LIVRE VI (1559—1560). <^5I
six ans auparavant, et qui tendait à lui permettre de se retirer dans son évéché d'Arras pour y remplir enfin les devoirs pastoraux qu'il avait dû négliger jusqu'alors. Après s'être plaint des calomnies dont il était Tobjet, il donnait pour excuse à sa requête l'absence de toute ambition de sa part '. Charles-Quint se garda bien de priver son fils d*un serviteur aussi éprouvé et de se séparer lui-même de l'homme d'État qui pouvait lui être d'un si grand secours encore dans les derniers temps de son propre règne. Il ne se dissimulait point d'ailleurs que celui qui avait pris pour devise : Durate* serait le premier, sans doute, à regretter d'avoir brisé sa carrière dans un moment d'humeur ou de lassitude.
Charles-Quint refusa donc la démission de l'évêque d'Arras, le rassura, l'encouragea, fit de lui son dernier confident et le* légua à Philippe II comme le ministre le plus capable de la mo* narchie espagnole. Telle était aussi l'opinion des contemporains. Michèle Suriano, ambassadeur de la république de Venise près de Philippe II, mettait Granvelle au-dessus de Ruy Gomez, du doc d'Albe, de don Juan Manrique, de don Antonio de Tolède et de tous les autres conseillers du roi « Tous ensemble, disait-il, ne valent autant que M. d'Arras seul. Celui-ci, par son discernement, par la longue pratique qu'il a des affaires, est plus propre qu'aucun d'eux à entreprendre les grandes choses ; il a, pour les manier, plus de dextérité et plus de confianee en loi-même; il est enfin doué de plus de constance et de résolution pour les mettre à fin ^ »
Granvelle avait deviné Philippe II lorsque celui-ci n'était encore que prince d'Espagne ; la froideur de son caractère et les
1 Papiers d'État du cardinatdê Granvelle, t. IV, p. 299. ' Durate, et voemet rebtiê eervate secundis. ^Cnbid, I, 907. ' AfMlion de 4 »59.
hésitations de son esprit ne lui avaient point caché une capacité réelle ^ HaiSj d'autre part, il avait vu aussi qu'il fallait ménager les prédilections, les défiances et les antipathies du nouveau souverain. On a pu dire qu'il fut bientôt espagnol avec un prince espagnol en ce sens qu'il se montra un ardent défenseur des principes monarchiques et de la religion orthodoxe. Il s'est peint lui-même dans les lignes suivantes qu'il adressait familièrement à un de ses compatriotes : a Je me contente de •( m'entendre bien avec mon maître, et ne suis non plus Flamand N que Italien. Je suis de partout ei ma fin est de procurer de « faire mes affaires et de nvemployer à ceux du maître et du « public en ce que Ton voudra. » Granvelle, cependant, ne faisait pas toujours taire ses sympathies personnelles, et, à ce point de vue, il préférait certainement aux Castillans les Belges et les Bourguignons, ses concitoyens. De même, tout en défendant avec énergie le catholicisme menacé par les sectaires, il n'était point partisan absolu d'une répression sanglante des hérésies. En voyant l'inefficacité de ce système, il dit plus d'une fois à ses confidents que u à couper tant de tètes, l'on n'avait en rien profité, et qu'il fallait prendre un autre chemin *. »
Ce ne fut pas assez pour Granvelle de captiver Philippe II; il 'eut l'art de se rendre indispensable en se prévalant de son expé* rience, en devinant les sentiments du prince, en aidant son irrésolution naturelle par l'adresse qu'il employait à lui suggérer un parti, en n'affectant jamais des prétentions qui eussent pu froisser
' Faisant allusion à rhéritier de Charles-Quint , Granvelle écrivait à Simon Renard, alors ambassadeur en France : « Nos voisins auront affaire « après son père, que Dieu garde longtemps, à un autre galant qu*ils ne • pensent. » Essay des mémoires du cardinal de Grafwelle, par Tabbé de Saint-Vincent (Biblioth. de Bourgogne, 46374).
' Lettre de Granvelle à VigUus, du 4«r juiUet 4564, dans les Archives de la maison d*Orang€-Nassau, t. l**', p. 271.