‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 3)Chapitre 4 sur 177 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

c'étaient là, sans doute^ des causes sérieuses de mécontentement^ et néanmoins elles affaiblirent à peine le respect des peuples pour lesouverain qui gouvernait les Pays-Bas depuisi 51 5, lesËspagnes depuis 1517 et l'Empire depuis 1620. 11 est certain que le renoncement de Charles fut spontané et volontaire.

Cet événement excita une surprise universelle, parce qu'il était sans précédent, à moins de rappeler l'exemple unique donné par Dioclétien qui, de fils d'esclave, était devenu empereur romain. Après vingt ans d'un règne marqué par des succès continuels, Dioclétien exécuta tout à coup, en l'an 305, le projet de descendre du trône. 11 avait à peu près le même âge que Charlçs-Quint ', et, comme lui, il ressentait les infirmités d'une vieillesse prématurée ».

Les anciens historiens diffèrent d'avis sur le motif véritable de la grande résolution accomplie par Charles-Quint en 1 555. Les uns attribuent sa détermination aux attaques de goutte dont il souffrait depuis sa jeunesse et qui, depuis quatre ans surtout, ne lui laissaient presque plus de relâche ; les autres, au chagrin qu'il avait ressenti d'avoir dû fuir en 1 552 devant Maurice de Saxe; puis d'avoir échoué avec une armée de soixante mille hommes contre Metz, défendue par François de Guise. Ceux-ci ajoutent que l'empereur n'était pas moins attristé de Topposition qu'avait rencontrée dans sa propre famille son projet favori de transmettre l'Empire à son fils unique et de perpétuer ainsi l'immensité de son pouvoir ; ceux-là attribuent la résolution de

* Dioclétien avait alors cinquante-neuf ans, et Charles-Quint en avait cinquante-cinq, étant né à Gand le 45 février 4500. Issu du mariage de Philippe, surnommé le Beau, avec Tinfante doua Juana, il était, du côté paternel, petit-ûls de Maximilien d'Autriche et de Marie de Bourgogne, et, du côté maternel, petit -fils de Ferdinand , roi d'Aragon , et d'Isabelle la Catholique, reine de Castille.

* Gibbon, Hisloire de la decaflence de l'empire romain, chap. XIII.

Charles-Quint à la méchanceté et à l'ingratitude de ce même fils. U y en a enfin qui considèrent les sentiments religieux, dont Charles-Quint était animé, comme le mobile réel de son action.

Constatons d'abord qu'à Tépoque où ce prince accomplit son dessein, il ne se trouvait plus dans une situation à désespérer de la fortune. £n effet, s'il avait dû lever le si^ de Metz, il s'était dédommagé de cet échec en reprenant Thérouanne et Hesdin ; d'un autre côté, ses troupes étaient entrées à Sienne et avaient expulsé les Français de presque toute la Toscane '. Il pouvait donc conserver sa fière devise, et rien ne l'obligeait à remplacer plus ultra par plus citrà ' .

Les infirmités, dont Charles-Quint soufirait, avaient été hâtées par sa vie active, ses guerres, ses voyages, ses quarante expéditions, sa longue et constante application aux affaires. Investi à quinze ans du gouvernement des Pays-Bas, il voulut aussitôt prendre connaissance de toutes les dépêches ; souvent même il passait une partie de la nuit à les lire, et le lendemain il en faisait lui-même le rapport dans son conseil, où tout se décidait en sa présence ^ Sa responsabilité, ses travaux, ses peines, augmentèrent naturellement à mesure que sa puissance s'agrandissait. Roi des £spagnes et empereur d'Allemagne, il eut toute l'Europe à diriger ou à surveiller ; François 1*', Luther et Sohman U à combattre ; les découvertes de Colomb , les conquêtes de Fernand Cortez et de Pizarre à garder, à consolider, à étendre ! Charles- Quint n'avait que vingt-deux ans lorsqu'un de ses ministres disait de lui : « J'ai connu beaucoup de princes en divers âges, mais je

' Straoa, de Bello belgico, lib. 'f .

' On sait que remblème adopté par Charles-Quint consistait en deux colonnes allégoriques de celles d'Hercule, avec le mot uUrà ou plus ouUre, qui signifiait qu'il les avait dépassées, en portant au delà de Cadix ses armes conquérantes en Afrique.

^ MémoireB de Martin du Bellay (édition de n53), t. !«', p. 50.

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n'en ai connu aucun qui mit plus de peine à entendre ses afiàires, et qui disposât du sien plus absolument que lui. Il est son trésorier des finances et son trésorier des guerres ; les offices, les évéchés et les commanderies, il les donne, comme Dieu le lui inspire, sans s'arrêter à la prière de qui que ce soit '. >» Il est cependant avéré que, malgré sa laborieuse application, Cbarles-Quint parut longtemps se défier de son propre jugement. [1 montra d'abord une déférence presque absolue pour les avis du seigneur dç Chièvres, qui avait été comme son tuteur, puis il laissa aussi s'affermir l'influence du grand chancelier Mércurino deGattinara. Mais, après la mort de ce dernier, en 1 530, Charles-Quint montra soudainement toute la force de son intelligence, mûrie par le travail-, supprimant les fonctions de grand chancelier qui donnaienttrop d'autorité, il les partagea entre plusieurs ministres, et, quelle que fût la nature des affaires, plus rien ne s'expédia dès lors sans que le souverain en eût pris connaissance et déclaré sa volonté \ Telle fut la tâche immense qu'il accomplit pendant le quart de siècle que son règne se prolongea encore ; mais sa constitution, assez délicate, ne tarda point à souffrir de ces labeurs presque ininterrompus.

Charles-Quint avait trente-six ans lorsque ses cheveux commencèrent à blanchir ; à quarante ans, ses forces étaient à moitié brisées, et les attaques de goutte l'obligèrent dès lors à voyager le plus souvent en litière ^ En 1 554 , la goutte lui remontait parfois jusque dans la tête et menaçait de le tuer subitement. En 1552,

' Documents historiques, t. II. (ArchiTes de TÉtat.)

' Relation de Niccolè Tiepolo sur Charies-Quint (4532), dans les Monuments de la diplomatie vénitienne, par Gicharo, p. 7SI.

3 En 4 647, lorsque Charles-Quint vainquit à Muhlberg les princes luthériens ligués contre lui, il souffrait d^à cruellement. « 11 se dit de ce brave Ëmpeteur que le jour même de la bataille, il estoit si mal mené de ses gouttes qu'il portoit une de ses jambes appuyée dans un linceul ou une

Charles-Quint, arrivé malade de Thionville à son camp devant Metz, voulut animer ses troupes : il monta un cheval turc; mais il ne put soutenir cet exercice plus d'un quart-d'heure '. Au commencement de 4554, tandis que la goutte retenait Charles- Quint au lit et l'empêchait de s'occuper des affaires publiques, Henri II, exagérant à dessein les maux de son ennemi, chargeait ses ambassadeurs à Constantinople de faire connaître que l'empereur avait perdu une de ses mains, deux doigts de l'autre et qu'une de ses jambes s'était rétrécie ; que ses facultés intellectuelles même avaient baissé à tel point qu'il ne s'occupait plus que bien peu des affaires, et que, pour se distraire, il s'amusait à monter et à démonter des horloges '.

Tout en faisant la part de l'exagération, les relations contemporaines fournissent la preuve manifeste que, sans être positivement incapable de prolonger son règne, l'empereur se trouvait désormais impropre à faire l'office de général et même à présider assidûment aux délibérations de ses conseils. On eût dit que Charles-Quint s'était graduellement affaissé sous le poids de ses couronnes ; que, dans l'immense tâche qu'il avait ambitionnée, ses forces avaient trahi son génie ; que ses travaux devaient rester inachevés , parce que c'était une entreprise impossible, même pour l'émule de Charlemagne, de devenir l'arbitre et le

nappe attachée à Tarçon de la selle de son cheval, qui estoit un genêt •l'Espagne très-beau. » Brantôme, Capitaines estrangers, I.

» Ranke, Histoire de la monarchie espagnole, chap. I**-; B. Salignac, Bref discours du siège de Metz. — Du reste, d'autres témoignages attestent qu'une amélioration, momentanée, il est vrai, se manifesta dans la santé de l'empereur et lui permit de surveiller plus activement les opérations de ce siège mémorable.

^ Extrait des lettres d'Allemagne du 20 janvier 1554 envoyées de France au sr d'Âramon, ambassadeur près du Grand Seigneur, dans Ribier, Lettres et mémoires d'Estat, etc. (Paris, 1666, 2 vol. in-fol.), t. Il, p. 485.

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