‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 3)Chapitre 93 sur 177 · LIVRE VI (ib59-i56a · texte numérisé non relu

LIVRE VI (ib59-i56a

IndépendaroroeDt de la jalousie qui était le principal mobile de leur antagonisme contre Granvelie^ la plupart des seigneurs des Pays-Bas avaient contre lui des griefe personnels. Le prince d'Orange attribuait à son influence et à celle du ducd'AlbeTéchec qu'il avait essuyé lorsqu'il désirait le gouvernement des Pays- Bas pour lui-mtoe ou pour la duchesse de Lorraine. Le comte d'Egroont lui reprochait d'avoir fait échouer ses sollieitations concernant le gouvernement de Hésdin et l'abbaye de Trulle. Le comté de Hornes ne lui pardonnait pas de Tavoir frustré du gouvernement de la Gueldre et d'avoir ensuite employé to^s ses efforts pour empêcher qu'il accompagnât le roi en Espagae ; il lui attribuait aussi les censures infligées au comte Charles de Lalaing, plénipotentiaire à Vaucelles , que des liens d'étroite parenté rattachaient à la maison de Montmorency '. Lazare de Schwendi , enfin , pour ne pas parler des autres , reprochait à Granvelle de s'être opposé à son admission dans le conseil d'État , quoiqu'il fût protégé par le prince d'Orange et le comte d'Egmont et qu'il eût eu le commandement des troupes auxiliaires d'Allemagne dans les guerres de Hongrie et à la journée de Saint-Quentin '.

Des griefs particuliers avaient également suscité contre Granvelle la haine de Francisco Erasso, trésorier des finances du roi d'Espagne ; et cet ennemi se trouvait dans le cabinet de Philippe II pour contrecarrer les bons offices de Gonçalo Perez. Il y avait déjà plusieurs années qu'une mésintelligence profonde avait éclaté entre Erasso et Granvelle. Ce dernier prétendait qu'Erasso l'avait calomnié près de Charles-Quint en soutenant qu'il avait cherché à empêcher le mariage du prince d'Espagne avec la reine d'Angleterre , tandis qu'il en avait été , après Tempereur , l'un des principaux promoteurs. Pour se venger d'Erasso, Gran-

1 GrOTIUS, liV. 1er.

' Strada, lib. II.

velle dévoila la vénalité de cet officier des finances et accrut, par cette dénonciation, Tinimitléqui existait entre eux '.

Mais le promoteur principal de Topposition qui se formait contre Granvelle, c'était un de ses compatriotes, Simon Renard, de Vesoul, qui avait participé^ aux plus grandes transactions diplomatiques de la fin du règne précédent et qui, d'ailleurs, se signalait par son habileté et son éloquence. Simon Renard devait son élévation aux Granvelle. Il exerçait la charge de lieutenantgénéral du bailliage d'Amont lorsque le chancelier, lui trouvant de l'esprit et du savoir, le tira de cet emploi pour le faire maître des requêtes de l'empereur. On prétend néanmoins que Nicole Bonvalot employa tous ses efforts pour détourner son

* Voir les Papiers d'État du cardinal de GranveUe, t. IV, p, 298. On trouve, dans la même collection (t. Y, p 683] une note évidemment écrite par révéque d*Arras et où sont accumulées des assertions extrêmement préjudiciables à la délicatesse d'Erasso, car il y est accusé d'avoir abusé de sa position officielle pour recevoir de l'argent de toutes mains, et en outre d'avoir géré avec beaucoup de négligence les finances du roi. En i564, Granvelle prétendit qu'Ërasso avait acquis des biens pour 200,000 ducats, ce qui ne pouvait provenir, disait-il, ni de ses gages, ni de gain fort licite {ibid,, t. VIII, p. 318). Au surplus, Ërasso, à cause de ses malversations, fut disgracié en 4566, mis en jugement et condamné à une forte amende, que l'indulgence du roi le dispensa d'acquitter. — La vénalité était alors assez commune parmi les officiers des finances dans les Pays-Bas. Gaspard Schetz, seigneur de Grobbendoncq , d*abord facteur du roi d*Espagne à Anvers, puis trésorier général des domaines et finances , fut , au moins, aussi coupable que Francisco Erasso. Les dépêches officielles insérées par sir John Burgon dans la vie de Gresham fournissent la preuve positive que, en 4559 et en 1560, Schetz reçut des sommes assez fortes et une chaîne d'or pour favoriser les intérêts de la reine d'Angleterre à Anvers. Voir The life and limes of sir Thomas Gresham, t. !«»■, pp. 365, 367. Plus tard les malversations de Gaspard Schetz furent également dénoncées , et il dut subir un procès qui n'était pas terminé au moment de sa mort (9 novembre 4580).

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raari de la pensée d'avancer Simon Renard, et qu'elle lui prédit que leur maison n'en recevrait que du chagrin et de l'ingratitude ^ Mais N. Granvelle, loin de céder à ces appréhensions, continua à soiUenir Simon Renard qui parvint ainsi aux plus hauts emplois. Il fut envoyé deux fois comme ambassadeur en France et une fois en Angleterre, où il négocia le mariage du prince d'Espagne avec Marie Tudor ^ Granvelle lui témoignait une affection paternelle, et son fils, Tévêque d'Arras, ne l'aimait guère moins. Celui-ci, outre plusieurs marques de confiance que l'on réserve pour ses plus chers amis, lui envoyait de l'argent sans en être prié, sachant que, à la fin du règne de l'empereur , les appointements n'étaient pas toujours régulièrement payés '. La trêve de Vaucelles , négociée par Simon Renard avec le comte de Lalaing, fut comme le terme de la bonne intelligence qui avait régné jusqu'alors entre l'évêque d'Arras et son compatriote. Philippe II et même Charles-Quint, quoique ce dernier désirât vivement de mettre un terme aux hostilités, avaient été mécontents de la précipitation que Renard avait apportée dans la conclusion d'une suspension d'armes, ainsi que de certaines conditions qu'il avait admises, bien que ses instructions y fussent contraires ^. Soit que Granvelle fdt sérieusement convaincu de la faute commise par son compatriote, soit qu'il voulût complaire au nouveau souverain des Pays-Bas , il fut loin de pallier les torts de Renard ; il laissa même planer les plus graves soupçons sur sa loyauté. Renard avait eu le malheur de garder à son service comme maître d'hôtel,

* Mémoire (inédit) de l'abbé de Saiht- Vincent.

2 Voir un Mémoire de Simon Renard, dans les Papiers d'État du cardinal de Granvelle, t. V, p. 19.

* Mémoire de l'abbé de Saint-Vincbnt.

* Voir, à cet égard, les détails contenus dans une lettre de Granvelle au président Viglius. Papiers d'Élat,'t. V, p. 41.

dans ses missions de France et d'Angleterre, un citoyen de Besançon nommé Etienne Quiclet, qni était un espion stipendié de Henri 11. Convaincu de trahison, arrêté et transféré dans les prisons de Dôle , Qaiclet fut appliqué deux fois à la question et persista néanmoins à soutenir qu'il n'avait point de complices, tout en avouant le crime pour lequel il était détenu et se recommandant à la miséricorde de ses juges '. Après avoir été appliqué une troisième fois à la question , il eut la tête tranchée à Dèle le 27 mars 1557. Or, pendant l'instruction de cette grave affaire , Simon Renard , encore à Paris, écrivit à Philippe II pour se plaindre qiie certains toinistres mettaient tout en oeuvre auprès de Quiclet et auprès de ses serviteurs, afin de l'impliquer dans la trahison de son ancien mattre d'hôtd et lui susciter un procès criminel en scm absence '. Dans une requête postérieure, Simon Renard fit connaître au roi que l'évéque d'Arras continuait à élever contre lui les accusations lés plus graves, se prévalant, à cet effet, des pièces de la procédure criminelle intentée contre Etienne Quidet, qui n'avait été induit, disait-il, à articuler des charges au préjudice de son ancien maître qu'à la suite de la question qu'on lui avait fait subir par trois fois, et sous l'espoir d'obtenir sa grâce. Il exposait que, sur une demande précédente de sa part, le roi avait refusé de le rappeler de son ambassade de France, en ajoutant la promesse que le procès de Quidet ne serait pas vidé avant qu'il eût été ouï et confronté avec cet homme ; mais qu'immédiatement après son retour à Bruxelles, au mois de février 1557, l'évéque d'Arras avait envoyé, en toute diligence, l'un de ses affidés dans le comté de Bourgogne, pour que la sentence de mort prononcée contre Quiclet fût mise à exécution *.

' Papiers d'État du cardinal de Granvelk, t. V, pp. 4 -3. ^ iWrf., pp. 3-6. Lettre du 44 septembre 4556. * Ihid., pp. 6-8.

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Outre le profond ressentiment qu'il gardait contre Granvelie depuis le procès de Quiclet, Simon Renard était plus jaloux que tout autre du pouvoir exercé par celui qu'il considérait comme son plus grand eni^mi. Il faisait remonter son mécontentement jusqu'au roi qui, à son départ des Pays-Bas, ne l'y avait laissé que comme simple conseiller d'État, tandis qu'il s'attendait à voir ses longs services mieux récompensés. Excités par cet esprit entreprenant et plein de ressources , les principaux seigneurs épousèrent sa querelle et subirent plus d'une fois son influence dans leur lutte contre le puissant cardinal.

L'état, de gène, dans lequel se trouvait la plus grande partie de la noblesse, ne la prédisposait que trop à la désaffection et à des arrière-pensées défavorables au maintien de l'ordre de choses établi par Philippe U. Pour soutenir leur dignité, égaler la pompe castillanne et suivre leur souverain dans, ses voyages incessants et ses expéditions lointaines, les grands seigneurs et la plupart des nobles des Pays-Bds s'étaient jetés, pendant le règne de Charles-Quint, dans des dépenses énormes qui avaient considérablement amoindri leurs revenus. Se souvenant de la splendeur que leurs pères avaient déployée sous les anciens princes de la maison de Bourgogne, ils n'avaient point, voulu que les grands d'Espagne, considérés par eux comme des rivaux, les éclipsassent par la magnificence des habits et des armes, la quantité des serviteurs et des suivants, le nonAre et l'équipage des chevaux. Ils avaient soutenu une lutte d'honneur, quoique, en général, ils fussent moins riches que les Espagnols ' .

' L'ambassadeur vénitieD, Mariuo Cavalli, exposait en 4554 que les seigneurs des Pays-Bas dépensaient tout leur revenu et môme davantage, de sorte qu'ils se trouvaient toujours dans la gène et obligés de prendre de rargent à usure des marchands d'Anvers, qui étaient autorisés à leur prêter à 42 p. o/o par an. Ce goût pour la dépense était ancien. Déjà, en 4506, un autre ambassadeur de Venise s'exprimait en ces termes ; o Les, sei-

Les hôtels des principaux seigneurs des Pays-Bas étaient constamment ouverts à la noblesse inférieure, dans laquelle ils recrutaient leurs clients. Le prince d'Orange menait à sa suite des comtes, 4es barons et beaucoup d'autres gentilshommes d'Allemagne; il défrayait les ambassadeurs étrangers et voyageait avec un luxe inouï. Aussi confessa-t-il à la reine douairière de Hongrie, avant le départ de celle-ci pour l'Espagne, que ses dettes s'élevaient à 800,000 florins. Sa dépense s'accrut encore « pour gagner crédit et gens, » selon Granvelle : en 1563, ce dernier avertissait le roi que Guillaume de Nassau devait pour le moins 900,000 florins en capital '. La même année, le comte Louis de Nassau, dressant à Dillenbourg le bilan de sa maison par rapport à ses possessions d'Allemagne, trouvait qu'elle devait 300,000 florins de Francfort; il mandait à son frère que plusieurs de leurs gens, ayant entièrement perdu confiance en eux, voulaient les quitter; enfin que, s'ils avaient encore attendu deux ans pour mettre ordre à leurs aflaires, le goufire se serait tant élargi qu'il aurait fallu peut-être un demi-siècle pour le combler '. Dans son Apologie, Guillaume de Nassau prétendit que ses dettes provenaient « des grandes dépenses faictes tant pour le service de l'empereur que du roy. » Il convient de tenir compte de cette déclaration ainsi que de l'insuffisance constatée des émoluments qui étaient alloués au prince d'Orange, soit comme général, soit comme ambassadeur. La plupart des autres seigneurs luttaient également contre de graves embarras. Le comte d'Egmont se plaignait d'avoir des milliers de florins de

gneurs vivent magnifiquement dans leurs maisons et dépensent (rius qu*ils n'ont de rentes. Cest surtout le boire et le manger qui leur coûtent, car ils tiennent table ouverte pour les gentilshommes du prince. »

' Strada, lib. II. — Correspondance de Philippe //, t. !««•, passim. — Papiers d*État du cardinal de Granvelle, t. VIÏ, p. 5^ .

' Archives delà maison d' Orange-Nassau, t. 1er, p. 449.

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