LIVRE X
Trois jours après ce conciliabule, les dépêches de Ségovie parvinrent à la duchesse de Parme, au moment où elle attendait la fiancée de son fils. Prévoyant les conséquences funestes de ces résolutions fatales, et ne voulant point troubler les fêtes qui se préparaient, elle s'efforça de dissimuler ses inquiétudes et ne fit semblant de rien , quoique l'arrivée du courrier d'Espagne eût attiré une foule immense devant le palais ; elle ajourna la communication qu'elle devait faire au conseil d'État '. Cependant les ordres de Philippe II ne souffraient pas de délai, et, pour leur donner plus de force encore, il y avait ajouté une lettre particulière destinée à la régente. Il priait sa sœur, aussi instamment qu'il le pouvait, d'apporter, dans les points qui concernaient la religion, toute sa sollicitude accoutumée, et même une plus grande encore, s'il était possible : ce serait, disait-il, le délivrer du plus grand souci qu'il eût dans cette vie \
lieu le 3 novembre. La première de ces dates doit être le résultat d'une méprise, comme le démontre la suite même du récit de Juoius. Un autre document, cité par M. Groen va> Prlnsterer {Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. II, p. 13), indique le 2 novembre -1565, comme l'époque certaine de l'importante réunion présidée par Jean de Marnix. Malheureusement on ne sait pas quels furent, indépendamment du S^ de Thoulouse et des deux frères Cock de Leeringhe, les vingt gentilshommes qui la composèrent. Blrglnois (Historia Bdgica ab anno M. D. LVUI, p. 113) dit aussi que la première pensée de la ligue fut conçue à Bruxelles ; suivant lui, elle surgit dans un festin auquel assistaient six nobles, dont it tait également les noms. Enfin, J. de Wesenbeke, écrivain contemporain et acteur dans les événements principaux, rapporte {Description de lestât, etc., p. 101) que les nobles engagés plus tard dans le Compromis, commencèrent leurs délibérations à Bruxelles.
i Les dépêches arrivèrent le S novembre. Yoir dans les Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. I^r^ p. 442, la lettre écrite le 30 novembre par Viglius à Granvelle.
^ Correspondance de Philippe 11, t. 1", p, 374.
Mais d'autres soins absorbaient alors Marguerite de Parme. Le mariage de son fils avait depuis longtemps éveillé toute sa sollicitude et toute son ambition. Elle eût désiré pour Alexandre Farnèse, l'une des archiduchesses, filles de l'empereur Ferdinand. Philippe II parut favoriser ce projet et chargea en 1562 le cardinal de Granvelle de faire une demande formelle à l'empereur. La réponse dilatoire de Ferdinand blessa profondément la duchesse de Parme, qui rejeta cet. échec sur Granvelle, l'accusant de lavoir desservie en cette affaire '. Philippe II décida enfin que son neveu épouserait une autre princesse de sa famille, dona Maria de Portugal, fille du prince Edouard et d'Isabelle de Bragance. Cette nouvelle fut apportée à Marguerite par le comte d'Egmont en même temps qu il lui ramenait son fils , élevé sous les yeux du Roi catholique avec l'infant Carlos et don Juan d'Autriche. La régente des Pays-Bas déploya une magnificence royale pour rehausser l'alliance contractée {)ar la maison Farnèse. Quatre navires de guerre, portant six cents soldats ou matelots, furent équipés en Zélande ; le comte Pierre Ernest de Mansfeld reçut le commandement de cette flotte et la mission d'aller chercher ù Lisbonne la fiancée du prince Alexandre. Il était accompagné fl'une suite nombreuse de gentilshommes et de plusieurs dames, entre lesquelles le premier rang appartenait à sa femme, Marie de Montmorency, sœur du comte de Ilornes et du baron de Montigny '. La flotte, partie de Flessingue au mois d'août, arriva le 4 septembre à Lisbonne et en ramena l'infante. C'était une princesse instruite , car elle savait parfaitement la langue latine , la langue grecque et les mathématiques ; mais elle se signalait plus
' Correspondance de Philippe II, t. I", p. 231.
^ Un des officiers de la duchesse évalua les frais de cette mission à 100,000 florins, somme égale à la dot de la fiancée. C'était, disait-il, une <> folle et oultrageuse dépense. " Papiers d'État, t. IX, p. 224.
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encore par une dévotion poussée ù l'excès. Elle avait toujours à la bouche quelques sentences tirées ou de l'Écriture sainte ou des Pères. Avant de mettre à la voile, elle pria un jésuite, son confesseur et son prédicateur, de la fortifier, par des conseils, contre les doctrines funestes qui désolaient les provinces où elle se rendait. Poussée par la tempête vers les côtes d'Angleterre, elle refusa, malgré les représentations du comte de Mansfeld, d'envoyer un gentilhomme à la reine Elisabeth pour la complimenter. Elle répondit qu'elle ne voulait avoir aucun commerce avec les ennemis de l'Église '. Au commencement de novembre, la flotte fut de retour à Flessingue, et le 1 1 du même mois, vers sept heures du soir, l'infante fit son entrée à Bruxelles. Le même jour, les fiancés furent unis, dans la chapelle de la cour, par Tarchevèque de Cambrai qui, le lendemain, célébra également la messe des noces en présence du duc et de la duchesse de Parme, des ambassadeurs des princes voisins, des chevaliers de la Toison d'or et d'une foule d'autres seigneurs et gentilshommes. Le dimanche suivant, la régente invita les principaux seigneurs à un somptueux banquet dans la grande salle du palais, décorée de lu fameuse tai)isserie de la Toison d'or. Le 30 fut célébrée la fête de saint André, patron de 1 Ordre. A cette occasion, Viglius, comme chancelier, prononça, devant les chevaliers et le reste de la noblesse, un discours ou il s'eiforçait de démontrer que la Toison d'or avait été instituée pour la conservation de la foi catholi(pie, dont saint André avait été un courageux défenseur; mais cette harangue fut accueillie par les rires et les sarcasmes d'un certain nombre de jeunes gentilshommes, parmi lesquels se
' Strada, lib. IV. — Quant au prince de Parme, il ne se faisait encoru remarquer que par une arrogance qui plaisait médiocrement aux seigneurs des Pays-Bas; son éducation toute espagnole laissait des impressions fâcheuses. Voir Painers d'État, t. IX, p. 223.
iâ l-KS PAYS-BAS SOUS PHlLIPPli H.
faisait remarquer le roi d'armes, N. de Hammes '. Le 4 décembre, un festin, ordonné par la commune, réunit de nouveau toute cette noble et brillante assemblée à l'hôtel de ville, après que les Mansfeld, les Nassau, les Egmont et leurs émules eurent donné au peuple le spectacle d'un tournoi sur la grand'placc ^
Mais, au milieu de ces fêtes, les plus graves préoccupations étaient venues assiéger les chefs de la noblesse. Deux jours après le mariage de son fils, c est-à-dire le 14 novembre, Marguerite s'était enfin décidée à communiquer au conseil d'État les funestes dépêches envoyées de Ségovie. A cette séance assistaient le prince d'Orange, les comtes d'Egmont et de Hornes, le baron de Berlaymont, Viglius et Hopperus. Le prince d Orange et ses amis ne déguisèrent point leur vive surprise et leur profond mécontentement. Egmont surtout , quoique le roi lui eût écrit de sa main pour exciter son zèle, manifestait hautement le déplaisir qu'il éprouvait de voir s'évanouir des espérances puisées près de Philippe lui-même ^ On résolut toutefois de ne rien précipiter et même de prendre l'avis préalable du conseil
• BuRGUNDus, Historia belgica, p. 108, et surtout un manuscrit déjà cité : La source et commencement des troubles suscités aux Pays-Bas sous le gouvernement de la duchesse de Parme, etc., n» 15876 de la bibliollièque de Bourgogne.
^ Pourles détails de ces fêtes, voirie manuscrit contemporain de Pasquier de Le Barre, témoin oculaire. Hulletins de la commission royale d'histoire, 2« série, t. I".
^ Pliilippe chargeait le comte d'Egmont de concourir à l'exécution de ce qu'il avait recommandé touchant l'inquisition, parce que, disait-il, dans les affaires de religion, il ne convenait pas de procéder avec mollesse et dissimulation. Correspondance de Philippe 11, t. !<•'■, p. 375. — Egmont, de son côté, se plaignait avec amertume, « disant qu'il ne peult ni ne veult contester contre son maistre, mais que, si c'estoit ung aultre, qu'il diroit qu'il ne faict comme il luy avoit dict. - Viglius à Granvelle, 2 décembre 1565, Archives de ta maison d'Orange, t. I", p. 44o.
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privé sur le point le plus grave et le plus délicat, la répression des hérésies. Mais pendant que le conseil privé délibérait, les trois seigneurs principaux se concertaient aussi avec leurs alliés.
La déception de ce parti était grande. Il avait proposé d'étendre l'autorité du conseil d'État et d'y adjoindre le baron de Montigny et le marquis de Berghes. Non-seulement Philippe II refusait de modifier l'organisation du gouvernement, mais encore il repoussait les candidats du prince d'Orange et nommait conseiller d'iïtat un ancien et fervent cardinaliste, le duc d'Arschot. Le parti de l'opposition avait signalé la nécessité de mesures plus conciliantes en matière de religion, et Philippe exigeait l'exécution stricte , rigoureuse , impitoyable des terribles édits de Charles-Quint.
Devant cette volonté si formellement exprimée , le prince d'Orange et ses amis pensèrent que de nouvelles délibérations seraient inutiles, et qu'il fallait se résigner à exécuter les ordres du souverain. Du reste, ils soupçonnaient déjà que les exhortations et les dénonciations de fray Lorenzo de Villavicencio avaient été en partie cause de ces injonctions si absolues et si rigoureuses.
Le 30 novembre, le conseil, oîi avait pris place le duc d'Arschot, décida que la commune de Bruges serait invitée, comme l'exigeait le roi , à témoigner à l'évêque et à l'inquisiteur Titelman tous les égards et la déférence qui étaient dus à leur dignité. Des résolutions plus graves furent prises dans deux séances qui se tinrent le lendemain. Toujours d'après les commandements du roi , le conseil décida qu'aucun sursis ne serait plus accordé aux anabaptistes prisonniers, et qu'il serait prescrit aux magistrats de Middelbourg , d'Utrecht et d'Armentières , où étaient détenus ces malheureux, de les faire justicier publiquement ou secrètement, selon qu'on verrait ou non apparence de troubles. On aborda enfin la question capitale -. du châtiment des hérétiques, en général, et du mode de procéder contre eux. Le conseil
li I.CS l>AVS-nAS SOIS PIIILII'I'E II.
privé, trouvant la détermination dn roi ivës-bonne et sainte, avait émis l'opinion que les placards devaient être exécutés dans leur forme et teneur, ni plus ni moins que par le passé, et que Ton n'adoptât aucune innovation. Mais quant à 1 inquisition , il lui paraissait convenable de revoir les commissions et les instructions données précédemment aux inquisiteurs, afin de s'assurer qu'elles étaient u selon le droit divin et humain. » On pourrait aussi , par cette vérification, démontrer au peuple que le roi n'avait décrété aucune nouveauté et qu'il ne songeait nullement, comme des factieux voulaient en accréditer le bruit, à introduire l'inquisition d'Espagne dans les Pays-Bas. Cet avis allait également prévaloir dans le conseil d'État, lorsque les trois seigneurs qui le dominaient déclarèrent qu'il ne pouvait plus s'agir de vérifier si les inquisiteurs avaient été fidèles ou non à leurs instructions, que les ordres du roi étaient péremptoires et ne souffraient point de contradiction , qu'il fallait donc s'y soumettre et les exécuter. Ils ne cachèrent pas cependant leurs appréhensions et donnèrent suCTisamment à entendre que de graves inconvénients naîtraient bientôt de la résolution du monarque , qui devrait songer à y porter remède Viglius , entendant ces mots, fit remarquer aux seigneurs qu'il dépendait d eux de prévenir un si grand mal au lieu de l'accélérer ; que l'intention du roi n'avait pu être de susciter des troubles et des scandales. Il parla longtemps et avec beaucoup de force, pour que l'exécution des derniers ordres fût du moins suspendue jusqu'à ce que le roi eût été mieux informé. Comme on lui objectait que ce serait encourir l'indignation du souverain, Viglius repartit qu'il prendrait tout sur lui. Mais ses efforts et ses instances échouèrent. Le conseil fut d'avis que la volonté du roi devait prévaloir sur toutes les autres considérations, et qu'il fallait, en conséquence, donner des instructions formelles aux gouverneurs des provinces et aux conseils de justice. La régente, bien qu'elle désapprouvât vive-
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ment aussi les dépêches de Ségovie , crut devoir se rallier à l'opinion de la majorité. On allait donc défier les forces toujours croissantes des protestants et susciter une résistance ouverte. C'est ce que prévoyait Guillaume de Nassau, En sortant du conseil, il dit à l'oreille d'un de ses familiers : « Nous verrons bientôt le commencement d'une belle tragédie! '. >«
Ce fut le 18 décembre que Marguerite de Parme fit enfin connaître les intentions de Philippe 11 aux gouverneurs et aux conseils de justice. Elle leur disait que le roi prescrivait l'exécution stricte des édits promulgués pour la défense et la conservation de la foi catholique ; qu'il voulait aussi faire observer ce qui avait été décidé par le concile de Trente et par les synodes provinciaux, même en ce qui concernait la réformation du clergé ; enfin, qu'il ordonnait également que toute assistance fût assurée aux inquisiteurs de la foi en l'exercice de leurs offices , et que
1 Mémorial de Hopperis, ^^ part., chap. VII, §§ 6o-70 (Analecles do HoYNCK VAN Papendrecht, (. IV) ; — Vita Viglii, § 93 {ibid., t. W, p. 45); — Notules du secrétaire d'État Berty, communiquées par M. Gacliard. Viglius, Hopperus et Berty assistèrent tous les trois aux délibérations du conseil. On trouve aussi des détails intéressants dans deux lettres adressées par Viglius à Granvelle, le 30 novembre et le % décembre 1 565 {Archives de la 7naison d'Orange, t. l", pp. 442-445). Il n'était pas tenu procès-verbal des délibérations du conseil ; mais des notes rédigées par le secrétaire Berty, et dont on doit la découverte à M. Gachard, peuvent suppléer à cette lacune : elles fournissent des renseignements précis; ces documents seront, au reste, publiés à la suite de la Correspondance de Guillaume le Taciturne. — D'après Viglius, le prince d'Orange aurait été joyeux et triomphant {quasi lœtus gloriabundusqiie) du résultat des délibérations du conseil. Mais celte assertion est trop grave pour être admise sur un simple ouï-dire; elle est d'ailleurs en contradiction manifeste avec le caractère concentré de Guillaume de Nassau. Un de ses plus anciens biographes nous apprend que le prince « avoit la mine entièrement froide, immobile, sans passion et sans alté- « ration. ■>
■If) LES PAYS-BAS SOIS l'HII.IPF'i: II.
l'Inquisition s'exerçât par eux comme elle s'était faite jusqu'alors et comme il leur appartenait par droit divin et humain. En conséquence, il était enjoint aux gouverneurs et aux conseils de justice d'exécuter « sans contrevenir en aucun point ou article, )> et de faire exécuter soigneusement aussi par les magistrats subalternes les ordres formels du roi ',
Ces injonctions, ayant été publiées par les gouverneurs, excitèrent une stupeur générale. En présence de la réprobation qui se manifestait sous des formes diverses, mais avec énergie, dans toutes les provinces, quelques-uns de ceux qui étaient appelés à exécuter la volonté souveraine déclarèrent hautement qu'ils ne voulaient point travailler à faire condamner au feu cinquante 5 soixante mille hommes \ Le marquis de Berghes , grand bailli du Hainaut, prit l'initiative de ces fortes représentations; dès le 8 janvier 1 566, il écrivit à la gouvernante qu'il ne pouvait concourir à l'exécution des édits et qu'il se démettait de ses charges et emplois. Ce n'était point là un mouvement irréfléchi : depuis longtemps , le marquis de Berghes était d'avis que « le chastoy des hérétiques ne servoit à rien pour soutenir la religion ^ :< Mais la protestation la plus remarquable fut celle que le prince d'Orange, comme gouverneur de trois provinces, envoya de Breda, le 24. Il rappelait d'abord que les placards de l'empereur et ceux du roi avaient été jusqu'alors plutôt adoucis et atténués qu'exécutés à la lettre ; que l'on avait agi de la sorte dans un temps où les esprits n'étaient pas aussi agités et les circonstances aussi difficiles; qu'agir autrement aujourd'hui, ce serait inquiéter et indisposer les peuples , provoquer de nombreuses expatria-
' Grande chronique de Hollande, par J. F. Le Petit, t. U. p. ."jt. Documents historiques (Archives du royaume), t. XI. ^ Strada, liv. V.
^ Papiers d'État du cardinal de Oranvclle, I. IX, p. 43.