LIVRE III
]it étaient d'une étofiè noire, pour rappeler le veuvage de J'empereur , mais ailleurs on avait utilisé les riches tapisseries qu'il avait apportées de Flandre ; les fauteuils et les chaises étaient en bois de noyer recouverts de velours ; les aiguières, les candélabreSi les coupes et toute la vaisselle de table étaient d'argent; enfin, partout, la vue rencontrait d'admirables tableaux, les portraits des princes et princesses de la maison d'Autriche , des madones et des Christs imités de Raphaël, d'autres sujets sacrés traités par le Titien et entre lesquels ressortait une magnifique toile placée dans le cabinet même de l'empereur et représentant saint Jérôme priant dans sa caverne ' .
Après l'élection de Ferdinand, Charles-Quint ordonna de ne plus mettre le titre d'empereur en tête des dépêches qu'il dictait, et de faire graver de nouveaux sceaux, sans couronne, sans aigle, sans toison, ni autre emblème. Il appela son confesseur, et lui recommanda qu'on omît désormais , dans les prières ainsi que dans la messe , son nom, et qu'on y substituât celui de son frère Ferdinand ; puis il ajouta : u Quant à moi, le nom de «( Charles me suffît, parce que je ne suis plus rien. »
En s'installant dans son habitation de Yuste, Charles-Quint avait , du reste , renvoyé une partie de sa maison , mais non sa maison tout entière. 11 avait conservé pour son service cinquante personnes. Espagnols, Flamands et Bourguignons ; l'aide boulanger seul était Allemand. Les officiers subalternes, qui n'avaient pu trouver place dans l'enclos du monastère, étaient installés au hameau voisin de Quacos. Les premiers gentilshommes ne quittaient point leur maître. Après don Luis Mendez Quijada, major-
* La retraite de Charles-Quintj par M. Bakhiiisen van den Brink. — Stirung, the Cioister life, etc., chap. V, passim. — Mignbt, Chartes-Quint, chap. l\ y passim, — A. Pichot, Charles^uint, chronique de sa vie inté^ Heure, etc. (Paris, 1864, 4 vol. in-8»), 2« partie, § V.
dome de Charles-Quint, deux Brugeois avaient la première place dans sa confiance ; c'étaient Guillaume Van Maie, son secrétaire littéraire, et Henri Mathys, son médecin. Chaque matin , le mécanicien Juanelo Torriano, pour lequel Charles avait aussi une prédilection marquée, entrait le premier dans la chambre impé* riale. A l'horloger succédait le confesseur, frère Juan Régla, pour dire et diriger les prières. Venaient ensuite les chirurgiens et le médecin. A dix heures, le dtner se servait pour tous les officiers qui devaient assister à la table de l'empereur. Le gentilhomme qui était de service le présidait. Le dtner fini, ces officiers suivaient leur maître à la messe , soit qu'U y assistât dans le chœur de l'église , soit qu'il se tint dans la tribune vitrée de sa chambre. Rentré de la messe, lui-même dînait et s'amusait, en dînant, à entendre les discussions du docteur Mathyset de Guillaume Van Maie. Leur entretien roulait tantôt sur des matières historiques, tantôt sur l'art de la guerre. D'autres fois , pendant son diner, Charles exigeait que son confesseur lui lût un chapitre de saint Bernard, ou de quelque autre bon auteur , jusqu'à ce que le sommeil vint le surprendre , ou qu'il se levât de table , pour aller assister soit au sermon, soit à la lecture de l'Écriture sainte qui se faisait devant tous les religieux du monastère. Charles se confessait et communiait tous les grands jours de fête. Une bulle du pape le dispensait, d'ailleurs, de communier à jeun, à cause de ses indispositions et de ses infirmités.
Tels étaient les exercices spirituels de Charles-Quint au monastère de Yuste. Pendant sa retraite, il ne se soumit nullement à l'austérité monastique. Il ne dîna qu'une fois avec les moines, dans la salle commune, et, quoiqu*on lui eût dressé une table particulière et que les cuisiniers du couvent se fussent surpassés pour faire honneur à cet hôte illustre, Charles, médiocrement satisfait du repas cénobitique, ne renouvela plus sa visite au réfectoire. En réalité, il vivait dans la retraite de Yuste non