LIVRE PREMIER
présence était le gage de la réconciliation des deux branches de la maison d'Autriche. Les Belges aussi accueillirent avec allégresse la fille de Charles-Quint et ce jeune prince, dont Tesprit tolérant et les manières affables contrastaient avec la raideur et l'inflexibilité de Philippe. Pendant plusieurs jours, il y eut à Bruxelles des joutes, des combats à pied et des banquets à l'hAtel de ville et au palais ducal.
Avant même d'avoir abdiqué la souveraineté des Pays-Bas, Charles annonçait son intention bien arrêtée de renoncer également à l'administration de l'Empire et de ne pas même conserver le titre impérial. Les instances de Ferdinand, qui voulait d'abord s'assurer des suffrages des principaux États germaniques, purent seuls engager son frère à ne pas divulguer son dessein en même temps qu'il déposait ses autres couronnes. Telles étaient les idées exprimées dans une lettre que Charles-Quint dicta le 49 octobre 1535. Le 8 août de l'année suivante, quelque temps avant de quitter Bruxiîlles, il mande à son frère que l'un des grands désirs qu'il a en ce monde, c'est de se dépouiller de tout, non'seulement de l'administration de l'Empire, mais aussi du titre impérial et de transférer librement cette dignité au roi des Romains. Celui-ci ayant objecté que cette renonciation ne pouvait s'effectuer sans le consentement des électeurs, Charles l'engageait à les convoquer, soit en diète, soit autrement, au lieu et à l'époque qu'il jugerait le plus convenable. « A cette assemblée, ajoutait-il, je me propose d'envoyer mes ambassadeurs solennels, dont les pouvoirs seront délivrés avant mon départ. Ils auront pour instruction de persuader aux électeurs de trouver bon que je remette le titre impérial et l'administration de l'Empire librement et purement sans rien retenir. Je vous prie de ne rien négliger, ^e votre côté, pour les y engager j s'ils acceptent cette proposition, toutes les difiQcultés qu'ils pourraient faire, en ce qui vous concerne, cesseront; je demeurerai déchargé,
suivant mon désîr, et vous serez assuré de. la dignité impériale '. 1»
Le 13 août, Charles-Quint arriva à Gand, accompagné de ses deux sœurs, de tous les grands des Pays-Bas, des ambassadeurs et d'un grand nombre d'officiers et de magistrats. Deux jours après, il notifia à la chambre impériale de Spire qu'il renonçait à la couronne germanique en faveur de Ferdinand, roi des Romains.
Le 26 août, il fit ses adieux aux ambassadeurs des princes étrangers. Il se dirigea ensuite vers la Zélande, où il devait s'embarquer ; il était accompagné de son fils, de ses sœurs, les reines douairières de France et de Hongrie, et d'une suite nombreuse de gentilshommes flamands. Il signa à Wester-Souburg, près de Flessingue, une lettre dans laquelle il invitait les électeurs de l'Empire à reccHinaltre Ferdinand pour son successeur ; il chargea Guillaume de Nassau, prince d'Orange, déporter cette lettre à la diète et de remettre en même temps la couronne et le sceptre impérial à Ferdinand. Guillaume de Nassau, qui vénérait l'empereur, dans la chambre duquel il avait été pour ainsi dire élevé, reçut cette commission avec tristesse ; il répondit, en présence de Philippe II, qu'il eût désiré une tout autre fortune que d'ôter la couronne de dessus la tète de son maître. Charles prit ensuite congé de son cortège, en donnant à chacun des témoignages d'estime et d'affection ; et, après avoir béni et embrassé pour la dernière fois son fils, qui s'était prosterné à
• Carrespondenz des Kaisers Karl V, t. III, pp. 688 et 708. Ces dernières lettres de Charles-Quint détruisent Tassertion de Robertson coBcernanb les dernières intentions de ce prince. Il n'est donc pas vrai que Charles eût renouvelé ses tentatives auprès de son frère pour le faire consentir à laisser la dignité impériale à Philippe et que, dans l'espoir de réaliser ce projet, il garda la couronne de l'Empire quelques mois encore après avoir renoncé aux Pays-Bas et à l'Espagne.
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ses genoux, il s'embarqua avec ses sœurs et les officiers qu'il s^était réservés.
Des sept cent soixante-deux personnes de tous rangs et de toutes fonctions qui composaient la maison impériale, Charles- Quint avait désigné , pour le suivre dans son voyage , cent cinquante officiers ou serviteurs, parmi lesquels on distinguait trois seigneurs belges : Jean de Croy, comte du Rœulx, le S' de la Chaulx, sommelier de corps, et Floris de Montmorency, qui portait alors le titre de seigneur de Hubermont. L'empereur s'embarqua sur le vaisseau principal, nommé VEspiritu santo ou la Bertendona, du nom de son capitaine ; les reines de France et de Hongrie montèrent sur un vaisseau flamand. La flotte réunie à Soubui^ mit à la voile le \ 3 septembre ; mais les vents contraires la retinrent encore jusqu'au 17, à quelques lieues de Flessingue. Elle franchit enfin les bancs de sable de la Zélande , s^engagea dans le canal de la Manche et cingla ensuite vers la côte de Biscaye. Le 28, la Bertendona jetait l'ancre dans la rade de Laredo; les reines, sœurs de Charles-Quint, débarquèrent le lendemain '.
Dès le 27 juillet, Philippe II avait écrit à la régente d'Espagne d'envoyer dans le port de Laredo l'alcade de cour Durango, avec l'argent nécessaire à l'achat de tous les approvisionnements el à la réunion de tous les moyens de transport que réclamaient la venue de leur père et son voyage. 11 renouvela ses instructions le 28 août et le 8 septembre; mais elles furent paralysées par la lenteur espagnole.
Deux personnages seulement se trouvaient à Laredo pour recevoir l'empereur : don Pedro Manrique, évéque de Saiamanque , et Durango , alcade de cour ; encore ce dernier n'avait-il
' William Stirling, The cloiêter life of the Emperor Charles the fifth (3« édition), p. 23; Mignet, Charks-Quint, etc., p. 440.
point l'argent nécessaire aux besoins du service impérial et à )a solde de la flotte. La traversée avait été fatigante : la moitié de la suite de Charles-Quint était malade, et sept ou huit des serviteurs subalternes avaient même été emportés par la fièvre. L'empereur lui-même était souffrant : aussi se montra-t-il fort courroucé et exhala-t-ii son humeur chagrine par des paroles piquantes. Mais, facile à dérider, il se rasséréna lorsque la régente d'Espagne, prévenue du débarquement, se fut hâtée d'envoyer, avec l'argent nécessaire pour la flotte, des provisions de toute espèce. Il fut également réconforté en voyant accourir devers lui le plus aimé de ses chambellans, le colonel Luis Quijada , qui l'avait précédé en Espagne. Averti de l'arrivée de l'empereur, le fidèle majordome avait fait en trois jours , dit-on, cinquante-six lieues à cheval pour rejoindre son maître. Quijada arriva à Laredo le 5 octobre, et, le lendemain , Charles se mit en route pour Valladolid, résidence de la régente d'Espagne, De Laredo à Valladolid, on comptait cinquante-quatre lieues; l'empereur mit douze jours à les parcourir, voyageant tantôt dans une litière roulante, tantôt dans une chaise à porteurs. Il était précédé de l'alcade Durango, qui commandait une escouade de cinq alguazils, armés de leur bâton de justice. Ce singulier cortège scandalisait fort les Flamands de la suite et faisait dire à Quijada que les alguazils avaient plutôt l'air d'escorter un prisonnier qu'un empereur. Les reines de France et de Hongrie, également en litière, suivaient leur frère à une journée de distance. Bientôt, cependant, la route se couvrit de curieux de toutes les classes-, les corrégidors des villes venaient lire de pompeuses adresses , tandis que les seigneurs sortaient de leurs châteaux pour baiser les mains de leur ancien souverain. Charles entra à Burgos dans la soirée du 13 octobre, au bruit des cloches qui sonnaient à grandes volées. Le surlendemain, il continua sa route , escorté par un détachement de cavalerie.