LIVRE II (1557). i
furent faits prisonniers. Parmi les morts, on remarquait Jean de Bourbon, duc d'Enghien, frère du prince de Condé, le vicomte de Turenne, gendre du connétable, et le duc d'Estouteville. Les prisonniers les plus signalés furent le connétable, blessé à la hanche, le duc de Montpensiér, blessé à la tête, le duc de Longueville, Ludovic de Gonzague, frère du duc deMatttoue, le maréchal de Saint-André, ainsi que le Rhingrave Jean Philippe , général des lansquenets allemands. Les Français abandonnèrent aux vainqueurs toute leur airllllerie, cinquante-deux drapeaux, dix-neuf étendards et vingt guidons. Les Hispano-Belges perdii^ent deux cents hommes, parmi lesquels quatre seigneurs de marque ; on pleurait surtout Louis de Bréde^ode, baron de Hauréncourt, qui, s*étant jeté un des premières dans la mélëe et ayant levé imprudemment la visière de son casque, reçut dans l'œil un coup de pique qui lé tua raide. Les comtes d'Egmont et de Mansfeld, quoique ce dernier eût reçu une pistolade au genou, poursuivirent les fuyards jusqu'aux portes dé la Fère ».
Philippe II , qui était à Cambrai depuis le 6 , reçut , le H , les premières nouvelles de cette grande victoire. Le 42, il partit de Cambrai „ bannières déployées , et vint coucher à Beaurevoir, village tout détruit , oii il apprit de nouveaux détails sur le nombre de prisonniers français. Le 43 , il arriva dans un autre village, à une lieue et demie de Saint^iiêntin, et y trouva le duc de Savoie et séè principaux ùt&ckfrs. Le 44 sèaiement, il parut au camp '. lî avait accueilli le duc 'de Savoie et le comte d*Egmoût dé la manière la plus gracieuse : lui, si réservé, si froid, si peu accessible aux émotions , s^était également laissé gagner
' La bataille eut lieu entre le» villages d*Essegni et de Rizeroles. On en trouve les détails dans les Commentaires de François dk Rabutin, îiv. IX, et dans les vastes ouvrages d'Emmanuel de Meteren et de le Petit.
' Journal de Va?idenessb.
par rivresse de la vijctoire. Le duc*de Savoie, voulant se mettre à genoux pour lui baiser les mains^ Philippe le prit dans ses bras en lui disant : <t C'est plutét à moi à baiser vos mains, qui opt remporté une victoire si glorieuse^ et qui nous coûte si peu de sang. )> Il se montra également courtois à l'égard des prisonniers. Il fit donner aux Âllemandjs un écu par tête, afin qu'ils retournassent dans leur pays ; il renvoya pareillement I^ menus soldats français, sous condition seulement qu-ils ne porteraient pas les armes contre lui pendant une demi-année. Il excepta toutefois les Gascons, qui furent répartis dans les prisons^des Pays-Bas, pour être échangés ensuite contre tous les vassaux du roi, détenus è la ohatae sur les galères de France» Les princes et les seigneurs furent égaliement envoyés;, spus bonne garde, dans différentes viU^ * .
La nouvelle de la défaite de Saint-Quentin avait plongé la France dans la consternation ; c'était, disait-on, la plus grande plaie que le royaume eût reçue depuis plus de. deux cents ans. On craignait que le vainqueur ne poursuivit ses succès et ne se rendit maître de Paris. Charles-Quint, après une telle victoire, oAt certainement paru sous les murailles de la capitale dq la France i ma^s Philippe II n'avait pas cette, hardiesse. Malgré l'avis de quelquçs-^iips de ses généraux , qui lui conseillaient de conduire; son açmée victorieuse au cœur du royaume ennemi, PhiJippeyoulut qu'on poursuivit le siège de Saint-Qpeutip, disant qu'il serait dangereux de laisser, sur ses derrières, une si forte place, 00 espérait que les assiégés ne pourraient tenir longtemps; les généraux espagnols ne doutaient même pas qu'on ne fût maître de la ville en peu de jours , et ils regardaient ce délai comme une perte de temps de peu de conséquence. MaisColigny, par son héroïque persévérance, devait encore les rete-
> Mémoire de M. de la Chastre, dans le Panthéon littéraire.
LivuE tt (1557). 67
nir dix-sept jours , et ces dix^ept jours sauvèrent peut-être la France.
Dès le lendemain de l'an-ivëe du roi au camp, ïe siège fut poussé avec Une nouvelle vigueur. Coligny, de son côté , s'était mis eh relation avec Je duc de Nëvers, qui avait pris le cotti* mandetoeht des débris de l'armée française à la Fère , et une nouvelle tentative de secours avait été concertée entre eux. Le 22 août, le duc de Nevers lui envoya trois cents arquebusiers, soutenus par de la cavalerie; celle-ci, parvenue à une lieue du camp, refusa de marcher plus a\*ant ; les arquebusiers tentèrent l'aventure à la faveur de la nuit, mais ils furent découverts par les gardes et si rudement chargés , qu'une centaine seulement, passant la rivière à la nage, après avoir jeté leurs armes , réussirent à entrer dans la ville. Trois brècheà ayant été faites , le roi commanda un assaut générai pour le 26. Mais cette attaque dût être différée, la troisième brèche n'ayant pas encore été jugée praticable. Enfin, le 27, à deux heures de l'après-midi, leô trompettes et les tambours donnèrent le signal. Au bout d'une demiheure, on força la première brèche, que l'amiral défendait en personne : tous les soldats qui l'entouraient ayant pris la fuite, Gôligny demeura, lui quatrième, entouré d'ennemis de tous côtés i il dut se rendre, et son frère, Dandelot, partagea sa mauvaise fortune «.Le duc de Savoie était lui-toême dans les fossés, pour encourager les assaillants ; Philippe aussi se montrait, armé de toutes pièces,et ce fut la seule ft)ls de sa vie qu'on le vit chargé d'une armure : il regardait TattaqUe dirigée par le colonel Nava-
1 Coligny fut enfermé dans le fort de TÉcluse, où il rédigea la relation du siégé qu'il avait soutenu, et d*où il ne sortit qu*après avoir payé une rançon de 50,000 écus. — Quant à Dandelot, « dans la nuit même quMI fut pris, dit M. de la Chastre, il se sauva , et passa au travers le marais, dans Teau jusqu'à la gorge, où il se pensa noyer, et vînt trouver le roi. »
rette et par Je comte de Meghero, qui reçut une arquebusade à la jambe. La troisième brècbe, défendue avec le plus de vaillance, ne , fut gagnée qu'après des efforts longs et meurtriers • Carondelet et le comte d'Arundel y furedt tués; Julian Romero, blessé* La ville ayant été enfin emportée, Philippe permit à ses troupes je pillage, en récompense de leurs fatigues : mais il donna les ordres les plus sévères pour que l'on respectât les femmes, les églises, les monastères et les reliques.
Quoique la prise de Saint-Quentin empirât la situation de la France, Henri II avait su profiter du répit que l'héroïsme de Coligny lui avait procuré. Le cardinal de Lorraine, qui se trouvait auprès de lui au château de Compiègne , reçut la direction des affaires; et des mesures énergiques furent immédiatement prises pour arracher la France à TEspagne victorieuse. Des galères sortirent du port de Marseille pour aller chercher, en Italie , le duc de Guise et l'élite de son armée ; un courrier fut envoyé au maréchal de Brissac, pour lui enjoindre de renvoyer la plus grande partie des vieilles troupes qui servaient en Pié-» mont ; l'ambassadeur du roi dans les cantons reçut l'ordre de faire acheminer vers la France six mille Suisses ; un autre courrier se rendit en Allemagne , pour presser les nouvelles levées que Ton faisait dans ce pays; un député fut envoyé au sultan, pour solliciter le secours de la flotte ottomane; un autre dut se rendre en Ecosse,^ pour exciter les clans à tenter une invasion dans le pord de l'Angleterre. La ville de Paris accorda 300,000 francs, pour soudoyer trois mille hommes de pied pendant trois mois; les provinces suivirent l'exemple donné par la capitale. Plusieurs gentilshommes s'engagèrent même à défendre, à leurs propres dépens , les places qui se trouvaient le plus exposées aux insultes de l'ennemi. .
«{ Cet ennemi pouvait et devait,, dit un contemporain, passer droit à Paris ; mais Dieu ne lui fit pas la grâce de prendre si bon