LIVRE VI
secousses apportés par la paix même dans la condition de la ^noblesse ; les inquiétudes de cette noblesse généralement obérée; la haine contre les Espagnols et leur suprématie ; la jalousie des grands seigneurs envers Tévéque d'Arras, que Philippe II avait investi de toute sa confiance ; un système difficile de gouvernement où les provinces de même que les communes échappaient fréquemment, par leurs privilèges spéciaux, à Taction du pouvoir ; les mécontentements qui allaient résulter de Térection des nouveaux évéchés ; les progrès croissants et irrésistibles de la réforme, qui produisirent une réaction contre le régime sanguinaire établi par Charles-Quint pour la répression des hérésies ; enfin le caractère tout à la fois indécis et obstiné de Philippe II, telles furent les causes principales des orages qui allaient se former.
Dès qu'elle eut pris possession du gouvernement, au mois de septembre 4559, la duchesse de Parme s'appliqua « avec diligence et grand zële, à l'étude des afiaires et des personnes. Les seigneurs du conseil étaient étonnés du discernement et des connaissances qu'elle y apportait. Pour la collation des bénéfices et des offices, elle ne voulait avoir égard qu'au mérite. Un jour, elle fut informée qu'un solliciteur avait ofiert de l'argent. Lorsque la pétition de cette personne fut lue au conseil, la duchesse ordonna de la déchirer, ajoutant qu'elle ferait de même à regard de tous ceux qui emploieraient les mêmes moyens '. Bien que le témoignage de Granvelle pût sembler intéressé à
1 Lettre écrite le 4 octobre 4559, par Tomàs Armenleros, secrétaire particulier de la duchesse de Parme, à Gonçalo Perez. Correspondance de Philippe II, t. I«r, p. 487. — Tomàs Armenteros, qui avait été employé déjà sous le grand commaodeur Francisco de Govos, ministre favori de Charles- Quint, et attaché au nonce résident à Bruxelles, fut donné à Marguerite de Parme par ie conseil d^Espagne pour lui servir de secrétaire intime. II était intéressé, avide et vénal. /</., ib,, t. !«', p, cxcix.
â2{4 LES PAYS-BAS SOOS PHIUm II.
oertaios égards, il rendait à ia duchesse de Parme cette justice qu'elle traitait les affaires tout aatremeot que le duc de Savoie. Elle tenait, disait-il, ses serviteurs de manière qu^aucun d'eux ne cherchât à s*entremettre de choses qui touchaient le gouvernement, et encore moins à tirer avantage de ceiles*^! ; elle servait avec amour et zèle, sans qu'on pût apercevoir dans sa conduite le moindre mobile d 'intérêt particulier *. On vantait aussi Télévation de ses sentiments, la fermeté de son Ame, la vivacité de son esprit et son adresse singulière pour amener les affaires au but qu'elle se proposait *. Du reste, elle avait acquis en Italie une connaissance profonde dans Tart de dissimuler.
Il s'en fallait toutefois que la duchesse de Parme eût accepté avec un plein contentement la position à laquelle le roi l'avait élevée. Indépendamment des inquiétudes que lui occasionnait le séjour des troupes espagnoles, mai vues de toutes les classes, elle s'irritait aussi de la présence de la duchesse de Lorraine, qu'elle considérait encore comme une rivale, et elle s'affligeait de la méfiance étrange que le roi paraissait lui avoir témoignée en gardant le château de Plaisance comme un gage de sa fidélité.
Déçue de ses espérances, la duchesse de Lorraine se résolut enfin à sortir des Pays-Bas, et le roi apprit ce départ avec plaisir, espérant que toute désaflfection cesserait entre les deux princesses '. Quant aux réclamations réitérées du duc et de la duchesse de Parme au sujet du château de Plaisance, elles restèrent infructueuses. Philippe II objectait que des considérations majeures ne lui permettaient pas, pour le moment, de leur
L Lettre de Granvelle à Gonçalo Perezda 42oclobrelo()2. Cùrrespon'âance de Philippe 11, 1. 1*», p. SS3.
* Mémoires pour servir à V histoire du cardinal de Oranvelk, par dom PnosPER LivBSQue (Paris, 4753^ in-»9), p 45-47.
' Papiers d'État du cardinal de Granvelle, t. V. p. 672.
LiTKE Yi (1559—4560). 225
remettre cette citadelle. Mais, en 4562, pour atténuer ce refus, il assigna à la duchesse, sur les revenus de Naples, une rente viagère de huit mille écus et une autre rente de quatre mille au prince de Parme ; il promit, en outre, d'intervenir afin d'obtenir pour ce prince une des filles de l'empereur. Ces marques d'affec* tion ne satisfirent pas encore Marguerite de Parme, sans cesse excitée par le duc, son mari, à réclamer la restitution de Plaisance. Ballottée entre les obsessions d'Octave Farnèse et les réponses dilatoires de Philippe II, elle se montra inquiète et triste ; même plus d'une fois, on la vit verser des larmes Pour retrouver le repos ou plutôt pour agir avec plus d'efficacité sur l'esprit de Philippe II, elle lui demanda, h diverses reprises, qu'il voulût bien la décharger du gouvernement des Pays-Bas, d'autant plus, disaiUelle, qu'elle ne l'avait accepté que pour dix-huit mois. Cette offre aurait embarrassé Philippe, si la duchesse avait eu assez de fermeté pour y persévérer ; mais le roi connaissait le mobile qui animait l'épouse d'Octave Farnèse et ne s'inquiétait pas beaucoup de son humeur II résulta de ces contrariétés domestiques du découragement chez la duchesse de Parme, un mécontentement réel, quoique contenu, contre le roi, des perpleutés enfin qui ne laissèrent pas que d'influer sur les premières années de son gouvernement K
Ce fut l'évéque d'Arras qui, pendant cette première époque, eut à supporter tout le poids d'une situation que compliquaient tant de causes différentes. II convient de bien connaître ce per* sonnage, qui a donné lieu à des jugements divers et contradic^ foires.
Antoine de Granvelle avait quarante-deux ans lorsqu'il fut placé auprès de la duchesse de Parme pour guider son inexpé-
» Voir Correspondance de Philippe II, t. I« (années 4562 et <5G3), pa$sim.
â2<> LES PAYS-BAS SOUS PHILIPPE 11.
rience et surveiller son action politique. Il était issu d'une famille qui devait son élévation inespérée aux services éroinenta rendus par Nicolas Perrenot à Tempereur Charles-Quint. Cette maison était originaire d'Ornans, petite ville de la Franche- Comté de Bourgogne, à quatre lieues de Besançon. Elle appartenait à cette fraction de la bourgeoisie qui avait comme le monopole des charges municipales et de judicature. Pierre Perrenot , aïeul d'Antoine de Granvelle, était juge châtelain d'Ornans. Son père , Nicolas Perrenot , exerça les fonctions d'avocat du roi au bailliage de cette ville , après avoir suivi à l'université de D61e les leçons d'un des plus célèbres jurisconsultes de ce temps , Mercurin d'Arbois , également franc-comtois d'origine, mais piémontais de naissance. Lorsque ce dernier eut été investi de ta confiance de CharlavQuint , il n'oublia point son ancien élève. L'illustre professeur, devenu chancelier de l'empereur, comte de Gattinara dans le Milanais et cardinal de l'Église romaine, se plut à favoriser l'avancement d'un jeune homme dont il avait pu apprécier l'aptitude et le discernement. Grâce à cette protection, Nicolas Perrenot fut nommé conseiller au parlement de D4le, secrétaire de Marguerite d'Autriche, qui était usufruitière des comtés de Bourgogne et deCharolais, et enfin maître des requêtes de Thâtel de l'empereur. Employé dans les affaires les plus importantes et les plus épineuses, chargé en 1 596 de prendre part h la rédaction du traité de Madrid , il appela sur lai l'attention et sut mériter à son tour la bienveillance de l'empereur. Il avait supporté tout le poids des affaires pendant la dernière maladie de Mercurin de Gattinara, et dès lors il était désigné comme le successeur naturel de ce puissant ministre. En 4 530, à la mort de Gattinara, Charles- Quint donna effectivement sa confiance entière à Thomme d'État que le chancelier avait en quelque sorte formé ; mais il ne remplaça point Gattinara en cette dernière qualité, parce que Charles nvait résolu de prendre lui-même la direction suprême et exclusive