‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 3)Chapitre 39 sur 177 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

en moine, encore moins en empereur , sans doute, mais comme un gentilhomme valétudinaire qui aimô ses aiâes et donne un libre cours à ses caprices. La relation contemporaine du moine espagnol contredit aussi l'opinion de ceux qui, dès lors, propageaient le bruit que Charles voulait s'affilier à Tordre de Saint- Jérôme et prononcer les vœux exigés par cet ordre. Jamais Charles-Quint ne revêtit la robe monacale et jamais, non plus, il n'eut l'intention sérieuse de se faire religieux. Ce qui avait pu donner lieu à ce bruit, c'était une agréable plaisanterie de l'empereur, .^mandaivt, après un an de séjour à Yuste, terme ordinaire des noviciats, que l'on célébrât son admission dans le monastère par des réjouissances , comme s'il s'était agi d'un novice ordinaire».

Mais quoique Charles-Quint fût venu chercher le repos dans un cloître de TEstrémadure, il ne pouvait détacher sa pensée de cette scène tumultueuse où il avait occupé pendant si longtemps l'attention de ses contemporains; du fond du monastère de Yuste, son génie continuait à planer sur le monde Pour se conformer à ses ordres, la princesse dona Juana, régente d'Espagne, lui envoyait régulièrement un bulletin contenant le résumé des nouvelles qu'elle recevait des Pays-Bas, d'Espagne ou d'Italie \ Charles

' « No quiero ser frayîe, je ne veux pas être moine. *> Voilà ce que Gharles-Quint ne cessait de répéter. Du reste, il ne quitta jamais son costume séculier, soit qu'i] fût vêtu du simple pourpoint noir, avec lequel le Titien l*a représenté, soit que la maladie Tobligeât à conserver une longue robe en velours ou en soie, fourrée de plumes de l'Inde et garnie d'hermine.

^ Gachard, Séjour de Charl$S''Qu%nt au monastère de Yuste, dans les Bulletins de r Académie royale de Bruxelles, t- XII . Cette notice est une analyse de Sandoval, des documents conservés à la bibliothèque nationale de Madrid et des pièces recueillies sur la retraite de Charles-Quint, par le chanoine Tômas Gonzalez, que Ferdinand Vil avait chargé de remettre en ordre les archives de Simancas. Le manuscrit de don Tômas Gonzalez,

96 LES PAYS-BAS SOUS PfllLlPPE II.

attendait ces dépêches avec impatience et ne se lassait point d'en écouter la lecture. Ce fut surtout, lorsque ta guerre eut éclaté en Italie et en Flandre, qu'il se préoccupa plus que jamais des intérêts et de la grandeur du roi son fils, critiquant les lenteurs et les tergiversations de son gouvernement, blâmant ses scrupules dans sa conduite avec Paul IV, ainsi que la timidité de ses plans dans la guerre de Flandre, et cherchant à lui inspirer des résolutions promptes , énergiques et décisives. La nouvelle de la grande victoire remportée sur les Français à Saint-Quentin lui avait d'abord causé un contentement extrême ; mais il n'avait pu dissimuler son dépit et son chagrin en apprenant ensuite que le roi, son fils, n'avait point assisté à la bataille, bien que Philippe II , redoutant le jugement de son père, eût cherché à excuser son absence. Les événements qui suivirent la victoire de Saint-Quentin, les irrésolutions du roi, l'inaction de l'armée victorieuse, le retour du duc de Guise, la prise de Calais et de Guines augmentèrent son déplaisir. Puis, lorsqu'il apprit à quelles conditions humiliantes la paix avait été conclue avec le pape, la sérénité habituelle de son esprit se troubla et fit place à la colère '.

D'autres soins occupèrent encore Charles-Quint. Contrarié de voir sans emploi l'énergie et l'expérience dont était douée Marie de Hongrie, son ancienne lieutenante dans les Pays-Bas, il conçut le projet de l'associer au gouvernement de l'Espagne. Mais ce dessein, inspiré par les embarras et les périls du moment, rencontra l'opposition insurmontable de la princesse dona Juana,

acquis par le gouvernement français , a été successivement consulté par MM. Mignet, Stirling et Pichot.

* Voir le recueil des lettres tirées des archives royales de Simancas et publiées par M. Gacbard sous le titre de : Retraite et mort de Charles-Quint au monastère de Yuste (Bruxelles, 4854-4855, 2 vol. in-8o), t. I, p. 469, 248 et 285.

LiYiaE III (4588)- 97

qui nevûlilait .point' partager iautbrité dont elle était re(vé6àei Philippe Uy ^j^'Son dôté, avait irésola de faire près de sa tàMe (es dénaardhea i§s plus ppeasântèSr pour qu'elle cbosenlît'è reprendre* le gouvernement çles Pays-Bas doBt lé duc ite Savoie n'avait pa surmonter les difficultés* i^îray fiartolomérde Carranzaynbtnmé réceram^at'àrcbf véqrtede Tolèdôi et Oàrdlaào de feVegc^fureiit chargés d'appuyer les scUlicitatiônis do roi' auprès dé'fèmpereu^ et de ranoienifce régmte. Charies^uintfit un appel â TafTeotidn dopt 4a ireine lui avait donné tant de preuvies -et hàonâêvme" ment pour la granideui de la MAi^n^ dont elte éta^t issUe. «^OW le plus notable service^ disait^il* qu'elle puisse rendre à' liiéu, comnie le plus «grand i^n i^u'elle puisse laire à tous ét'à tikre MaisoD, ea particulier .'.; nr Marie' de Hongrie êonna ènfitif- éon oossentemeot; mais en le suberdcHinant à dés conditiohs'qâi^en attéHfuaientbeaflfléoup* la pointée.. Efle xiéolfei^a forinèltediëDtque jamiate elle ne repreiidrait lé gouverineiîipnt,' maii^ eSle protiiît'de se rendre pôur-tm temps limité dains tes Pays-Bas/ dù'eUé' ^'efforcerait desservir le roi par ses conseils '( il fôUait i àU sùrplds, que la r^dte d'Ës{>ag!i:ke lai fournit Cargéuti néoes^irë pour soutenir la g«ieri^en Flandre pendant i^nnée éourarite étëelle qui suivrait; Cette détermination dO' la reine Marie 'ne pouvait satisfaire tout à fait 6harles-jQuint;-maîs peiit-étre n<0Qrrissaît-î1 l'espoir qtfarrivée dans les Pays-Bas, rtodienne g6uvèrnanté consentirait à' en prendre rentière direction *.

i C'est bien à tort que d^îs écrivains protestants '6ht avancé' que Gharlei^-Quint eut, dans sa solitude; quelque' perlchant pc^uV la doctrine. réformée, et qu'il laissa rnébè échapper des màrquèS^de

I Lettre de Charles-Quint , du 27 août 4558, à dofla Juana, régente d'Espagne, dans Gachard, oper, ciL, t. Ic>-, p. xliv. . ' ^iGtim^^harles^duint^ etc., p. 423. -^ On trouvera Pexpôéé cbniplet de Hses négociations dans notre Vie de Marie âe ffoftgrie, chap. V.

oettô révolution Bingulière d&ns sa fa$on de. penserMl résulte, au contraire, des démarches officidles de Gharles^uint que son animosîté contre le luthéranisme &*éCait aoorue et que , dans da retraite au monastère de Yuste, il s'inspira plus d'une fois* du fanatisme des môinôs espagnols. Loin d'afficher des sentiments de (otépance, H surtout de montrer a!tn certain penchant pour la doctrine réformée» il regre(;tatt dé n'aVôir pas fait tuei< Luther à WornrB. Un jour, il s'entretenait avec Pray Martin : de Angùlô, prieur de Yuâte , et avec d'autres religieux / sur la ptmitiôn que méritaient le docteuk» GazafUa et tousle^ hérétiques arrêtas, par l'ordre de l'inquisition, lau moife d'avril précédent : -^ » Rien, « disait l'empereur; <^iDe pourrait nous faire sortirde:ce monaS'^ « tère, sinon l'affaire de (^ hérétiques ; mais, pour .une vermine «< de cette espèce, il n'en sera pas besoin. J'ai écrit an pi^ésident tf du conseil de Castille et anx inqnisiteUrSi afio qu'ils mettéùt « toute. la chaieur et apportent tonte là diligence possibleaidaos it l'instruction de leurs pi^ocès. Il faut qu'on fft9(se brûler quel-^ u quesruna d'entre eux, tout en tâchant qu^ils meurent chrétiens, <( parce qu'aucun ne serait jamais un dirétien véritable et qu'ilfs u sQnt tous des dogmatiseurs 3 on nkummettrait une faute, si on <( ne les condamnait pas au feu ^ coinme jl9n CDiâmis nnè en na « faisant pas tuer Luther. Je m-ei) abBtirïâ\ il est vrai , piobr«tie M pas violer ie.sauf-conduit^t la parole qu<e je lui avais donnés, «( pensant que je remédierais à i'bérésie par d'autres moyens. t( En <u^la, je mQ trompai^ parce que je iQ^'étdis paa obligé de garu der ma parole, rhéréti(|u& étant criminel envers un nutrè sei* «. gneur plus grand, qui était Dieu; je devais donc /sans égard « pour la parole donnée, venger l'injure faite à Dieu. J'aurais « par là empêché probablement le progrès de l'hérésie '. » Il

• Cette coDvers^ition, tenue en présence des principaui r^iglwx du couvent de YuBte et du prieur .fray Martin deAngulo, a été retracée par caluiH)i

De cessait de demander vengeance' contne; les personnes airrétées àZàmofa, à:Valladolid et à SéviWe, comme suspectes de luthéranisme. « L'affaire de ces luthériens, écrivait-ril' à la régente des « Espagfles:, nte donne un souci et ime peine inexprimables, « voyant que, pendant mon absence et celle du roi, ces pays « avaient été si tranqulHes et que ; à présent que j'y feuis venu <t chercher le repos, une semblable licence s'y est Introduite. Si je «( n'avais pa$ confiance dans tes mesures qa e vous prend rez avec tt votre coBseil, je nô sais si je ne sortirais pas de Yustepour y k; remédier moi-mèmie. 11 faut qu'au châtiment exemplaire soit «( fait de ces luthériçns* Jq ne serais pas d'avis que, selon le « droit commun, on pard^onnàt, la première fois, à ceux qui « reconqç^traient leur faute et deiâanderaient grâce ^ car plus « .t^rd ils pourraiient recommencer ; mais je voudrais qu'on pro- H cédât cqntre eux, comme contre dés séditieux et des pertur- « i^teursdi^ la chose publique, qui n'ont droit à aucune tniséri- «i cordée » . . '

Cette lettre, qui respire une kitoléraniJel)aitiaFe, fut dictée par l'empereur quatre mois avant sa mort et devint coname le signal dçs terribles exécutions qui.signal^ent le règne de Philippe II '.

dans la relation dont s'est servi Sandoval pour composer la Vida de Vemperador Carlos Quinto en Yuste.

i Lettre à la princesse dofia Juana, du 25 mai 1558, daiis Gacbart», Retraite etmortde^harksrQui^rtio., t. I^^ p;^97,

' Doôa Juana ne suivit que trop bien ^es conseils de ëon* père. Le 24 mai f4559i ceinte princesse assista, à Vailaddlid, avec ddu Carlos, son ism^î^s ^ un ati^o^a-^/'i^iDÙ quatorze personnes périrent dans le fen, cfomme 8U8pQçjtie^4e iutbérmkisme'.) Ledocteur Augustin €a8ana, prêtre et cbàndine de Salaumuque, ancien auinôniér et prédicateur de FèmperÊur, ayèlut cbnsenti à set oonfeâser^ obtint la faveur d'être étranglé avant que son cdrps Tût livré aux flammes. Son frère « :Frasç6is Ga^lla, oui^ dé Hbrmigoâ, n'ayant donné aucun sigiie de repentir, n'obtint pas <^ette faveur et fut brûlé vif. Dona Béatrix de Vibero Cazalla, s'étant donfess^^, fut étiDnglée

Quelque, temps avant d'être atteint dé la oiaiadiè dont il mourut, CharJes-Quint avait aussi manifesté l'intention d'assister vivant à ses propres funérailles.

Il commença par faire célébrer les obsèques de ses parents et de 1 -impératrice, sa femme ; se sentant mieux portant, ïl voulut présider lui-même â ces cérémonies funèbres et se plaça à côté de i'àtitel pour participer aux prières, des hommages pieux achevés, il exprima à son confesseur la volonté de faire célébrer des propres obsèques et d'y assister également. Bien que le religieux, profondément émtr, eût cherché à le détourner de ce dessein, Charles y persista et ordonna qu'il serait exécuté dès le lendemain. Le 30 août, tout était prêt ; un- cataflalque , environné de nombreuses torches, avait été élevé dansl-l- église du moéfàstère, et Charles vint! assister à ses obsè(}»eS; accompagné de touè ses gentilshofnmes velus de deuil. = Après- le servie, ^liiftèise'terminà que vers la soirée, l'empereur fatigué s© fît asseoir dahs la cour de son habitation. Tourné vers l'occident et les yéUx fixés sur le cadran molaire, il resta absorbé danâ «èâ pensées. Il ordonna ensuite qu'ion lui apportât le portrait de l'impéi'atrïce. Il le contatoplâ pendant quelque temps : puis il se fit apporter une peinture représentant le Christ au jardin des Oliviers, et

et livrée ensuite aux flammes» On alla môme détei-rer^ dans Téglise du couventde Saint-Benott le Royal, à VaMadoiid, le cadavre dedoiia Éléonôfe de yibero> mère des vi/jtimes préoédjentes^ accusée par Tinquisition d'être morte dan^ l'hérésie, et sesioaet sa statqe furent buss^ livrés aux flammes ! , La mémoire de donaîÉléonore de ¥ibera, épousé de Pierre Gftzalla) chef de }a comptabilité des finances du roi, fat en outre condamnée à rinfamie jusque dan^ sa.postéritéi et sa: maison (qui avait servi, prét^dait^on , de temple aux luthériens de Yalladolid) rasée avec défense de la reconstruire! Voir, sur ces événement tragiques, Y Histoire de Vinquisitim- d'Espagne, par L^iORENTBv ancien sets-étaire du Saint Office. -^ Gonf. HisUma de los protestantes espauoles, por Adolfo de Castro (Gadiz^ 4851, m-85o>.

Page 1