‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe IIChapitre 1 sur 159 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

! LES PAYS-n\S sors PHILIPPE II.

ghes et du prince d'Orange. — Marguerite de Parme s'associe à ces protestations — Requête des chefs-villes du Brabant, — Apostille favorable.

— Opposition des Anversois excitée par Louis de Nassau. — Menaces des inquisiteurs; listes de proscription. — Découragement d'un grand nombre d'artisans; émigration. — La noblesse inférieure persévère dans ses projets de résistance. — Pasquilles contre l'inquisition. — Circonspection de Guillaume de Nassau. — Enthousiasme d'une partie de la noblesse. — L'acte définitif de la Confédération, le compromis, est rédigé a» château de Breda par Marnix de Sainte-Aldegonde. — Adhésions données au Compromis. — Projet des confédérés de réunir les états généraux ; objections du prince d'Orange. — Conférences de Breda et de Hooghstraeten entre les chefs de la noblesse et les représentants des confédérés; résolution prise par ces derniers de se rendre à Bruxelles pour présenter une requête à la régente. — Députés envoyés dans toutes les provinces pour organiser cette manifestation. — Délibérations du conseil d'État sur les projets des confédérés ; on propose d'abolir l'inquisition et de modérer les placards. — La régente transmet ce vœu au roi. — Exhortations aux députés des états ; nouveaux libelles répandus à Anvers et dans les autres villes principales. — Nouvelles et importantes délibérations du conseil d'État sur la venue des confédérés et l'objet de leur requête. — Marguerite de Parme adopte l'opinion de la majorité et se résigne à faire des concessions, sauf la ratification du roi. — Henri de Bréderode. —Arrivée des gentilshommes confédérés à Bruxelles.

— Conférences secrètes du prince d'Orange et du comte de Hornes. — Médiation de l'empereur Maximilien II sollicitée par les protestants des Pays-Bas. — Les confédérés présentent leur requête à Marguerite de Parme. — Réponse de la régente. — Banquet des gueux à l'hôtel de Culembourg. — Les chefs des confédérés se rendent de nouveau au palais de la gouvernante — Détails sur cette seconde audience. — Le marquis de Berghes et le baron de Montigny acceptent la mission de se rendre près de Philippe il pour lui exposer la situation des Pays-Bas.

— Le prince d'Orange manifeste l'intention d'abandonner le conseil et de fixer sa résidence hors du pays : il consent ensuite à rester près de la gouvernante jusqu'à ce que le roi ait fait connaître sa résolution. — Démarches officieuses faites auprès des confédérés, avec l'assenfiment de la régente, pour prévenir des manifestations plus graves. — Les confédérés se séparent, après avoir confirmé les pouvoirs de leurs chefs et

romplétérorganisalion de leur ligue. — Popularité de Brederodc; accueil que lui font les Anversois. — Extension donnée dans le public aux promesses officieuses faites aux confédérés ; la régente éclaire les magistrats sur la portée de ces concessions. — Les protestants aspirent à la liberté de conscience.

Malgré des concessions apparentes et des hésitations dont le véritable caractère échappait aux contemporains, Philippe H resta constamment fidèle à une politique inflexible. Tous ses efforts eurent pour but de raffermir le catholicisme et de le défendre contre ses adversaires. Ce fut la mission qu'il s'imposa et qu'il accomplit avec une inébranlable obstination. Personnifiant en lui l'exaltation religieuse de l'Espagne et aspirant à devenir le protecteur et comme le souverain de tous les catholiques, comment aurait-il pu transiger avec l'hérésie ! C'était pour l'écraser qu'il régnait ; et, c'était pour mieux atteindre ce but, pour mieux cacher ses véritables desseins, qu'il suivait une marche tortueuse, qu'il gardait souvent un silence équivoque, ou qu'il affectait une condescendance qui était bien loin de sa pensée. Mais tout à coup on le voyait se redresser et manifester sa volonté avec une implacable énergie.

Le voyage du comte d'Egmont, entrepris dans le but avoué d'obtenir du roi plus de pouvoir en faveur des chefs de l'aristocratie et plus de tolérance en faveur des dissidents, ce voyage même avait contribué à augmenter les défiances de Philippe IF et à fortifier sa résolution d'arrêter, par le fer et le feu, les progrès de l'hérésie. Les efforts des seigneurs belges avaient été d'ailleurs contre-minés, avec une habileté extrême, par les agents secrets que le souverain espagnol entretenait dans les Pays-Bas. Plus les anciens adversaires du cardinal de Granvelle montraient de hardiesse, plus les espions du Roi redoublaient de vigilance.

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Le contador Alonso del Canto prit enfin le parti d'envoyer en Espagne le fanatique dénonciateur de tant de personnages illustres, fray Lorenzo de Villavicencio. Il devait s'adresser directement au roi et appeler sa sollicitude sur les désordres du gouvernement des Pays-Bas, le relâchement de la justice et l'audace croissante des religionnaires. Philippe II accueillit avec distinction fray Lorenzo, lui accorda de longues audiences et le chargea enfin de lui indiquer par écrit le remède aux désordres qu'il lui avait signalés. Tandis que Marguerite de Parme, alors unie à la majorité du conseil d'État, s'efforçait de suggérer au roi des résolutions conciliantes , personne ne se doutait à Bruxelles que Philippe s'inspirait des conseils inexorables d'un agent de l'Inquisition ; car Alonso del Canto avait fait en sorte do cacher soigneusement le véritable motif pour lequel son acolyte s'était rendu à Madrid '. Cependant la décision souveraine se fit attendre plus de trois mois, et ce silence prolongé réveilla les espérances des seigneurs. La plupart proclamaient que le roi ne pouvait faire autrement que de leur donner toute satisfaction en adoptant leur avis. Ils s'exprimaient très-librement aussi sur les opinions émises par les évéques et les docteurs qui, après le retour du comte d'Egmont, avaient été appelés à délibérer sur la répression des hérésies : les théologiens, disaient-ils, n'entendaient rien aux affaires de ce monde ; et les états généraux, lors de leur première réu-

' Papiers d'État du cardinal de GranveUe , t. IX , pp. 52 et 216, surtout la lettre écrite par Alonso del Canto à Granvelle, le i'i septembre 1565, pp. 503 et suiv. — Sur fray Lorenzo de Villavicencio, voir le t. ler de VHistoire de la rcroJution des Paijs-Bas, pp. 330 et 428. Il était né à Xérès de la Frontera, en Andalousie, de parents de condition noble. Il entra dans l'ordre des ermites de Saint-Augustin, et fut reçu docteur en tliéologie à l'université de Louvain, le 20 juin 1538. Il habitait Bruges où, comme on l'a vu, il remplissait les fonctions d'aumônier des marchands espagnols; Titelman, cet inquisiteur si impopulaire, trouvait en lui son principal soutien.

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nion, prouveraient quïl n'était pas possible d'endurer plus longtemps la rigueur des placards et le joug de Tlnquisition '.

Mais ces illusions renaissantes devaient exciter le dédain de Philippe II. On semblait ne pas se douter que les liésitations du monarque étaient calculées , et qu'elles provenaient alors des embarras et des préoccupations résultant de l'attaque de Malte par les Turcs et de lentrevue qui avait eu lieu à Bayonne, entre Elisabeth de Valois et Catherine de Médicis, sa mère. Philippe II venait d'enjoindre au duc d'Albe de n'épargner rien pour engager la cour de France à des mesures énergiques contre les protestants, et il aurait toléré la liberté de conscience dans ses propres États ' ! Cette inconséquence n'était nullement à craindre. Transiger avec les hérétiques paraissait à Philippe une chose monstrueuse, quoique le nombre toujours croissant des dissidents religieux eût dû l'avertir qu'il allait désormais continuer une lutte péril-

' Papiers cf État, t. IX, pp. 280 et 578.

^ On sait que l'entrevue de Bayonne eut lieu au mois de juin 1565. Le duc d'Albe rendit compte de ses conférences avec Catherine de Médicis dans plusieurs rapports, pleins d'intérêt. Ces longues et curieuses dépêches sont insérées dans les Papiers d'État du cardinal de GranveUe, t. IX, pp. 28'1 et suiv. « Je m'attachai à prouver à la reine-raère, écrivit-il à Philippe II, qu'en aucune manière nous ne pouvions ne pas insister, au nom de Votre Majesté, pour qu'elle apportât aux maux de la religion le remède le plus efficace, ajoutant que les deux royaumes s'y trouvaient également intéressés ; que les plaies de la France se communiqueraient infailliblement à l'Espagne ; que Votre Majesté ne se souciait nullement de perdre sa couronne et peut-être la vie ; et que cette chance désastreuse était si fort à appréhender, que vous deviez, Sire, chercher à l'éviter par tous les moyens dont vous pouviez disposer... « Catherine ayant signalé les avantages qui étaient résultés pour la France de l'édit de pacification et de tolérance, le duc s'écria qu'elle le trompait ou se trompait elle-même d'une manière fort grave; ajoutant qu'il savait fort bien qu'en penser, parce que, nonobstant les assertions de Sa Majesté, il était notoire à tous que la tolérance faisait perdre chaque jour du terrain. Ibid., pp. 303 et 305.

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leiise pour son autorité et fatale pour les florissantes provinces (les Pays-Bas. Le 20 octobre, il faut le répéter, Philippe 11 réitéra enfin à la régente des dix-sept provinces l'ordre formel de faire exécuter impitoyablement les édits de Charles-Quint ; il exhortait en même temps les inquisiteurs à ne se laisser détourner , par aucune considération , de l'accomplissement de leurs devoirs, et il les assurait de sa faveur et de son appui '.

Pendant que le courrier du roi se dirigeait vers les Pays-Bas avec ces lettres fatales, la noblesse feignait d'être exclusivement préoccupée du mariage prochain du prince de Parme avec Tinfante Marie de Portugal. En attendant cet événement qui devait être célébré par des fêtes splendides, les principaux seigneurs s'étaient rendus à Tournai pour honorer leur collègue, Floris de Montmorency qui, le 15 octobre, se maria, au château d'Antoing, avec Hélène de Melun, fille de Hugues, en son vivant prince d'Epinoy et sénéchal du Hainaut. Le lendemain, tous les seigneurs, conviés au château d'Antoing, prirent part au tournoi qu'avaient fait proclamer et que soutinrent le prince d'Orange, le comte de Hornes, frère du baron de Montigny, et le comte de Hooghstraeten, son beau-frère ^

Dès cette époque aussi, furent jetées les premières bases dune vaste ligue dirigée contre les violences de l'Inquisition. Le projet de cette fédération prit naissance à la fontaine de Spa où s'étaient

1 Voir daus la Correspondance de Philippe 11, l. !«', p. 369, les lettres d'encouragement adressées aux inquisiteurs Josse Tilctanus cl Michel deBay. Elles sont datées de l'Escurial, 4 octobre 1363.

^ Voir les détails de ces fêtes dans le manuscrit contemporain de l'asquier de Le Barre, dont M. Gachard a publié les chapitres les plus iutérest'ants. Bulletins de la commission royale d'histoire, 2« série, t. l", n» 1 . — Maximilien de Berghes, archevêque de Cambrai, qui avait célébré le mariage, signala la contenance suspecte d'une douzaine de gentilshommes venus à Anloing. Papiers d'État du cardinal de Granvelle, t. IX, p. 652.

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rendus Louis de Nassau, frère du prince d'Orange, Nicolas de Hammes, roi d'armes de l'ordre de la Toison d'or, Gilles Leclercq de Tournai, conseiller et principal secrétaire du comte Louis, et quelques autres gentilshommes secrètement gagnés aux doctrines protestantes '.

Malgré l'obscurité qui couvre l'origine de la confédération, on peut attribuer l'initiative de cet acte mémorable à Louis de Nassau '. Prompt dans ses résolutions, ferme et persévérant dans ses desseins, maniant la parole aussi bien que l'épée, le noble frère du prince d'Orange était digne de concevoir la glorieuse entreprise d'oii devait sortir un jour, après d'innombrables vicissitudes, la liberté des Pays-Bas. Protestant au fond du cœur, élevé à Strasbourg et à Genève, Louis de Nassau était d'ailleurs

* Ces faits sont consignés dans les sentences rendues en -1568 contre Gilles Leclercq et N. de Hammes. — La duchesse de Parme considérait M>^ Gilles Leclercq, savant jurisconsulte, docte en latin et grond philosophe, comme le principal directeur des troubles, 11 se trouvait ordinairement avec le prince d'Orange, le comte Louis de Nassau, le comte de Hornes et autres seigneurs. Correspondance de Philippe IJ, t. I<^', p. 537 et Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. H, p. cxix. — L'origine de N. de Hammes était obscure. D'après l'affirmation de la duchesse de Parme, il aurait eu un prêtre français pour père. Sa mère, Agnès de Schoore, épousa ensuite le capitaine du château de Ham (Picardie). N. de Hammes, conduit dans les Pays-Bas, fit ses études à Louvain, et, en 15.51, Charles-Quint lui reconnut les droits inhérents à l'indigénat. Sous le règne de Philippe II, il eut divers emplois dans l'administration militaire jusqu'à ce qu'il devînt enfin héraut de l'ordre de la Toison d'or, après la mort d'Antoine de Beaulincourt. Voir 'Van Vlotf.n, de Nederlanden onder koning Filips II, pp. 264 et suiv. Cet ouvrage est une traduction du savant mémoire académique de M. Borgnet, augmentée de notes intéressantes et neuves.

^ Né le -10 janvier 4538, à Dillenbourg, il était le troisième fils de Guillaume, comte de Nassau, et de Julienne de Stolberg. Aucune charge civile ou militaire ne le rendait dépendant du roi d'Espagne. Toutefois, il avait pris part à la bataille de Saint-Quentin.

animé de sentiments trop chevaleresques pour ne pas voir dans la consécration de la tolérance autre chose que le triomphe d'une secte. Son esprit généreux s'élevait à déplus hautes pensées.

Bientôt les promoteurs de la nouvelle ligue hasardèrent une démarche plus grave. Plusieurs prédicants venaient d'être appelés de Genève pour diriger les conventicules qui existaient secrètement dans quelques villes. Parmi ces ministres se trouvaient Pellegrin Lagrange, qui se rendit à Valenciennes, et un jeune homme déjà célèbre parmi les réformés, François Du Jon {Franciscus Junh(s), de Bourges, auquel on voulait confier la direction de l'église française qui s'était formée à Anvers '. A peine Junius avait-il pris possession de ces fonctions, alors si périlleuses, qu'il fut appelé d'Anvers à Bruxelles et introduit à Ihôlel de Culembourg, dans une réunion secrète d'une vingtaine de gentilshommes calvinistes. Le ministre genevois, après l'invocation de Dieu et une exhortation pathétique, assista silencieusement à la délibération qui s'engagea sur les moyens de secouer le joug des inquisiteurs. Jean de Marnix, seigneur de Thoulouse, proposa de former une association contre cette tyrannie barbare, d'y appeler les princes protestants d'Allemagne, et, pour cimenter et grossir la ligue dans les Pays-Bas, de choisir deux délégués dans chaque province. On prétend qu'il fut aussi question de se rendre maître d'Anvers le 3 de décembre suivant '.

' Junius, né en 4543, avait donc vingt ans à cette époque.

' Ces détails furent révélés par Junius dans deux documents ; d'abord dans sa vie écrite par lui-même et publiée par Daniel Geroes (Scrinium antiquarium, t. l", |r« part., p. 242); en second lieu, dans le Journal cité par Brandt {Histoire de la Réfonnation dans les Pays-Bas) et dont on a eu tort de contester l'authenticité. Il y a , eu effet, sauf pour les dates, une concordance satisfaisante entre les deux documents. Dans sa biographie, Junius fixe 1 "époque de la réunion de rhôlel de Culembourg au commencement d'octobre, tandis que, d'après son Journal, elle aurait eu

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