassadeur près du Grand Seigneur, dans Ribibr, Lettres et mémoires d'Estat, etc. {Paris, 1666, 2 vol. in-fol.), t. II, p. 485.