‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 3)Chapitre 134 sur 177 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

t( tôt nous en verrions autant ici. Ce qui nous a sauvés , c'est « qu'aucun de ces seigneurs ne se soit déclaré : car, si quelqu'un » d'eux le faisait, il n*y aurait que IHeti qui pourrait enipécher M que l'exemple de la France ne fût imité en ce pays '. » La bataille dé Dreux, qui assura le triomphe du duc de Guise, vint enfin mettre un terme aux anxiétés produites par les troubles de France.

Mais cette crise avait eu pour effet de donner plus d'animation à la luire engagée contre l'autorité dont jouissait lé cardinal de GranveHé. Quand les gouverneurs des provinces et les chevaliers de (a Toison d'or eurent été convoqués à Briixelles, ils profllèrent de cette occasion pour conspirer plus activement contre le principal minisire. Indépendamment des réunions qui avaient lieu sous la présidence de la gouvernante pour y concerter les moyens de venir au secours du roi de France, il se tenait, comme on l'a vu, chez le prince d'Orange, des conseils secrets où l'on cherchait les moyens d'abattre la puissance de Granvelle. Là, Guillaume de Nassau, le comte d'Egmont et le marquis de Berghes surtout se plaignaient des soupçons inspirés au roi sur leur fidélité et de leur éloignement du conseil secret ; ils attribuaient la défiance du prince -aux mauvais conseils et aux dénonciations de Granvelle. Ils lui reprochaient d'avoir écrit au roi que jamais il ne serait maître absolu qu'il neût fait tomber cinq ou six tètes des principales du pays, et s'il ne faisait passer dans les provinces une armée redoutable pour les tenir en respect ; ils lui reprochaient encore d'être l'auteur de l'augmentation des évéchés et d'avoir voulu par ce moyen l'introduction de l'inquisition d'Espagne. Berlaymont, soit par dévouement au roi, soit par tout autre motif, crut devoir rapporter

* Lettre à Gonçalo ferez, du M décembre 1862, dans la Correspondance de Philippe II, t. I^'r, p. 230.

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à Ja duchesse de Parme les discours entendus par lui dans les conciliabules auxquels it avait assisté. Du reste, il déclara franehcmeot au prince d'Oraage les révélations qu'il avait faites à la gouvernanl(B. Le prince n'en témoigna point de ressen- Ument parce qu'il s'imaginait que ces plaintes, ayant été i^apportées comme émanant de l'assemblée des chevaliers, ne pourraient lui être particulièrementimputées et qu'elles acquerraient même plus de force par cette circonstance. : Lorsque, sur la proposition du ^n^eil d'État, le seigneur de Mdotigny eut été désigné pour faire connaître à Philippe II la situation de3 Pays-Bas, la duchesse de Parme, par une lettre en eJiiiTres du 1 4 juin, avertit le roi de son départ et lui rapporta les révélations qu'elle tenait du baron de Berlaymont : « Il est. vrai, « diseii-^lle, que Graovelle s'est attiré la haine et Taversiou de «< quelques seigneurs de la cour, qu'ils ont même formé ui> parti M considérable contre lui, mais la cause de cette haine el.de *i ceUe aversion vient de ce que le cardinal défend avec trop de i< zèle ks intérêts de V. M. et qu'il soutient avec ardeur le parti <( de la religion ', » Granvelle lui*méme écrivit au roi pour le mettre en garde contre la coalition formée contre lui par les ennemis qu'il avait à Madrid et à Bruxelles. Le motif, disait-il, qu'ont le prince d'Orange et le comte d'Egmont de lui en vouloir serait d!avoir reçu avis, par la voie de Lorraine, qu'il aurait écrit au roi que s'il ne leur coupait la tête, ainsi qu'à d'autres, jusqu'à une demi-douzaine, le roi ne serait point seigneur des Pays-Bas, et que, pour éviter un soulèvement du peuple, il fallait les appeler en Espagne, oîi la chose s'exécuterait plus facilement. Granvelle attribuait cette grossière invention à Simon Renard, qui fréquentait assidûment Ihôtel d'Egmont et qui assurait kii-

A Staada, lib. ni. — Correspondance de Marguerite de /'armr, lettre II. — Correspondance de Philippe II, t. l«s p. 202.

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même aux seigneurs qu'on l'appelait leur conseiller. Du iieste, Granvelle saisit une occasion de s'expliquer avec le prince d'Orange et le comte d'Egmont, car malgré leurs différends, oux et h]i se traitaient toujours avec courtoisie; même te prince d'Orange lui' montrait encore* un visage ami, tout en manifest-ant, hors de sa présence, un profond méconlèntement. Le cardinal ooroimença' par plaisanter des desseins horribles qui loi étaient attriiMié&inéchamment ; ii chercha ensuite^à' désabuser le$ deux $eigneui*s du soupçon que c'était par son intermédiaire quelc roi avdit desintellîgenceis avec le» Guises. 11 les assura, ainisi qu'il pouvait le faire en toute* vérité, que, depuis le départ du roi, ii n'avait écrit aux Guises, ni directement nr îndirectenlent, si ce n'était lors ée son élévation au cardinalat. les diâlii>îâeign<efnrg lui avaient également parié de Tinquisitton ; ils' lui avaient dit savoir de l)onne part que lorsque le duc d'Albe ftità Paris, • avaht la rtiort du rôi Henri II, if riégocia avec lui pour l'introduction, en Franee et dans les Pays-Bas, de l'inquisition d'Espagne: Granvelle' leur avait répondu qu'il n'en savait rien et qu'il n'y croyait point; que cela n'était pas vraisemblable comme ne l'était pas non plus ce qu'on publiait : que le confesseur du roi, évéque élu de Siguenza *, aurait dit, avant son départ des Pays-Bas, qu'il fellfiit ériger les évêehés dans ces provinces, comme acheminement à rétablissement de l'inquiBition. Granvelle croyait que la * venue du roi était indispensable. Quant à iui^ s'il ne préférait le service du prince k son intérêt partieul^r ^ il se retirerait à Malines, à l'abbaye de Saint-Amand ou en Bourgogne. Il promettait d'ailleurs d'user avec les seigneurs de toute la douceur possible, de leur compDaire en toute occasion. La seule chose, disait-il, en laquelle il ne puisse céder est le maintien de l'auto-

\Doû Diego- Spinoda ou Eepinosa, qui dennt plue lard cardinal et pi-é^ sidenl de Caslille.

rite royale \ pour ce dernier objet, il sacrifierait sa vie, s'il en était besoin ^

Contre son habitude, le roi ne tarda point à répondre. Le n juillet, il manda à la ducbesse de Parme qull était scandalisé d'apprendre que les personnes qui devraient le plus aider la gouvernante des Pays-Bas , non-seulement manquaient à ce devoir, mais donnaient occasion à d'autres de répandre le trouble et l'inquiétude dans les esprits. En ce qui concernait les nouveaux évéchés, le roi déclarait que jamais Granvelle ne lui en avait conseillé l'érection, qu'il en fit môme dans le principe un my^ère au cardinal, et que celui-*ci n'en eut connaissance que lorsque l'affaire était déjà bien avancée ; il assurait que. le marquis de Berghes en fut instruit avant lui, durant le séjour du roi en An* gleterre, et antérieurement à l'envoi de Sonnius à. Rome. i\ ajoutait qu'il dut faire beaucoup d'instances à Granvelle, pour que celui^i consentit à accepter l'archevâché de Malines. II n'était pas vrai que GranveUe eûX écrijL au roi que» pour assurer le repos des PaysrBasi, il faudrait couper une demi-douzaine de têtes, « quoique» disait Philippe, il ne serait peut-être pas mal de recourir à ce moyen. » Il témoignait son mécontentement de ce qu'on blâmât l'intervention de Granvelle dans les affaires, tandis que, sous Charles-Quint, lorsque le cardinal n'avait pas encore acquis l'expérience et l'habileté qull avait aujourd'hui, on ne disait rien. Ce qu'on débitait sur l'intention du roi d'établir aux Pays-Bas I inquisition d'Espagne était également faux ; jamais

I Lettre . importante de Granvelle au roi du 44 juin 4562, dans les Papms d'État, t. VI, p. 567 et suiv. Voir aussi Correspondance de Philippe II, i. I*»*, p. 203. — Le comte de Homes profita du départ de son frère le seigneur de Montigny pour représenter à Philippe II, par une supplique, que ses voyages Tavaient endetté, et qu'il avait trouvé ses biens fort diminués. 11 rcclarostt quelque merced afin d<> pouvoir mieux servir le roi. Supplément à Strado, t. II, p. 275.

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le cardinal n'avait fait cette proposition ni lui-même n'y avait pensé ; d'ailleurs l'inquisition des Pay&-Bas était plus impiloya* ble que celle d'Espagne. Il recommandait à la duchesse de tenir les seigneurs divisés entre eux- et d'empêcher leurs assemblées ainsi que celles des états. Il désirait aussi qu'on avisât àu!x moyens d'éloigner Simon Renard des Pays-Bas. il reconnaissait enlln que sa propre présence dans ces provinces serait «convenable et même nécessaire ; mais,; pour qu'eHe fût véritablement efficace, il faudrait qu'il eût des moyens pécuniaires qui lui manquaient alors *.

Granyeile s'était flatté que son entrevue amicale avec le prince d'Orange et le comte d'Egmont, ainsi que l'intervention delà gouveroante, auraient apaisé ses antagonistes. Ce sont, disait^l, jalousies et passions de jeunes gens qui, avec quelque peu d'ambition, ont la prétention de savoir beaucoup *. Mais la coalition fonuée' contre lui prenait chaque jour unç signification plus grave. Quand on demandait aux adversaires du cardinal en quoi celui-ci les avait offensés, et s'il faisait quelque chose contre le service du roi et le bien du pays , ils répondaient qu'il voulait détruire leurs privilèges pour augmenter Tautorité <lu prince ; que, quanta eux, ils n'étaient appelés au conseil que' pour la forme, et lorsque les résolutions étaient déjà prises ^. Bertaymont venait ensuite effrayer la gouvernante par de nouvelles et iricessanies dénonciations. Suivant lui, le prince d'Orange, les comtes d'Egmont» de' Homes et de Mansfeld ne désiraient autre chose que provoquer des troubles dans le pays 4. Du reste, Granvelle

i Correspondance ^e Philippe II, t. ï*', p. S107»

^Lettre de Granvelle à don Alvaro de la Quadra, évéque d'Âquila, ambassadeur de Philippe II en Angleterre (mort à Londres le 34 août 4 563), du 24 juillet 4562. Correspondance de Philippe II, 1. 1«, p. 210.

• /6td., 1. 1", p. 2H . Granvelle au roi (6 août 4Ô62).

* Ibid,,p. 216. La gouvernante au roi <34 août 4562).

luHm^iDe, irrité «des libelles lancés contre sa vietet ses mœurs, finit par-dépeindre^scs adversaires comme des agitateurs, comme ■des ambitieux qui prétendaient substituer leur influence «à Tau* torité du roi. Peu de temps avant son entrevue avec le prince d.'Otrange^et le comte d'I^gmont, til les Enviait formeilemant tlénonoés à RhiKppell-comme des adversaires de sa puiesanoe.

'« Grâce au peproche que Jes seigneurs me fent de leur «eacàer <i l'état des aflaires et de chercber à 4es desservir, dis en sont <( venus, disait^l, à conspirer contre moi et annoncent même u hautement qu'ils en veulent à ma vie; mais je redoute peu de « pareilles menaces, et je les crois trop prudents pour tenter rien <{ de semblable , quoiqu'ils disent partout qu'ils ont formé une «( Hgue «entre eut. Ce qu'il y a de plus fâcheux dans tout •cela, <( (C'est qu'ils agissent sur l'esprit du peuple par les propos qu4ls «( tiennent en pubtic et dans- leurs banquets, m'accusant de voit- <( loir i^éduire Ja population des Pays-fias «ous le régime é'«ne <c monanchie absolue, de telle manière que Votre Majeslé possé- « derait seule tous les pouvoirs ; se plaignant de plus d'être privés u ide toute iniuence, tandis qu'au contraire ils disposent de la u plus grande partie des emplois, et qu'ils jouissent d'une autou rite bien supérieure à celle qu'ont jamais possédée le&gouver- « neurâ particuliers des provinces, il ne manquerait vraîmeot « pliis que de voir Madame et Votre Majesté figurer ici pour la u forme, laissant .à- ces âeîgnenrs la poissanœ réelie, et qu'au « moyen de la libre disposition qu'ils auraient des offices, ils ui pussent manier â leur gré les nobles et }e>peuple<' Tel est, eoi « effet, lé but vers lequel tendent tous leurs efforts. » Pour faire plus d'impression sur IHîsprît de Philippe 11, Granvelle ajoutait que les seigneurs Taccusaient également de vouloir confier aux Espagnols seuls le gouvernement et l'administration des Pays- Bas, mesure qu'ils discutaient publiquement^et qualifiaient d'invention la plus abominable du monde, afin de rendre ces mérnes

î^spaè^ols odieul à îa popiilation. Poarsoivant celte longue et amère dénonciation, Granvelîè disait que les sefgnears, qu'H trmivàît pour adversèlires , étaient en état d'hostilité ouverte et contrnuelte avec lés percepteurs des deniers publies, comme, du resflè, avec tous ceux à qui ils devaient, ne payant et ne voulant payer quoi que ce fût, désirant le bodeverâentent de l'àuto- Hté du prince et de là justice pour être dispensés d'aèqmtler leurs dettes. Ils ddnnaient à entendre à ièurs créanciers' qu'ils avaient dépensé tout leur bien au service du roi, de qui- ils Savaient obtenu ni indemnités ni récompenses; « le tout, sire, ajouitdit Granvelie, afin de vous rendre odieux et de se tirer euxmêmes -d'embarras. » II se plaignait ensuite des libelles qui arvalisnt été affichés jusqiie sur "les portes de la maison de ville et qui iconleriaient contre lui et l'ordre ecclésiastique tout entier des particularités nooi moins feusses qu'abominables et. infernales. « îls seraient fort mses , s'écria'it Granvelle, que je ressemblasse «t au portrait •<iu ils font de moi dans leur pamphtet, et je suis « tîertain qu'alors il régnerait entre nous une excellente inlelli- 4( gence, parce qu'il y aurait communauté de mauvaises moeurs. « <3crtes , poursuivait-il , je ne manquerais pas de reproches « graves à leur adresser en face, et je saurais bien leur faire « payer le tort qu'ils me causent, si je ne voyais que ce serait « jeter le trouble dans les affaires, aii grand détriment de Votre u Majesté. Je crois avoir autant d'influence qu'aucun d'entre eux « sur le peuple, et même encore plâiâ sttr l'esplût de» gens de « bien ; aussi ne puis-je m'empééJier de Sourire' lorsqne jeles M véis, dans le but de me désobliger^ s'entendre pour ne jÀm « venir manger à ma table. Encore quelques-uns m'aBsure^t-^ils « qu'ils s'y trouveraient avec plaibir, si ce n'était la crainte des « autres. Malgré leur absence , je ne manque pas de compagnie, « car il vient chez moi des gentilshommes, des conseillers et « même des bourgeois , que j'invite afin de gagner leurs bonnes

« grâces, pour lo cas où les autres çhercheraieiH à augmenter la » discorde. En définitive, je sais me contenir et souffre tout sans <t leur répondre une seule parole , parce que le service de Votre a Majesté me parait Texiger ainsi, pt que cette considération <( m'occupe infiniment plus que celle de mes intérêts particu- <( liers. Une chose d'ailleurs m'encourage singulièrement à la tf patience , c'est la certitude que les adversités viennent de la , (( main de Dieu, qui récompense toujours ceux qui lui remettent u le soin de leur vengeance, et sont persécutés, comme moi, «( pour la foi, la religion et la justice '. »

Quelle que fût l'abnégation apparente de Granvelle, quelque empressen^ent qull rott à sacrifier ses griefs personnels au bien général, sa dénonciation contre les principaux seigneurs de la Belgique devait produire un mal irréparable : elle fortifia dans l'esprit soupçonneux et dissimulé de Philippe II les sentiments de répulsion qu'il ressentait contre une aristocratie trop indépendante et trop attachée à la nationalité des Pays-Bas.

De nouveaux incidents vinrent rendre plus profonde encore la scission entre l'élite de cette aristocratie et le cardinal de Granvelle. Gomme le gouvernement avait la plus grande peine à obtenir des états de Brabant les subsides qui leur étaient demandés, il fut question un jour, au conseil d'Étal, d'établir un surintendant pour les affaires de cette importafite province. Le^ seigneurs voulaient réserver ce poste pour le prince d'Orange qui, par ses prévenanees et sa conduite habile , avpii acquis la plus grande influence sur le9 états. Mais le cardinal de Granvelle s'opposa de toutes ses forces à ce dessein , allant jusqu'à dire que ceUii qui accepterait une telle charge s'.ériger^t en duc de BrabaDt^ car, seul, le ducavait le droit de Ip rerapjir. Granvelle s'était égale-

i Lettre de Granvelle au roi du 43 mai 4562, dans les Papiern d'Élat, t. VI, pp. 540-Wa.

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